Homard et compagnie

Nous avons mangé avant-hier le meilleur homard qu’il m’ait été donné de goûter dans toute ma carrière de mangeuse de homard. Pêché le jour même par le mari de notre logeuse, sucré, tendre, juteux, cuit à point (le homard, pas le mari!), aaahhh… ce que nous nous sommes régalés! Il faut dire, nous étions en bonne compagnie: ma cousine Lucie et son amoureux, Marc, sont venus nous rejoindre pour deux jours. Un bon repas est toujours meilleur lorsqu’il est partagé, non?

J’ai soigneusement récupéré les carcasses des homards pour en faire une bisque. Le bouillon a mijoté de longues heures sur la cuisinière au gaz. Laissez-moi vous dire que ça vous parfume une maison! À tel point que j’ai laissé ouvertes pour la nuit la porte de la cuisine d’été et celle de la remise adjacente, dans l’espoir de dissiper un peu les effluves de crustacé qui menaçaient de nous imprégner à jamais. Quand il m’a entendue m’inquiéter de ce que des bêtes pourraient en profiter pour s’introduire dans la maison, Marc a dit que la visite d’une mouffette ne serait sans doute pas une mauvaise chose pour améliorer la qualité de l’air. C’est dire. (Il est drôle, Marc.)

Nous avons passé de longs moments à deviser sur les plafonds, les boiseries et l’état général de «notre» maison, à supputer le coût de toutes les rénovations qu’il faudrait y faire, à philosopher sur le désir de propriété qui nous anime tous un jour ou l’autre… Et nous avons convenu que, dans ce cas du moins, il valait nettement mieux rester locataires!

N’empêche, ce coin de pays ne cesse de me séduire. La côte, rocheuse et irrégulière, est toute festonnée de petites anses qui souvent cachent des quais sur pilotis où les homardiers, vers 14 h, viennent décharger leur cargaison du jour.

La forêt capte et condense la brume marine, qu’elle répand en grosses larmes sur des tapis de mousse qui semblent aussi doux que du velours. Dans les jours de brouillard, en forêt, on croit qu’il pleut (alors qu’il n’en est rien sur la plage ou en ville, par exemple), juste à cause de ce phénomène que je n’ai jamais observé ailleurs.

Avant-hier, nous avons marché à travers une de ces forêts, celle sûrement où le Petit Poucet s’est égaré, toute tapissée de mousse émeraude pailletée d’or, pour accéder à un bord de mer magnifique où pullulaient les oiseaux – guillemots, mouettes (à NE PAS confondre avec les goélands, ô citadins mal informés!), sternes et autres huards. Oui, oui, l’eau est glaciale. Mais tout le reste est si magnifique…

 
 
 
 
 

