Des questions, des questions

Ce soir, grande finale du tournoi de foot intermédias; Radio Paillant a gagné contre Radio Pep (Radio Peuple), YÉ!
Je ne me connaissais pas cet intérêt pour le soccer. Bien que la presque-totalité des règles m’échappent (je sais quand même qu’il faut mettre le ballon dans le but, et préférablement celui de l’équipe adverse), je m’émerveille de l’agilité des joueurs, qui semblent, à mes yeux de néophyte, aussi habiles que ceux du Real Madrid ou du Manchester United (je connais mes classiques, non?).
La différence, c’est que, quand ils mangent un coup, ils ne font pas semblant d’être à moitié morts en se tordant de douleur pour se relever indemnes au bout de deux minutes. Quand ils tombent, ils tombent. La semaine dernière, Odny, le gardien de Radio Paillant, s’est fait assommer je ne sais trop comment, mais vraiment assommer.
J’étais certaine qu’il avait une commotion cérébrale. Je suis restée à côté de lui pendant un bon moment pour lui donner à boire et pour m’assurer qu’il n’avait pas envie de vomir, qu’il n’allait pas tomber endormi, qu’il savait son nom et la date du jour… Pendant un certain temps, il a vraiment paru sonné. Il secouait la tête, se frottait les yeux en se plaignant que sa vision était brouillée, se désespérait de ne plus pouvoir jouer. 
Il a fini par se mettre à marcher le long du terrain et à crier pour encourager son équipe.
Quand même, il a dû se rendre à l’hôpital, cette semaine. Et il n’était pas au match de ce soir, lui si orgueilleux de son statut de «portier», comme il m’avait dit fièrement.
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SEXE – Je remarque que les hommes, ici, d’une manière générale, portent régulièrement la main à leur sexe et le tiennent pendant plusieurs secondes. Je me demande si c’est pour s’assurer qu’il est toujours là, pour le protéger de je ne sais quel mauvais sort, pour montrer à tous (et toutes) qu’ils en ont bien un ou pour tenir leur pantalon. Je n’ai pas encore osé aborder la question avec mes amis haïtiens, je crains qu’ils n’aient jamais vraiment remarqué la chose et qu’ils me regardent comme une sorte d’obsédée.
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PLÈTIL? – C’est comme ça qu’on dit en créole au lieu de «Pardon?» ou «Comment?».
J’adore cette langue.
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LA PEAU NOIRE – Au moment où j’écris, la télé beugle un concert évangélique (un de plus) qu’Adèle écoute plus qu’elle ne le regarde puisque l’image est pleine de neige. Elle s’est fait sur le gros orteil un emplâtre d’herbes (je lui ai demandé lesquelles, elle m’a répondu : fey tout kalite – «toutes sortes de feuilles») : un bidon de 25 gallons d’eau a atterri sur son pied cette semaine. Elle perdra son ongle, c’est sûr. Elle aurait probablement l’orteil violet si sa peau n’était pas noire, mais là, rien n’y paraît. Ça aide à ne pas trop s’inquiéter, je suppose.

Parlant de peau noire, je remarque que les fabricants de pansements adhésifs (genre Band-Aid) n’ont toujours pas réalisé que la couleur «peau» de leurs produits ne convient aucunement à plupart des habitants de la Terre. Il y a là, il me semble, une occasion d’affaires.
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BIENTÔT JÉRÉMIE – Je termine mon séjour à Paillant demain – j’espère partir lundi pour Port-au-Prince, d’où je prendrai vraisemblablement l’avion pour Jérémie (40 minutes de vol, alors qu’il faut près de huit heures par la route). Je n’aurai sans doute pas accompli tout ce que je voulais ici, pour toutes sortes de raisons dont j’ai parlé ou pas dans ce blogue.
Je ne sais pas si j’ai été vraiment utile, mais je sais que j’ai moi-même appris et reçu beaucoup.
Ma petite Sarah et sa cousine Elsie sont parties aujourd’hui pour leur village natal; je ne les reverrai pas. Je leur ai dit adieu cet après-midi avant de partir pour le match de foot. Elsie m’a fait comprendre qu’elle m’en voulait de ne lui avoir rien donné, peut-être parce qu’elle sait que j’ai offert ma chaînette d’argent à Sarah… Quand je l’ai embrassée, elle ne s’est pas levée et ne m’a pas rendu ma bise.
Qu’aurais-je dû faire? Lui donner de l’argent? Je ne crois pas que ce soit une bonne chose: j’ai eu le malheur de lui donner quelques gourdes une fois, après qu’elle eut fait une course pour moi. Après, elle m’en a redemandé plusieurs fois, une attitude que je refuse d’encourager.

Pourtant, j’ai bien donné à Wilbens ce qu’il lui manquait pour acheter la batterie qui lui permettra de s’éclairer pendant quatre ou cinq ans (je reparlerai de cette visite)… Je suppose que cela me paraissait vraiment important.  Et il faut dire qu’il ne m’avait rien demandé.

