Le retour

Les amis, je ne veux pas vous faire de peine, mais qu’est-ce que c’est laid, ici!

Je suis rentrée aujourd’hui, après trois heures de train, deux heures à glander à l’aéroport et sept heures d’avion, et qu’est-ce qui m’attend ici? Des tas de neige sale et baveuse, des rues fangeuses et défoncées, des trottoirs impraticables couverts de détritus… On se croirait dans le tiers-monde!

Je n’ai pas vu le soleil depuis 10 jours, il m’est tombé sur la tête des averses glaciales, de la grêle, de la neige fondante, j’ai été obligée de boire une sorte de bière différente chaque soir, j’ai dû manger plein de frites et de croquettes de pommes de terre avec mon lapin à la bière et mon boeuf à la bière, je me suis égarée dans des rues plus courtes que leur nom, j’ai vu des champs couverts de jonquilles en fleurs, j’ai visité des églises frigorifiantes toutes sombres pleines de vieilles toiles d’on sait plus qui, et je vais vous dire, malgré toutes ces souffrances, j’échangerais volontiers deux ans de vie à Montréal contre une seule année à Bruges. Ou à Amsterdam. 

Enfin. Là, je suis CREVÉE, alors si ça ne vous fait rien je vais gagner mon beau grand lit tout neuf, dont le matelas mesure au moins un mètre d’épaisseur, c’est ridicule. Mais c’est un nuage. Alors bonne nuit les petits, pour moi il est 3 h du mat, je crois que ça suffit pour aujourd’hui.

Bruges, BRUGES!

Oh…

Qui a osé me dire que Gand est la plus belle ville d’Europe? Sans doute est-il tombé raide amoureux là-bas de quelque nymphe flamande, ou alors il n’est jamais venu à Bruges… 

D’accord, je n’ai pas vu Venise, ni Prague, ni un tas d’autres villes susceptibles de conquérir mon coeur infidèle. Mais Bruges! 

Bon, c’est vrai, on gèle. Il a grêlé ce matin, puis il a fait soleil cinq minutes, puis il a plu des clous pendant cinq minutes, et le reste du temps il a fait gris souris et froid de canard. Malgré cela, il y a déjà des touristes partout – j’aime autant ne pas penser au mois de juillet ici, ça doit ressembler à une représentation de l’enfer par ce vieux Jérôme Bosch. En dépit de cela, et de ce temps de chien, et de la solitude qui commence à me peser (manger toute seule chez moi, ça ne me fait pas un pli, mais au resto tous les soirs, euh…), bref, en dépit de ces légers inconvénients, je n’ai pas assez d’yeux pour tout aimer, pas assez d’âme pour tout embrasser, pas assez de temps pour vous dire comme cette ville est belle, parfaite en elle-même, même si elle est maquillée et refaite comme une pute.

Je loge dans un B&B absolument impeccable, juste assez pas trop proche du vieux centre et sans doute beaucoup trop cher pour moi, dans une trop jolie maison ancienne (euh, je n’ai rien vu ici qui ne soit pas ancien, mais bon…) dont la proprio, Annie, est une soie exquise – à son image, tout ici est exquis.

Vous m’excuserez si je vous écoeure, mais franchement, Bruges…

Allei, bien des bises, en général trois.

