
Elle ne me fera plus la conversation.
Elle ne viendra plus se poser près de moi à exactement un bras de distance, ses petites pattes blanches repliées sous elle, les yeux mi-clos, sublime incarnation de féline félicité.
Je ne la verrai plus, aplatie dans le gazon comme une résistante qui se prépare à faire sauter la limousine d’un dictateur, en train de se faire accroire qu’elle pourrait capturer un écureuil.
Je n’entendrai plus sa clochette tintinnabuler quand elle accourait au son des croquettes qui tombaient dans la gamelle.
Elle a mangé son dernier mulot l’automne dernier – un minuscule souriceau pas plus gros que mon pouce.
C’était juste après le chaos qui avait bouleversé tout notre environnement, à cause de travaux que j’ai dû entreprendre bien malgré moi et qui m’ont obligée à virer la maison sens dessus dessous.
La pauvre Sissi ne reconnaissait plus rien, elle errait à travers les pièces en miaulant de toute sa petite âme.
Je ne me suis aperçue que quand nous eûmes été relogées en attendant la fin des travaux qu’elle souffrait de diarrhée (humiliation ultime pour n’importe quel chat, imaginez pour une impératrice).
J’espérais que, en regagnant peinardes nos pénates, elle retrouverait la paix de l’esprit et du corps.
C’est pourquoi, quand elle a capturé et croqué ce mini-mulot (ou était-ce une musaraigne?), mon coeur s’est quelque peu réjoui de voir que l’impératrice avait recouvré ses facultés.
Mais je m’illusionnais.
Elle s’est mise à perdre du poids, beaucoup trop de poids. Et la diarrhée a empiré.
Je vous résume la suite: visites chez la vétérinaire, analyses de sang, de selles, d’urine, antibiotiques (trois sortes), antiémétique, légère amélioration, nouvelle baisse de tonus, nouveaux médicaments…
Et toujours cette diarrhée littéralement explosive, qui la faisait miauler désespérément au moment de devoir s’y soumettre.
À la fin, elle ne mangeait plus que si je m’asseyais à côté d’elle pour lui donner des croquettes une à une.
J’ai essayé trois ou quatre sortes de croquettes, plusieurs poudres de perlimpinpin pré ou probiotiques, les pâtées les plus fancy, le meilleur thon en conserve, la nourriture crue pour chats, le poulet bouilli, l’huile de saumon sur les croquettes…
Rien. Elle ne voulait rien.
Avant-hier seulement, elle a mangé du thon cru avec ce qui m’a semblé un peu d’appétit. Mais déjà, depuis quelques jours, elle ne sortait plus de «sa» chambre que pour parcourir la maison en miaulant jusqu’au moment fatidique de devoir aller à la litière, puis retourner se lover sur son coussin jusqu’à la crampe suivante.
Alors ce matin, j’ai pris mon courage à deux mains et mon téléphone de l’autre pour appeler la clinique. J’ai mis Sissi dans son panier de transport. Elle a miaulé sur un ton que je n’avais jamais entendu auparavant, qui m’a crevé le coeur. Puis elle s’est tue.
Je n’ai jamais conduit aussi lentement de ma vie. Tous les stops religieusement exécutés, les feux jaunes anticipés un coin d’avance, le passage cédé aux piétons même pas engagés. Je n’ai pas arrêté de parler à Sa Majesté, pour lui dire à quel point je l’aimais, que tout irait bien, que ça ne ferait pas mal et qu’elle avait fini de souffrir.
C’était aussi pour m’en convaincre, je suppose.
Je me suis garée, j’ai pris tout mon temps pour payer ma place de stationnement avant de nous extirper de la voiture.
Il faisait 15 en dessous de zéro, avec un vent aigre qui gelait mes larmes sur mes cils.
J’ai traversé la rue, j’ai poussé la porte de la clinique. On nous attendait.
Ma douce guerrière a résisté à la sédation aussi longtemps qu’elle a pu. Dans son petit corps amaigri, la dose aurait dû agir en quelques minutes, mais la vigilance dont elle a dû faire preuve dès les premiers instants de sa vie est aussi ce qui l’a quittée en dernier.
La technicienne a enfin pu raser doucement sa petite patte. Elle a dû chercher un moment pour trouver la minuscule veine où instiller le dernier médicament.
Et voilà, c’était fini.
J’ai beaucoup pleuré et je pleure encore.
Je sais bien qu’il y a des choses infiniment plus tristes et plus graves que la mort d’une chatte qui a d’ailleurs eu une très belle vie, mais là, je me donne le droit d’avoir de la peine juste pour ça.
De retour bientôt à notre programmation habituelle.




















































































































