Faux départ

Hier, jour de Pâques, branle-bas de combat sur les routes et au terminus d’autobus: tout le monde rentre chez soi en cette fin de vacances. Résultat: pas moyen de trouver des places pour Tunja. Nous avons donc dû rester une nuit de plus à San Gil, et nous devrons nous passer de Villa de Leyva parce que la route est bloquée par un éboulis. Zut!
En tout cas, nous avons mangé hier soir des testicules de taureau (mais s’il n’a plus ses testicules, ce n’est plus un taureau, non?) et bien rigolé avec notre jeune serveuse lorsqu’elle nous a dit, hilare, ce qu’étaient les criadillas que nous avions commandées sans savoir.
Nous partons tout à l’heure pour Tunja, donc, un voyage de quatre heures par monts et par vaux. Je ne m’habitue pas à la facon de conduire des Colombiens – heureusement que je ne suis pas nerveuse.

San Gil et Barichara

Le marché de San Gil

Nous sommes arrivés hier à San Gil, une petite ville coloniale très vivante, très sympathique, au terme d`un voyage qui tient presque de l’épopée. Le car de nuit que nous avions pris à Valledupar a été arrêté en rase campagne par  des soldats en armes qui ont fait sortir tout le monde, ont aligné les hommes contre l’autocar pour les fouiller comme des bandits et ont inspecté l’intérieur du bus sans qu’il y ait moyen de savoir ce qu’ils cherchaient.
Arrivés à Bucaramanga, autre surprise: le terminus était fermé pour cause de jeudi saint. Donc, pas de bus pour San Gil! Mais ce n’est pas un petit contretemps de rien du tout qui allait nous arrêter. Nous avons pris un taxi vers le centre-ville en nous disant qu’il y aurait sans doute des taxis collectifs quelque part. Comme de juste, nous avons pu nous entasser à 20 dans un minibus, qui a parcouru une route sinueuse à souhait dans un fantastique paysage de montagnes coiffées de nuages, parsemées d’haciendas au toit de tuiles rouges.

Il y a en ce moment à San Gil un festival de musique. Tout à l’heure, nous sommes entrés par hasard dans le centre d’histoire de la ville (une magnifique hacienda toute fraîche aux épais murs chaulés où l’on verrait bien Zorro faire la cour à sa douce). Un petit orchestre y était en répétition en prévision du concert de ce soir. Nous avons appris que c’est l’un des meilleurs groupes de musique colombienne au pays. Nous avons donc eu droit à un petit concert privé, c’était charmant.
Nous arrivions tout juste de Barichara, à quelques kilomètres de San Gil, un adorable village colonial dont voici quelques images.

Clocher à Barichara.

Ouvrier au travail dans le cimetière de Barichara.

Même mort, un Colombien ne se sépare jamais de son chapeau.

Voilà. Demain, départ pour Tunja et Villa de Leyva, deux villes coloniales juchées dans les montagnes.

De retour de nulle part

Nous voici à Valledupar, capitale de la musique vallenata, où nous allons malheureusement manquer le festival que l’on y consacre, qui commence le 26. Dommage, je suis certaine que ca  aurait été sympa, cette musique va me rester dans les oreilles pour toujours.

Nous avons donc passé deux jours dans la péninsule de La Guajira, qui sera un jour à la Colombie ce que la Gaspésie est au Québec. En attendant, on y arrive au bout de deux heures par une route défoncée, dans un taxi collectif ou une camioneta surchargée qu’on prend à Uribia, un bourg frontalier avec le Venezuela. Jamais vu un lieu plus chaotique, plus déglingué que cet endroit. Il faut dire que nous avons débarqué en plein marché – les chevreaux attachés par les pattes entassés près du camion qui les emmènera à l’abattoir, les appels des marchands de rue, les klaxons des taxis, la poussière, les vélos, les camionetas invraisemblablement bourrées de gens et de bagages qui s’ébranlent aux deux minutes à destination de La Guajira…

Un peu étourdis, nous n’avions pas eu le temps de nous reconnaître que déjà quelqu’un nous prenait nos valises, les jetait à l’arrière d’un 4×4 et nous poussait à l’intérieur, où se trouvaient déjà quatre très beaux et très sympathiques jeunes Bogotanos en vacances. Et vogue la galère! La route est affreuse, en terre jaune, parfois coupée d’une vaste flaque de boue que Maiker, notre chauffeur, traversait en sifflotant. De temps en temps, un chevreau quittait le milieu du chemin en courant pour aller retrouver sa mère. S’il échappe à cette mort par collision, il n’échappera pas à la casserole: le chiche (chevreau mijoté lentement dans sa propre graisse, avec les abats) est un plat très prisé (et délicieux).