Je n’ai pas fini de me poser des questions…

Racines

Tout Paillant s’est réveillé dans la brume, aujourd’hui. Au sens propre comme au figuré: c’était hier la première partie du concours de musique «rara» organisé par Radio Paillant Inter. Le rhum et la bière ont coulé à flots et, si le rara célèbre les racines africaines du peuple haïtien, plusieurs doivent douloureusement se rappeler aussi celles de leurs cheveux, ce matin.

Jusqu’à la dernière minute, j’ai cru que rien ne se passerait: on avait annoncé le début du spectacle pour 19h. À 20 h, aucun test de son n’était fait, et on se demandait encore comment installer les deux projecteurs obtenus in extremis de je ne sais trop qui parce que ceux qu’avait promis la Minustah ne sont jamais arrivés.

Avec des bouts de fil de fer, un peu de ruban noir et quelques acrobaties qui auraient donné des sueurs froides à un inspecteur de la CSST, on a fini par fixer tout ça tant bien que mal.

Assise sur une chaise basse dans ce qui était autrefois les douches de la piscine de ces messieurs-dames de la Reynolds, madame Guy, chargée de faire traiteur, a commencé à frire son plantain, son griot et ses pâtés dans trois casseroles d’huile bouillante posées tout près d’elle. De temps en temps, elle retournait à mains nues les cuisses de poulet en train de griller à sa droite.

Bientôt, les effluves de sa cuisine se sont mêlés aux émanations de la génératrice aimablement prêtée par la Sécurité civile. Les marchandes ambulantes sont arrivées peu à peu avec leurs paniers remplis de sachets d’arachides grillées et de petites bouteilles de rhum, de jus et d’eau, puis les hommes ont installé des tables de jeu et fait résonner le son caractéristique des dés agités dans un gobelet de métal.

Les premiers accents d’un groupe rara ont dû se faire entendre vers 21h. Les groupes arrivent à pied, parfois de très loin. Le maître rara marche en tête, muni d’un sifflet et d’un fouet qu’il fait claquer de temps à autre, parodie manifeste du maître auquel étaient soumis les esclaves. Les danseuses le suivent, puis les musiciens, qui jouent d’instruments artisanaux – cornets de zinc, bambou creux, tout ce que les esclaves, en fait, pouvaient utiliser pour faire de la musique le dimanche, pendant que les maîtres étaient à l’église.

Peu à peu, les cinq groupes ont fini par arriver, suivis de leurs fans, peut-être cinq ou six cents au plus fort de la mêlée.

Dans cette foule, je tranchais évidemment par la couleur de ma peau. Les jeunes hommes ont une sorte de fascination pour la femme blanche, c’est vraiment curieux. Je ne sais combien de garçons m’ont demandé mon numéro de téléphone. Chaque fois, je répondais en rigolant: «Mais pourquoi?
– Parce que je t’aime!
– Hahaha! Mais tu es même plus jeune que mon fils!
– En amour, l’âge ne compte pas…»

La fête s’est prolongée bien avant dans la nuit, mais je suis rentrée vers 1h, quand le dernier groupe a commencé sa prestation.

À la maison, les cafards faisaient la fête sur la table de la salle de séjour. Je ne comprenais pas pourquoi je n’en avais pas encore vu. «Ben, m’a dit Grégory, c’est que tu n’étais jamais rentrée à cette heure-là!»

Ça tombe sous le sens.

Je ne sais comment sera la suite de la fête ce soir (deuxième partie du concours): il pleut à boire debout, en ce moment. Ça fait des semaines que tout le monde l’espère, mais ça aurait tout de même pu attendre un jour ou deux, non? Enfin, Wilbens et moi avons bien fait de remettre à samedi notre équipée au marché. Avec toute cette eau, le chemin ne sera qu’une rivière de boue.

J’en ai profité pour faire une petite lessive. Elle n’est pas près de sécher mais, au moins, elle sera bien rincée.

Wilbens

Wilbens a 28 ans. Il travaille comme instituteur dans une école secondaire, où il enseigne la littérature française, 12 heures par semaine, à 100 gourdes l’heure (souvenez-vous: 1$ = 40 gourdes).

Il a perdu sa mère quand il avait 5 ans. Comme souvent ici, il ignore de quoi elle est morte – elle est morte, c’est tout. Chose rare, son père ne s’est jamais remarié.

Wilbens vit donc seul avec son papa (le reste de la fratrie est à Port-au-Prince), dans une maison sans électricité ni eau courante. C’est lui qui s’occupe des courses, de la cuisine, de la lessive. Son père entretient quelques poules et un petit potager où poussent des ignames, des betteraves, peut-être un peu de maïs – le genre de légumes qui peuvent se contenter d’un sol pauvre.