Les paradoxes américains

Nous sommes arrivés samedi dans «notre» maison, une belle victorienne construite en 1875 qui a connu des jours meilleurs. Les portes de bois verni ne ferment plus que dans un cri de douleur, le porche aux colonnes de cèdre perd peu à peu sa peinture blanche, les pommiers du jardin ne produisent que des feuilles piquetées par les insectes…
La maison n’est plus habitée depuis la mort, l’an dernier, à l’âge vénérable de 92 ans, de la dame qui en était propriétaire et qui y a élevé ses neuf enfants.
Une maison désertée me serre toujours le cœur. Celle-ci attend quelqu’un qui l’adoptera et la soignera comme elle le mérite. Mais je me demande qui aura le courage de s’embarquer dans pareille galère: tout, ici, est à refaire ou du moins à rénover, de la cave au grenier. Heureusement, nous ne sommes pas là pour ça. Nous n’avons qu’à profiter du temps qui passe et de celui qu’il fait, splendide sous tous rapports.
Nous sommes donc arrivés samedi; la porte n’était pas verrouillée. La maison est pourtant meublée de quelques très beaux morceaux, il n’y aurait qu’à se servir. Mais ici, personne ne verrouille jamais rien, ni voiture, ni maison. Le long des routes, des fermes où l’on vend qui du bois de chauffage, qui du fromage de chèvre, qui des bleuets, mettent leur produit à la vue des passants. Chacun se sert à sa guise et dépose son paiement dans une boîte destinée à cet usage. Il y a parfois là-dedans de coquettes sommes, mais la confiance règne.
Cette confiance, dans un pays où par ailleurs chacun a le droit de se balader avec une arme «pour se défendre», où un forcené descend régulièrement quelques innocents pour une raison obscure et où il est plus facile de trouver un armurier qu’un poissonnier, ne laisse pas de me surprendre chaque fois.
Je n’aime pas les libertarians ni leurs excès, mais je dois dire que certains aspects de cette philosophie, qui veut que le citoyen soit capable de s’occuper de lui-même sans que l’État le materne constamment, me plaisent plutôt. Par exemple, hier, nous sommes allés nous baigner dans un étang assez fréquenté par les locaux. L’endroit est délicieux, bordé de roseaux, orné de grandes îles de nénuphars, et l’eau y est plus douce que la plus douce des eaux de rose. Mais surtout, aucune enfilade de bouées gardée par un pseudo-sauveteur tout imbu de sa jeune autorité ne vient limiter l’aire de baignade. Tu sais nager? Vas-y. Tu ne sais pas? Arrange-toi pour ne pas perdre pied. Tu as des enfants? Occupe-t’en.
La propriété privée est une véritable religion, et accéder au bord de mer dans cette île assez petite demeure une croisade, car la plupart des chemins qui y conduisent sont marqués Private. Mais la vie communautaire est d’une richesse inouïe: associations de protection de l’environnement, sociétés historiques, chambres de commerce, soupers communautaires, renseignements touristiques, tout fonctionne grâce au bénévolat. Ça m’épate toujours.
Justement, hier, nous sommes allés faire une balade d’observation d’oiseaux en bord de mer avec une société d’ornithologie animée par des bénévoles. Nous y avons observé les habituels hérons, bécassins, sternes, chevaliers, guillemots, pluviers et autres cormorans, avec en prime un pygargue et un couple de balbuzards. Rien de très exotique, mais c’est toujours beau à voir. Et comme toujours, la faune des birdwatchers était presque plus intéressante que le sujet même de nos observations!
Je vous mettrai des photos demain. Là, la pile de mon ordi est en train de mourir.

L’autre Maine (et un peu de Vermont)

Nous voici dans un petit motel près de la ville d’Augusta (prononcez «Agosta»), après quatre heures de route dans des chemins qui tournicotent à travers les montagnes et les forêts, et qui traversent de petites villes aux noms étranges: Mexico, Peru, Canton… Sans doute pour ça que 80% des Américains n’ont pas de passeport: ils font le tour du monde rien qu’en se perdant dans le Maine profond!
Tout de suite après avoir passé la frontière à un minuscule poste où l’unique douanière SOURIAIT et PARLAIT FRANÇAIS (jamais vu ça aux États-Unis), nous sommes entrés dans un village, Canaan, où il y avait une petite foire. Une bannière disait: «Sugar on Snow». J’ai cru que c’était le nom du groupe qui jouait du blue grass et du country sur une petite estrade, mais non: on servait bel et bien de la tire d’érable sur la neige! Un monsieur dépose sur une assiette de plastique une pelletée de neige contenue dans une vaste caisse de bois, un autre monsieur vous met une louchée de tire fumante là-dessus, et hop! On déguste. C’est, je suppose, l’équivalent vermontois du Noël du campeur.

Le garage de Canaan (Vermont).

Après une pause qui nous a permis d’apprécier la cuisine du Family Restaurant local (pas ça qui va faire baisser le taux d’obésité), nous avons poursuivi notre route par monts et par vaux. Un cerf nous a placidement regardés passer, puis, quelques milles plus loin, un tout jeune orignal tout en jambes, comme un grand ado dégingandé, nous a brièvement salués avant de rentrer dans le bois en trottinant de travers.
La presque pleine lune, son visage désolé comme celui d’une pietà, nous a ensuite montré le chemin jusqu’à ce petit motel fréquenté par des pêcheurs. Nous repartirons tôt demain, direction Deer Isle, un coin de pays ignoré des touristes, où la côte est rude, les villages intacts, les gens adorables et le homard en pleine saison. Nous avons loué là la maison de mes rêves, nous y serons demain en matinée. Joie, allégresse, bonheur et volupté.
En attendant, il y a Mississippi Burning à la télé, oups, non, un preacher qui s’égosille, ah, non, les Jeux olympiques (mon amoureux zappe frénétiquement, c’est imparable)…
Je ne pourrais pas me sentir en vacances plus que ça.