Venise en vrac

Je me rends bien compte que j’ai vu une Venise rarissima. Sérénissime pour vrai, depuis peu et pour on ne sait combien de temps: la piazza San Marco presque déserte (hormis une petite file pour voir la basilique), les rues marchandes «marchables», les canaux aux eaux calmes couleur de jade, les venelles silencieuses qui révèlent leurs secrets… Pour une fois, je dois bénir la covid (même si l’apparition du nouveau variant me remplit d’anxiété).

Je reviendrai certainement, hors saison, flâner dans les quartiers plus populaires où le tourisme de masse ne se rend peut-être pas encore. C’est la Venise que j’ai préférée, la moins lisse, celle qui m’a paru la plus vraie. Grazia a éclaté d’un rire incrédule quand je lui ai dit ça, au sortir du ghetto, ce petit bout d’île où les autorités vétiniennes avaient confiné les Juifs à partir de 1516 (vous saurez, mes amis, que le mot «ghetto» vient de là, une histoire fascinante à lire ici).

J’aurais bien aimé me perdre dans les petites ruelles cachées de ce vieux quartier, où les maisons sont plus hautes qu’ailleurs parce qu’il fallait loger beaucoup de monde dans un périmètre limité.

Manifestement, ce n’était pas du goût de Grazia, qui nous a emmenées là pour me faire plaisir et qui n’avait pas envie d’y traîner. Ce n’est pas «sa» Venise, si j’ai bien compris: c’est comme si un étranger demandait à un Outremontais de l’emmener dans Hochelaga-Maisonneuve, disons.

Mais c’est Grazia qui nous a emmenées voir Burano, un bijou fabuleux que je n’aurais jamais pu imaginer et où je ne serais jamais allée sans elle, parce qu’il faut vraiment vouloir. Tout est remarquablement compliqué à Venise. Si on n’est pas bien préparé, on est condamné à rester dans les coins les plus fréquentés.
Bon, certainement, quelques-un des plus «aventureux» touristes, parmi des hordes qui débarquent habituellement par milliers de ces paquebots monstrueux, doivent payer un supplément pour avoir le privilège d’acheter à prix d’or des dentelles faites main.

Je vous conterai demain l’histoire de la mariée de Venise

Je suis maintenant à Vérone, pour une seule nuit. J’en rêvais depuis toujours à cause de Roméo et Juliette, vous pensez bien. Mais après Venise, bof bof bof…

Le balcon de la Giuletta? Outre le fait qu’il est une pure fiction? Ben j’en ai vu de bien plus beaux et de moins fréquentés, sans imbéciles qui se font prendre en photo avec la main sur un téton de la statue.

Ça fait que demain, je visiterai (peut-être) le musée du Castelvecchio, surtout parce que c’est, dit-on, un exemple fabuleux d’architecture «réparatrice» (mon expression).

Ce qui est certain, c’est que je prendrai un train pour Bologne, où je me ferai un devoir de manger les plus vrais spaghetti alla bolognese de la ville. Et les moins chers, bien entendu.

Buona notte a tutti.

Morte à Venise

Nous sommes arrivées à Venise jeudi soir, Grazia, son amie Enrica et moi, après un trajet de sept bonnes heures de route.


Grazia a conduit tout du long, n’a pas bu une goutte d’eau, n’a rien mangé du tout, n’a pas arrêté de parler, et elle a tenu, quand nous sommes enfin arrivées au Lido (l’île où elle a grandi), à nous la faire visiter de long en long (c’est vraiment pas large) dans la nuit noire, sans jamais arrêter de parler.

Je ne saurais vous dire avec quel délice je me suis étendue sur mon excellent sofa-lit, ni pendant combien de temps Grazia a continué de chiaccherare (jacasser) et Enrica de rire après l’extinction des feux et de mon cerveau (vers 22h).

