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Les salines de CelestĂșn

La semaine derniĂšre, Francisco m’a proposĂ© de m’emmener voir les salines, des marais d’oĂč l’on extrait du sel depuis bien avant l’arrivĂ©e des Espagnols.

Nous sommes donc partis tĂŽt un matin sur son antique moto, avec pas de casque Ă©videmment, et nous avons parcouru les rues poussiĂ©reuses et endormies du village jusqu’Ă  cette Ă©tendue aussi vaste que dĂ©solĂ©e.

La teinte rosĂ©e de l’eau est due Ă  un minuscule crustacĂ© appelĂ© artĂ©mie, dont se nourrissent les flamants roses – d’oĂč leur couleur Ă  eux aussi.

Les ouvriers exĂ©cutent un vrai travail de forçats. Ils passent leurs journĂ©es dans l’eau salĂ©e jusqu’aux genoux, rĂ©coltent le sel Ă  la main ou, au mieux, avec un genre de passoire. Puis ils doivent tirer le chaland jusqu’Ă  la rive, oĂč ils dĂ©chargent le sel dans une brouette, qu’ils poussent ensuite jusqu’au tas oĂč le contremaĂźtre compte les brouettĂ©es de chacun, pour la paie. Chaque brouette contient 70 kg de sel et rapporte 7 pesos (environ 4$) Ă  l’ouvrier.

Il y a des vies plus dures que d’autres, disons…

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Front froid sur le YucatĂĄn

Ici, on leur donne un numĂ©ro. C’est donc avec le Frente FrĂ­o nÂș 41 que se clĂŽt le chapitre de mes «aventures» yucatĂšques (on a dĂ©jĂ  vu plus intrĂ©pide, hahaha!). Certains mĂ©dias ont prĂ©dit une catastrophe – des vagues de trois mĂštres, des vents Ă  arracher les tĂȘtes, des pluies torrentielles… Évidemment, rien de tout cela ne s’est produit, du moins de ce cĂŽtĂ©-ci. Certes, le temps est gris et frais, il a plu, mais rien d’apocalyptique. C’est probablement pire dans l’État voisin, le Quintana Roo, oĂč se trouvent Playa del Carmen, CancĂșn, etc. Toutes les plaies semblent pires dans cette rĂ©gion: sargasses, touristes, fronts froids…

En tout cas, ce ciel mĂ©tallique et bas s’accorde Ă  merveille avec la gueule de bois que se paie CelestĂșn aujourd’hui.

En effet, c’Ă©tait fĂ©riĂ© hier lundi en l’honneur de l’anniversaire de naissance de Benito JuĂĄrez. La plage a Ă©tĂ© prise d’assaut par des centaines (des milliers?) de personnes venues profiter de ce congĂ©. Des familles entiĂšres, des couples, des groupes d’amis, avec des bouteilles de deux litres de Coca-Cola sur les tables, des caisses de cerveza (tant que tu commandes quelque chose au resto oĂč tu t’assois, tu peux apporter une glaciĂšre pleine de boisson, on s’en fout). La biĂšre sortait aussi Ă  pleines portes du dĂ©panneur du coin, le vent emportait les gobelets de plastique et les emballages de chips sans que personne ne semble s’en soucier, le diable Ă©tait aux vaches.

Ajoutez Ă  cela le carnaval de samedi, qui attire du monde de tous les villages alentour pour le week-end, la table Ă©tait mise. Maintenant qu’elle est desservie, des dĂ©chets traĂźnent un peu partout sur la plage dĂ©sertĂ©e (ça me rend malade), les restos sont tous fermĂ©s, les chiens errants errent plus que jamais… Il est temps que je parte.

* * *

J’ai prĂ©parĂ© mon bagage en Ă©coutant des chansons de Vicente FernĂĄndez, grande vedette de la chanson mexicaine. Ça me fait inĂ©vitablement sourire.

Duke, ce grand dadais de doberman, semble avoir devinĂ© que je m’en vais demain. De temps en temps, il vient inspecter l’avancement du travail et me donner un petit coup de son grand museau, comme pour me dire: « Allez, reste donc encore un peu!»

Je voudrais bien, mon vieux, mais non: je suis toastĂ©e comme une toast Melba. Ça va faire, le soleil. Et puis j’ai quand mĂȘme hĂąte de manger une bonne baguette croustillante bien beurrĂ©e, avec de la confiture et un vrai cafĂ© au lait.

