Au monastère (bis)

Ça fait que j’ai eu une séance de yoga «flow» hier midi, et une autre de yoga dit restaurateur à 17h30. Le premier favorise des postures dynamiques, c’est-à-dire qu’on est toujours dans le mouvement. Le second est plutôt axé sur la détente et le lâcher-prise. Dans les deux cas, j’ai été agréablement surprise: je n’ai ni trop sué ni trop souffert. Je crois que j’ai trouvé ma voie, alleluia! Gloire soit au yoga!

Le défi principal, dans mon cas, reste de convaincre mon «mental» de cesser de caracoler dans tous les sens. J’imagine que c’est une question d’entraînement.

Et bien sûr, ma carcasse, peu habituée à autant de sollicitation, me signale avec insistance que je l’ai trop longtemps négligée. Pas une articulation, pas un muscle dont je ne sente l’existence, aujourd’hui.

Et je remets ça pour une ultime séance ce midi, après quoi je rentrerai tranquillement dans la civilisation par le chemin du Roy, parce que j’ai le temps, parce que c’est plus joli que l’autoroute, parce que c’est hautement méditatif. Hé. On sait vivre.

Nourritures terrestres

Pintade rôtie, purée de céleri-rave, rabioles, sauce aux bleuets.

Pince de homard, gel camerise et sureau, sauce hollandaise, asperges, salade de homard, huile d’herbes..

Les augustines prônaient le mépris des choses matérielles et la frugalité, mais je dois dire que ce n’est pas ici qu’on va pratiquer ces vertus: je ne pense qu’à manger, matin, midi et soir. Après souper (six services, je commence à 19h et je ne sors jamais de table avant 21h), je n’ai qu’une hâte: me plonger avec délectation dans mon douillet petit lit de coton blanc, si moelleux, si enveloppant que ne m’en arrache qu’avec peine au matin. Il y avait des lunes que je n’avais aussi bien dormi.

Les soeurs, elles, se levaient à 4h pour entreprendre leur journée, ponctuée des offices de la liturgie des heures: Prime (au lever du soleil); Tierce (troisième heure après le levant, à 9 heures ou avant la grande messe); Sexte (sixième heure après le levant, donc vers midi); None (neuvième heure après le levan, vers 15 h); Vêpres (vers 17 h); Complies (après le coucher du soleil).

Ça nous fait donc six prières par jour, sans compter les Vigiles et les Matines, qui s’ajoutent aux autres dans certains monastères.

Ça ne vous rappelle rien? Les cinq prières quotidiennes des musulmans, non? C’est exactement le même principe. La même origine.

Menus plaisirs

Je disais hier que les soeurs avaient tout de même des distractions, que cette vie devait avoir quelques avantages… Je vous laisse avec ces photos exposées sur les murs des corridors (que j’ai photographiées avec ma tablette, d’où leur piètre qualité).

En vacances à l’Ermitage Saint-Georges, à Chicoutimi, ce que nous appelions «le camp des soeurs» dans mon enfance.

J’imagine qu’elles ne jouaient pas d’argent…

Au monastère

Ça m’a pris tout d’un coup: ce besoin de sortir de ma routine, de ne plus me soucier de rien, de ne plus voir tout ce que je devrais faire, de mettre mon cerveau à OFF.

Ça fait que je suis partie me réfugier au monastère des augustines, à Québec. «Un voyage en soi», comme dit leur joli slogan.

J’ai toujours adoré les vieux couvents. Ça m’émeut, que voulez-vous. Celui-ci, qui a déjà abrité quelque 250 soeurs à demi-cloîtrées (puisqu’elles se consacraient aux soins hospitaliers, ils fallait bien qu’elles voient un peu de monde), n’en compte plus qu’une dizaine.

Paraît que la plus jeune a… 30 ans! J’aimerais bien lui parler.

Elles vivent (ou s’éteignent lentement) dans une aile relativement récente, séparée, cela va de soi, de la partie ancienne, qui a été convertie en hôtellerie et en musée dans un esprit de conservation et de transmission absolument admirable.

Les vieux escaliers de bois plein, tout de guingois, vermoulus, usés par le passage de ces centaines de petits pieds affairés et silencieux, m’enchantent. Je m’égare à dessein dans ces longs corridors jalonnés de souvenirs, de meubles anciens, de tableaux saints plus ou moins réussis.

Je reste fascinée par ces jeunes filles qui entraient au monastère à 13, 14 ans, sachant qu’elles ne reverraient jamais ni leur famille, ni leur village, ni autre chose que les hauts murs du jardin où j’écris en ce moment. Elles avaient droit, une fois par mois, à une visite de 30 minutes au parloir, et encore ne pouvaient-elles voir leurs visiteurs qu’à travers une grille. Elles allaient aussi quelquefois à la campagne, pour contribuer aux récoltes.