Vendredi matin, hop, hop, hop! Debout! On s’enfile une couple de cafés et on part. Grazia ne mange pas, le matin. Heureusement, j’ai une alliée en la personne d’Enrica, qui est une humaine normale comme vous et moi. Nous avons donc pu exiger de manger avant de prendre le ferrryboooate pour Venise, et nous avons avalé chacune un tramezzino (la version italienne de nos sandwiches avec-pas-de-croûte, mais avec le raffinement italien) et un cappuccino avant de nous engager dans le marathon que Grazia nous préparait.

Cette femme est une machine, une extraterrestre. Elle est radioactive, hyperactive, tout ce que vous voudrez.

Elle nous a conduites tambour battant dans ce labyrinthe de ponts et de canaux qu’elle connaît comme la paume de sa main – les églises, les campi, les palazzi, les petits passages… J’ai pris des centaines de photos que je ne peux pas mettre ici parce que je vais épuiser mon forfait de données, mais ça viendra.

Bref, ç’a été aussi épuisant qu’enchanteur.

Et v’là-t-y pas que, hier soir, à la fin de cette journée de fou et après quelques verres de vin ou de bière, on se met à parler de la covid. Je vous passe les détails, mais Grazia a passé près de me lancer des assiettes parce que nous n’étions pas d’accord sur les risques de contagion. Je me suis couchée vraiment en tabarnak, et probablement elle aussi.

Mais ce matin, plus rien, tutto bene, on repart à zéro comme si de rien n’était. Sauf que je sais que Grazia se souvient de tout et qu’elle peut te remettre ça dans la face quand tu veux, et même quand tu veux pas.

En tout cas. On a encore vu des merveilles aujourd’hui grâce à elle, j’en suis tout étourdie.

Ce soir, nous étions toutes les trois invitées chez une amie de Grazia, mais j’ai préféré rester ici pour donner un break à mon cerveau, qui fume dangereusement parce que je continue à parler itagnol à des degrés divers, j’ai peur d’un court-circuit.

Je pense partir lundi pour Bologne et y passer quelques jours tranquillamente, puis je retournerai un jour ou deux à Rome sans me prendre la tête.

Buona notte a tutti!



Le courrier (une fois n’est pas coutume)

« Bonjour Fabienne,

C’est un grand plaisir de lire de nouveau vos récits de voyages. Vous n’avez rien perdu de votre verve. Au niveau pratique, pour les citoyens canadiens en voyage en Italie, comment cela se passe pour le passe sanitaire? Quel document de vaccination utilisez-vous pour accéder aux restaurants, aux musées, aux trains, etc… Utilisez-vous la preuve vaccinale québécoise ou fédérale? Reconnait-on à Rome ou à Venise le code QR canadien de vaccination? Ces renseignements seront très utiles à tous ceux qui planifient un voyage en Europe. Merci infiniment.
Max
Vancouver

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Cher Max,

Merci pour vos bons mots. Voici donc quelques réponses à vos questions.

Pour pouvoir prendre l’avion au départ du Canada à destination de n’importe quel pays, vous devez avoir la preuve canadienne de votre statut vaccinal et le résultat d’un test PCR ou antigénique, selon le pays de destination, réalisé dans les 72 heures précédant votre départ.

Le test antigénique est moins cher (magasinez, les prix varient beaucoup d’un labo à l’autre) et les résultats arrivent en 15 minutes, mais il est moins précis n’est pas accepté par tous les pays. J’ai pris le test PCR chez Curis, à 139$. Le résultat arrive en 24 heures sous la forme d’un code QR et d’un document PDF.

Pour entrer dans les pays de l’Union européenne, il faut aussi remplir en ligne une fiche de traçabilité, dont vous pouvez garder la preuve par code QR dans votre téléphone.

Quant au code QR du passeport sanitaire canadien, les lecteurs européens ne le reconnaissent pas, mais il suffit de montrer le document PDF qui l’accompagne ainsi que votre passeport pour accéder aux musées.