Parlant de nourriture, Jaqui nous a servi aujourd’hui, pour l’almuerzo, un plat de puerco con frijoles (porc et haricots noirs) que je suis encore en train de digĂ©rer (Ă  20h30). Nous Ă©tions quatre: Jaqui, Margarita et son amie dont j’oublie malheureusement le nom (les deux femmes de mĂ©nage) et moi.

AprĂšs le repas, Maggie s’est jointe Ă  nous et a sorti sa bouteille de mezcal, dont il restait bien la moitiĂ©, et a servi tout le monde (sauf moi, j’ai refusĂ© poliment, vous crĂšriez pas ça, je suis devenue une sainte).

Pendant qu’elles picolaient (elles ont bel et bien vidĂ© la bouteille), je suis allĂ©e faire une derniĂšre petite marche dans les rues pour enrichir ma collection de façades et d’images pieuses.

Comme ce billet s’Ă©tire exagĂ©rĂ©ment, je vous conterai demain ma visite aux salines de CelestĂșn, ça me fera de quoi passer le temps en attendant mon vol.

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Tantas cosas

Mine de rien, il se passe tellement de choses ici, dans ce petit quotidien que j’observe au microscope, que je me dĂ©courage de les conter toutes.

En Ă©crivant cela, je crois que je viens de commettre un hispanisme, parce que je me parle sans cesse en espagnol et que je ne sais plus trĂšs bien comment construire mes phrases, ni en français ni en anglais. Je vous ai dit, je pense, que je me suis fait une nouvelle amie en la personne de Michelle, une franco-ontarienne avec qui je parle trois langues en mĂȘme temps (et elle aussi). Ça crĂ©e parfois des courts-circuits dans mon vieux cerveau, imaginez-vous donc.

Aujourd’hui, nous Ă©tions invitĂ©es au repas du dimanche (el almuerzo, qui se prend vers 15h). Ce fut un incroyable festin de poisson frais et frit, auquel j’ai modestement participĂ© en coupant trĂšs finement des tomates et des oignons pour el pico de gallo.

Au dĂ©but, nous n’Ă©tions que quatre Ă  table: Jaqui (notre hĂŽtesse), Michelle, Maggie (nouvelle pensionnaire). et moi.

Je trouvais que nous avions prĂ©parĂ© BEAUCOUP trop de nourriture, mais Jaqui connaĂźt son monde: avant longtemps, nous nous sommes retrouvĂ©s une bonne douzaine de personnes Ă  table. Son fils Juan Luis et sa dĂ©licieuse Tanya; le frĂšre de Francisco, sa femme et leur fils; et d’autres personnes dont j’oublie le nom et le lien de parentĂ© avec mes hĂŽtes.

À la fin de la journĂ©e, Jaqui m’a proposĂ© una limpieza. Un rituel censĂ© chasser le mal (quel mal? Tout le mal. Douleurs, chagrins, malchance, name it). J’ai dit oui, je ne pouvais pas dire non, mais j’ai aussi dit gentiment que je suis une sceptique impĂ©nitente, juste pour me dĂ©douaner.

Ça fait que j’ai eu ceci:

En tout cas.

Il paraĂźt que je suis moi aussi un peu sorciĂšre parce que je peux mettre ma main au feu sans me brĂ»ler (voir la fin de la vidĂ©o). Or je sais que, comme toutes les personnes qui cuisinent beaucoup, j’ai mis mes mains au feu tellement souvent qu’elles sont un peu blindĂ©es.

Mais je ne vais pas commencer Ă  contester les croyances de Jaqui.

Elle est formidable de gentillesse et de gĂ©nĂ©rositĂ©, ainsi que son mari, Francisco (avec qui j’adore parler de politique). Ils nous reçoivent vĂ©ritablement comme des amies de la famille, je n’ai pas vu ça souvent.

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Bestiaire

Chiens

Le chien jaune universel et son compagnon noir Ă  taches fauve rĂšgnent ici comme dans tous les pays d’AmĂ©rique latine que j’ai visitĂ©s. Femelles Ă  mamelles pendantes, mĂąles couillus, tous plus ou moins maigres, blessĂ©s, galeux mais le plus souvent inoffensifs, on les voit errer de-ci de-lĂ , Ă  la recherche de quelque chose Ă  manger, ou forniquer Ă  tout vent.

La question que je me pose toujours: ces chiens sont-ils des bĂątards ultimes ou la source de toutes les races que l’humain a rĂ©ussi Ă  crĂ©er?

