Viva España!

Mes amis. Comme le ciel d’Espagne se montre doux et clément! Les orangers alourdis de fruits mûrs, le soleil comme une tendre caresse, le vent aussi léger que le soupir d’un bébé endormi, tout me séduit, me happe, m’emporte. Et je ne suis ici que depuis deux jours à peine.

J’aurais tant de choses à raconter! Des personnages, des histoires… Je passe mon temps à les observer sans avoir celui de les écrire. Ça viendra, j’ai des photos et des preuves. Vous allez voir ce que vous allez voir!

En attendant, je m’en vais dormir: demain, nous partons pour l’oliveraie d’Antonio, qui se trouve quelque part au milieu de rien, où il n’y a ni électricité ni, évidemment, d’internet. Nous allons travailler, c’est ce que j’ai promis contre l’hospitalité. Ramasser les branches qu’Antonio a coupées dans ses vieux oliviers qui ne donnent plus rien, aider le voisin à récolter ses olives à lui, et je ne sais trop quoi d’autre, toutes choses qui s’accompagneront d’almuerzos, de cenas, de xérès, de charcuteries qui sentent déjà bon dans le frigo et d’autres bonheurs de la vie. Pour l’heure, sachez que je suis actuellement hébergée par une soeur d’Antonio, Juani, qui me reçoit comme si j’étais sa propre soeur, près d’une petite ville inconnue du grand public dominée par une forteresse immense. Ça s’appelle Sagunto. Antonio m’a emmenée là aujourd’hui. Je vous laisse avec les photos que j’y ai prises.


La fois où je n’ai pas vu Toulouse

Me voici donc au chic restaurant Courtepaille (l’équivalent, disons, d’un Normandin au Québec), à quelques mètres à vol d’oiseau du non moins chic hôtel Ibis Budget de l’aéroport de Toulouse, où je passerai la nuit en prévision de mon vol pour Valence, demain matin à 8h.

J’aurais bien voulu flâner un peu dans cette bonne ville que j’aime tant avant de venir m’enfermer dans un hôtel bon marché au bord de l’autoroute, mais les Gilets jaunes, qui soulignaient aujourd’hui le premier anniversaire de leur mouvement, en ont décidé autrement: manif, gaz lacrymo, centre-ville paralysé, on repassera.

Je suis donc restée un peu plus longtemps à Foix, et j’ai pu aller marcher avec ma chère Séverine dans les contreforts des Pyrénées, saupoudrés de la première neige, sous un soleil qui jusque-là nous avait cruellement fait défaut. C’était magnifique, lumineux, bleu, infini, doux comme un velours.

Séverine m’a finalement déposée à la gare de Foix à temps pour le train de 17h05. Je la laisse pleine de soucis, et je maudis le rhume qui m’a empêchée de la distraire, de sortir avec elle, d’alléger un peu son quotidien. J’espère seulement qu’elle finira par sortir de la tempête de merde que lui balance son ex sans se lasser.

Je ne comprendrai jamais ça.

Cette méchanceté, envers quelqu’un qui ne t’a RIEN FAIT, avec qui tu as vécu pendant des années et qui est la mère de tes enfants.

En tout cas.

Je quitte donc la France demain matin.

Quelques constats:

Boucane

Les Français fument. Jeunes (et même très jeunes), vieux, hommes, femmes, ça fume, beaucoup et partout: sur les terrasses, sur les quais de gare ou de tramway, dans les abribus, dans la rue, dans les files d’attente, on a toujours une bouffėe de boucane dans le nez. C’est dégueulasse. En revanche, ils ont la décence de ne pas jeter leurs mégots dans la rue, le croirez-vous? Je n’en ai vu aucun.

Accent

Notre accent québécois «pogne» toujours autant, c’est étonnant. Je ne peux pas vous dire combien de fois j’ai entendu «Rhôôô, l’accent, j’adooooore!» J’avoue que ça m’agace un peu. Mais je refuse de le gommer.

Argent

La vie est chère, très chère, bien plus chère que chez nous, et pour ça on peut comprendre les Gilets jaunes, parce que la fameuse couverture sociale, par ailleurs, est en train de devenir un mouchoir de poche. Exemple: deux mois et demi de congé de maternité! Dix jours pour l’autre parent!

* * *

En tout cas. Mon repas de ce soir a été parfaitement dégueulasse, mais je n’en attendais rien de toute façon.

