Les humains

J’ai donc passé la semaine à Huanchaco, au bord du Pacifique, où il n’a pas fait très beau, où l’eau était plus frette qu’en Gaspésie, où je n’avais rien d’autre à faire que lire, me promener, regarder la mer, parler avec mes hôtes et leurs hôtes (un tas de jeunes personnes fascinantes), observer la vie.

J’ai visité ChanChan, une des plus vastes et des plus anciennes cités précolombiennes d’Amérique du Sud. Je dois dire qu’il n’y a pas grand-chose à y voir, mis à part des reconstitutions de bas-reliefs qui, certes, donnent une idée de la grandeur de cette civilisation mais qui ne seraient plus du tout faisables de nos jours. Mis à part ça, on devine à des kilomètres à la ronde des vestiges de murs qui s’effacent doucement sous l’effet de l’érosion, c’est à la fois triste et fascinant.

J’ai aussi visité Huacas de la Luna, les ruines d’une cité pré-inca absolument splendides et troublantes. Je ne m’étendrai pas là-dessus, ce serait trop long, mais ça m’a vraiment marquée.

Et bien sûr j’ai arpenté seule les rues du vieux Trujillo. L’architecture me renverse: des balcons, des moucharabiehs, des couleurs de Méditerranée, on se croirait au Maroc. Peu de Sud-Américains savent d’où vient cet héritage. C’est dommage, ça leur ferait voir que les Espagnols n’ont pas pillé que l’Amérique…

En tout cas.

Alors que je marchais le nez en l’air, absorbée par ces considérations, je me suis fait aborder par un monsieur très gentil qui m’a demandé si je cherchais quelque chose. J’ai éclaté de rire et je lui ai dit que non, que je regardais simplement les façades, et puis on a commencé à deviser doucement. Au bout d’un moment, il m’a invitée à prendre une glace. On a choisi maracuya tous les deux, on a parlé de nos vies et de nos familles, il corrigeait gentiment mon espagnol, c’était très sympa. Après, nous avons marché encore un peu dans la vieille ville, il a répondu à toutes mes questions, il était très galant — il me cédait systématiquement le haut du trottoir, chose que peu de gens savent faire, surtout ici. Au bout d’une heure de promenade et de conversation, il a pris congé comme dans l’ancien temps. Nous nous sommes serré la main, fait une bise sur la joue droite comme c’est la coutume au Pérou, et voilà. Je ne me souviens pas de son nom, je pense qu’il ne se souviendra pas non plus du mien, et peu importe: ce qui compte, c’est que deux êtres humains ont partagé deux heures de communication purement gratuites et complètement agréables. Je pense que c’était son but, à ce gentil monsieur: montrer aux étrangers que le Pérou n’est pas peuplé que de bandits. Parce que les Péruviens, eux, sont convaincus du contraire!

J’ai donc continué à marcher et, sur la grande place, un vendeur de visites guidées m’a lancé quelque chose qui m’a fait rire. On a commencé à parler, on s’est assis sur un banc, il m’a dit la bonne aventure parce qu’il est soi-disant chaman et qu’il devine tout (j’ai vraiment bien rigolé parce que, sans blague, il m’a dit des choses assez vraies, mais qui sont aussi assez faciles à deviner si on a un peu le sens de l’observation). Il m’a offert une limpieza avec des fleurs et de la magie et je ne sais quoi, je lui ai bien sûr dit non merci. Il a proposé qu’on aille prendre un verre, j’ai dit non merci aussi, que je préférais marcher seule. Il n’a pas insisté, on s’est laissés avec cette bise unique, merci, au revoir, cuidate (prends soin de toi). Pas plus compliqué que ca.

Quand j’ai quitté Huanchaco pour aller prendre mon bus à Trujillo, je pensais d’abord y aller en taxi: tu t’assois dans l’auto, tu paies 25 soles à l’arrivée, point-barre. Mais il y avait plein de bus qui font à peu près le même trajet pour 1,50 sole, et c’est pas une question de fric: c’est juste bien plus sympa! J’ai donc pris le premier qui me laisserait à l’Ovalo Grau (un rond-point important aux abords de la ville). L’auxiliaire du chauffeur a d’autorité posé ma valise dans un coin où un jeune passager l’a tenue tout du long pour qu’elle n’aille pas valser au milieu de l’allée (ma valise, pas l’auxiliaire!).

Ensuite, j’ai hélé un taxi, qui m’a emmenée à la gare routière en toute sécurité et amabilité pour 5 soles en moins de 10 minutes. On a même trouvé le moyen de parler de religion, imagine.

Les gens n’arrêtent pas de me dire de faire attention, d’être prudente, de surveiller mon sac, de me méfier, blablabla. Et moi, je dis que si tu fais ça, si tu ne fais confiance à personne, jamais personne ne t’adressera la parole, et tu ne sauras jamais à quel point les habitants du pays que tu visites peuvent être gentils, attentionnés, aimables, compréhensifs.

C’est pour ça que j’aime voyager, finalement: ça me confirme régulièrement que les humains sont fondamentalement bons.