Il est presque 20h…

Eva et Django montent la garde sur mon lit.

… et le concert des muezzins vient de se terminer.

J’ai entendu ça à Tanger, à Casa, à Fès, à Niamey, au Caire, mais je ne m’y habitue pas. «Comment? Encore une prière? Mais la dernière vient de finir!»

Évidemment, ce n’est pas le cas, les prières on lieu à des moments bien définis de la journée, essentiellement selon les «mouvements» du soleil. Mais l’hiver, quand les jours sont plus courts, les prières de l’après-midi, sauf erreur, sont en effet plus rapprochées.

En tout cas.

Ici, dans la médina de Marrakech, l’appel des muezzins atteint des sommets de cacophonie parce que chaque quartier a sa mosquée — de même que son hammam et son four à pain, ce qu’on considère ici comme les services essentiels. Chez nous, je dirais qu’il faut un Jean Coutu et une SAQ, mais c’est une autre histoire. Bref, je viens de compter grâce à Google Maps 17 mosquées dans un rayon de 1km autour de mon palais.

Je suppose que c’est comme ça que le «surround sound» a été découvert.

Ça commence par une voix, une seule, qui s’élève dans le silence tout relatif de la médina. On entend distinctement les premiers mots, «Aaaaaaaallahou akhbar»…. À mesure que les autres enchaînent (c’est comme les coqs: il en faut un pour commencer, puis tous les autres suivent), ça devient un magma de voix masculines plus ou moins mélodieuses répercutées par des haut-parleurs de qualités variables.

Ça ne dure pas une minute, puis ça s’estompe et le silence retombe, troublé seulement par la pétarade puante d’une moto, les pleurs d’un enfant, le son d’une sirène au loin.

Virus marocain

J’ai encore attrapé un rhume, le deuxième de ce voyage, et celui-ci m’a terrassée plus que le premier. Voilà deux jours que je me traîne lamentablement en crachant des bouts de poumons ici et là, ce qui explique sans doute que je me sois fait fourguer par un marchand particulièrement retors une couverture de coton alors que j’en voulais une en laine.

Me faire ça à moi! Madame Tissu en personne! Fallait que je sois vraiment malade.

Enfin. Mon avion décolle demain à 13h35, j’ai une très, très brève escale d’une heure à Paris et j’atterris à Montréal à 20h demain soir. C’est la première fois de ma vie que j’ai aussi hâte de rentrer chez moi.

M’en vais faire ma valise.

Et dormir avec les chats de la maison, qui me ronronnent dans les oreilles comme si on avait chassé les souris ensemble.

Casablanca sans Bogart

Je suis arrivée à la gare routière de Casa après sept heures de route. J’aurais dû prendre des notes tandis que j’observais le paysage. À présent, tout se confond dans mes souvenirs. Des oliviers à perte de vue, sans doute. Des villages jetés ça et là à travers les collines, une douzaine de moutons faméliques qui trottinent sur le bas-côté du chemin, un âne bâté qui broute une herbe clairsemée, des détritus semés par le vent…

Ce bon Mustapha, un ami d’Essaïd, est venu m’accueillir à la gare. Nous avons pris le beau tramway tout neuf qui trace un grand X dans Casa, puis Essaïd nous a cueillis à l’avant-dernière station de la ligne.

Lui et sa famille habitent une maison de fonction tout à côté de l’école primaire dont il est directeur, dans un quartier en périphérie de la périphérie. C’est un secteur plutôt défavorisé, fait d’immeubles anonymes en béton qui ne sera pas blanc longtemps. Dans la rue d’à côté, des maraîchers venus de la campagne toute proche installent leurs charrettes remplies de fruits et de légumes auxquelles sont attelés des ânes placides. C’est un Casablanca qui ne fitte pas dans les films à grand déploiement, disons.

J’ai passé l’essentiel de ces deux jours avec Khadija, que j’aime d’amour, que j’admire et que je plains tout à la fois.

Elle s’affaire du matin au soir à la cuisine, que n’éclaire qu’une seule ampoule pendue au bout d’un fil et où règne un indescriptible fouillis. Le plan de travail est encombré de mille choses, si bien qu’il ne lui reste plus qu’un petit coin pour cuisiner.