Je dois dire que ça me dĂ©goĂ»te un peu. J’en ai vu un hier manger le contenu d’une couche jetable abandonnĂ©e sur la plage (double, triple, quadruple eurk).

C’est sans parler du fait qu’ils dĂ©fĂšquent partout, ce qui attire inĂ©vitablement les mouches, qui m’Ă©coeurent au moins autant que les rats et les cafards.

J’ai bien du mal Ă  comprendre les touristes qui se prennent d’amour pour l’une de ces bĂȘtes et qui dĂ©pensent des fortunes pour les ramener chez eux, oĂč les refuges dĂ©bordent sans doute dĂ©jĂ  de chiens adoptables.

En tout cas.

Ici, dans cette maison, il y a ce grand bébé bonasse de doberman appelé Duke, qui persiste à se coucher devant la porte de ma chambre comme pour me protéger de je ne sais quoi. Il est doux comme tout, il vient parfois me donner quelques coups de museau quand je lis dans le hamac, il me fait rire.

Iguanes

Un certain nombre d’iguanes (probablement quatre, selon Jaqui) squattent la maison, le jardin, le toit. On les entend se dĂ©placer sur la tĂŽle ondulĂ©e qui couvre la cuisine, ouverte Ă  tous les vents; on en voit parfois un se chauffer au soleil sur le muret qui nous sĂ©pare de la cour voisine, oĂč il s’adonne Ă  d’Ă©tranges exercices de yoga. MalgrĂ© leur air fĂ©roce, ce sont d’inoffensifs vĂ©gĂ©tariens qui ne feraient (hĂ©las) pas de mal Ă  une mouche.

L’autre jour, l’un a quittĂ© la solive oĂč il se tenait pourtant assez commodĂ©ment pour s’aventurer sur le mur, Ă  la verticale. Je ne connais rien des aptitudes des iguanes Ă  grimper aux murs, mais celui-lĂ  a prouvĂ© qu’il n’en avait guĂšre et a spectaculairement chutĂ© d’une hauteur de trois ou quatre mĂštres. Honteux et confus, il a choisi la premiĂšre cachette Ă  sa portĂ©e, d’oĂč Tanya, la belle-fille de Jaqui, l’a gentiment chassĂ© afin qu’il poursuive sa vie ailleurs. Mine de rien, ça court vite, ces petites bĂȘtes.

Nous avons beaucoup ri.

Fourmis

Elles sont rouges et microscopiques, elles s’infiltrent partout. On ne laisse rien traĂźner dans la cuisine qui ne soit dans un contenant hermĂ©tique (j’avais laissĂ© un sac de chips entamĂ© sur l’Ă©tagĂšre en me disant que du salĂ© ne les intĂ©resserait pas: erreur). On les essuie d’un coup d’Ă©ponge sur la table quand elles s’y aventurent, j’en Ă©crase quelques-unes sur l’Ă©cran de mon iPad quand je lis au lit (oui, mĂȘme lĂ ). Elles mordent cruellement quand elles se sentent prisonniĂšres, et c’est franchement insultant quand l’une d’elles s’est infiltrĂ©e dans tes bobettes. Elles ne font pas plus d’un millimĂštre, mais quand elles te mordent, tu le sens.

Lézards

On les appelle iguanitos (petits iguanes), ce sont de tout petits lĂ©zards beiges extraordinairement prestes, qui ne font pas plus de quatre centimĂštres de longueur. On peut les observer le soir en haut des murs, oĂč ils n’ont rien Ă  craindre; on les surprend parfois Ă  dĂ©couvert dans un coin, d’oĂč ils disparaissent si vite qu’on se demande si on n’a pas eu une hallucination. Je n’ai jamais rĂ©ussi Ă  en photographier un. Je lis qu’on compte 62 espĂšces de lĂ©zards au Mexique, choisissez votre prĂ©fĂ©rĂ©. Moi, je les aime tous.

Mouches

Je l’ai dit, je le rĂ©pĂšte, je HAIS les mouches. Elles me dĂ©goĂ»tent, elles m’Ă©coeurent, elles me rĂ©vulsent. D’autant plus que j’ai lu qu’il y a en ce moment dans la rĂ©gion une Ă©pidĂ©mie de gusano barrenador. Autrement dit, des vers de mouche Ă  viande, qui s’attaquent principalement au bĂ©tail, mais pas que: les mouches pondent sur les muqueuses et sur toute plaie laissĂ©e Ă  l’air libre sans soins adĂ©quats.