Le rêve de Wilbens aurait été d’étudier la philosophie, peut-être à l’étranger. Mais il sait bien que la chose ne se fera jamais. Il y a quelques années, son père, qui est cultivateur, a vendu une parcelle de terre pour envoyer l’un de ses frères étudier au Canada. Les démarches administratives ont mangé tout le pécule, mais le frère n’a jamais pu obtenir son visa. L’argent a donc été dépensé en pure perte.

Wilbens a une petite moto, sa clé pour un peu de liberté, qui lui permet de venir tous les jours à la radio, beau temps, mauvais temps, ou d’aller fouiner à la bibliothèque de Miragoâne quand bon lui semble. Mais comme il a besoin d’argent, il devra peut-être la vendre.

Il écrit en créole des poèmes ravissants, qu’il dit d’une fort jolie voix, tout doucement, naturellement, sans fausse humilité. Il cite Hugo, Montaigne, Corneille, et même un poète québécois dont il a oublié le nom, mais non les vers. Il joue de la flûte et de la guitare mais ne sait pas le solfège. Il compose à l’oreille.

Comme il n’y a pas d’électricité chez lui, on veille à la lueur d’une lampe à l’huile, dont la chiche lumière rend la lecture presque impossible en soirée. Il a bien un panneau solaire, qui lui a permis de s’éclairer pendant quatre ou cinq ans. Mais la batterie est morte, et il n’a pas les 100$ canadiens que coûterait une batterie neuve.

Je me suis invitée à souper chez lui demain. Nous irons au marché de Mussotte acheter ce qu’il faut (c’est moi qui paierai, bien entendu); il préparera quelque chose de bien haïtien, je ferai la connaissance de son papa.

Et je crois bien que j’oublierai sur la table quelques billets de 20$US, pour qu’il puisse lire le soir pendant encore quatre ou cinq ans…

Histoires de bouche

Je croyais pouvoir apprendre le créole comme j’attrape le rhume. Eh ben pantoute, mezanmi. Quand Adèle s’adresse à moi, je comprends à peu près un mot sur 100. Si je lui demande de répéter plus lentement, elle répète seulement plus fort. Moi qui suis déjà soud zorey (lisez à haute voix, vous allez comprendre), ça pourrait aider, mais non, ça ne suffit absolument pas.
Quand j’essaie de parler, c’est d’abord l’anglais qui sort (sans doute parce que je lis en ce moment une autre irrésistible tranche du journal d’Adrian Mole, par Sue Townsend, une écrivaine britannique dont je ne saurais trop vous recommander l’œuvre mais qui, contrairement à mes habitudes, n’a franchement aucun rapport avec ce que je suis en train de vivre).
Si ce n’est pas l’anglais, c’est l’espagnol. Bref, ça ne sort pas.
J’aurais bien aimé pouvoir télécharger un roman en créole dans mon Kindle, mais que voulez-vous, Amazon n’en est pas là. J’ai toutefois lu «La case de l’oncle Tom», croyez-le ou non, et j’ai même réussi à pleurer un peu. Mais comme j’ai sauté les nombreux passages de propagande pentecôtiste, il ne restait pas beaucoup de viande autour de l’os.
Remarquez, c’est quand même pertinent puisque ici non plus, il n’y a guère de viande autour des os de cabri (chèvre) qu’on vous sert. Hier soir, à bout de résistance après un énième repas de riz-pois collés, j’ai dit à Adèle que je lui donnerais de l’argent pour acheter de la viande et des légumes. C’est Sarah, ce matin, qui allait à Miragoâne, qui s’est chargée des courses. Bien que j’aie vu hier au marché les mouches grouiller sur la viande laissée à l’air libre sans que nul ne semble s’en préoccuper, j’ai mangé avec appétit ce soir le cabri qu’on m’a servi avec de la semoule de maïs.
J’ai aussi observé Adèle tandis qu’elle arrangeait les légumes pour demain. Un petit chou bien malingre et tout piqué, des épinards montés en graine dont elle a épluché soigneusement les tiges et examiné chaque feuille, des carottes qui goûtent comme celles du potager de mon père (bien croquantes et sucrées), et ce que je crois être des chayottes. Tout cela sera mis à bouillir demain pour devenir une sorte de fricassée qu’on servira peut-être (probablement, même) au petit-déjeuner.
Le concept de repas, ici, n’existe pas vraiment. On mange à toute heure, quand on a faim, et on mange ce qu’il y a puisqu’il n’y a pas toujours de quoi. L’idée de s’asseoir tous ensemble à table pour partager le même plat ne semble effleurer personne. On s’alimente, c’est tout. Je fais donc comme tout le monde : ce matin, au petit-déjeuner, je n’avais aucune, mais AUCUNE envie de ce plat de sardines et plantain sauce tomate qu’Elsie a posé sur la table. Mais j’ai mangé pareil, parce que c’était ça ou rien. C’est peut-être la chose qui me manque le plus, dans ce pays qui devrait être fertile et riche, et où tous les fruits et légumes semblent avoir survécu à une guerre nucléaire.
Bon, je voulais parler de la langue, je vous parle du palais. Drôle, quand même…

Lajan (l’argent)

Comme souvent dans les pays où l’argent est rare, il est l’objet ici de plusieurs bizarreries.