Simone

Comme je le craignais, Gand est une ville tellement trop romantique que je ne veux plus partir. Mais Bruges m’attend, et je sais que je ne serai pas déçue. On me dit que c’est plus petit et plus tranquille que Gand, j’aime autant vous dire que je ne me ferai pas mourir là-bas, sauf d’amour pour les vieilles pierres.
J’ai rencontré vendredi le fils d’une femme que mon père, paraît-il, a failli épouser quand il était jeune policier militaire, pendant la Deuxième Guerre. Hier, nous sommes allés voir sa maman, Simone, au foyer où elle attend désormais que sa vie se termine. Elle est toute menue et tassée, n’a plus du tout de mémoire et se conduit comme une petite fille timide, demandant sans cesse si elle doit payer pour ceci ou cela, mangeant avec gourmandise mais fort proprement la glace que son fils lui apporte… 
Je lui ai montré des photos d’elle à 24 ans, avec papa en uniforme qui l’enlace bien solidement d’un bras pendant que, de l’autre, il tient  Jeanne, sa maman  à elle. Sur d’autres photos, on voit Simone, souriante et jolie dans une simple robe à carreaux, ou papa, beau et fier comme Marlon Brando à cet âge, sanglé dans son uniforme. Elle a eu un bref éclair dans le regard, qui s’est éteint aussitôt. Quand je lui ai dit que ce jeune homme avait été son amoureux autrefois, elle s’est écriée, étonnée, incrédule même, comme en s’excusant : «Ah oui ? Je savais pas ! Je me souviens pas !» J’ai dit : «Il était beau, hein ? Et regardez comme vous êtes jolie, vous aussi !
– Ah oui, il est beau… C’est moi, là ? Et là, c’est ma maman ? Ah bon ? Je me souviens pas…»
C’était un peu triste, mais pas trop. Et puis elle s’est mise à dire qu’elle était mall, très mall, vous savez ? Avec cet accent bellge si particulier. Mais ce qui était chouette, c’était qu’elle se souvînt de son français, que presque plus aucun Flamand ne parle maintenant, et qu’elle-même n’avait plus parlé depuis des lustres.
Ensuite, Frédéric et sa femme, qui sont absolument adorables, m’ont emmenée manger devinez quoi ?
Allons, un petit effort…
Ouéééé ! Moules et frites, allei. Que c’était bon !
Aujourd’hui, j’ai marché sous la pluie (vive le climat belge!), visité le château des comtes et deux ou trois autres trucs, et j’ai terminé la journée au musée des beaux-arts, où la collection d’art flamand a bien failli me terrasser à jamais. Brueghel, Bosch, Rubens, Van Dyke, en voulez-vous, en voilà. J’ai bien essayé de me déguiser en plante verte à l’heure de fermeture, mais on m’a démasquée et j’ai dû sortir comme tout le monde.
Puis j’ai soupé dans la famille du monsieur qui m’avait aidée, il y a trois ou quatre ans, à retrouver Simone. Il a écrit des livres sur la guerre et sur les Juifs de Gand, on a parlé de tout ça et du reste, et voilà.

Tous à Amsterdam!

Mes amis, quelle ville adorable. Quel peuple génial. Quelle qualité de vie, c’est à en pleurer. Je ne vous raconterai rien parce que tout sera dans le journal un de ces jours et ce serait franchement le bout de la comète si je devais me scooper moi-même, mais enfin bref, malgré le vent qui souffle à décoiffer Mireille Mathieu en personne, le temps gris et parfois vraiment affreux qui nous a suivis tout du long, je suis irrémédiablement amoureuse d’Amsterdam, de ses canaux, de ses vélos, de ses habitants, de cette langue bizarre, des cafés, de tout tout tout. Sauf de la gastronomie, franchement, je regrette d’avoir à le dire.

Nous sommes allés ce soir faire un tour dans le Red Light, paraît qu’on ne vient pas ici sans ça. Oh, que je suis contente de n’être pas la maman de ces petites filles-là… Elles sont si jeunes, si jolies, si pathétiques! Je me suis retenue à deux mains pour ne pas toquer à la fenêtre de l’une d’elles: «Combien ça coûte, une heure? Je veux juste parler, dis-moi d’où tu viens et pourquoi tu es ici, comme une pauvre bête de zoo, à montrer ton joli derrière et tes faux seins…»

Et c’est vraiment trop bizarre de voir monsieur et madame Touriste-Moyen se photographier mutuellement devant une enseigne de sex-shop comme s’ils étaient devant un resto grec de la rue Duluth!

Enfin. Demain, je prends le train pour Gand, dont on m’a dit que c’est la plus belle ville d’Europe. Si c’est vrai, je crains de ne pas revenir, mais ne cherchez pas à savoir ce que je suis devenue, et ne vous inquiétez pas pour moi: je peux toujours venir arrondir mes fins de mois à Amsterdam, ce n’est qu’à deux heures de train. Et la chirurgie plastique fait des miracles de nos jours, alors l’âge n’est même plus un obstacle. Même, je pourrais adopter une ou deux de ces pauvres petites perles slaves au regard fatigué…

La fête à la grenouille

Mes amis, il pleut, il pleut, il pleut. Jamais vu autant d’eau. En plus, nous sommes en basse saison, tout est fermé, à se demander pourquoi on m’a envoyée ici. Je ne formulerai pas d’hypothèses qui risqueraient de plonger dans la perplexité ceux qui ne connaissent pas mon adorable patronne, mais les autres comprendront.

Je suis certaine que la Hollande est un pays adorable. J’aimerais seulement voir tout ça pendant une saison normale, c’est-â-dire quand il y a des feuilles aux arbres, des fleurs, des gens, chépas, mais de la VIE.

Enfin.

J’ai l’air de me plaindre, comme ça, mais ne vous y trompez pas, je n’en ai pas l’air: c’est exactement ce que je fais. 

