Kipawa, me voici!


Dimanche matin, je pars visiter Yves, le père de mon fils, qui s’est exilé l’an dernier dans le Témiscamingue (à ne pas confondre avec l’Abitibi). Six, sept heures de route en passant par l’Ontario avec étape à Mattawa, dans le seul hôtel de l’endroit, Le Voyageur Inn, «home of authentic tandoori indian cuisine», que j’ai fini par choisir après des heures de tergiversations. Tandoori indian cuisine? Dans ce bled perdu? Il est vrai que le monsieur qui m’a répondu au téléphone avait un authentique tandoori indian accent. On échappera donc au hamburger steak sauce brune pour souper, ce qui n’est pas plus mal, en fin de compte, bien au contraire.
Verrai-je des cerfs gambader sur la route (auquel cas j’espère qu’ils gambaderont ailleurs que devant notre pare-chocs, quand même)? Oserai-je me saucer dans le lac Kipawa avant le 24 juin, que ma mère disait que ça donnait la polio (ou quelque autre redoutable maladie, mais je confonds peut-être avec manger des bananes pas mûres ou des patates crues)?
J’ai en tout cas bon espoir de pêcher la truite du siècle (un permis? Pour quoi faire?), une bien grosse et grasse avec un foie gros comme ça, que je ferai griller sur feu de bois (et la truite, et le foie). Si ce n’est pas moi qui la pêche, pareil: un petit coup bien placé d’un couteau bien affûté, hop! Céline Dion et Ginette Reno ensemble ne réussiront jamais à répandre en si peu de temps et aussi proprement autant de tripes sur la table. On met le foie de côté et, si on a un peu de chance, les oeufs, que poêlés c’est un vrai délice, et la truite sur le gril, son foie bien sage à côté d’elle. Nourriture des dieux, je ne vous dis que ça.
Mettez le muscadet au frais.

Dernières impressions

Presque une semaine que je suis rentrée de voyage… Physiquement du moins. Il me vient des flash, des odeurs (tortillas chaudes, fumée des brûlis, viande grillée), des mots en espagnol qui flottent dans mon cerveau et montent à la surface comme des bulles – PLOP! Je parcours mon carnet de notes comme pour me convaincre que j’étais vraiment là, en ce lieu, ce jour-là. Non, je n’ai pas rêvé.

Santé
Dans le minibus entre Flores et Sayaxché, trois tout petits enfants, dont l’un, assis sur mes genoux, n’a pas 3 ans, se passent un litre de soda orange fluo et mangent des chips, à 8h du matin. Certes, je crains les effets à court terme que ce périlleux exercice peut avoir sur mon pantalon beige. Mais encore plus ceux qu’il aura indéniablement sur la santé de ces petits. Le Guatemala se prépare un sérieux problème d’obésité.

Problèmes de riches

Ce jeune guérisseur, à côté de moi, dans le bus entre Sayaxché et Coban, porte un pantalon d’occasion trop grand pour lui, une chemise élimée mais propre, le tout sans doute acheté dans l’une des innombrables friperies qu’on trouve dans les villes et qui annoncent: Ropa americana. Chef de famille à 23 ans (son père est mort assassiné), il doit prendre soin de sa mère et de ses 11 frères et soeurs. Il me demande comment faire pour émigrer au Canada. Il veut sortir de la pauvreté. Au bout d’un moment, il jette sans façon par la fenêtre la bouteille de cola qu’il vient de terminer. On n’en est pas encore au souci environnemental, qui est un problème de riches.

Âge

Les fillettes, ici, sont déjà de petites femmes à 8 ans: elles travaillent dur, s’occupent des plus petits, bien souvent se marient à 14 ans… Il n’est pas rare de voir des grands-mères de 35 ans qui ont déjà l’air plus âgées que moi, avec mes 50 ans de femme privilégiée.
Au terminus de Coban, un vieux monsieur m’aborde pour me proposer un hôtel. Je sais déjà où je veux aller, mais il marche néanmoins avec moi, gentiment, et nous parlons de choses et d’autres – les questions habituelles: d’où je viens, ce que je suis venue faire, tout ça. Il me demande mon âge. Tous me regardent d’un air tellement incrédule quand je le dis que je suis maintenant gênée de répondre. Et ça ne rate pas: il me fait de grands yeux ébahis. Il me demande quel âge je lui donne. Il lui manque plusieurs dents de devant; il a la peau tannée comme un vieux cuir. Je dis: 45. Bingo! Je tombe juste. J’ai enlevé 20 ans au chiffre qui m’est d’abord venu.