 
La monnaie d’Haïti est la gourde (goud en créole). Il y a 40 gourdes dans un dollar canadien. C’est donc dire, pour vous donner un ordre de grandeur, que le repas de ce midi, riz pois-collés (soupir) et poulet pour deux, avec deux bières et un coca, m’a coûté en tout la vertigineuse somme de 4$.
Mon chapeau de paille fait main, ou cinq mangues, ou 10 petits pains : 50 gourdes (1,25$). Environ une tasse de gros sel de mer : 10 gourdes.
Jusqu’ici, ça va.
 
Mais allez savoir pourquoi, aussitôt que la somme dépasse, disons, 100 gourdes, les Haïtiens comptent en dollars haïtiens. Le dollar haïtien est une fiction qui remonte aux temps de la colonie, un peu comme notre «30-sous» : comme chacun sait, il faut quatre 30-sous pour faire une piastre. Une piastre devrait donc valoir 120 cents (ou «sous», ou «cennes»), mais non : une piastre, c’est un dollar, un dollar fait 100 cents mais il compte toujours quatre 30-sous, et si vous n’avez pas compris, c’est égal.
Il y aurait donc environ huit dollars haïtiens dans un dollar canadien. Aujourd’hui, j’ai demandé à Wilbens d’acheter pour moi à Miragoâne des cartes Natcom pour alimenter mon modem USB (étant donné la lenteur de la connexion et ma dépendance pathologique à l’internet, j’en fais une grande consommation). Quatre cartes à 100 gourdes chacune, facile : ça fait 400 gourdes, plus taxe.
Mais non. Je lui devais 80$, plus 8$ de taxe.
Chaque fois, ça me désarçonne complètement. Et quand je demande combien ça fait en gourdes (après tout, c’est bien ce qui est écrit sur les billets de banque : G-O-U-R-D-E), on me regarde comme une demeurée, à peu près comme Elsie quand elle me parle créole et que je ne pige pas un mot (je suis sûre qu’elle fait exprès).
Les petites coupures (10, 25 et 50 gourdes) étant celles qui circulent le plus, les billets sont si usés qu’on a parfois du mal à savoir de quoi il s’agit au juste. S’il y avait des papiers-mouchoirs ici, on pourrait facilement confondre, mais le kleenex, objet de luxe, ne se rencontre pas, ni neuf ni usagé, dans ces contrées reculées.
Le portefeuille est également une notion inconnue, du moins dans les milieux que je fréquente. On fourre les billets en vrac dans sa poche, dans une bous (bourse, en fait un porte-monnaie) ou dans un tiroir de bois, on les en sort en tapon et l’on vous tend une ou deux petites choses toutes chiffonnées censées être votre monnaie. Les coupures de 500, 250 et 100 gourdes souffrent moins de cet excès de circulation. Quant au billet de 1000 gourdes, il cause toujours un tas d’embarras (on n’a à peu près jamais de quoi vous rendre la monnaie).
Comme chez nous, les billets de banque sont imprimés dans les deux langues officielles (ici, créole-français). En tout petit, en bas à gauche, il est écrit : «La contrefaçon de monnaie est punie par la loi.» En créole : «Lalwa pini moun ki ap fè fo lajan.»
Fo lajan.
J’adore.

Au marché

Jour faste aujourd’hui : pour la première fois depuis six jours, nous avons de l’électricité ! Le courant a été complètement coupé de samedi à mardi inclusivement. Hier, il est brièvement revenu par à-coups, deux ou trois fois durant 15 ou 20 minutes, peut-être une heure en début de soirée, le temps de recharger la pile de mon ordi. Aujourd’hui, bingo ! Depuis 13h, la télé est allumée, et Elsie regarde des concerts de musique évangélique. En ce moment, six bonnes sœurs chantent les louanges de Dieu en dansant ; elles ressemblent aux marionnettes de Sourissimo (les vieux de mon âge me comprendront).
Je suis allée faire un tour au marché de Mussotte en matinée avec ce cher Wilbens, le gentleman-dandy. Poète, musicien, pince-sans-rire et fervent chrétien, il est toujours tiré à quatre épingles, conduit une petite moto qui grimpe vaillamment les routes caillouteuses de la région et est toujours prêt à rendre service.
Mon ami Wilbens.
C’est ainsi qu’il m’a proposé de m’emmener à ce marché, le plus grand du département. Les gens y viennent parfois de fort loin, à pied, à dos d’âne ou en tap-tap, pour vendre ou acheter tout ce qui peut se vendre ou s’acheter. Chèvres, bœufs, vêtements, chapeaux de paille, fruits et légumes, condiments, bonbons, produits de ménage, articles de toilette, tout cela se côtoie dans le plus grand désordre. Ça n’est pas l’Afrique, mais c’est certainement ce qui se rapproche le plus de l’idée que je m’en fais.
J’ai acheté des petits pains pour demain matin, du sel de mer pour ma cuisine, des bonbons et des biscuits pour les enfants, un couteau qui coupe pour Adèle et un joli chapeau de paille pour moi. Je ne le  porterai pas, mais c’était le prix à payer pour pouvoir prendre la marchande en photo. 