Dans cet espace exigu, elle vous abaisse en dix secondes, avec un rouleau minuscule, quatre pâtes à pizza parfaitement circulaires d’un diamètre parfaitement égal, puis répartit là-dessus des ingrédients qu’elle semble tirer de sa manche, mesurés au gramme près. Elle enfourne les pizzas une à une (pas de place pour deux dans ce petit four posé sur le comptoir), les sort et les pose sur la table elle aussi chargée de mille choses; elle glace un gâteau, prépare le thé, mixe la soupe, se perche sur une chaise pour atteindre son plateau à thé des grands jours, va quérir ailleurs la jolie soupière de faïence et les bols assortis qui ne servent que rarement eux aussi…

Je suis à la fois gênée et touchée de la voir déployer tous ces efforts. J’insiste pour l’aider mais je finis immanquablement par lui nuire plus qu’autre chose. Jamais je ne me suis sentie aussi empotée dans une cuisine! Je persiste tout de même, et je résiste à l’envie de houspiller son mari et ses enfants, qui restent tranquillement au salon, les yeux fixés sur leurs écrans, qui ne lèvent jamais le petit doigt pour lui rendre service et qui ne lui disent jamais merci.

Khadija a aussi sorti pour moi son français qui ne sert jamais, et, grâce à son infinie patience, nous avons pu converser, et même parler de choses sérieuses. Son amie qui se meurt d’un cancer, son fils aîné qui fume du shit et fait des colères telles que chaque porte de la maison est marquée de ses coups de poing et qu’elle cache ses couteaux de cuisine…

Quand elle a fini de nourrir sa nichée, il faut encore préparer la soupe des chiens, essentiellement des pattes et des cous de poulet qu’elle met à bouillir et qu’elle répartit aux quatre coins de la cour. L’un de ces chiens est tellement mauvais et vicieux qu’il serait bien capable d’égorger les trois autres s’ils s’approchaient de son écuelle. C’est le gardien de nuit. Je plains le vandale qui tombera sur sa gueule.

Les autres sont une chienne de type vaguement berger allemand, bien douce et soumise, et deux bêtes issues d’une fornication entre un caniche et un Jack Russel qui m’ont paru aussi difformes que crétines.

J’ai visité quelques classes en compagnie d’Essaïd, probablement le directeur d’école le plus aimé de toute la planète. Cet homme sérieux et réservé est la bonté même, les enfants le sentent bien, et le climat qui règne dans ces murs fait vraiment plaisir à voir.

J’ai donc quitté Khadija ce midi, nous nous sommes embrassées mille fois, les yeux pleins d’eau, tandis qu’Essaïd m’attendait pour m’emmener à la gare. J’ai trouvé le moyen d’oublier mon téléphone et ma tablette sur l’un des divans du salon, si bien qu’Essaïd a dû rebrousser chemin. Ça m’a donné l’occasion de serrer Khadija encore une fois dans mes bras et de nous mettre en retard.

À la gare, j’ai dû couper la file d’une cinquantaine de personnes pour acheter mon billet à temps, non sans demander la permission et pardon à la personne devant qui je me suis faufilée. On a eu juste le temps de se rendre du bon côté de la voie, au revoir, merci pour tout, on s’appelle…

Dans le train, il faisait chaud, j’ai sommeillé un peu. J’aurais dû prendre des notes tandis que j’observais le paysage. À présent, tout se confond dans mes souvenirs. Des oliviers, certes. Des villages de torchis semés ça et là à travers des collines désertiques, des moutons pelés, des détritus envolés…

À Chefchaouen (bis)

Je me perds avec délices dans les venelles de cette ville surréaliste où tout est bleu, de tous les tons de bleu. Lapis-lazuli, azur, turquoise, indigo, aqua, c’est un camaïeu infini qui se poursuit même quand on sort des venelles tapissées de boutiques de souvenirs où se cantonnent les touristes.

Le souk, le vrai, celui que fréquentent les habitants, n’est ni moins bleu ni moins labyrinthique. Il se démultiplie en escaliers irréguliers, ponctué de fontaines, d’impasses, de portes presque toujours ouvertes à tous les vents, toujours de tous les bleus possibles.

Il paraît que c’est une idée qu’ont eue les femmes pour donner un caractère particulier à leur village. Si c’est vrai, c’est un coup de marketing absolument génial, digne du talent des Marocains pour le commerce.

Parlant de commerce, malgré toutes mes résolutions, je n’ai pas pu résister: j’ai acheté un foulard hier, et aujourd’hui un collier et une adorable petite boîte à khôl en argent gravé. C’est pas ma faute, c’est Mohammed qui m’a eue. Il m’a offert du thé, et il m’a fait un prix juste parce que c’est moi, pensez donc!