Maiker nous a déposés devant une posada tenue par une forte femme qui mène son affaire tambour battant. Nous avons dormi dans des hamacs (c’est que nous commençons à y prendre goût!), pas fait grand-chose hormis boire de la bière, placoter avec nos jeunes amis de Bogotà, aller à la plage, manger et dormir.

J’ai bien failli commettre un crime ce matin quand, à 5h, nos voisines de hamac (une mère de 30 ans qui se prenait pour Shakira et sa mongole de fille de 13 ans qui se prenait pour sa mère, les deux adulées par les parents de Shakira) se sont mises à jacasser comme si elles étaient seules au monde, alors que nous étions bien une dizaine de personnes à dormir sous cet abri fait de lattes de cactus. (Il ne faut pas être trop jaloux de son intimité, disons.) Elles se sont levées en papotant, ont papoté en faisant leur bagage, se sont toilettées en papotant, et ont continué de papoter malgré quelques requêtes polies de ma part. En fin de compte, elles m’étaient pas pressées du tout puisqu’elles ont déjeuné en même temps que nous. Avant de partir, j’ai eu envie de desserrer discrètement les noeuds qui retenaient leurs hamacs pour qu’elles tombemt sur leurs petits culs de pétasses en se couchant ce soir, mais je me suis retenue.

Je le regrette encore.

Bref, nous sommes à Valledupar, une ville qui nous semble étonnamment disciplinée après les derniers jours. Demain, en route pour Barichara, ville coloniale dont on dit beaucoup de bien.

Je vous reparle de La Guajira plus tard, mon homme s’impatiente, et puis c’est l’heure de la sainte Bière.

Hasta Luego!

Santa Marta

Pas de vacances pour les fourmis!

Nous avons quitté Carthagène en bus, direction Santa Marta, station plus ou moins balnéaire dont la plage, précisent les guides, n’est plus guère propre qu’à la promenade. La route dure quatre heures, avec pause à mi-chemin. Nous en avons profité pour nous sustenter un tantinet et avons fait l’achat de deux empanadas, farcies d’à peu près tout ce qu’on peut mettre entre deux rangs de pâte frite: oeufs, saucisse, poulet, boeuf. Arrosé d’un jus carotte-orange, ça nous a tenu au ventre pour le reste de la journée.
À Santa Marta, nous avons trouvé un petit hostal sympa tenu par un Irlandais architecte (ou vice versa) et décoré à l’avenant. Murs blancs, portes de bois teint noir, tout très simple, très élégant, de loin ce que nous avons eu de plus luxueux depuis le début de ce voyage, pour la somme exorbitante de 60 000 pesos la nuit (30$).
Il y a un autre hostal absolument ravissant tenu par un couple de jeunes Français, dont la jolie patronne nous a indiqué un resto où déguster du poisson. Dare dare, nous nous y sommes rendus. C’est une petite gargote de quartier, grande comme la main, qui ne paie pas de mine, mais nous y avons bien mangé, Pierre une cazuela de mariscos (soupe de fruits de mer), moi un filet au gril, avec une bouteille de vin chilien. Nous étions attablés avec un Irlandais très rigolo. Une belle soirée.
De retour à l’hôtel, je me suis mise à me sentir, oOoOoohhhh… pas très bien.
Au milieu de la nuit, j’ai fini par rendre tout mon souper, service compris. Pierre a aussi été malade, nous avons passé la journée à dormir.
J’accuse les empanadas.
PLUS JAMAIS!

Le lendemain, nous nous sentions déjà beaucoup mieux, nous avons donc pris le chemin du parc de Tayrona, dont on dit le plus grand bien. Il faut pour s’y rendre faire une bonne heure de bus, puis prendre un colectivo, puis marcher une heure et demie avant d’arriver à une posada où l’on vous loue pour la nuit un hamac tendu sous un abri de palme grillagé.

Le bus pour se rendre à Tayrona

Là, la mer est si agitée qu’il est interdit de se baigner. Il faut marcher une vingtaine de minutes jusqu’à une anse plus propice à la baignade. Mais de microscopiques moustiques attendent le gringo et sa peau tendre. Il fallait voir ces peaux constellées de boursouflures! Bref, nous ne sous sommes pas vraiment attardés. Nous sommes rentrés à la posada, l’extinction des feux est prévue pour 20h. Extinction des feux à 20h il y eut. Nous avons passé la soirée à nous balancer doucement dans nos hamacs en placotant en attendant le sommeil. Il a plu à boire debout la nuit durant, de temps en temps un bourricot poussait un braiement qui semblait d’ennui… Contre toute attente, nous avons très bien dormi!