Marchande de chapeaux



Quand nous sommes repartis, un camion attendait d’être archi-plein de gens et de choses avant de s’ébranler. Des chèvres, les quatre pattes liées ensemble, étaient suspendues aux ridelles, la tête en bas, et bêlaient à fendre l’âme. «Elles vont toutes finir à la casserole de toute façon», a dit Wilbens quand j’ai eu l’air de m’émouvoir de leur sort.

En tout cas. On est loin de la muette côtelette du supermarché, disons.
Inévitablement, partout où je passe, les gens me regardent comme si j’étais une apparition. C’est qu’il ne vient guère de Blancs, par ici. Or, dans les Caraïbes, croiser quelqu’un sans le saluer, fût-ce un pur inconnu, est considéré comme la dernière des grossièretés, même à moto. Je passe donc mon temps à agiter la main comme la reine d’Angleterre (tout en me cramponnant à la moto de l’autre de peur d’être éjectée). Il ne me manque que les gants assortis à mes chaussures, je m’en ferai faire de la même paille que mon chapeau.
En ce moment, Elsie soupire comme un soufflet de forge : j’ai eu le malheur de lui faire une page Facebook. Depuis, elle se perche derrière mon épaule dès que j’allume l’ordinateur, elle me tourmente pour que je lui tire le portrait afin de le mettre sur sa page… J’ai créé un monstre !
Je vais enfin lui permettre d’aller se regarder un peu, elle sera contente.

De choses et d’autres (bis)

Après deux jours à Port-au-Prince qui ont mis ma patience à rude épreuve, nous avons quitté l’Université vendredi à 18h, la pire heure qui soit pour sortir de la ville. Jamais vu pareil chaos. Des flots et des flots de piétons, une mer de véhicules puants dont les chauffeurs klaxonnent sans relâche comme si ça pouvait accélérer les choses, les motos à contre-sens, les véhicules de police qui tentent de se frayer un chemin à grands coups de sirène (sans aucun effet)… 
Nous avons trouvé deux places dans un minibus qui partait à l’instant (enfin, façon de parler). Je me suis insérée sur un petit banc de bois sans dossier, entre la porte coulissante et une volumineuse dame qui n’a montré aucune disposition à me céder ne fût-ce qu’un pouce de terrain. Heureusement, Gregory était derrière moi, j’ai pu l’utiliser un peu pour m’adosser durant les trois heures qu’a duré le voyage.

Le voisin de Greg répondait à son damné téléphone (sonnerie genre Lambada) toutes les deux minutes (sans exagération) et parlait aussi fort que s’il avait eu un appareil à cornet. Je rêvais de lui faire bouffer son portable.
Enfin arrivés à Miragoâne, Greg a tiré de son sommeil son ami Wilbens pour qu’il vienne nous chercher à moto. Wilbens aurait pu dire non, mais ici, ce genre de chose est impensable. Il a donc franchi de nuit cette route défoncée, déjà dangereuse le jour, pour nous ramener tous les deux, chargés comme des baudets. Je ne sais comment il fait pour  slalomer aussi habilement entre les nids-de-poule tout en lâchant des boutades dont lui seul a le secret. 
À la maison, Adèle nous avait laissé un plat de poisson et de riz. Deux amis de Greg, bénévoles de la radio qui viennent de Petit-Goâve, étaient déjà couchés, tête-bêche, dans le lit de Sarah, laquelle prétendait dormir par terre dans ma chambre alors que j’ai un lit à deux places. Il m’a fallu insister beaucoup pour qu’elle accepte de le partager le lit… tête-bêche. Curieuse coutume !
Adèle, elle, pour nous laisser la place, était allée coucher chez des parents ou des amis. Encore aujourd’hui, elle a fait à manger pour toute la maisonnée, plus quatre, cinq ou six personnes qui sont venues, tour à tour, et reparties avec un plat. 

Adèle tousse constamment, peut-être à force de cuisiner sur un feu de bois. Elle tient un petit commerce où elle vend du savon, des légumineuses, des produits de première nécessité, où elle se rend quand elle a fini son ordinaire à la maison. Lorsqu’elle rentre, elle doit encore cuisiner pour la maisonnée, et personne, jamais, ne lève le petit doigt pour l’aider, fût-ce à transporter une assiette.

Adèle.
***

Hier, j’ai croisé en rentrant à la maison un vétérinaire qui, au bord de la route, était en train de soigner un boeuf dont la fesse avait été lacérée par une machette. Je n’ai pas trop compris le comment du pourquoi, mais j’en ai profité pour discuter un peu avec lui (le véto, pas le boeuf!). Agriculture, approvisionnement en eau, élevage, prix des grains de provende… Tout, mais tout, dans cette région qui pourrait être si jolie, semble compliqué au-delà du possible.