On ne m’a en revanche rien demandé dans les trains, et encore moins dans les cafés, bars ou restos, où l’on entre comme dans un moulin – bien qu’il soit indiqué partout qu’il faut montrer le Green Pass pour pouvoir s’asseoir.

La situation dans le centre de l’Italie est assez semblable à celle du Québec. Il en est autrement dans les régions du nord, où l’on observe plus de résistance face aux vaccins, de même qu’en Autriche (qui a décrété un confinement total à partir de lundi). Je sais aussi qu’on s’inquiète en France d’une cinquième vague «fulgurante».

J’avoue que, si je devais planifier un voyage à l’heure où l’on se parle, je ne suis pas du tout certaine que je partirais. Mais bon, je suis ici, autant en profiter… tout en jouant de prudence.

Fin de saison au jardin

L’huile d’olive et les confitures sont faites, les patates sont rentrées, le vin est en cuve (mais on le boit déjà, il est violet, sucré et bleuit les lèvres). Seuls restent les fruits grenus des arbousiers (à ne pas confondre avec ceux de l’argousier), quelques coings et, bien sûr, les nèfles (qu’on appelle aussi kakis), accrochées aux arbres nus comme autant d’ornements de Noël.

On brûle au jardin les ramilles des oliviers, ça crépite et ça sent bon.

L’été a été chaud et sec: on a perdu la moitié des olives; les tomates n’ont donné qu’une fraction de la passata nécessaire pour passer l’hiver; plusieurs ceps de vigne ont séché sur pied. Les petits raisins noircis et secs comme des olives qui pendent encore à leurs branches nous rappellent douloureusement que cet été est à oublier, en somme.

Il fait froid dans la maison, comme dans tous les pays où l’électricité et le gaz coûtent une fortune.
Je m’habille donc de couches superposées: t-shirt, cardigan de mérinos, laine polaire, manteau de duvet, écharpe. Je mets aussi sur mes genoux une couverture, et j’ajouterai bientôt un caleçon sous mon jean. Je garde pour Venise mes dernières armes: un chandail de cachemire et un parka imperméable.

Le bois est pourtant déjà dressé dans l’âtre dès le matin, prêt pour le feu du soir, mais Tommaso ne l’allumera qu’à 17h30. Non pas par économie, mais par habitude, comme pour atteindre la quintessence du réconfort.

Nous, les supposés «Nordiques», sommes des mauviettes.

Viterbo

J’ai du retard dans mes histoires!

Je récapitule un peu: j’ai passé la journée de vendredi à baguenauder dans les vieux quartiers du Trastevere et de l’ancien ghetto (je vous invite fortement à cliquer sur ce lien pour comprendre l’origine du mot et du concept).

Au hasard de ma promenade, je suis tombée sur une trattoria, Da Enzo, qui sert notamment l’un des plats emblématiques de la cuisine judéo-romaine, l’artichaut frit, que je voulais absolument goûter.

Ça ouvrait à peine, il était midi et quart, il y avait déjà un peu de monde mais encore assez de place pour tous et donc pour moi. J’ai demandé une table sans tergiverser, j’ai commandé, boum: carciofo alla giudia, avec des croquettes de morue farcies à la mozzarella et un verre de vin blanc.

J’ai mangé ça avec délectation (l’artichaut frit, wow, quelle formidable et délicieuse invention!) en prenant tout mon temps, tandis que la file des amateurs s’allongeait dans la rue. Quand je suis sortie, ils étaient bien 30 ou 40 à attendre une table.

Au mois de novembre.

En pleine pandémie.

Imaginez en temps dit «normal».

En tout cas.

J’ai donc quitté Rome hier matin, et je n’en étais pas fâchée. J’en ai bien profité, mais disons que ce n’est pas une ville reposante.