Je vais donc régler mon addition (à laquelle ne s’ajoutera ni taxe ni pourboire et c’est quand même bien agréable) et remarcher vers mon hôtel.

Demain, même heure, je serai chez mon cher ami Antonio, en train de boire du vin d’Espagne et de parler espagnol.

¡Hasta pronto!

Y en aura pas de facile

Mon amie Séverine, je vous l’ai dit, habite un minuscule appartement au centre de Foix. Une chambre à coucher, une pièce à vivre qui comprend une cuisinette réduite à sa plus simple expression, une salle de bains et un WC séparé. C’est charmant, sauf que, à 48 ans, ce n’est pas nécessairement la vie rêvée.

Comme le disait cette pub de je ne sais plus quoi, c’est une simplicité qui n’est ni simple, ni volontaire.

C’est que mon amie Séverine a une ex qui se trouve aussi à être la mère biologique de ses enfants, et qui fait absolument tout pour éviter de lui payer une pension décente. Je précise que Séverine a quitté un bon emploi à Montréal (où elles vivaient ensemble depuis des années) pour la suivre dans cette région de France où elle ne connaissait personne et, puisqu’elle ne trouvait pas de boulot dans son domaine, se consacrer au soin des deux enfants.

Je précise que l’ex est médecin et gagne beaucoup de fric.

Je précise aussi que, au Québec, l’ex n’aurait pas pu traiter Séverine comme elle le fait ici. Elles étaient mariées, la question de la parentalité de l’une ou de l’autre ne pouvait faire l’objet d’aucune contestation, non plus que la nécessité d’une pension et d’une indemnité compensatoire pour Séverine.

Ici, en France, Séverine a dû se battre pour pouvoir adopter officiellement ses propres enfants! Elle doit bien sûr lutter aussi afin d’obtenir une pension pour elle-même et pour eux. On n’en voit plus le bout parce que l’autre déploie des efforts inouïs de mesquinerie pour la maintenir dans l’indigence, dans l’espoir probable que les enfants se lasseront de passer du temps dans ce logement bien trop petit et inconfortable pour une famille.

En attendant, Séverine vivote dans ce petit appartement, certes charmant si on a 20 ans et qu’on commence sa vie d’adulte, mais qui est en effet loin d’être idéal pour recevoir un ado de 13 ans et une petite fille trisomique de 11 ans une semaine sur deux.

Vous voyez le tableau?

Séverine est fatiguée.

Séverine est photographe, elle est bourrée de talent, et, à travers tous ces soucis, elle doit se décarcasser pour trouver des clients et se faire un nom, dans cette France sclérosée où déjà être une femme constitue une forme de handicap. Imaginez une femme de 48 ans. Homosexuelle. Mère de deux enfants dont l’une trisomique.

Séverine est courageuse, mais, parfois, elle perd espoir de voir ce cauchemar se terminer enfin.

Si j’étais une fée… Si j’étais juste un petit peu sorcière… En tout cas.

Allez donc voir ses photos, tenez: http://www.severinegalus.com/fr/accueil.html

Si ça vous dit, faites circuler: on ne sait jamais.

En attendant, voici les pauvres miennes, de photos, plombées par un ciel aussi bouché que mon nez et mes oreilles.

Tout va trop vite

Je m’étais pourtant promis de prendre mon temps. Je le prends autant que je peux, mais il me file entre les doigts.

Je suis restée un jour de plus à Versailles, chez ma délicieuse amie Anne. Puis j’ai squatté chez Jean bien plus longtemps que je ne voulais (la faute aux grèves de la SNCF, mais aussi sa faute à lui, puisqu’il est toujours trop accueillant), et je suis aussi restée collée chez Aurélie et Mehdi, dont les deux petites filles m’ont happée, charmée, fait rigoler et, accessoirement, passé un rhume.

Me voici donc à Foix, chez mon amie Séverine, qui vit dans un tout petit appartement, au troisième et dernier étage d’une très vieille maison aux poutres apparentes, où elle me reçoit sans façon, comme j’aime.

Je me sens comme une enfant, émerveillée, enchantée par la vue de ces maisons si anciennes habitées depuis des siècles, jamais lasse d’imaginer la vie au moment où elles ont été construites et toute l’histoire qui les habite.

Je voudrais bien rester plus longtemps, mais comment faire?