Il est vrai que, aux XVIIe et XVIIIe siècles, il n’était pas rare que les filles se mariassent (merci de remarquer l’imparfait du subjonctif, ici) dès l’âge de 15 ans.

Sur les photos anciennes, on les voit jouer aux cartes, patiner, travailler au jardin, s’adonner à des travaux d’aiguille, chanter en choeur autour d’un piano — et, bien sûr, prendre soin des malades, leur vocation première.

Cette existence devait bien avoir quelques avantages puisque, à une époque où l’espérance de vie ne dépassait guère 50 ou 60 ans, la plupart sont mortes à un âge très avancé.

En tout cas.

Pour perpétuer la mission initiale des augustines, on a donc voulu faire de l’hôtellerie un «havre de ressourcement». C’est pourquoi on y offre des séances de méditation, de tai chi, de yoga et autres activités salutaires pour le corps et l’esprit. Ne reculant devant rien, j’ai choisi un forfait qui comprend tout cela ainsi que les trois repas quotidiens.

Le premier jour, j’ai eu droit à une séance de qi gong privée puisque j’ai été la seule brave à me présenter.

Je me disais que ce serait bien relax après trois heures de route.

Pffff. Bascule le bassin, contracte les abdos, oublie pas de respirer (par le ventre, c’est mieux), ramasse ton qi, expire, transfère ton poids sur le pied gauche, non, l’autre gauche, oui, comme ça; inspire, les genoux bien fléchis, oups, t’as échappé ton qi!

Au bout d’une heure, j’étais morte. J’étais aussi, comme on s’en doute, en nage.

Le lendemain matin, j’ai traîné mon corps courbaturé à la marche méditative, qui consiste essentiellement à marcher trop lentement en respirant bien, les mains jointes sur le tan tien inférieur (un des trois centres de l’énergie vitale selon la médecine chinoise), soit sur le ventre, comme bouddha. Ou comme les vieux curés.

À midi, le programme «vitalité» prévoit une activité qui varie selon le jour de la semaine. Hier: méditation active sous la forme de «power shaking». En gros, ça consiste à se secouer au rythme de tambours africains pendant une demi-heure, puis à relaxer au son de la flûte japonaise. J’ai renoué avec le souvenir des petits enfants béninois qui dansent comme ils respirent et je me suis donnée à fond. J’ai transpiré au moins autant que sous le soleil du Bénin. À la fin, j’étais encore plus morte que la veille.

Mes quadriceps n’en pouvant mais, j’ai décidé de sauter la séance de tai chi du soir pour plutôt aller marcher méditativement dans le Vieux-Québec, en particulier dans la rue Sous-le-Cap, ma préférée, la seule qui soit épargnée par les hordes de touristes qui assiègent la ville l’été durant.

Là, je vous quitte, j’ai du yoga à midi. Je ne sais pas si je vais survivre à une troisième mort.

La suite plus tard…

Des nouvelles

Pour ceux d’entre vous qui ne sont pas facebookiens, je résume le dernier mois. Je me suis étrangement remise à avoir de la fièvre peu de temps après avoir réintégré mon ô combien sweet home. Ce que voyant, j’ai obtenu providentiellement rendez-vous avec mon adorable nouvelle doctoresse, laquelle a demandé des analyses sanguines. Les résultats l’ont alarmée au point où elle m’a intimé l’ordre de me rendre illico à l’hôpital — donc aux urgences. Je savais que j’allais passer une éternité à attendre qu’un médecin daigne enfin m’examiner (six heures en l’occurrence, mais accompagnée par mon indéfectible amie Madeleine, que je ne remercierai jamais assez), mais bon, fôskifô.

Je passe les détails, mais en fin de compte j’ai été hospitalisée pendant une semaine. Le premier soir, on m’a pris 18 ampoules de sang pour analyse (18, pour vrai, je les ai comptées) et on m’a fait un scan des poumons avec contraste, ce qui veut dire qu’on t’injecte de l’iode dans les veines pour mieux voir. Tu peux sentir le goût de l’iode dans ta bouche et une chaleur envahir tes parties les plus intimes (donc les plus vascularisées), c’est vraiment étrange.

Après, la fièvre est partie comme elle était venue. On m’a quand même gardée à l’hôpital, j’ai mangé des trucs dégueulasses, je me suis ennuyée comme les pierres du chemin, mais au moins on avait la clim pendant la pire canicule de l’été.