Et puis ma logeuse est un animal rare. Elle se présente comme une chanteuse classique. C’est sans doute nouveau (aussi nouveau que sa photo sur Airbnb est ancienne). Le soir, dans son salon (je dors dans ce qui est normalement sa chambre), elle répétait des chants de Noël en faussant horriblement (Minuit, chrétiens, Mon beau sapin, etc.) tout en piochant sur un piano dont elle essayait de tirer à tâtons les bonnes notes. Je me suis empêchée de lui venir en aide, moi qui suis une cancre finie en musique.

J’ai eu souvent l’impression de la déranger, même si elle se prêtait volontiers à la conversation, comme on se prête à une obligation.

Enfin, j’avais bien hâte de voir Grazia et Tommaso, de vieux amis que j’ai connus grâce à Pierre il y a plus de 20 ans. Ils m’attendaient à midi avec une carbonara de la mort et leur inextinguible gentillesse, dans leur maison où règne un bordel aussi invraisemblable que permanent.

Il y a ici un vieux labrador dépendant affectif qui a peur de l’eau et treize chats de toutes les couleurs, des livres et des disques sur tous les murs; des bidons, des cuves, des cruches, des bouteilles et des bocaux vides dans tous les coins (pour l’huile d’olive, le vin ou les confitures); des vêtements sur chaque fauteuil, des trucs et des machins partout. Les interrupteurs sont systématiquement posés du mauvais côté des portes (ou alors toutes les portes s’ouvrent à l’envers), l’évier est toujours plein de vaisselle, et Grazia règne là-dessus, imperturbable, pendant que Tommaso regarde le foot à la télé ou s’occupe du jardin.

Grazia est intarissable, je dois parfois lui demander de ralentir le débit quand elle me parle en italien, ce qu’elle fait volontiers, quand elle ne passe pas au français, avec son accent tout roucoulant.

De mon côté, je commence à pouvoir formuler quelques phrases à peu près cohérentes – je vais finir par y arriver et par trouver les interrupteurs sans tâtonner.

Grazia et moi partons jeudi pour Venise.

Ce sera tout pour ce soir.

Je vous mets des photos en vrac: la cour intérieure d’une maison du Trastevere avec, sur le seuil, les noms des personnes qui y habitaient avant d’être emportés par la Shoah:

Le forum et des amoureux devant la fontaine de Trevi:

Buona notte a tutti!

Sourde et muette, mais pas aveugle

C’est ainsi: je n’arrive plus à prononcer une seule phrase cohérente (ça sort dans un sabir digne des croisades), et je ne comprends rien de ce qu’on me dit à cause des maudits masques (et aussi parce que je suis déjà dure d’oreille). Vous dire comme ça me frustre…

MAIS! Mais mais mais! J’ai encore des yeux pour voir et des jambes pour marcher. Et c’est tout ce qu’il faut, en fait, pour aimer Rome d’amour.

Je marche, je marche, au hasard ou pas. Je suis tombée hier sur un palazzo splendide, attirée par sa cour intérieure. Sur le seuil, j’ai soudain remarqué des pavés de laiton où sont gravés les noms de ceux et celles qui vivaient là et qui ont été emportés par la Shoah. J’étais aux portes du Ghetto, sans le savoir.

J’étais partie du coin méconnu du Trastevere où j’habite pour me rendre au musée des Écuries du Quirinal. Il y a là une exposition incroyablement brillante autour de L’enfer de Dante, un truc qu’on ne verra jamais chez nous.

Cette vision de Dante a inspiré beaucoup de peintres (bonjour, Brueghel et Bosch!) et de cinéastes majeurs dans l’iconographie collective, ainsi que beaucoup trop d’ecclésiastiques.

L’exposition fait le lien entre cet univers aussi imaginaire que terrifiant et ce que les hommes ont créé dans la vraie vie: l’esclavage, la torture, les travaux forcés, l’industrialisation à tout prix, les génocides… Les hommes (je dis bien les hommes, pas les femmes) avaient-ils donc si peur de la mort et surtout de la vie pour gâcher tant de beauté?

C’est vraiment troublant.