Nos hamacs

Nous sommes rentrés à Santa Marta aujourd’hui, sales comme des bûcherons – heureusement, nous avions troqué l’heure et demie de marche à pied pour une agréable balade à dos de cheval: le sentier était un ruisseau de boue et de crottin où je m’avais aucune envie de m’enliser. Ces robustes petits chevaux ont le pas sûr et l’habitude du chemin, pourquoi se compliquer la vie?
Demain, en route pour La Guajira, le point le plus au nord de l’Amérique du Sud. Y vivent les Wayus, aborigènes assez indépendants et fiers qui ne sont pas, dit-on, toujours commodes. Nous verrons bien.
Hasta luego!

Vu de la salle à manger, à la posada Paraiso.

Le ventre de Carthagène

Aujourd’hui, visite au marché Bazurto, une expérience… unique! C’est le côté ombre de Carthagène, celui que les touristes ne voient généralement pas. J’ai exploré pas mal de marchés dans ma vie, je les aime d’amour, ils sont le ventre des villes, leur coeur et leur âme. Je peux dire que celui de Carthagène dépasse en anarchie tout ce que j’ai pu voir jusqu’ici.
Les odeurs (de la coriandre fraîche jusqu’à la viande avariée, en passant par les empanadas ou les caldos des bouibouis), les sons, les produits, tout vous happe, vous agresse presque, dans un labyrinthe vraiment inextricable où l’on s’enfonce en faisant bien attention où l’on pose le pied: il y a des trous, des détritus, de la boue, parfois un chien errant, et par là-dessus des types qui poussent en courant presque des charrettes lourdement chargées de tout ce que vous pouvez imaginer.

Dans ce chaos absolu, les gens sont d’une affabilité qui me renverse. Alors que, au Mexique ou au Guatemala, il fallait déployer des trésors de diplomatie ou de ruse pour réussir à prendre quelqu’un en photo, ici, ils rigolent, prennent la pose, me suggèrent de tirer le portrait de la personne de l’étal voisin…
Quand nous avons émergé du marché, il avait plu. Pendant à peine une heure peut-être, mais plu comme il pleut sous les tropiques, sans merci ni relâche, et les rues étaient complètement inondées d’une eau fangeuse dans laquelle les bus, les taxis et les motos se frayaient un chemin en chuintant.

La photo est floue (dommage!)
mais c’est pour montrer qu’on vend les poules avec
les oeufs DEDANS. Et ça se mange.



Carthagène

Quatorze heures de bus. C’est le temps qu’il faut pour se rendre de Medellín à Carthagène. Il n’y a que 500 km à parcourir, mais sur des routes de montagne plus ou moins étroites, plus ou moins défoncées, parfois à la limite du praticable. Il faisait un froid inhumain dans l’autocar et les lampes de lecture ne fonctionnaient pas, mais nous avons bravement surmonté cette terrible épreuve, survécu et même dormi comme des bûches.

Au matin, un jeune homme est monté dans le car avec sur l’épaule un plateau chargé d’une pyramide d’empanadas, de buñuelos et d’acras qu’il offrait à vendre. La route était fort mauvaise, le car tanguait et roulait, si bien qu’arriva ce qui devait arriver: le jeune vendeur a perdu l’équilibre, il a cherché à se raccrocher à un dossier, et la moitié du chargement de son plateau s’est renversé… sur ma tête. Tout le monde a éclaté de rire, bien entendu – sauf le jeune homme, qui venait sans doute de perdre une bonne demi-journée de labeur. Une dame l’a gentiment aidé à ramasser ce qui était tombé par terre, je lui ai mis sans un sachet de plastique qu’il m’avait tendu ce qui était resté sur mon siège, et il est sorti du car, la mine déconfite. Je me désolais encore de sa mésaventure quand je me suis prise à espérer que, peut-être, il vendrait tout de même ce qui était encore présentable.

Qui le saurait?

***

Ce qui nous a frappés en arrivant à Carthagène, c’est le rythme. Caribéen pur coco: les gens marchent lentement, parlent lentement, il y a dans l’air une langueur tout antillaise qui tranche radicalement avec l’air affairé des gens de Medellín ou de Bogota.

