Adieu, Natashquan

Je suis partie comme une voleuse. J’ai bien sûr fait mes adieux à Raymonde et à Jean-Louis, qui m’ont reçue avec tant de gentillesse et même d’amour que c’est à n’y pas croire. Je laisse aussi Gabriel, Hélène et leur petite Jeanne de cinq ans, qui venait me coller comme un chaton, chose qui me fait toujours fondre.

Je n’ai pas dit adieu à Clara et William, qui tenaient à bout de bras L’Échouerie, ce café où tout le monde qui vient à Natashquan finit par arriver, non plus qu’à Géraldine, qui m’a permis d’avoir une bicyclette pendant mon séjour, ni à combien d’autres jeunes et magnifiques personnes…

J’ai sérieusement pensé à m’installer là-bas pour une année, pour voir. L’hiver y est long, c’est vrai, mais il est blanc. Pas comme à Montréal, où on patauge dans la bouette et le brun pendant au moins trois mois.

Pour l’heure, j’ai repris la route, je dors au Havre-Saint-Pierre, où il pleut comme vache qui pisse. Moi qui voulais voir l’île aux Perroquets demain, j’en serai quitte pour revenir. Pas vrai que je vais prendre un bateau emmitouflée dans des vêtements de flottaison sous la pluie pour voir zéro rien.

Je rejoins demain à Sept-Îles une nouvelle amie, Sylvie, que j’ai connue grâce à Anne-Marie et Sylvain, nous jouerons au Scrabble en buvant du vin blanc, et la vie sera parfaite, comme elle l’est depuis que je suis partie.

Échouée à L’Échouerie

Ça fait que j’ai décidé de ne pas repartir. Du moins pas tout de suite. Anne-Marie et Sylvain, eux, reprendront la route demain matin. Moi, je plierai bagage, mais seulement pour aller m’installer chez Raymonde et Jean-Louis, qui louent des chambres dans leur maison sans que ce soit un gîte officiel. D’après ce que j’ai cru comprendre, ça marche par ouï-dire et un peu à la tête du client.

J’ai rencontré Jean-Louis à la quincaillerie du village, où je cherchais en vain un chargeur solaire pour mon téléphone, dont la pile se vide plus vite qu’il ne faut de temps pour le dire. J’en ai profité pour demander à la caissière si elle ne connaîtrait pas quelqu’un qui accepterait de m’héberger pour une semaine ou deux. Ou trois, pourquoi pas. Jean-Louis, qui attendait de payer ses achats, m’a proposé sa maison.

Raymonde joue au bingo animé par la radio innue. Elle a encore gagné 200$ hier soir!

Raymonde, 70 ans, toute petite, pleine de gouaille et d’énergie, est une Landry apparentée d’une manière ou d’une autre à Gilles Vigneault (je crois qu’ils sont petits cousins). Son mari vient de Timmins, en Ontario. C’est un beau grand monsieur qui ne fait pas ses 75 ans, pourvu d’un bon regard un peu moqueur. Tous les deux sont d’une simplicité et d’une amabilité qui semblent universels dans ce petit village de rien du tout.

Bien sûr, c’est ce qu’on perçoit quand on arrive à Natashquan: imaginez, les gens nous sourient! Spontanément, comme ça! Pas à Montréal qu’on voit ça, où chaque personne qu’on croise sur le trottoir détourne soigneusement le regard pour être bien sûre de ne pas rencontrer le nôtre…

Remarquez, une jeune préposée du bureau du tourisme chargée de nous faire visiter la vieille école nous a gratifiées, Anne-Marie et moi, de quelques confidences qui laissent entendre que tout n’est pas aussi lisse qu’il y paraît. Quoi d’étonnant, au fond?

J’imagine les rivalités, les querelles sourdes, les rancunes anciennes qui couvent sans doute ici comme dans tous les petits villages, malgré le portrait bon-enfant qui émerge de l’oeuvre de Vigneault et du mythe qu’on a construit autour.

Bref, j’espère pouvoir me cantonner ici quelque temps, donner un coup de main aux jeunes de L’Échouerie, l’unique café-bar du village où on est en perpétuel manque de main-d’oeuvre, et puis faire un peu mieux connaissance avec une homonyme, Fabienne Landry, nièce de Gilles Vigneault et elle aussi poète, et enfin me rendre utile auprès de Raymonde et de Jean-Louis, qui ont toujours mille choses à faire.

Et je compte aussi me baigner dans cette mer incroyablement bonne, profiter de la beauté du pays, rencontrer des gens, raconter des histoires.