Pardon pour ces très mauvaises photos, mais tous mes appareils semblent s’être ligués contre moi. Allez voir le site du musée, ce sera mieux de toute façon.

Sinon, j’ai vu aujourd’hui au Musée de Rome une autre exposition absolument formidable sur Gustav Klimt, un des peintres que j’aime le plus au monde. Il y avait là des oeuvres qui n’avaient pratiquement jamais été exposées. J’ai flotté pendant deux ou trois heures dans le monde enluminé de ce peintre illuminé. Pas de photos ici, ça ne vaut jamais la peine. Encore là, allez voir le site du musée dont je vous ai aimablement mis le lien plus haut.

Je suis sortie de là tout étourdie sur la Piazza Navona, avec ses fontaines bruissantes sous le soleil doré qui nimbe la ville d’une indicible douceur.

J’ai marché encore jusqu’à la Piazza d’Espagna, dont j’avais gardé un souvenir ravi. Mais j’ai eu quelques haut-le-coeur dans les rues qui y menaient, toutes envahies par les grandes marques de ce monde de débiles: Rolex, Prada, Zegna, chépuqui, nommez-les, elles y sont toutes.

Un petit manteau d’automne en peluche à 2300 euros pour la Signora? Mais ouiiii! Et ces jolies chaussures «sport» en paillettes à 5000 euros pour il Signore, pourquoi pas? Vous aurez bien encore un peu d’espace, dans votre Mercedes, pour ce petit sac Gucci à 2000 euros?

Après ça, on aboutit sur la place, où des vendeurs d’origine africaine ou indo-pakistanaise essaient de vendre leur camelote à deux euros à des touristes aussi désabusés qu’indifférents.

J’ai acheté en pensant à Sissi un truc très rigolo à quelqu’un qui n’avait pas du tout envie de rire.

Et puis j’ai pris le tramway pour rentrer chez ma logeuse, et ce sera tout pour aujourd’hui.

Ciao a tutti!

Intermezzo italiano

La Sissi n’a plus un mot à dire: j’ai repris l’avion, et mon blogue du même coup.

Deux ans sans voyager! Je n’en pouvais plus.

J’ai laissé l’impératrice entre d’excellentes mains, sans arrière-pensée aucune puisqu’elle pourra régner en son domaine comme il se doit.

À ce sujet, je ne saurais trop vous recommander de visiter le site où j’ai trouvé cette perle de Mélanie, qui va loger chez moi en mon absence dans un échange de bons procédés qui me redonne toujours confiance en l’humanité: elle voyage à peu de frais, et je voyage en paix. C’est pas beau, ça?

En tout cas.

Au moment où j’ai commencé à écrire ces lignes, il était 14h30 à Montréal.

Je n’ai eu aucun mal à faire croire à mon horloge circadienne qu’il était 20h30 à Rome et qu’il était temps de souper. C’est donc ce que j’ai fait, avec deux fromages divins, du prosciutto coupé à la main en tranches aussi fines que du papier par un artiste de la chose et un bout de pain de campagne, ainsi qu’une petite salade de roquette et de tomates.

Tout est tellement meilleur que chez nous, je n’en reviens jamais.

Je loge dans le Trastevere (un quartier «hors les murs» de Rome), chez Sharon, née en Colombie de père italien et de mère britannique (d’où son prénom). Elle est chanteuse classique, et c’est assez drôle parce que Mélanie, notre nouvelle amie à Sissi et moi, l’est aussi. Qui c’est déjà qui disait qu’il n’y a pas de hasard?

Je compte aller demain au marché de Testaccio, de l’autre côté du Tibre, sous lequel (comme dans toute la ville, en fait), il y a des vestiges du commerce qui se tenait là au temps de l’empire romain et qui sont visitables.

Vous savez, si vous me connaissez, que j’aime par dessus tout visiter les marchés quand je voyage.