EURRRRK!

Depuis le BĂ©nin, oĂč les mouches Ă  marde pullulaient, je couvre toute ma nourriture et mes verres d’une serviette de papier, je refuse qu’une seule mouche touche Ă  ma nourriture ou mĂȘme au rebord de mon verre. C’est ma seule vraie phobie, et je l’assume pleinement.

Pélicans

Presque chaque jour, ils nous offrent le spectacle de leurs piqués vertigineux: vrrrrouumm SPLASH! Et un autre petit poisson dans le gargoton.

Ils volent souvent par deux, de concert, avec une coordination qui dĂ©passe l’entendement.

On peut aussi observer des sternes, des mouettes rieuses et des frégates, juste comme ça, bien tranquilles, assises dans ce que nous appelons désormais notre salon, Michelle et moi.

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Fragments

Ma soeur me demande: «Tu restes lĂ  encore 10 jours, t’as pas peur de te tanner?»

Euh, non.

Mes logeurs sont absolument adorables, je me sens comme une amie de la famille. Ma «coloc», Michelle, est la meilleure compagne qui soit.

La mer est Ă  une minute de marche, il y a un petit resto de plage juste au bout de la rue, oĂč Michelle et moi avons Ă©tabli notre quartier gĂ©nĂ©ral. On y sert un ceviche de la mort et des piñas coladas d’un demi-litre pour trois fois rien, et j’y ai dĂ©gustĂ© hier un vivaneau frit qui m’a enchantĂ©e.

Comme d’habitude, je suis obsĂ©dĂ©e par la nourriture. Des douze mille façons d’apprĂȘter les tortillas, mes prĂ©fĂ©rĂ©es restent les tacos de cochinita pibĂ­l et les panuchos (tortilla Ă©paisse farcie de frijoles puis frite et garnie au choix de porc, de poulet ou d’oeuf). Je n’ai pas encore essayĂ© le pan de cazĂłn, une spĂ©cialitĂ© du Yucatan faite de tortillas empilĂ©es Ă  la maniĂšre d’une lasagne, en alternance avec du requin effilochĂ© et des frijoles, puis couvertes de sauce tomate.

L’art de manger tous les jours la mĂȘme chose sans avoir jamais l’impression de se rĂ©pĂ©ter!

Panuchos

Jaqui

Ma logeuse, qui travaillait en comptabilitĂ©, est aussi guĂ©risseuse et quelque peu sorciĂšre (une bonne sorciĂšre). À tout bout de champ, on sonne Ă  sa porte pour une consultation. Elle peut vous lire les cartes, vous faire une limpieza pour vous dĂ©barrasser des mauvais esprits, vous prescrire des herbes et des potions… Elle fabrique aussi des savons et des encens, et elle prĂ©pare une pĂąte de tamarin qui m’a presque jetĂ©e Ă  terre.

Elle m’a proposĂ© tout Ă  l’heure une soupe divine qu’elle venait de mitonner, puis un morceau du poulet rĂŽti qui avait servi Ă  faire le bouillon. Je ne connais pas d’hĂŽtel oĂč l’on soit si bien traitĂ©.

Chaleur

Bizarrement, la chaleur ne m’incommode que peu, ici, moi qui en souffre tant chez nous. Évidemment, on apprend assez vite que sortir entre 11h et 14h, dans ces rues Ă©crasĂ©es de soleil, ne relĂšve pas de la meilleure stratĂ©gie, Ă  moins que ce ne soit pour aller s’Ă©craser soi-mĂȘme Ă  l’ombre au bord de la mer.

Mais on finit toujours par devoir sortir: cette fois, j’avais besoin d’un maillot de bain, les deux que j’ai emportĂ©s Ă©tant sur le point de rendre l’Ăąme, Ă©puisĂ©s par le sel et le soleil, je suppose. J’ai trouvĂ© un deux-piĂšces fort acceptable pour 160 pesos (12$), ça devrait faire l’affaire.

Et chaleur ou pas, j’adore me promener dans ces rues oĂč je remarque chaque fois quelque chose de nouveau.

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Comme vache qui pisse

Ce soir, un orage comme on n’en voit pour ainsi dire jamais Ă  ce temps-ci de l’annĂ©e dans cette rĂ©gion nous a fait courir comme des folles dans le jardin, Michelle et moi, pour ramasser le linge mis Ă  sĂ©cher et les hamacs dans lesquels nous nous prĂ©lassions quelques minutes auparavant. «El tiempo es loco» (le temps est fou), a commentĂ© Jaqui en soupirant.