Mohammed me sert le thé dans sa minuscule boutique.

Sans blague, je crois que j’achète juste pour ça, pour ce jeu de négociation qui est pourtant toujours le même. On se regarde dans les yeux, on se jure qu’on ne peut pas aller plus loin, on avance, on recule, on soupire, on lève les yeux au ciel, on fait un pas de plus, on finit par s’entendre, on se serre la main, marché conclu. Si le vendeur a fait une bonne affaire, il sourit. S’il ne sourit pas, c’est qu’il a vraiment sacrifié sa marchandise. Quant à moi, je repars rarement mécontente même si, parfois, je sais que j’ai payé «trop cher». Et d’ailleurs, qu’est-ce que ça veut dire, «trop cher»?

Enfin.

J’ai bien rigolé aussi avec Hassan, qui m’a apostrophée samedi alors que je baguenaudais, le nez en l’air, émerveillée par ce que je découvrais.

Évidemment, il voulait me vendre quelque chose. J’ai refusé poliment, il a immédiatement reconnu mon accent et hop, la conversation a démarré. Quand il a vu que je ne lui achèterais rien, pas un foulard, pas un bijou, il m’a proposé… du haschisch! Sérieusement?
– Mais oui, tout le monde sait ça, 90% des gens qui viennent ici veulent fumer! Regarde, j’en ai toujours sur moi (il me montre la manche de son burnous, qui contient manifestement quelque chose).
– Merci, mais non… je préfère le vin.
– Le vin, c’est pas bon pour toi. Mais si tu en veux, je peux t’en trouver.
– Ah bon? Comment ça? (Le vin, l’alcool, c’est super haram, donc introuvable à Chefchouen sauf dans deux restaurants apparemment assez mauvais, dont c’est en fait le fond de commerce.)
– Ah, j’ai mes sources. Pour 200 dirhams, je t’apporte du rouge, du blanc, du rosé, comme tu veux.

Deux cents dirhams, ça fait environ 30$. J’aurais pu dire oui, on paie plus que ça sans sourciller au resto, mais bon, une petite cure sans alcool ne me fait pas de tort non plus, alors j’ai refusé. «Bien, très bien, a dit Hassan. C’est mieux pour toi.
– Pourquoi le vin serait-il moins bon pour moi que le haschisch?
– Parce que le shit, c’est mieux.»

Argument imparable s’il en est.

Le lendemain, je recroise mon Hassan, qui propose de nouveau de me fournir du vin, cette fois pour 160 dirhams. «Non, merci, sincèrement.
– Ah, bien, très bien, ça vaut mieux. Tu ne veux toujours pas fumer?»

Je suis certaine que, si je retourne le voir aujourd’hui, il m’offrira la bouteille de vin à 130 dirhams. Plus une fumette.

Je ne comprendrai jamais sa logique, je pense…

Le frette

Il fait si froid depuis trois jours que je n’ai toujours pas osé prendre ma douche. La simple idée de me déshabiller, fût-ce pour me retrouver sous un jet d’eau chaude (d’ailleurs probablement tout aléatoire), me révulse. Quant à celle d’avoir les cheveux mouillés pendant une heure, je ne veux même pas l’envisager. Pareil pour la lessive: avec ce temps, ça ne séchera jamais, alors je vis sur mes économies, pour ainsi dire.

J’ai un contrat de révision à rendre le 9 décembre (un roman pour une très bonne maison d’édition, je suis au ciel, pour vrai), alors hier, j’ai travaillé une bonne partie de la journée emmitouflée dans une énorme couverture de peluche, ça me rappelait le Pérou. Quand je pense que je voulais fuir la grisaille de novembre… Mais bon, samedi, il faisait beau, c’était magnifique, et puis le mauvais temps peut arriver partout. J’aurais pu filer vers le sud dès aujourd’hui, mais j’ai choisi de «pousser ma luck», comme on dit, et de rester deux jours de plus en espérant que le ciel se répare un peu. Je profite des rares éclaircies pour aller me perdre dans les ruelles et photographier des chats, qui sont les rois de Chefchaouen.

Et puis j’ai changé d’hébergement, j’écris près d’un petit poêle qui répand une bonne chaleur, c’est toujours ça. Je pourrai peut-être me doucher ce soir. Ou demain. Ou pas.