Au monastère (bis)

Ça fait que j’ai eu une séance de yoga «flow» hier midi, et une autre de yoga dit restaurateur à 17h30. Le premier favorise des postures dynamiques, c’est-à-dire qu’on est toujours dans le mouvement. Le second est plutôt axé sur la détente et le lâcher-prise. Dans les deux cas, j’ai été agréablement surprise: je n’ai ni trop sué ni trop souffert. Je crois que j’ai trouvé ma voie, alleluia! Gloire soit au yoga!

Le défi principal, dans mon cas, reste de convaincre mon «mental» de cesser de caracoler dans tous les sens. J’imagine que c’est une question d’entraînement.

Et bien sûr, ma carcasse, peu habituée à autant de sollicitation, me signale avec insistance que je l’ai trop longtemps négligée. Pas une articulation, pas un muscle dont je ne sente l’existence, aujourd’hui.

Et je remets ça pour une ultime séance ce midi, après quoi je rentrerai tranquillement dans la civilisation par le chemin du Roy, parce que j’ai le temps, parce que c’est plus joli que l’autoroute, parce que c’est hautement méditatif. Hé. On sait vivre.

Nourritures terrestres

Pintade rôtie, purée de céleri-rave, rabioles, sauce aux bleuets.

Pince de homard, gel camerise et sureau, sauce hollandaise, asperges, salade de homard, huile d’herbes..

Les augustines prônaient le mépris des choses matérielles et la frugalité, mais je dois dire que ce n’est pas ici qu’on va pratiquer ces vertus: je ne pense qu’à manger, matin, midi et soir. Après souper (six services, je commence à 19h et je ne sors jamais de table avant 21h), je n’ai qu’une hâte: me plonger avec délectation dans mon douillet petit lit de coton blanc, si moelleux, si enveloppant que ne m’en arrache qu’avec peine au matin. Il y avait des lunes que je n’avais aussi bien dormi.

Les soeurs, elles, se levaient à 4h pour entreprendre leur journée, ponctuée des offices de la liturgie des heures: Prime (au lever du soleil); Tierce (troisième heure après le levant, à 9 heures ou avant la grande messe); Sexte (sixième heure après le levant, donc vers midi); None (neuvième heure après le levan, vers 15 h); Vêpres (vers 17 h); Complies (après le coucher du soleil).

Ça nous fait donc six prières par jour, sans compter les Vigiles et les Matines, qui s’ajoutent aux autres dans certains monastères.

Ça ne vous rappelle rien? Les cinq prières quotidiennes des musulmans, non? C’est exactement le même principe. La même origine.

Menus plaisirs

Je disais hier que les soeurs avaient tout de même des distractions, que cette vie devait avoir quelques avantages… Je vous laisse avec ces photos exposées sur les murs des corridors (que j’ai photographiées avec ma tablette, d’où leur piètre qualité).

En vacances à l’Ermitage Saint-Georges, à Chicoutimi, ce que nous appelions «le camp des soeurs» dans mon enfance.

J’imagine qu’elles ne jouaient pas d’argent…

Au monastère

Ça m’a pris tout d’un coup: ce besoin de sortir de ma routine, de ne plus me soucier de rien, de ne plus voir tout ce que je devrais faire, de mettre mon cerveau à OFF.

Ça fait que je suis partie me réfugier au monastère des augustines, à Québec. «Un voyage en soi», comme dit leur joli slogan.

J’ai toujours adoré les vieux couvents. Ça m’émeut, que voulez-vous. Celui-ci, qui a déjà abrité quelque 250 soeurs à demi-cloîtrées (puisqu’elles se consacraient aux soins hospitaliers, ils fallait bien qu’elles voient un peu de monde), n’en compte plus qu’une dizaine.

Paraît que la plus jeune a… 30 ans! J’aimerais bien lui parler.

Elles vivent (ou s’éteignent lentement) dans une aile relativement récente, séparée, cela va de soi, de la partie ancienne, qui a été convertie en hôtellerie et en musée dans un esprit de conservation et de transmission absolument admirable.

Les vieux escaliers de bois plein, tout de guingois, vermoulus, usés par le passage de ces centaines de petits pieds affairés et silencieux, m’enchantent. Je m’égare à dessein dans ces longs corridors jalonnés de souvenirs, de meubles anciens, de tableaux saints plus ou moins réussis.

Je reste fascinée par ces jeunes filles qui entraient au monastère à 13, 14 ans, sachant qu’elles ne reverraient jamais ni leur famille, ni leur village, ni autre chose que les hauts murs du jardin où j’écris en ce moment. Elles avaient droit, une fois par mois, à une visite de 30 minutes au parloir, et encore ne pouvaient-elles voir leurs visiteurs qu’à travers une grille. Elles allaient aussi quelquefois à la campagne, pour contribuer aux récoltes.