Le tonnerre gronde encore au moment oĂč j’Ă©cris ces lignes, quelque cinq heures aprĂšs les premiĂšres gouttes. Loco, oui, mais aussi troublant.

Il paraĂźt en tout cas que ce sera bon pour la pĂȘche aux crevettes demain. Je me promets un petit festin.

Parlant de pĂȘche, nous avons Ă©tĂ© abordĂ©es aujourd’hui par un jeune homme manifestement dans la misĂšre (ça se voyait Ă  ses vĂȘtements). Il s’est approchĂ© doucement, et il a commencĂ© Ă  essayer de nous expliquer son histoire dans un laborieux mĂ©lange d’anglais et d’espagnol. Je l’ai interrompu… pour lui dire qu’il pouvait parler en espagnol.

Il s’est pliĂ© en deux, les mains sur la tĂȘte, et il est restĂ© comme ça quelques secondes. J’ai cru qu’il allait pleurer de soulagement.

«Te escuchamos» (nous t’Ă©coutons), j’ai dit en lui mettant la main sur l’Ă©paule.

Et il nous a racontĂ© qu’il Ă©tait pĂȘcheur, qu’il travaillait dur, qu’il rapportait de tout – poissons, crevettes, poulpes, crabes… jusqu’au jour oĂč le traĂźtre vent du nord s’est levĂ© et a renversĂ© sa barque. Il est tombĂ© Ă  l’eau et a pour ainsi dire Ă©tĂ© Ă©ventrĂ© par l’hĂ©lice du moteur, qui tournait toujours.

Il nous a montrĂ© ses cicatrices sur les bras et aussi (chose que j’aurais prĂ©fĂ©rĂ© ne pas voir) sa colostomie, que j’avais devinĂ©e sous son chandail.

Il demandait un peu d’aide pour payer ses soins.

Je lui ai donnĂ© toute la monnaie que j’avais, tout en regrettant de n’avoir rien de plus.

J’aurais voulu le prendre en photo, lui demander son nom, mais un sachet de plastique dans lequel Michelle gardait trois plumes de flamant rose que quelqu’un lui avait donnĂ©es un peu plus tĂŽt s’est envolĂ©. Michelle a couru pour le rattraper, le jeune homme a couru derriĂšre elle pour l’aider… et il n’est pas revenu.

Je n’arrĂȘte pas de penser Ă  cette histoire.

Ça fait mal au coeur.

Comme consolation, quelques images prises sur la plage aujourd’hui.

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CelestĂșn

On ne peut pas dire que c’est le genre d’endroit dont on tombe amoureux au premier regard, loin de lĂ . Ainsi de mon court trajet en tuk-tuk de la place centrale Ă  mon hĂ©bergement:

Tout semble vaguement Ă  l’abandon, nĂ©gligĂ©, avec des maisons Ă©ventrĂ©es ici et lĂ , probablement en attente d’un acheteur qui spĂ©culera sur la valeur Ă  venir du terrain – parce que ça ne manquera pas de se produire.

Je me prends Ă  essayer d’imaginer de quoi avait l’air ce village avant l’arrivĂ©e catastrophique des blocs de bĂ©ton, qui ont supplantĂ© les matĂ©riaux locaux des constructions traditionnelles, pourtant si bien adaptĂ©es au climat et aux ressources dont disposaient les habitants qui les avaient conçues. Je me souviens d’avoir eu les mĂȘmes pensĂ©es au BĂ©nin, notamment.

Ici, il ne reste apparemment qu’une seule maison de bois de type caribĂ©en, comme celles qu’on voit encore Ă  Cuba ou en HaĂŻti: de plain-pied, d’un seul Ă©tage, faites en planches plus ou moins disjointes, couvertes de tĂŽle ondulĂ©e, avec des persiennes et une petite galerie. Je suis tombĂ©e dessus par hasard aujourd’hui – enfin, sur ce qu’il en reste. Et quelque chose me dit que, si je reviens l’an prochain, il n’en subsistera plus rien.

Je me demande en fait ce qu’il adviendra de ce village quand il sera rattrapĂ© par le tourisme de masse.