En revanche, les ruines ne m’intéressent que moyennement, surtout quand ce sont celles d’un empire qui a tout gobé, volé et broyé avant de s’effondrer. Mais j’adore me remémorer mes cours de latin et d’institutions latines, qui me permettent de comprendre et ce pays et sa langue, et d’aimer les deux immodérément.

J’irai donc, et je marcherai jusqu’au Colisée, juste pour le saluer, lui, et pour m’imprégner de cette ville que j’aime d’amour.

Et je précise que le titre de cette chronique est une pure imposture: dans la vraie vie authentique de la réalité quotidienne qui se présente à tout instant chaque jour dans sa cruelle vérité, JE SUIS INCAPABLE DE FORMULER SPONTANÉMENT UNE PHRASE COHÉRENTE en italien.

Vous dire comme ça me frustre…

Je me sens complètement muselée. La reine des impostrices (eh oui, Messieurs de l’Académie, il faudra vous rendre à l’évidence: ça existe!).

Elle m’abandonne

Après tout ce qu’on a vécu ensemble.

Elle s’en va. J’ai compris qu’elle s’en va en Italie. J’sais pas où c’est, mais elle a pas le droit de me faire ça.

Elle me dit que quelqu’une va venir vivre ici à sa place, dans MON château, pour s’occuper de moi.

Je veux bien, mais qui? Est-ce que je vais pouvoir la réveiller au milieu de la nuit pour avoir des croquettes?

Ben oui, c’est clair que je vais la réveiller. Mais est-ce qu’elle VA SE LEVER pour me donner des croquettes? Est-ce qu’elle va m’ouvrir la porte pour me laisser sortir, et m’appeler ensuite comme une perdue pour que je consente enfin à rentrer?

Rien n’est moins sûr.

La tatie arrête pas de dire que c’est fini, tout ça. Que l’hiver s’en vient et que ça va devenir ingérable, et que je ferais mieux de m’habituer à rester en dedans. Elle me rationne, me raisonne, me sermonne.

Ah ouais? Et ma nature profonde, alors? J’vais devoir rester devant la fenêtre à faire ekekekekeke comme une débutante?

VOYONS!

En tout cas, la tatie prend ça au sérieux. Je l’ai jamais vue s’activer autant. Elle arrête pas de s’agiter. Lave ci, lave ça, tous les tiroirs et toutes les armoires, c’est le bordel dans cabane.

Et c’est sans parler du cagibi. Aaaaahhh, le cagibi! J’ai mis les pattes là-dedans peut-être deux fois dans ma vie, pour inspecter, tsé ben, et j’en suis ressortie chaque fois à toute épouvante parce qu’il régnait là un estie de plus-que-bordel que tu peux même pas imaginer.

V’là-t-y pas qu’elle a vidé la chose de tout son contenu, pour ensuite l’aspirater de fond en comble et y remettre, d’après ce que j’ai observé, à peu près le tiers de ce qu’il y avait avant.

Demande-moi pas ce qu’elle a fait avec le reste. Ça m’intéresse pas.

Ce qui me révolte, c’est le coup de cochon qu’elle m’a fait après tout ça.

Elle y a installé ma litière.

MA LITIÈRE! Crisse! T’as pas le droit de changer ma litière de place, même si j’y vais jamais, OK?

Mais bon, apparence que, tout impératrice que je sois, j’ai pas voix au chapitre.

Attends ben la nuit qu’elle va passer, la tatie.

Une reddition

C’est comme ça que ça s’appelle.

Bien obligée: c’était ça ou je ne sortais plus.

Je suis terriblement mortifiée. MOI! Impératrice de Rosemont et de tous les coeurs! Sortir avec cette collerette absurde, infamante, ridicule, mais POURQUOI?

Elle m’a mis ça après que je lui ai rapporté le fameux bruant à gorge blanche, qu’elle avait baptisé Aristide. Demande-moi pas pourquoi 1) elle me l’a confisqué et 2) elle lui a donné un nom, et celui-là en particulier, je comprends pas pantoute.

En tout cas.