En ce mois de novembre, le magnifique château qui domine Foix et tous les sites d’intérêt sont fermés. Je devrai revenir, que voulez-vous…

En attendant, je pars dimanche matin très tôt de Toulouse pour Valence, en Espagne. J’espère que le climat sera un peu plus doux et que mon rhume aura passé. En ce moment, quand je tousse, ça me donne des haut-le-coeur, beurk.

Marseille, Marseille!

Vous dire comme j’aime cette ville! Couverte de graffitis jusqu’au plus profond des tunnels du métro, habitée de gens de toutes provenances et de toutes couleurs, éventrée en ce moment par des travaux qui visent à rendre piétonne la Canebière (principale artère du centre), grouillante de vie dans Noailles, le quartier le plus maghrébin à l’ouest du Maghreb… Je m’y sens à la fois chez moi et complètement ailleurs.

Ne serait-ce que grâce à Aurélie et Mehdi, qui me reçoivent sans façon, avec une débordante gentillesse et une simplicité confondante, et dont les deux petites filles, Jacynda, 5 ans, et Lya, 4 ans, m’ont instantanément adoptée (et me font régulièrement mourir de rire). Ici, je suis Tatie Fabi pour tout le monde.

J’ai sans doute déjà dit que j’ai connu Aurélie et Mehdi quand ils ont logé chez moi quelques jours alors qu’ils entamaient un tour du monde, il y a sept ou huit ans. Nous sommes restés liés depuis, et c’est vraiment le genre d’amitié qui me comble de joie, parce qu’elle est simple, authentique, gratuite, sincère et durable.

Humanité

Ce midi, dans le bus qui me menait au métro qui allait me mener au musée, une femme à qui j’ai demandé un renseignement s’est mise à me raconter sa vie. Le travail qu’elle s’en allait accomplir comme femme de ménage, ses conditions de vie, les deux tentatives de viol dont elle s’est sortie par une incroyable habileté quand elle était jeune…

Et ce soir, au café où j’ai fait une pause après le musée, même chose: une femme, voyant que j’étais seule à ma table, m’a poliment demandé si elle pouvait s’y asseoir. Après un moment de silence, elle a parlé du sale temps qu’il faisait sur Marseille, et puis, voyant que je lui répondais, elle m’a assez longuement raconté sa peine d’avoir perdu son compagnon de vie, il y a deux ans. Une peine que j’avais lue sur son visage, à vrai dire, avant même qu’elle s’approche de la terrasse où j’étais assise.

Je les ai écoutées toutes les deux avec la même attention, étonnée de leurs confidences, sans comprendre pourquoi j’en étais le réceptacle.

C’est bizarre, la France. Les gens se bousculent littéralement pour entrer dans les bus ou dans le métro, les automobilistes ignorent toute notion de courtoisie quelle qu’elle soit, le garçon de cafė à qui on demande un verre d’eau supplémentaire nous le balance presque à la figure, mais soudain on a ça, ce sursaut d’humanité, qui nous surprend au détour, dès qu’on regarde quelqu’un dans les yeux.

Enfin.

Arts et joie

J’ai passé aujourd’hui l’après-midi en compagnie de l’un de mes auteurs favoris, Jean Giono, qui fait l’objet d’une exposition au MUCEM. Une exposition qui demande beaucoup, beaucoup d’attention parce qu’elle présente énormément de manuscrits, certes émouvants, mais qu’on ne peut tout de même pas passer des heures à déchiffrer. Des extraits de films, des toiles qu’il aimait, les livres qu’il possédait. Ce qui est surtout saisissant, c’est l’installation qui ouvre l’exposition, un montage terrible sur ce qui a façonné Giono, conscrit à 20 ans en 1915 pour cette guerre aussi absurde que meurtrière. Il n’en est jamais véritablement revenu. C’est fascinant parce que lui, le pacifiste convaincu, le militant, a été accusé de collaboration après la Seconde Guerre mondiale.

Il faudra que j’explore cela.

Je pars demain pour deux jours à Aix-en-Provence, ville natale de Paul Cézanne, l’un de mes peintres favoris. Ce sera formidable, je le sens.

S’il fait beau en prime, je serai au ciel. Sinon, hébin, je serai quand même sur terre, et heureuse d’y être.