Une mise au point

Certains lecteurs se sont offusqués des propos que j’ai tenus au sujet des touristes chinois dans mon dernier billet. Je suis sincèrement désolée si mes propos ont paru outranciers. Ceux qui me lisent avec régularité auront sûrement remarqué que, si je ne cultive aucun préjugé, je ne suis pas non plus particulièrement férue de rectitude politique. J’aime bien me moquer tant de mes travers que de ceux de mes frères et soeurs humains, d’où qu’ils viennent, et j’adore exagérer.

Il me semble toutefois que ce n’est pas être raciste que de reconnaître les conséquences du tourisme chinois, qui connaît une expansion sans précédent, à tel point que de plus en plus de chercheurs sérieux l’étudient. Il suffit de googler «comportement touriste chinois» pour s’en rendre compte.

On peut dire que les touristes chinois d’aujourd’hui sont l’équivalent de ce qu’étaient les Allemands il y a 30 ou 40 ans. À l’époque, les Allemands avaient (très) mauvaise réputation parce qu’ils n’avaient pas l’habitude de voyager et n’avaient pas appris à adapter leur comportement aux us et coutumes des pays qu’ils visitaient. C’est un fait, c’est tout.

La principale différence, c’est que la Chine compte 1,4 milliard d’habitants. En 2020, le nombre de Chinois titulaires d’un passeport aura doublé par rapport à ce qu’il était en 2018. Cela se traduit forcément en millions de personnes de plus dans les principaux circuits touristiques, et particulièrement au Maroc, l’un des premiers pays récepteurs de ces nouveaux voyageurs. Ce n’est pas négligeable, et ça explique la réaction de Fatima, que je n’ai pas inventée. Voici un article intéressant à ce sujet: http://french.peopledaily.com.cn/Tourisme/n3/2018/0930/c31361-9505373.html

Je vous conterai demain ma rencontre avec Hassan, ce sera bien plus rigolo (et plein de clichés sur les Marocains).

À Chefchaouen

Croyez tout ce que vous lirez au sujet de Chefchaouen: c’est probablement la plus jolie ville du Maroc, ce qui n’est pas peu dire. Évidemment, ceci expliquant cela, elle est infestée de touristes et minée par les conséquences que l’on imagine.

Je me sens toujours un peu malvenue de déplorer les effets du tourisme de masse puisque, dans une certaine mesure, on peut dire que je contribue à la chose. Mais le phénomène devient vraiment calamiteux, et, je regrette d’avoir à le dire, c’est en bonne partie à cause des Chinois. Au Maroc en particulier, les autocars les déversent à pleines charretées dans les rues des villes; ils se répandent comme des sauterelles, prennent des zillions de photos n’importe où comme des malotrus, mangent invariablement au seul restaurant chinois du coin et repartent sans avoir dépensé un dirham. Tout ce qu’ils laissent aux «locaux», c’est l’impression d’avoir connu l’une des sept plaies d’Égypte. Une pour chaque jour de la semaine.

Parce que le lendemain, ça recommence.

D’ailleurs, Fatima, la maman du proprio de la maison où je loge, m’a bien fait rigoler quand elle m’a expliqué ça avec ses 10 mots de français. Son expression dégoûtée valait tout le vocabulaire du Petit Larousse.

Fatima est chargée des soins de la maison et de ses locataires. Elle m’a accueillie avec sa gentillesse toute marocaine et l’incontournable thé à la menthe, qu’elle a pris le temps de boire avec moi. C’est comme ça que nous avons pu papoter gentiment entre femmes. Elle a 65 ans, elle a sept enfants (cinq garçons, deux filles) qu’elle a élevés seule parce que son mari est mort d’un cancer du cerveau à 35 ans. Elle était alors enceinte de son dernier, Mehdi, le proprio de la maison, justement, qui vit à Melbourne avec Julie, une Australienne d’origine chinoise. Là encore, sa façon d’expliquer comment la Julie a mis le grappin sur son Mehdi valait de l’or.

Ça fait que Fatima ne s’est jamais remariée. Ça aurait voulu dire avoir d’autres enfants, et, pour elle, c’était hors de question («Non non non! Fini-fini!»).

Je lui ai raconté mon petit bout d’histoire au fil de ses questions («et le papa? Fini-fini? Travail? Fini-fini?»). Nous nous sommes montré des photos de nos enfants, elle a trouvé que Jules me ressemble, bref, nous avons bien rigolé.

Pas mal, comme conversation, pour deux femmes qui ne parlent pas la même langue, non?

Fatima, en train de servir le thé de bienvenue.
Mon petit salom

Encore une histoire de taxi

Parlant de langue, j’ai eu ce matin un imbroglio digne d’une comédie burlesque avec un chauffeur de taxi. On dirait que c’est mon destin.