Elle pense que j’ai rien vu, mais je sais très bien qu’elle l’a mis à l’abri dans une chambre à laquelle j’ai pratiquement jamais accès parce qu’elle-même n’y va que trèèès rarement.

Elle me prend vraiment pour une imbécile.

Un bon jour, pas longtemps après ce que je considérais comme une glorieuse capture, elle est sortie de la chambre avec le p’tit oiseau enfermé dans le machin qu’elle m’inflige pour m’emmener chez le vétérinaire.

HAHAHA! J’ai trop ri! Le p’tit oiseau était dans ma propre cage! Bien fait pour lui!

Parce que moi, pour vrai, j’m’en foutais: la veille encore, j’avais ramené à la maison un autre beau p’tit oiseau. Comme il était déjà très mort, j’pensais qu’elle serait contente, mais non. Elle est jamais contente.

Elle a dit que c’était un «junco ardoisé», mais pour vrai, elle dit souvent n’importe quoi juste pour que je me sente coupable. Donc, encore une fois, elle m’a fait une scène et me l’a confisqué, mais ça m’a pas fait grand-chose parce que je savais que je pourrais en attraper plein d’autres.

Je suis redoutable, tsé.

Sauf que quand elle est rentrée à la maison avec ma petite cage rose vif vide, elle avait un autre plan pour moi.

C’était cette absurde, infamante, ridicule collerette de clown qu’elle m’inflige désormais chaque fois que j’exige de sortir.

Parce que la tatie a apparemment emmené Monsieur Aristide dans un refuge où, peut-être, on pourrait lui sauver la vie. Et c’est là qu’elle a trouvé cet instrument du diable.

Comme ça, selon elle, les oiseaux, qui paraît-il ont des super pouvoirs visuels, pourront détecter ma présence malgré toutes mes terribles astuces de camouflage et s’échapper avant que je les pogne.

BEN VOYONS!

Qu’est-ce qu’elle a pas compris dans l’idée de CHASSER?

Je suis outrée. Outrefâchée. Outrefâchumiliée.

Mais y a toujours l’histoire des croquettes, tsé.

Ça fait que à partir de désormais, si je veux sortir, je dois pour ainsi dire poser ma tête sur le billot pour qu’elle me passe la corde au cou.

C’est la somme de toutes les exécutions.

À côté de ça, Marie-Antoinette peut bien aller se rhabiller. Y manque juste Jeanne d’Arc, pis comme c’est là, j’te dirais que c’est juste une question de temps.

AU SECOURS!

J’ai frôlé la dépression mais, heureusement, dans les derniers jours, il s’est produit quelque chose d’absolument extraordinaire: deux humains inconnus sont arrivés et ont occupé la chambre-dans-laquelle-on-ne-va-jamais.

Tout à coup, la tatie s’est mise à parler avec ces gens-là et je comprenais absolument rien de ce qu’ils se disaient tous les trois.

J’ai commencé par capoter, mais j’ai vite compris que les deux inconnus étaient des alliés: ils m’ont rendu les hommages dus à mon rang, et si je ne suis pas allée dormir dans leur lit, c’est bien seulement parce qu’ils fermaient la porte. Pis je sais vivre, tsé.

Mais ils m’ont parlé, m’ont fait des gouzis-gouzis, ont joué avec moi et m’ont trouvée aussi belle et irrésistible que je le suis.

C’était l’fun!

Là, ces deux-là sont partis, je pense, parce que la chambre est vide et que la maison est de nouveau sens dessus dessous: la tatie n’a absolument aucun talent pour l’ordre, sauf quand il s’agit de réglementer mon régime alimentaire ou, d’après ce que je déduis, quand il y a des étrangers à la maison.

Là, elle continue de me parler dans cette langue bizarre que je ne comprends pas, mais quelques mots reviennent souvent: préciossa, beyyessa, immepératriss.

Je finirai bien par savoir ce qu’elle essaie de me dire.