Au revoir, Le Mans

Il a plu des cordes, des clous, des hallebardes et, comme disent les anglos, des chiens et des chats. Nous avons tout de même pu profiter de quelques accalmies, voire éclaircies, pour nous promener dans le Vieux-Mans dimanche (jour de marché, ai-je dit que j’adore les marchés?). Nous avons acheté de toutes petites huîtres à 3€ la douzaine (!!!) et 1 kg de pommes à un vieux monsieur qui roulait ses «r» comme les Acadiens, un délice à entendre.

La cathédrale Saint-Julien

Nous sommes aussi allés nous balader chez Bernard et Dominique, frère et belle-soeur de Jean. Bernard est forestier, il s’occupe d’un bois appartenant à une grande société d’assurances, qui y emmène des invités à la chasse au chevreuil ou au sanglier.

Les sangliers font des ravages incroyables dans la forêt parce qu’on les laisse proliférer et qu’ils brisent tout. Bernard ne les aime pas trop, sauf en cocotte, braisés pendant trois heures, ce que nous avons mangé à midi. Miam!

L’après-midi, balade en forêt pour aller cueillir des champignons au cours d’une providentielle accalmie. La poêlée que nous en avons faite pour souper! Oh là là… J’ai bien failli croquer aussi le petit-fils de Dominique et Bernard, Valère, deux ans et trois mois, qui parle comme un livre et qui m’a fait fondre complètement.

Bernard, Valère et Jean
C’est du cèpe, ça, messieurs-dames!
Et des châtaignes grillées pour accompagner ça.

Ça fait que c’est ça qui est ça: on a bien mangé, bien bu, ri comme des bossus, joué au Scrabble, marché, cuisiné, placoté sans fin. J’ai quitté Jean ce matin pour prendre le train pour Marseille, où m’attendent Aurélie et Mehdi. J’ai connu ces deux-là il y a sept ou huit ans, quand ils ont logé chez moi quelques jours avant d’entreprendre leur tour du monde. Ils ont depuis fait deux petites filles que j’ai trop hâte de connaître.

Les petites huîîîtres! Les fromaaaaages!
Avec Géraldine, une amie de Jean

Vive l’amitié.

Mon ami Jean

En fait, c’est le titre que j’aurais dû donner à mon entrée précédente. Sans Jean, je n’aurais pas du tout la même Normandie.

Mon ami Jean m’a emmenée dans le pays de son enfance. Il m’a raconté son histoire par petites touches, avec un humour qui n’appartient qu’à lui. Il m’a montré la maison où il passait ses vacances dans le village natal de sa mère, à Mers-les-Bains. On a passé par la ruelle où il s’est écorché les genoux en tombant de son petit vélo, il m’a désigné le magasin où il achetait des sucettes à 20 centimes sur la promenade de la plage. Nous avons marché le long de ces incroyables falaises de craie ponctuées des blockhaus installés par les Allemands durant la guerre de 39-45.

À Mers-les-Bains, le village où Jean passait ses vacances quand il était petit.

Les traces de cette guerre sont partout sur cette côte.

J’ai suivi et écouté mon ami Jean tout du long, non seulement parce que c’est son histoire et que l’histoire des gens que j’aime m’intéresse par définition, mais aussi parce que j’étais dans les romans de mon enfance, une fois de plus. Je sais exactement de quoi il parle, sans l’avoir jamais vécu.

Nous sommes rentrés aujourd’hui dans sa jolie maison du Mans, à travers des paysages estompés par une bruine et un brouillard tenaces. Des paysages dont je ne me lasse pas: champs de blé en herbe, d’un vert printanier en ces sombres journées d’automne, bocages dorés, tendres vallons ponctués tantôt de vaches dont Jean peut instantanément me dire l’espèce, tantôt de moutons, et, de place en place, un clocher pointu qui signale un tout petit village…

Je suis constamment happée par ce pays si diversement et partout domestiqué, dompté, habité, jardiné, cultivé, modelé depuis des siècles, je dirais même une couple de millénaires, avec tout de même une harmonie qu’on n’a pas chez nous. Ça me fascine.

Jean conduit. Tandis que j’observe la campagne, mille questions me viennent en tête, que je lui pose à la volée. Il a, je dirais, réponse à tout, ou presque. Histoire, géographie (ses sujets préférés), société, agriculture, ornithologie, zoologie, architecture… Quand il ne sait pas, on cherche sur Wikipédia.

Mon ami Jean est irremplaçable.