Il est vrai que, aux XVIIe et XVIIIe siècles, il n’était pas rare que les filles se mariassent (merci de remarquer l’imparfait du subjonctif, ici) dès l’âge de 15 ans.

Sur les photos anciennes, on les voit jouer aux cartes, patiner, travailler au jardin, s’adonner à des travaux d’aiguille, chanter en choeur autour d’un piano — et, bien sûr, prendre soin des malades, leur vocation première.

Cette existence devait bien avoir quelques avantages puisque, à une époque où l’espérance de vie ne dépassait guère 50 ou 60 ans, la plupart sont mortes à un âge très avancé.

En tout cas.

Pour perpétuer la mission initiale des augustines, on a donc voulu faire de l’hôtellerie un «havre de ressourcement». C’est pourquoi on y offre des séances de méditation, de tai chi, de yoga et autres activités salutaires pour le corps et l’esprit. Ne reculant devant rien, j’ai choisi un forfait qui comprend tout cela ainsi que les trois repas quotidiens.

Le premier jour, j’ai eu droit à une séance de qi gong privée puisque j’ai été la seule brave à me présenter.

Je me disais que ce serait bien relax après trois heures de route.

Pffff. Bascule le bassin, contracte les abdos, oublie pas de respirer (par le ventre, c’est mieux), ramasse ton qi, expire, transfère ton poids sur le pied gauche, non, l’autre gauche, oui, comme ça; inspire, les genoux bien fléchis, oups, t’as échappé ton qi!

Au bout d’une heure, j’étais morte. J’étais aussi, comme on s’en doute, en nage.

Le lendemain matin, j’ai traîné mon corps courbaturé à la marche méditative, qui consiste essentiellement à marcher trop lentement en respirant bien, les mains jointes sur le tan tien inférieur (un des trois centres de l’énergie vitale selon la médecine chinoise), soit sur le ventre, comme bouddha. Ou comme les vieux curés.

À midi, le programme «vitalité» prévoit une activité qui varie selon le jour de la semaine. Hier: méditation active sous la forme de «power shaking». En gros, ça consiste à se secouer au rythme de tambours africains pendant une demi-heure, puis à relaxer au son de la flûte japonaise. J’ai renoué avec le souvenir des petits enfants béninois qui dansent comme ils respirent et je me suis donnée à fond. J’ai transpiré au moins autant que sous le soleil du Bénin. À la fin, j’étais encore plus morte que la veille.

Mes quadriceps n’en pouvant mais, j’ai décidé de sauter la séance de tai chi du soir pour plutôt aller marcher méditativement dans le Vieux-Québec, en particulier dans la rue Sous-le-Cap, ma préférée, la seule qui soit épargnée par les hordes de touristes qui assiègent la ville l’été durant.

Là, je vous quitte, j’ai du yoga à midi. Je ne sais pas si je vais survivre à une troisième mort.

La suite plus tard…

Des nouvelles

Pour ceux d’entre vous qui ne sont pas facebookiens, je résume le dernier mois. Je me suis étrangement remise à avoir de la fièvre peu de temps après avoir réintégré mon ô combien sweet home. Ce que voyant, j’ai obtenu providentiellement rendez-vous avec mon adorable nouvelle doctoresse, laquelle a demandé des analyses sanguines. Les résultats l’ont alarmée au point où elle m’a intimé l’ordre de me rendre illico à l’hôpital — donc aux urgences. Je savais que j’allais passer une éternité à attendre qu’un médecin daigne enfin m’examiner (six heures en l’occurrence, mais accompagnée par mon indéfectible amie Madeleine, que je ne remercierai jamais assez), mais bon, fôskifô.

Je passe les détails, mais en fin de compte j’ai été hospitalisée pendant une semaine. Le premier soir, on m’a pris 18 ampoules de sang pour analyse (18, pour vrai, je les ai comptées) et on m’a fait un scan des poumons avec contraste, ce qui veut dire qu’on t’injecte de l’iode dans les veines pour mieux voir. Tu peux sentir le goût de l’iode dans ta bouche et une chaleur envahir tes parties les plus intimes (donc les plus vascularisées), c’est vraiment étrange.

Après, la fièvre est partie comme elle était venue. On m’a quand même gardée à l’hôpital, j’ai mangé des trucs dégueulasses, je me suis ennuyée comme les pierres du chemin, mais au moins on avait la clim pendant la pire canicule de l’été.

En tout cas, j’ai fini par voir une pneumologue, laquelle m’a fait une bronchoscopie, un examen qui me terrorisait, au cours duquel on te glisse une microcaméra dans les poumons. Mais, conseillée par mon amie Marie, j’avais pris soin de dire à la pneumologue et à son bataillon que j’étais totalement moumoune et stressée, si bien qu’elle m’a abondamment droguée au Fentanyl et au Versed. Je n’ai rien senti, même que j’en aurais pris un peu plus.