Et Dieu, que cette ville est jolie! Des fleurs partout, des balcons ouvragés, la mer qui apparaît au bout d’une venelle, les clochers peints comme des gâteaux à la crème, des placettes tout ombragées où des hommes jouent aux dames avec des bouchons de plastique en guise de pions… C’est La Havane en plus beau, en moins désespéré. Comme c’est aujourd’hui dimanche, tout le monde est à la plage, alors nous avons les rues pour nous.

Joueurs de dames sur la Plaza Bolivar

 Il paraît que, pour rendre la ville présentable aux touristes, on l’a purgée de ses mendiants et des enfants de la rue (on dit même qu’ils ont été carrément abattus). J’espère que c’est une légende urbaine, mais comment savoir?  Même à Medellín, nous n’avons pas vu d’enfants des rues. Avons-nous mal regardé?
Nous logeons dans un petit hôtel bon marché à l’extérieur du centre historique, La Casona de Getsemani. C’est une maison coloniale charmante, avec un patio intérieur tout fleuri. Nous espérions avoir une chambre chez un couchsurfer, mais en fin de compte ça n’a pas fonctionné. Il reste peut-être une option, j’attends une réponse, mais autrement nous nous trouvons fort bien là où nous sommes, même si nous y perdons un peu en couleur locale. De toute façon, pour qui ne fait pas le difficile, on peut se loger et manger pour trois fois rien: petit déjeuner à 2$, repas du midi à 3 ou 4$, bière à 1,50$, chambre pour deux à 20 ou 30$ la nuit…

Demain, playa, farniente, peut-être un peu de shopping (mon amoureux s’est acheté un très beau panama, il ressemble maintenant à un ami de Pablo Escobar, faudra que je me dote d’un look à la hauteur)… La vie est dure.

J’ai commencé une collection de portes et de fenêtres, la voici:

Medellín (bis)

Portraits
Ce jeune homme, 25 ans peut-être. Peut-être moins, la vie les use tellement!

Il n’a qu’une sandale, boite légèrement de son pied nu sur le pavé humide. Il pleut, il fait relativement froid. Le jeune homme est grand et mince, plutôt beau. Nous sommes à une terrasse qui surplombe le parc Bolivar, couvert de très grands arbres. Il pleut, il pleut, de ces pluies tropicales qui tombent à grosses gouttes lourdes comme des larmes.
Chaque fois qu’un taxi (innombrables, les taxis) s’arrête pour déposer son passager, le jeune homme se précipite pour ouvrir la porte, dans l’espoir de récolter une pièce. Le passager lui tourne le dos, indifférent, comme si l’autre était transparent. Le jeune homme reprend son manège. Dès que son regard croise celui de Pierre, il ne le quittera plus. Avec des gestes, des mimiques, il quémande une pièce. Pierre me le désigne discrètement, mais assez clairement pour que le jeune homme remarque que je l’ai remarqué. Il fait de grands gestes des bras, porte à sa bouche ses doigts joints, dans ce geste universel qui exprime la faim.
Je fouille dans ma poche, il s’approche, grand Pierrot de la rue, il lève son visage vers moi, je laisse tomber une pièce entre ses mains jointes. Il me bénit, retourne de l’autre côté de la rue, ouvrir les portes des taxis sans que personne lui jette un regard.
Il est peut-être un enfant de la rue, peut-être est-il là depuis toujours, n’a-t-il connu d’autre vie que celle-là, petit fantôme encombrant qui crie muettement sa faim à des gens qui ne veulent pas le voir.
 ···
Un couple, peut-être dans la trentaine, chez nous on dirait plus. Lui est très beau, métis, le visage à moitié couvert de blanc; elle plutôt espagnole, grande et mince, elle a aussi mis du blanc. Un théâtre de rue. Leurs costumes sont par terre, de petites piles bien classées de vêtements usés, de perruques couettées, de chapeaux cabossés. Il joue du conga, elle des maracas ou de quelque chose d’approchant, ils annoncent le grand spectacle du théâtre X. Ils sont plutôt bons. Elle se change en un tournemain devant public, passant par-dessus son collant noir un pantalon de satin jaune à volants, ou une robe noire et un fichu pour incarner une vieille. La petite foule est attentive.
Puis l’orage éclate, chacun cherche un abri, le parc se vide. Plus personne pour jeter une pièce dans le chapeau.
Ils en seront quittes pour recommencer.