Rien que pour vous dire, ici, la fontaine publique n’ouvre que durant quelques heures le samedi. Lorsqu’il pleut assez, cela va encore puisque les maisons sont pour la plupart équipées de citernes qui recueillent l’eau de pluie. Mais en ces temps de sécheresse, la journée d’hier a été un incessant va-et-vient d’hommes, de femmes et d’enfants qui transportaient autant de bidons, de cruches et de seaux que possible dans les équipages les plus improbables (sur la tête, à dos d’âne, à moto, en brouette, tout est bon).

L’eau provient d’un puits apparemment hérité de la présence de la Reynolds. Je me demande combien il faudrait d’argent pour creuser suffisamment de puits pour alimenter toutes les maisons. Si Guy Laliberté avait réfléchi un peu au lieu d’aller faire le clown dans l’espace pour promouvoir sa fondation One Drop, il aurait peut-être dépensé cet argent plus intelligemment?

J’enrage quand j’y pense. 

Enfin. Sur une note plus rigolote, aujourd’hui, on m’avait annoncé qu’il y aurait le premier match d’un tournoi de foot entre des équipes formées par des stations de radio. Ça devait être à 16h. À 16h25, personne n’avait encore bougé. On a appris que l’une des équipes n’était pas encore arrivée. J’ai donc continué de taper tranquillement sur mon ordi dans le studio (où se trouve la seule prise de courant) pendant que des gens du village, par la porte grande ouverte sur l’extérieur, regardaient… un match de foot à la télé.
Nous avons fini par nous mettre en branle vers 16h45. Pour nous rendre au terrain de foot, nous avons traversé une jolie campagne où, apparemment, on a accès à l’eau et où se tient un marché le mercredi (c’est à suivre). Ça m’a consolée.

En fin de compte, nous sommes arrivés 10 minutes avant la fin du match. L’équipe de Petit-Goâve ne s’est jamais présentée, je ne sais comment on l’a remplacée.

Quand les joueurs ont quitté le terrain, une poule l’a tranquillement traversé avec sa couvée, une huitaine de poussins tout piaillants, comme si elle n’attendait que ça.

Lolo

Lolo a 24 ans. Elle ne parle que créole, d’une voix douce de petit oiseau. Elle est arrivée vers l’âge de 12 ans dans la famille où nous logeons. Elle est ce qu’on appelle une restavek – une fille qu’on prend chez soi, souvent toute petite, pour qu’elle s’occupe de toutes les tâches que personne ne veut accomplir dans la maisonnée : aller chercher de l’eau à la fontaine publique, faire le ménage, les courses, la cuisine…
À tout moment, Greg appelle : «Lolo ! Va nous chercher de la bière, veux-tu, chérie ?» Et Lolo quitte la petite chambre qu’elle occupe au sous-sol, près de l’office, sort docilement marcher dans ces rues où je ne laisserais pas sortir mon chat et rapporte de la bière, ou du poulet grillé, ou une carte de téléphone.
Dans cette maison suréquipée (deux fours micro-ondes, une gazinière dernier cri… dont aucun ne fonctionne), Lolo cuisine dehors, dans un étroit passage entre le mur d’enceinte et la maison, accroupie devant un petit réchaud au charbon, et lave la vaisselle de même, dans un bassin de plastique posé à même le sol. C’est là que je l’ai rejointe, un matin de la semaine dernière, pour lui parler un peu.
Elle ne semble pas se plaindre de son sort. Il est vrai que, si elle était restée dans sa ville natale, à Jérémie, tout porte à croire qu’elle n’aurait pas été mieux lotie. Au moins, dans cette famille de Port-au-Prince, elle a pu fréquenter un peu l’école ; elle vit dans des conditions probablement plus salubres et mange sans doute mieux que si elle était restée à Jérémie. 