En tout cas.

Résultat des courses: je n’ai rien. Plus rien.

J’ai bel et bien eu ce méchant virus, qui a permis à la pneumonie de s’inviter, et il me reste à récupérer de tout ça. Mais objectivement, je suis guérite, comme j’aime à dire.

Ça fait que, mercredi, j’ai sauté dans ma petite nouvelle vieille auto (une Yaris 2007 bleue que j’ai payée 3500$) et j’ai roulé d’une traite jusqu’à Hébertville, au Lac-Saint-Jean, pour aller voir mon taciturne de frère et ma chère belle-soeur, et prendre un grand «respir» (soupir, respir, c’est logique, non?) de bon air.

Je n’étais pas certaine d’avoir l’énergie de faire ces presque 500 km le même jour, mais avec les «40 chansons d’or» de Charles Aznavour (que j’accompagne à tue-tête), un arrêt pipi-café à Donnacona et une pause au belvédère de la rivière Apica, dans le parc des Laurentides, j’ai fait ça comme une pro.

Ça fait que je suis à Hébertville, chez mon frère Charles, qui a 13 mois de moins que moi. Enfants, nous avons beaucoup joué ensemble, bâti des cabanes dans le bois ou au sous-sol de la maison familiale, capturé des têtards au lac des Grenouilles, glissé dans la côte des Mères à la brunante, fait de la raquette, construit des forts de neige, pêché la truite avec notre père, exploré l’écurie de l’ancien camp de bûcherons où se trouvait le «shack» de pêche.

Je crois qu’il se souvient de peu de choses de ces moment qui sont pour moi si précieux. Nos chemins ont divergé. Très jeune, il a peut-être ou probablement voulu s’extraire de notre famille sclérosée et s’est fait adopter par celle de sa blonde. J’ai fait la même chose. Ma soeur Paula aussi, à sa manière. Nous avons tous fui, en fait, quand j’y pense.

Je ne sais pas pourquoi je suis la seule dépositaire de ces souvenirs d’enfance.

Tous, ils croient que je les invente ou, à tout le moins, que je les enjolive.

Mais non. J’ai vraiment bonne mémoire.

En tout cas, je suis en ce moment chez mon frère Charles. Je me sens bienvenue. Je fouille dans le frigo si j’ai faim. Je me fais du café quand j’en veux. Je plonge dans la piscine si ça me tente. Je lis. Je jase (ou pas) avec Hélène. Je capote sur ma petite-nièce, Maëlle, qui a 11 mois et qui me fait fondre. On mange des légumes du jardin. J’ai cueilli hier assez de framboises pour faire huit pots de confiture. Normalement, je peux faire le triple, mais une heure de cueillette m’a épuisée.

J’en ferai une autre demain, de cueillette. Debout, penchée, accroupie, c’est bon pour ce que j’ai.

Pis la confiture aussi!

Comme un épilogue

J’ai atterri hier matin à Montréal après un vol qui, fût-il en classe affaires, m’a paru interminable. J’étais accompagnée d’un jeune infirmier qui a consciencieusement pris mes signes vitaux aux trois heures. Il n’a pas eu à utiliser le compresseur dont il était muni, mes poumons ont bien fait leur travail. Pour un peu, je serais fière de moi!

Je suis chez mon fils et sa douce, bien en sécurité dans leur grande maison à Saint-Eustache, en attendant que mon appartement se libère. Je suis si heureuse de les voir chaque jour, ça m’enlève tout sentiment d’urgence ou d’impatience.

Bien sûr, j’ai hâte de faire mes boîtes à fleurs, de marcher dans les rues toutes fleuries de mon quartier, mais ça viendra quand ça viendra.

Je renoue avec les petits plaisirs sur lesquels je me concentrais pour me donner du courage quand j’étais sous respirateur: un café au lait bien mousseux. Un bagel au fromage à la crème et à la confiture dégoulinant de beurre fondu. Des toasts aux cretons. Un verre de vin blanc très frais. Ces petites choses-là, auxquelles on ne pense pas d’ordinaire, tant elles sont ordinaires, justement.

Je viens d’aller marcher un peu dans le grand dehors. Derrière la maison, il y a un petit réseau d’étangs avec des jets d’eau, c’est très joli. J’ai écouté avec délice le cri des carouges, observé les acrobaties d’une hirondelle, respiré le parfum du trèfle, senti la douceur du vent sur ma peau. J’ai en tête cette vieille chanson de Ferrat, vous savez?

Sincèrement, je crois que je ne serai plus jamais la même.