En tout cas, j’ai fini par voir une pneumologue, laquelle m’a fait une bronchoscopie, un examen qui me terrorisait, au cours duquel on te glisse une microcaméra dans les poumons. Mais, conseillée par mon amie Marie, j’avais pris soin de dire à la pneumologue et à son bataillon que j’étais totalement moumoune et stressée, si bien qu’elle m’a abondamment droguée au Fentanyl et au Versed. Je n’ai rien senti, même que j’en aurais pris un peu plus.

En tout cas.

Résultat des courses: je n’ai rien. Plus rien.

J’ai bel et bien eu ce méchant virus, qui a permis à la pneumonie de s’inviter, et il me reste à récupérer de tout ça. Mais objectivement, je suis guérite, comme j’aime à dire.

Ça fait que, mercredi, j’ai sauté dans ma petite nouvelle vieille auto (une Yaris 2007 bleue que j’ai payée 3500$) et j’ai roulé d’une traite jusqu’à Hébertville, au Lac-Saint-Jean, pour aller voir mon taciturne de frère et ma chère belle-soeur, et prendre un grand «respir» (soupir, respir, c’est logique, non?) de bon air.

Je n’étais pas certaine d’avoir l’énergie de faire ces presque 500 km le même jour, mais avec les «40 chansons d’or» de Charles Aznavour (que j’accompagne à tue-tête), un arrêt pipi-café à Donnacona et une pause au belvédère de la rivière Apica, dans le parc des Laurentides, j’ai fait ça comme une pro.

Ça fait que je suis à Hébertville, chez mon frère Charles, qui a 13 mois de moins que moi. Enfants, nous avons beaucoup joué ensemble, bâti des cabanes dans le bois ou au sous-sol de la maison familiale, capturé des têtards au lac des Grenouilles, glissé dans la côte des Mères à la brunante, fait de la raquette, construit des forts de neige, pêché la truite avec notre père, exploré l’écurie de l’ancien camp de bûcherons où se trouvait le «shack» de pêche.

Je crois qu’il se souvient de peu de choses de ces moment qui sont pour moi si précieux. Nos chemins ont divergé. Très jeune, il a peut-être ou probablement voulu s’extraire de notre famille sclérosée et s’est fait adopter par celle de sa blonde. J’ai fait la même chose. Ma soeur Paula aussi, à sa manière. Nous avons tous fui, en fait, quand j’y pense.

Je ne sais pas pourquoi je suis la seule dépositaire de ces souvenirs d’enfance.

Tous, ils croient que je les invente ou, à tout le moins, que je les enjolive.

Mais non. J’ai vraiment bonne mémoire.

En tout cas, je suis en ce moment chez mon frère Charles. Je me sens bienvenue. Je fouille dans le frigo si j’ai faim. Je me fais du café quand j’en veux. Je plonge dans la piscine si ça me tente. Je lis. Je jase (ou pas) avec Hélène. Je capote sur ma petite-nièce, Maëlle, qui a 11 mois et qui me fait fondre. On mange des légumes du jardin. J’ai cueilli hier assez de framboises pour faire huit pots de confiture. Normalement, je peux faire le triple, mais une heure de cueillette m’a épuisée.

J’en ferai une autre demain, de cueillette. Debout, penchée, accroupie, c’est bon pour ce que j’ai.

Pis la confiture aussi!

Comme un épilogue

J’ai atterri hier matin à Montréal après un vol qui, fût-il en classe affaires, m’a paru interminable. J’étais accompagnée d’un jeune infirmier qui a consciencieusement pris mes signes vitaux aux trois heures. Il n’a pas eu à utiliser le compresseur dont il était muni, mes poumons ont bien fait leur travail. Pour un peu, je serais fière de moi!

Je suis chez mon fils et sa douce, bien en sécurité dans leur grande maison à Saint-Eustache, en attendant que mon appartement se libère. Je suis si heureuse de les voir chaque jour, ça m’enlève tout sentiment d’urgence ou d’impatience.

Bien sûr, j’ai hâte de faire mes boîtes à fleurs, de marcher dans les rues toutes fleuries de mon quartier, mais ça viendra quand ça viendra.

Je renoue avec les petits plaisirs sur lesquels je me concentrais pour me donner du courage quand j’étais sous respirateur: un café au lait bien mousseux. Un bagel au fromage à la crème et à la confiture dégoulinant de beurre fondu. Des toasts aux cretons. Un verre de vin blanc très frais. Ces petites choses-là, auxquelles on ne pense pas d’ordinaire, tant elles sont ordinaires, justement.