Francisco, le mari de Jaqui, chez qui je loge, pense que ce serait une fort bonne chose, comme il estime que les navires de croisiĂšre qui affluent Ă  Progreso y apporteront la prospĂ©ritĂ©, alors que je n’y vois qu’une calamitĂ©. On pourra en reparler dans un an ou deux.

En attendant, quelque chose ici me rappelle mon bon vieux BĂ©nin: les rues sablonneuses, les motos omniprĂ©sentes, la poussiĂšre qu’elles soulĂšvent, la mer toute proche, les enseignes dĂ©lirantes, les dĂ©tritus qui traĂźnent dans tous les coins… Ce cĂŽtĂ© anarchique et indolent qui peut choquer ou Ă©nerver finit toujours par me faire sourire, ne me demandez pas pourquoi.

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Dans la mangrove

Ce matin, lever Ă  5h pour faire un tour dans la rĂ©serve de la biosphĂšre de CelestĂșn, cĂ©lĂšbre notamment pour sa colonie de flamants roses.

On m’avait proposĂ© kayak ou canoĂ«, j’ai choisi canoĂ« parce que je suis meilleure pour avironner que pour pagayer.

Il se trouve que les canoĂ«s sont en vĂ©ritĂ© ce qu’on appelle chez nous des chaloupes, et qu’il n’Ă©tait pas question que j’avironne: mon guide, Ángel, manoeuvrait cette lourde embarcation debout Ă  l’arriĂšre Ă  l’aide d’une perche alors que, telle une Meryl Streep dĂ©guisĂ©e en exploratrice dans Out of Africa, j’ai dĂ» me contenter de m’asseoir en avant avec mes jumelles et mon Ă©merveillement*.

EussĂ©-je su que j’eusse choisi le kayak, mais peut-ĂȘtre pas non plus parce que ça me fait trop mal au dos.

En tout cas. Suis-je en train de me plaindre? Pantoute.

On a donc quittĂ© le quai alors qu’il faisait encore nuit, dans le silence et la magie, pour nous faufiler dans ces canaux pleins de mystĂšres. Mon guide, patient comme l’ange dont il porte si bien nom et dotĂ© d’un oeil de lynx, m’a fait voir des oiseaux dissimulĂ©s dans les branches, une maman crocodile que je n’aurais jamais pu distinguer (c’est pourquoi il n’y a que le papa sur la photo), mĂȘme une petite raie manta camouflĂ©e dans 10 cm d’eau, et il a rĂ©pondu Ă  toutes mes questions, et j’avoue que je n’en suis pas encore tout Ă  fait revenue.

Évidemment, l’apothĂ©ose, c’est la vision des flamants roses (apothĂ©rose?), qui en cette saison n’Ă©taient pas si nombreux (il paraĂźt qu’ils se rassemblent ici par milliers), mais j’en ai tout de mĂȘme eu plein les yeux.

Cette mangrove est en soi un vĂ©ritable miracle parce que, il y a 10 ans Ă  peine, presque rien n’en subsistait. Elle a Ă©tĂ© recréée Ă  force de travail et de conviction par des passionnĂ©s. Comme quoi l’humain est capable du meilleur comme du pire.

Parlant du pire, je passe sur la plage plus de temps Ă  ramasser des dĂ©chets de plastique qu’Ă  cueillir des coquillages, et ça me brise le coeur. Mon amie Michelle me dit que c’est peine perdue, et je sais qu’elle a raison, mais c’est plus fort que moi: vais-je laisser ce gobelet de plastique s’envoler vers la mer quand je n’ai qu’Ă  me pencher pour le ramasser? Ce noeud de fil Ă  pĂȘche? Cette corde de nylon?

Il y a encore beaucoup de travail d’Ă©ducation Ă  faire ici, mes amis. Hier dimanche, seul jour de congĂ© pour la plupart des travailleurs et travailleuses, de nombreuses familles Ă©taient rĂ©unies dans les petits bouibouis de plage. Vous dire dans quel Ă©tat celle qui festoyait Ă  cĂŽtĂ© de nous a laissĂ© les lieux… Ça ne m’entre pas dans la tĂȘte.

Enfin.

Comme je me suis levée aux aurores ce matin, estoy agotada y voy a accostarme. Je vous salue sur ces images du coucher de soleil de ce soir.

*Pour cette excursion, j’ai recouru aux services des Guardianes de las manglares DzinitĂčn, une coopĂ©rative d’une trentaine de membres qui se dĂ©vouent pour la protection de ce milieu. Je ne saurais trop les recommander.