Pour me rendre à Chefchaouen, j’avais réservé un billet de bus de la compagnie CTM, qui couvre la distance en trois heures et en tout confort pour la modique somme de 50 dirhams (environ 7,50$).

La fille de mes logeurs m’ayant expliqué que les entreprises de transport avaient toutes été regroupées dans la nouvelle gare routière, construite à grands frais complètement en dehors de la ville, j’ai hélé un taxi au hasard pour m’y rendre.

Roule pis roule, à un moment donné, un affreux doute s’est emparé de moi. J’ai consulté de nouveau mon billet de bus, puis Google Maps, pour me rendre compte que l’adresse de la gare de départ se situait dans la direction complètement opposée à celle qu’avait prise mon chauffeur, que nous appellerons Mohammed sans trop risquer de nous tromper.

J’ai demandé à Mohammed de s’arrêter et je lui ai montré l’adresse sur mon téléphone. Mais je crois qu’il ne savait pas lire. Il répondait à mes questions dans un mélange d’espagnol, de français et d’arabe absolument indéchiffrable. J’ai fini par décider de lui faire confiance – après tout, j’étais partie avec beaucoup d’avance, j’aurais toujours le temps de me rendre ailleurs au besoin. Nous avons fini par arriver à cette invraisemblable gare routière toute neuve construite au milieu de nulle part, qui s’élève comme un ridicule et orgueilleux palais de ciment blanc dans ce qui était la campagne il n’y a encore pas si longtemps.

Mohammed a accepté de m’attendre, le temps que j’aille vérifier si mon bus partait bien de là.

Pantoute, mes amis.

Quand je suis revenue, la mine dépitée et pas trop contente, il a protesté: «Ti me dis gare ritière, ji t’amène gare ritière!» J’ai fait amende honorable – en effet, j’avais dit «gare routière». J’en ai été quitte pour le double du prix de la course (puisqu’il a fait le double de la course) et pour un tour de conduite sportive dans la lointaine périphérie de Tanger.

Ça m’apprendra à lire mes billets de bus comme du monde.

Je vous laisse sur les premières photos de Chefchaouen la Bleue. Profitez-en, on annonce trois jours de pluie (zut), je ne pense pas pouvoir faire mieux.

B’slama!

Le temps file…

Déjà quatre jours que je n’ai rien écrit, j’ai l’impression que ça fait quatre semaines.

Il faut dire que, entre-temps, je n’ai pas seulement changé de continent, mais bien de planète.

Que je récapitule un peu.

Vendredi soir dernier à Valence, nous sommes allés voir une pièce de théâtre très confidentielle dans un théâtre minuscule. Je n’ai évidemment pas tout compris, c’était un huis-clos, un couple qui se chicane, bref, ça m’a paru assez long, surtout avec ma vieille épaule qui me fait mal quand je reste assise trop longtemps sans bouger.

Nous sommes ensuite allés manger dans le seul resto qui ne débordait pas de monde. Tout était plein, archi-plein – les terrasses, les rues, les places… En plein mois de novembre! Je n’ose imaginer ce que ça doit être par les belles nuits d’été. Mais que c’était charmant et bouillant et juste assez fou pour moi!

Quand je pense à ce que ce doit être à Barcelone… Courez donc vite à Valence avant que ça ne devienne Barcelone.

En tout cas. Samedi, Salvador (le beau-frère d’Antonio, chez qui nous logions) a fait sa traditionnelle paella, puis son autre beau-frère a fait la sienne dimanche, autre immuable tradition.

Je peux vous dire qu’il n’y a pas grand différence entre les familles italiennes et espagnoles. T’as intérêt à être là (c’est du moins ce que m’a expliqué Antonio).

Quoi qu’il en soit, tout le monde a été d’une exquise amabilité avec moi, vraiment.

Cependant, tout bien considéré, je pense qu’Antonio s’est trouvé plus dérangé qu’autre chose par ma visite. De fait, il avait prévu tout un tas d’activités pour m’«occuper», et il m’a quelquefois fait sentir qu’il me recevait par obligation.

Je n’en demandais pas tant.

Il se faisait plus de souci que moi quant à savoir où j’irais après, et comment, et jusqu’à quand. Il voulait aussi m’expliquer le Maroc, alors qu’il y est allé une fois il y a 45 ans. Il a comme ça un petit côté paternaliste dont je me suis gentiment moquée une fois ou deux, mais il se trouve que ça ne l’a pas fait rire. Un Espagnol a sa fierté, bien qu’il soit le premier à déplorer la culture machiste de son pays d’origine… Bref, nos valeurs se sont un peu entrechoquées vers la fin.