Ce soir, pour apprécier pleinement la gastronomie hollandaise, nous sommes allés manger dans un restaurant chinois. C’était délicieux. J’ai pris un filet d’agneau sauce soya, Ivanoh a choisi un sauté poulet-crevettes. 

Pour tout vous dire, le mot gastronomie n’existe probablement pas en néerlandais.

Amsterdam est une ville magnifique, la campagne est tout à fait adorable le temps qu’elle dure (on n’est pas sitôt sorti d’un hameau qu’on entre dans un autre, ça n’arrête jamais) et les gens, ben les gens, malgré toute l’eau qu’il tombe, ils pédalent stoïquement, tête et mains nues, sur leurs bonnes grosses bicyclettes à une vitesse, les mains soudées au guidon, un enfant ou deux juchés sur le porte-bagage oui le guidon. C’est quand même étonnant que le vélomoteur et le scooter n’aient pas supplanté le vélo. 

Nous logeons ce soir dans un gîte tenu par une Française charmante, tout est impeccable. Si seulement il peut arrêter de pleuvoir (et, partant, mon photographe de râler), mon bonheur commencera à poindre.

Le chaos

Eh non, je ne suis pas à Amsterdam. Mes pires appréhensions se sont matérialisées: nous avons longuement attendu un vol qui n’est jamais parti, pour cause de tempête du siècle. 

Aventure, aventure, quand tu nous tiens! 

Il y avait cinq heures d’attente pour obtenir un taxi, alors je me suis résolue à appeler mon bon Pierre à 2 h du matin (3 à l’heure avancée, en fait), qui s’est vaillamment extrait de son lit douillet pour venir nous récupérer, Ivanoh et moi. C’est pas un amoureux, ça?

En principe, nous devons donc partir ce soir mais, compte tenu de l’indescriptible chaos qui régnait partout dans l’aéroport hier, je me demande si on n’aura pas égaré l’avion, le pilote ou peut-être même nos noms sur la liste des passagers.

Enfin, nous verrons bien. Au moins Ivanoh a-t-il bravement récupéré nos bagages, de sorte qu’ils ne risquent pas de se retrouver à Tahiti pendant que nous nous ferons doucher par les averses néerlandaises. (Mais l’inverse ne me dérangerait pas tant que ça.)

Voilà, je vais profiter de l’occasion pour faire une dernière révision de ma valise, des fois que je pourrais y glisser quelque indispensable brimborion que j’aurais oublié.

Lili-Mai

Une fois n’est pas coutume: je ne parerai pas de voyage aujourd’hui. Comme vous avez été nombreux à me demander qui est Lili-Mai, que j’ai eu l’insigne honneur de voir en chair et en os dans le métro hier, je consens à combler cette grave lacune dans votre culture. 

Il s’agit d’un personnage du téléroman Providence (Radio-Canada, mardi, 20h). Un truc abracadabrant où les gens meurent, se marient, ont des problèmes de jeu compulsif, des accidents et des maladies à une cadence qui rendrait fou n’importe quel être humain normalement constitué. 


En plus, il y a tout un tricotage d’enfants illégitimes qui ne sont plus des demi-frères et avec qui on peut donc désormais coucher sans arrière-pensée, des concurrents en affaires qui deviennent amants, une histoire de femme battue, un enfant rejet à l’école, un fiancé qui ne veut plus se marier parce qu’il a appris que sa future avait couché avec son ex-mari, alors que lui-même a déjà couché avec le demi-frère de la soeur de l’ex. 

En fin de compte, le futur s’est marié quand même mais il est mort noyé peu après, ce qui fait que la table est mise pour que sa veuve (par ailleurs enceinte) reprenne enfin avec l’ex-mari, dont la psychologue est tombée amoureuse du frère (celui qui avait des problèmes de jeu compulsif), ce qui fait probablement que sa femme (celle du joueur) va sans doute renouer avec l’autre frère, avec qui elle a eu une fille que Bertrand (le joueur) avait toujours crue sienne. 

Pendant ce temps, Lili-Mai (oui, oui, celle que j’aie vue hier dans le métro), atteinte de fibrose kystique, tousse à fendre l’âme et vit à 100 à l’heure au cas où la Grande Faucheuse viendrait l’enlever. C’est pourquoi, malgré ses 16 ans, elle s’est mariée avec Diego, l’employé de ferme de son père (nul autre que le joueur amoureux de la psy), dont la soeur est danseuse nue et qui, bien qu’il soit aussi latino-américain que sa maman, parle en français avec les deux.

Vous me suivez?