La vie, la mort

Mis à part Antigua, les villes du Guatemala sont grises, laides, sales. Ça contraste avec les campagnes, vertes et riantes, mais aussi avec les cimetières, où les tombes sont peintes de jolies couleurs toutes joyeuses, comme pour égayer les morts.

Équilibre

Partout les trottoirs sont inégaux, étroits, trop hauts, souvent défoncés. Fauteuils roulants et poussettes n’ont pas droit de cité. Les mamans, quand elles ne portent pas leur bébé dans leur dos à l’aide de ce carré de tissu qui sert à tout, le tiennent dans leurs bras, comme au baptême, et marchent tranquillement, royales, dans la foule qui se presse sur ces trottoirs meurtriers. Comment font-elles pour ne jamais l’échapper?

La fin

L’horloge ancienne que m’a léguée mon père marque 10h10, comme dans les vieilles pubs de Timex (elle ne fonctionne que quand j’en décide ainsi, ce qui est très loin de ma véritable autorité sur le temps).

Je suis de retour à la maison depuis un peu plus de 24 heures. Mon passage à Ciudad Guatemala m’a confirmé ce que je me dis souvent: ne croyez que ce que vous expérimentez. Il n’y a rien de plus à Ciudad Guatemala, du moins le jour (et je serais curieuse de faire l’expérience le soir) que dans les autres capitales de pays dits «en développement»: beaucoup de bruit, de pollution, de gens, d’action; ne vous promenez pas dans les rues désertes en Nike phosphorescents et ne mettez pas votre portefeuille de jeune cadre dynamique dans votre poche de fesse. Le reste, franchement, c’est comme la grippe du cochon: calmons-nous.

Il y a bien plus à craindre des douaniers américains. Quand on arrive à l’entrée de la zone de combat, ils ont une gentille affichette pour vous accueillir: OUR PLEDGE: servir you avec courtoisie and efficiency.

Fuck you, Chose. La matrone de prison qui monte la garde devant le détecteur de métal me traite comme une criminelle ou, au mieux, comme une demeurée (et si j’arrivais du Mexique, elle me traiterait en plus comme une pestiférée pour cause de virus de grippe de machin-chouette): «Enlève tes souliers. Tes souliers, j’ai dit! Ta ceinture! Ouais, ton bracelet aussi. Ou c’est que t’as mis ta carte d’embarquement? Il me faut ta carte d’embarquement! BOB!!! Elle l’a laissée dans le bac!
– Comment tu t’appelles ? me demande Bob. HEIN?? (Bob a les yeux collés au plafond parce que je viens de lui dire en très bon français: FABIENNE COUTURIER, et il ne peut franchement pas répéter ça à la matrone, qui commence à perdre patience, comme si elle en avait déjà eu). C’est pas un nom chrétien, ça Feubifjkghpqeiru Coyowrourrruey.

All right, guys, mon passeport va sortir de votre &;*@#*%&a!!; scanner en même temps que mes souliers, ma ceinture et ma petite culotte, vous allez pouvoir vérifier que je suis bien moi-même et arrêter de capoter. Thank you, bonne journée, et si votre pledge est to serve us avec courtoisie, votre face is not au courant.

Là, on prend l’avion, on se dit que le calvaire est fini et NON!!! L’agent(e) de bord est frustré(e) parce qu’il/elle doit s’habiller en femme pour gagner sa vie (ou peut-être parce qu’il/elle regrette son changement de sexe?). Un sourire? Arrête de rêver. Hein? Une blanket? Quiens, ta F&%#@)&a*Y% couvarte. Bon, quessé qu’a veut, encore? De l’eau? Niaises-tu? Est-ce que je suis payée pour te donner de l’eau??? Après, je gage que tu vas vouloir aller pisser? ATTACHE TA CEINTURE!

En tout cas. Je suis rentrée chez moi saine et sauve. Je dois dire que je ne me suis pas tellement ennuyée de Montréal, mais bon. Le cardinal pousse sa chansonnette dans le saule, les feuilles poussent à vue d’œil, j’ai dormi la fenêtre ouverte. C’est le printemps.