«Que font tes parents à Jérémie, Lolo ?
– Rien.
– Quand es-tu venue à Port-au-Prince ?
– C’est quand mon papa est mort.
– Et tu aimes vivre ici ?
– Oui…»
Elle a les yeux baissés sur son eau savonneuse et les lève à peine vers moi quand je lui demande :
«Tu aimerais que je te rapporte quelque chose de la ville ?
– Oui. (Ses «oui» ont un ton presque interrogatif, comme quand on n’est pas certain de répondre la bonne chose.)
– Qu’est-ce qui te ferait plaisir ?
– Je sais pas…
– Quelque chose de joli pour tes cheveux ? (Elle fait oui de la tête, les yeux toujours baissés.)
– Ou autre chose ?
– Emmm… Youn mont ? (une montre), dit-elle en encerclant son fin poignet de ses doigts menus.
– D’accord, Lolo, je vais voir si je peux en trouver une.
Mèsi. Epi mwen, kisa m’ka ba ou?  (Et moi, que puis-je te donner?)
– Mais rien, Lolo. Juste ton beau sourire.»
Elle sourit, me donne un bisou doux et frais et se remet à la tâche.
À mon retour, je n’avais pas vu de marchand de montres. Je le lui ai dit en lui promettant que je ne l’oublierais pas. «Eh ben OK, dakò», a-t-elle simplement répondu, avec un bon sourire fataliste.
***
Hier jeudi, je lui ai demandé un bassin pour faire ma lessive. Naturellement, elle m’a proposé de la faire pour moi. Peu habituée à me faire servir, je l’ai remerciée et j’ai dit que la ferais moi-même. 
Il ne lui a pas fallu deux minutes pour venir voir comment je m’y prenais. Elle m’a observée en silence pendant quelques secondes. Je l’ai regardée, elle m’a fait un petit sourire de légère commisération en secouant la tête. «Ou pa konnen lave men ?» (Tu ne sais pas laver à la main ?), m’a-t-elle demandé gentiment.
Manifestement, non.
Elle m’a doucement pris des mains un t-shirt et, d’un geste assuré que j’ai en vain tenté de reproduire sous son regard amusé, s’est mise à laver en faisant gicler l’eau à travers le tissu.
Quand elle a eu terminé, elle a soigneusement étendu mes petite affaires et est retournée s’asseoir dans l’embrasure de la porte de la chambre du maître de maison, adossée au chambranle, pour regarder une mauvaise telenovela mexicaine à la télé.
Dire que je ne lui ai toujours pas trouvé de montre…

La misère

Réunion de production lundi et mardi pour jeter les bases de Syans pou tout moun, («La science pour tous»), une émission qui se propose de répondre aux questions des auditeurs dans les domaines qui touchent la science, avec le secours d’experts au besoin.
Je cherche encore un peu ma place : je ne suis pas ici pour dire quoi faire à qui que ce soit, mais pour soutenir et encourager les initiatives, mettre ma petite expérience au service de tous en tenant compte des façons de faire et des contraintes du pays : connexion internet rare et lente, électricité aléatoire, transports compliqués et éreintants, poste inexistante. La radio et le téléphone  sont les deux seuls moyens de communication qui fonctionnent vraiment. Inutile de songer à une émission qui recourt à une boîte vocale – ça n’est pas du tout dans les mœurs. Inutile aussi de penser que les gens communiqueront par courriel, sans parler de Facebook ou de Twitter.
Néanmoins, je voudrais que mes amis se rendent compte des ressources qu’ils ont ici en Haïti et s’en servent au lieu de compter sur l’extérieur. J’ai eu une longue discussion aujourd’hui avec Gregory à ce sujet. Il comptait s’en remettre à nos contacts montréalais pour trouver les experts susceptibles de répondre aux questions les plus pointues des auditeurs. Je soutiens que l’on devrait recourir aux ressources d’ici. Cela représente un grand défi à cause des contraintes que j’ai évoquées plus haut, mais il me semble qu’agir autrement irait complètement à l’encontre de l’idée même du «développement», qui est de rendre le pays concerné aussi autonome que possible.
Il y a en outre une quantité d’obstacles à franchir dans tous les domaines, avec au premier chef le manque de confiance des Haïtiens en eux-mêmes, et puis leur désir de maintenir les apparences au détriment de tout le reste. Par exemple, le simple geste de marcher jusqu’à une poubelle pour y jeter un déchet peut sembler prétentieux, donc on ne le fait pas, malgré toutes les campagnes de sensibilisation (et il y en a !). Résultat : il y a des détritus partout.
Le nouveau gouvernement a présumément commencé à implanter des écoles publiques et gratuites (grande innovation), mais on vient d’apprendre que 1000 de ces nouvelles écoles sont des fictions, c’est-à-dire que l’argent a été versé mais que les établissements n’ont jamais été créés. En outre, il est fort probable que, même si le réseau finit par voir le jour, nombre de parents jugeront suspectes ces écoles qui ne coûtent rien et préféreront priver leur enfant de scolarisation plutôt que d’avoir l’air de les envoyer dans un établissement «bon marché». 
Toutes les personnes à qui j’ai posé la question me disent que la Minustah, à part le choléra, ne leur a rien donné. Tous se demandent où est allé l’argent de l’aide internationale. Je dois dire que, quand j’ai traversé le centre de Port-au-Prince, j’ai été consternée par les bidonvilles qui se sont formés dans les environs du Champ-de-Mars à la suite du goudougoudou. On a fait disparaître la plupart des camps de réfugiés, mais il reste des poches tenaces où les tentes ont peu à peu été remplacées par des cabanes de tôle ondulée comme il y en a dans tous les bidonvilles du monde. Les gens y vivent les uns sur les autres dans les conditions les plus précaires, les détritus, les odeurs de merde et de déchets. La misère pue, mes amis.
Apparemment, les gens n’ont fait que transporter là les conditions de vie qu’ils avaient à Miragoâne, à Léogâne ou ailleurs, dans l’espoir de bénéficier un peu de l’argent promis par les ONG après le séisme. L’argent n’est pas venu, ils sont restés : là ou ailleurs, pour eux, ça ne fait pas grand différence.
Je me demande comment feront les autorités pour remédier à cela. Et à toutes les plaies qui affectent Haïti.