* * *

DERNIÈRE HEURE

Sa collerette maudite marche même pas, lalalère! J’ai attrapé un autre oiseau ce matin, youpi! Elle était fâchée, la tatie, quand je lui ai rapporté la preuve de sa bêtise. Ça lui apprendra.

Au moins, mon honneur est (presque) sauf.

Paraît que c’est l’automne

C’est la tatie qui le dit. Moi, comme tu sais, peu me chaut. (PEU ME CHAUT! J’m’épate moi-même tellement j’ai des lettres!)

Ça veut juste dire que j’m’en fiche, au cas où tu saurais pas. Pis si tu sais pas, c’est parce que t’as pas assez lu dans ta vie.

Tu vas me demander comment une pauvre minette errante et abandonnée (ou vice-versa) peut avoir autant de vocabulaire; je te dirais: demande à Bouddha. J’pense que j’m’appelais Colette dans une vie antérieure, mais ch’pas sûre.

En tout cas.

Donc, c’est l’automne. La tatie dit qu’elle déteste l’automne. C’est pas à moi qu’elle le dit, c’est à un drôle de truc aussi ridiculement rose que sa chambre, qui émet des sons étranges au moment où on s’y attend le moins, auquel cas elle se précipite à sa recherche pour lui parler. Une chance, ça n’arrive pas très souvent, sinon j’penserais qu’elle a un grain.

Parfois, elle s’en empare elle-même pour zéro raison, sans qu’il ait rien demandé, et elle se met à lui parler.

Finalement, à bien y penser, elle a vraiment un grain.

En tout cas.

Bref, c’est l’automne, et la tatie aime pas trop ça — ni moi non plus, d’ailleurs: y a pu de cigales, pu tellement d’oiseaux, zéro papillon… Pis y pleut souvent, ça fait que j’ai les pattes pleines de bouette quand je reviens à la maison, et la tatie rouspète parce que je laisse des traces de mes adorables petits coussinets jusque sur ses draps quand je rentre à la nuit tombée pour exiger des croquettes.

Parce que ouais, elle est à ma merci: je la réveille à pas d’heure pour sortir, ou pour avoir des croquettes, ou quand je rentre avec mes petites pattes pleines de bouette, pis c’est un juste retour des choses puisqu’elle aussi me réveille sans cesse pour me faire des bisous et des caresses alors que je fais une sieste bien méritée.

En tout cas.

Là, elle me tanne parce qu’elle dit qu’elle pourra pas toujours laisser la porte ouverte pour que je circule à volonté.

COMMENT ÇA? WHAT? (Ouais, j’suis bilingue, au cas où t’aurais oublié.)

C’est vrai, j’ai remarqué: je dois maintenant lui faire plein de simagrées pour qu’elle finisse par comprendre que je veux sortir et m’ouvre enfin la porte. Et au moment même où je commence à m’amuser pour vrai, elle me rappelle comme une débile, pis moi, je rentre, parce que je veux des croquettes, et aussi un peu parce que je m’inquiète pour elle, et elle referme derrière moi comme si nos vies en dépendaient.

J’sais pas si je pourrai endurer ça longtemps.

En tout cas, ces temps-ci, elle est quand même de bonne humeur. Ça fait changement parce que je l’ai entendue dire qu’elle avait passé un été de marde. Ça veut dire qu’elle a pas aimé son été, j’pense. Ça ne l’a pas empêchée de m’abandonner TROIS FOIS (je sais pas mesurer le temps, mais j’sais compter, tu sauras). Heureusement, deux autres taties sont venues me donner des croquettes et même JOUER AVEC RATATOUILLE ET MOI en son absence.

Là, elle est bien tranquille sur le bout de canapé où elle s’assoit tout le temps, et je ronronne doucement juste assez pas proche pour qu’elle ait besoin de se déplacer pour me faire des gouzis-gouzis sous le menton, et ce sont les moments que je préfère.

Finalement, je l’aime bien, la tatie, malgré tous ses défauts.