Je le lui ai dit et répété: je ne le remercierai jamais assez pour son hospitalité. Il m’a bien fait sentir, en effet, que je ne le remercierais jamais assez.

Bref, il était temps que je parte.

Le trajet en train de Valence à Grenade m’a paru interminable (et de fait, il l’était). J’aurais mieux fait de prendre un avion direct jusqu’à Tanger, ça m’aurait épargné temps et argent. Mais on ne sait jamais ce que la vie nous réserve, n’est-ce pas. Je me disais que le train serait plus sympa que l’avion (j’adore les trains, l’ai-je déjà dit?), je voulais aussi traverser le détroit de Gibraltar en bateau, j’espérais rencontrer des gens intéressants, et puis j’avais réservé à Grenade un hébergement qui m’avait paru sympa mais qui s’est révélé complètement déprimant.

Parfois, on se trompe, que voulez-vous.

Ici, quelques images de Valence

Bref, je suis arrivée à Tanger hier.

En descendant du traversier, il m’a fallu négocier avec les chauffeurs de «petits taxis» (qui font les courses locales, par opposition aux grands taxis, collectifs ceux-là, qui couvrent les plus longues distances). J’avais d’autant moins d’argument que je ne pouvais payer qu’en euros et qu’il me fallait aller tout près de la casbah (l’ancienne ville fortifiée, où aucun conducteur sain d’esprit ne veut aller).

J’ai fini par en convaincre un de m’emmener là-bas pour 3 euros (il en voulait 5, mais je savais que la course en valait 2). Il a rouspété tout le long parce que la circulation aux abords de la casbah est assez dingue (mais elle l’est partout), puis il a prétendu me laisser dans une rue où ne se trouvait manifestement pas la maison où je voulais aller. J’ai protesté, mais comme je l’avais payé d’avance, (une erreur de débutante!), je n’avais plus aucun moyen de pression. Je suis descendue de la voiture, j’ai pris ma valise dans le coffre et j’ai tenté de m’orienter tandis qu’il s’éloignait.

Je n’étais pas exactement contente.

Puis il a repassé parce qu’il le devait pour sortir de la casbah. Arrivé à ma hauteur, il a ralenti pour me dire qu’il avait fait ce qu’il avait à faire (je suppose qu’il se sentait coupable de m’avoir abandonnée là). Je ne sais plus trop ce que je lui ai répondu, mais il a fini par me dire de monter, et il m’a emmenée là où je voulais, à quelques centaines de mètres à peine.

Le sacripant!

Nous nous sommes quittés bons amis.

Sans rancune, me voici donc à Tanger, émerveillée, étourdie par les sons, les parfums, les couleurs, les gens – leurs habits, leurs sourires, leurs misères, leur gentillesse, leur politesse exquise, leur humour.

Je croyais que l’ancienne médina de Grenade était un genre de répétition de ce qui m’attendait ici, parce que les influences arabes y sont tellement présentes. Je croyais aussi que Tanger, cette ville portuaire par laquelle arrivent depuis toujours tant d’Occidentaux, serait la plus occidentalisée des villes du Maroc.

Je ne pouvais me tromper davantage. Aujourd’hui, je me suis joyeusement perdue dans les venelles colorées de la médina, je me suis assise sans gêne aux terrasses des cafés (où je suis invariablement la seule femme) pour m’imbiber de thé à la menthe et de culture locale.

Tout à l’heure, alors que j’étais au café Colón pour écrire et traiter mes photos (il y a du wifi gratuit et le thé est bon), quelques messieurs, tous en djellaba et coiffés du chèche, sont venus s’asseoir à la table voisine de la mienne. L’un d’eux m’a fort aimablement proposé l’une des pâtisseries salées qu’il avait apportées, et j’ai dû accepter pour ne pas le froisser (c’était par ailleurs délicieux). Nous avons conversé quelque peu, et quand ils ont su que j’étais de Montréal, évidemment, un autre s’est exclamé: «J’ai une amie là-bas, elle est pédiatre, son nom est X, la voici (il montre une photo), la connaissez-vous?»

Ça me fait toujours sourire.

Je pars demain pour Chefchaouen, à trois heures et quelque de bus. En attendant, je bois du vin blanc (à femme déterminée, rien d’impossible) et je vous laisse sur ces images.