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Il fallait bien m’y rĂ©soudre…

… Alors je viens d’acheter mon billet de retour.

Ce sera donc le 18 mars, au dĂ©part de MĂ©rida. Je l’ai pris le plus tard possible compte tenu du fait que j’ai une soirĂ©e au théùtre avec mon fils le 27, ce que je ne raterais pour rien au monde. On va voir Macbeth au Diamant. Remarquez, on irait Ă  un spectacle de marionnettes, ce serait tout aussi important pour moi.

Ça me laisse quand mĂȘme plus de trois semaines para disfrutar, et cette date de retour est bien la seule chose qui soit vraiment dĂ©cidĂ©e Ă  ce jour, mis Ă  part le fait que je vais rester Ă  CelestĂșn jusqu’au 8 mars. AprĂšs, je verrai bien. Peut-ĂȘtre que, si je me sens vaillante, je pousserai jusqu’Ă  Valladolid. Il paraĂźt que c’est trĂšs joli.

Mais pour l’heure, CelestĂșn me comble et je n’Ă©prouve nul besoin d’aller ailleurs.

CancĂșn? Playa del Carmen? Bleeehhh.

MĂȘme Cozumel, oĂč je pensais aller faire un peu de snorkel, ne me dit plus rien.

Ici, presque zĂ©ro touriste (mais un nombre incalculable de chiens errants – que voulez-vous, rien n’est parfait).

On voit chaque les pĂȘcheurs partir de la plage dans leurs barques toutes rafistolĂ©es. Ça veut dire: poisson frais en perspective.

J’ai d’ailleurs mangĂ© le meilleur ceviche de ma vie les pieds dans le sable, sous les palapas du petit resto qui se trouve juste au bout de ma rue. Ce ceviche Ă©tait si frais et si Ă©norme qu’il m’aura fait quatre repas.

Je me suis fait une amie de la seule autre cliente de la maison oĂč je loge, une femme de Timmins (Ontario) qui a des histoires de fou Ă  raconter, et nous passons dans nos conversations du français Ă  l’anglais Ă  l’espagnol sans trop de courts-circuits. Ça m’amuse follement.

Nous sommes allées ce midi au marché, pour acheter des mangues, des avocats, des tomates, des oeufs, bref, de quoi nous sustenter un tantinet.

Elle mange aussi peu que moi. Nous nous sommes mises d’accord pour dire qu’un rĂ©gime de ceviches et de guacamole pourrait tout Ă  fait nous contenter durant des semaines, avec quelques bananes et des arachides Ă  l’occasion.

Je suis cuite, ma peau me remercie de ce traitement, et le la remercie de me l’avoir imposĂ©.

Buena noche a todos. Mas imĂĄgenes pronto.

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Adios Mérida

Finalement, j’en aurai fait le tour assez vite.

C’est une ville calme, sage, facile Ă  vivre et Ă  comprendre, un peu dĂ©sincarnĂ©e, mĂȘme. Les musĂ©es qu’on y trouve se visitent en quelques minutes – sauf peut-ĂȘtre cette petite expo temporaire d’une dizaine d’oeuvres sculptĂ©es dans du bois de figuier, Ă  la Casa Montejo, qui m’a complĂštement fascinĂ©e. Les sites des musĂ©es semblent tous hors service, et je n’ai pas eu l’intelligence de prendre des notes, alors on essaiera plus tard de trouver les noms des auteurs de ces oeuvres (je sais que c’est un couple, c’est tout).

J’ai fait aujourd’hui ce que je considĂšre comme un devoir quand j’arrive dans une ville, parce que c’est quand mĂȘme toujours instructif: un tour en bus Ă  impĂ©riale ou non, ou en bateau quand ça existe, bref, un tour de ville.

En l’occurrence, ça m’a dĂ©montrĂ© que j’avais parcouru Ă  pied l’essentiel de ce qu’il y a Ă  voir Ă  MĂ©rida. Le reste est Ă  vivre: les marchĂ©s de quartier, les bouibouis presque clandestins oĂč l’on mange essentiellement la mĂȘme chose que dans les restos chics mais pour 10 fois moins cher, le quartier du terminus d’autocars, qui grouille de vie et de petits stands oĂč l’on trouve de tout.