Sarah

Sarah dans sa cuisine.

Sarah est la nièce d’Adèle, la belle-mère de Gregory.

Elle a 23 ans. En l’absence d’Adèle, elle est la première levée, la dernière couchée, et trime du matin au soir. Elle prépare les repas sur un feu de bois allumé entre quelques pierres, dans une cabane de planches un peu à l’écart de la maison. C’est là aussi qu’elle lave les plats. Avec une remarquable économie de moyens, elle se décarcasse pour varier un peu le menu: bouillie de maïs le matin, poisson frit et riz-sauce pois ou spaghettis le soir… Il faut savoir que, pour la plupart des gens, l’ordinaire se compose essentiellement de riz, de poulet frit et de plantain.

Le feu de cuisson.

J’ai appris à ne rien laisser dans mon assiette. Je me rends compte que nous jetons (je jette) une quantité incroyable de nourriture, chose inconcevable ici, où même l’eau est comptée. Quand il faut marcher des kilomètres avec un seau de 5 gallons sur la tête, on économise chaque goutte.

Sarah a de la chance: si Grégory n’oublie pas, l’eau lui est livrée par camion dans une citerne derrière la maison, où elle n’a qu’à aller la puiser. Mais c’est quand même une corvée, et lorsqu’elle me verse de l’eau sur les mains afin que je les lave, sur le pas de la porte, elle laisse couler juste ce qu’il faut pour savonner et rincer convenablement.

Elle a en outre le luxe de pouvoir faire tiédir un peu l’eau du bain sur un petit réchaud électrique qui monopolise l’essentiel du courant (quand il y en a). Je dis luxe, et ce n’en est pas vraiment un: les soirées sont très fraîches, à Paillant, et je me prends à regretter de n’avoir pas emporté de vêtements plus chauds.

Sarah a lancé un petit commerce de pièces de motos, juste à côté de celui d’Adèle, où elle passe l’essentiel de ses journées une fois qu’elle a fini son ordinaire à la maison. Le samedi matin, elle a des cours d’informatique-bureautique. Elle m’a montré ses notes, en très bon français, soigneusement calligraphiées dans un cahier quadrillé: comment ouvrir un ordinateur, comment sauvegarder, copier et déplacer un fichier… la base de la base. Mais Sarah n’a pas accès à un ordinateur, vous pensez bien. Elle suit ce cours comme bien d’autres, faute de mieux, parce que le collège et l’université, il ne faut même pas y songer. De plus, elle parle à peine français. Ces notes ont vraisemblablement été copiées du tableau noir, et il y a fort à parier qu’elle ne comprend qu’à demi ce qu’elle a elle-même écrit.

De toute façon, Sarah espère se marier bientôt (dès qu’elle aura fini son cours, en fait). Son amoureux a plus de 45 ans, il a trois enfants, c’est sa femme qui en a la garde et qui habite la maison familiale. Si bien que le quotidien de Sarah ne risque pas tellement de changer: elle aura seulement une bouche de plus à nourrir — mais comme William travaille, il fera peut-être entrer un peu plus d’argent à la maison.

D’ailleurs, Adèle (et donc Sarah) a déjà un nombre indéterminé de bouches supplémentaires à nourrir… On sait, dans le voisinage, que l’on vit relativement bien chez Adèle. Aussi, pratiquement chaque matin, un voisin ou une voisine arrête dire bonjour en passant. Il ou elle reste quelques instants, parle un peu de tout et de rien et repart généralement avec un reste de spaghettis de la veille, un petit pain fourré des oeufs du matin, un plat de riz-pois collés. Ainsi de madame Léone, venue dire un petit bonjour un matin.

Madame Léone, venue dire un petit bonjour hier matin.

Comme Sarah aimait la chaînette d’argent que je portais au cou, je la lui ai offerte. Elle est si gentille et si douce avec moi, c’était bien la moindre des choses. Avant-hier, elle m’a demandé: Quand repars-tu à Port-au-Prince?
– Mercredi, ai-je répondu.
– Ah, a-t-elle fait d’un petit air contrit.
– Mais je reviendrai vendredi. Je suis ici pour deux mois, tu sais. Pourquoi me demandes-tu cela?
– Mais, a-t-elle dit, parce que je t’aime!

Hier, pendant que Gregory était à la radio, j’ai longuement parlé avec elle. C’est là qu’elle m’a raconté un peu sa vie, m’a montré son cahier… Elle m’a aussi montré les rallonges capillaires que son amoureux lui a offertes, et qu’elle fera tresser comme sur la photo du paquet avant d’aller rendre visite à ses parents, à Petite-Rivière-de-Nippes. Elle m’a invitée à y aller avec elle. J’ai dit oui.

Mon réveille-matin.