Je suis allĂ©e manger hier soir au Gran Santiago, un bar-resto non loin de mon logement, dans un quartier quand mĂȘme un peu excentrĂ©. Ben maudit, j’ai passĂ© la soirĂ©e Ă  parler anglais avec ma voisine de bar, d’origine portoricaine mais qui vit Ă  New York depuis des dĂ©cennies et qui ne parle plus espagnol. ÂĄQuĂ© pena!

Bon, la soirĂ©e, c’est beaucoup dire, je n’ai pas veillĂ© tard. J’Ă©tais agotada (Ă©puisĂ©e) pour m’ĂȘtre levĂ©e aux aurores (en espagnol, on dit madrugar, j’adore qu’il y ait un verbe juste pour ça) afin de visiter les ruines d’Uxmal et deux cenotes. Je dois ĂȘtre blasĂ©e, mais je ne garderai pas de cela un souvenir impĂ©rissable (d’oĂč ces photos fort peu inspirĂ©es), mis Ă  part Alya, une jeune Tunisienne qui participait Ă  l’excursion et avec qui je me suis vraiment bien entendue.

Je pars donc demain pour CelestĂșn, oĂč j’entends m’incruster pendant une dizaine de jours dans un hĂ©bergement familial qui me semble tout Ă  fait sympathique et dont les hĂŽtes ne parlent qu’espagnol, gracias a DĂ­os. Je ne bronzerai donc pas complĂštement idiot (oui, au masculin, parce que «idiot» est ici considĂ©rĂ© comme un adverbe, vous me remercierez plus tard).

En attendant, je niaise au bord de la piscine de mon petit hÎtel en éclusant une couple de Modelos Negras. Y a pire.

Quelques constats

– Les Mexicains sont toujours d’une telle gentillesse que, quand on tombe sur un air bĂȘte, on se trouve tout dĂ©stabilisĂ©. Ainsi cette dame Ă  la boulangerie, hier soir, qui m’a traitĂ©e comme un chien de ruelle alors que je voulais juste savoir s’il y avait du pan salado (c’est-Ă -dire pas sucrĂ©). Y en avait pas.

Je suis sortie de lĂ  en ruminant ma revanche. Durant les 20 minutes de marche qui me sĂ©paraient de mon hĂŽtel, j’ai mis au point la phrase qui tue, que je ne manquerai pas de dĂ©gainer comme un sabre la prochaine fois: «¿Señora, estĂĄ usted de buen humor? Si es, su cara no lo sabe.» (Traduction libre de: «Madame, ĂȘtes-vous de bonne humeur? Parce que, si oui, votre face n’est pas au courant.»)

– J’ignore comment le pays se dĂ©brouille dans la gestion des dĂ©chets, mais avec 132 millions d’habitants et zĂ©ro plan, ça ne peut qu’aller mal: pas de recyclage, ni de rĂ©cupĂ©ration, ni de compostage ici. Le plastique est roi partout (les pailles t’arrivent mĂȘme dans une enveloppe individuelle de plastique, laquelle va nĂ©cessairement s’envoler dans la nature au premier souffle de vent). Les deux canettes de biĂšre que je viens d’acheter, 100% aluminium (c’est Ă©crit dessus, avec aussi des mises en garde sur les dangers de l’alcool), ces canettes, donc, iront directement Ă  la poubelle. Ça fait mal au coeur.

– Je plains les vĂ©gĂ©tariens qui espĂšrent s’alimenter Ă  leur goĂ»t sans le secours des restos pour touristes ou hors hĂŽtels tout-inclus: les Mexicains sont des carnivores assumĂ©s, et je dois reconnaĂźtre que quand on tombe sur un taco de lechĂłn (cochon de lait) bien fait, il y a de quoi se rĂ©jouir. C’est d’ailleurs ce que je m’en vais dĂ©guster pas plus tard que dĂšs maintenant, au petit marchĂ© du Parque Santiago, Ă  quelques cuadras d’ici. Bonus: c’est le soir de la fiesta dans ce parc, danse et musique au programme, como de costumbre.

ÂĄHasta luego!

DERNIÈRE HEURE: J’avais tout faux, la fiesta Ă©tait au parque Santa Lucia, bien trop loin de chez moi. J’ai quand mĂȘme trĂšs bien mangĂ© dans un vrai resto, le Johannes. L’aimable Damian m’a servi un excellent plat de poisson grillĂ© accompagnĂ© d’une rĂ©jouissante abondance de petits lĂ©gumes sautĂ©s au beurre et de deux verres de vin blanc (du VIN! Rarissime au Mexique), le tout pour 42$, pourboire compris.