Je viens d’aller marcher un peu dans le grand dehors. Derrière la maison, il y a un petit réseau d’étangs avec des jets d’eau, c’est très joli. J’ai écouté avec délice le cri des carouges, observé les acrobaties d’une hirondelle, respiré le parfum du trèfle, senti la douceur du vent sur ma peau. J’ai en tête cette vieille chanson de Ferrat, vous savez?

Sincèrement, je crois que je ne serai plus jamais la même.

De retour parmi les vivants

Jamais je n’avais vu les glaciers aussi étincelants, aussi écrasants de puissance et de lumière. Ils faisaient miroiter leurs arêtes coupantes dans ce ciel d’un bleu surréaliste, altiers, austères et indifférents comme des officiers en grand uniforme. C’est le dernier souvenir que j’emporte d’eux.

De ce minuscule avion qui m’emmenait enfin à Lima, j’ai regardé se dérouler en bas les plis veloutés de la Cordillera Negra, avec un pincement au coeur pour tout ce que je n’aurai pas vu et fait au Pérou. Et un immense, un insondable épuisement.

L’ambulance a mis une bonne heure pour nous rejoindre à l’aéroport, puis une autre encore, toutes sirènes dehors, pour rallier l’hôpital. Typique du chaos perpétuel qui caractérise la circulation à Lima. Malgré la sirène et les gyrophares, les gens ne font même pas mine d’essayer de céder le passage, alors le chauffeur doit gueuler dans des haut-parleurs pour les exhorter à le faire. Paraît que plein de gens meurent comme ça en ambulance à cause de l’indifférence des automobilistes liméniens. Une chance que je n’étais pas à l’article de la mort…

À l’hôpital, on m’a mise aux soins intensifs. Électrodes, perfusion, oxygène, tensiomètre, oxymètre (pour mesurer le taux d’oxygène dans le sang), on m’a fait des prises de sang, on m’a posé mille fois les mêmes questions. J’étais plus ou moins consciente de ce qui m’arrivait, je pense.

Heureusement.

Devant l’incapacité de mes poumons à absorber ne fût-ce qu’un peu des je ne sais combien de litres d’oxygène à la minute qu’on leur envoyait (10? 15?), on a décidé de me mettre sous respirateur, ultime tentative pour m’aider à «prendre mon gaz égal» avant la solution extrême qu’est l’intubation.

Pour ça, on te strappe l’équivalent en polycarbonate du masque d’Hannibal Lecter bien serré dans la figure, mais bien serré comme dans hermétiquement, et tout à coup c’est plus toi qui décides quand et comment tu vas respirer. C’est la machine.

Quand j’ai eu compris que le pneumologue, après avoir réglé l’appareil à sa satisfaction, allait vraiment me laisser comme ça, comme une truite hors de l’eau, sans air, sans défense, sans recours, j’ai vraiment cru mourir.

J’ai passé la première partie de la nuit à pleurer et à me débattre dans la panique la plus complète et dans une sorte de brouillard hallucinatoire rempli d’images cauchemardesques. J’ai fini par réussir à me calmer en imaginant le fleuve Saint-Laurent, des arbres qui frémissent dans le vent, un grand parc avec un banc, et en me parlant: «Tu te calmes, tu ne peux aller nulle part de toute façon, tu restes ici, tu ne vas pas mourir. Tu te calmes, tu ne peux aller nulle part de toute façon, tu restes ici, tu ne vas pas mourir.»

Au matin, quand on m’a enfin enlevé le masque, j’ai pleuré de soulagement, de fatigue, de détresse. On m’a servi un petit-déjeuner que j’ai mis un temps fou à manger, incapable que j’étais de manipuler les couverts, de déplier ma serviette, de porter le pain à ma bouche. Je me sentais complètement hébétée, décérébrée, j’étais convaincue qu’on m’avait droguée, mais non, c’était juste le résultat du premier round.

Le Dr Geng est venu me voir, un homme d’une bonté infinie, pour m’expliquer les tests qu’on allait faire, les diagnostics possibles, ce qui allait se passer, comment on procéderait. Je n’ai pas tout compris parce que mon cerveau était encore en mode redémarrage, mais je me souviens de lui avoir demandé: « Doctor, digame que no voy a morirme acá» (dites-moi que je ne vais pas mourir ici), et je me souviens de son bon regard et de sa main sur mon bras quand il m’a dit : «Non, mais non.»

C’était pas si convaincant, finalement, mais j’ai préféré le croire.

Pendant cinq jours on m’a lavée, retournée, crémée, peignée, changée comme un bébé, et je peux dire que, dans ce vaste apprentissage du lâcher-prise que tu dois faire quand ton corps t’abandonne, la première chose que tu apprends à laisser tomber, c’est ta pudeur.

J’ai passé plusieurs nuits avec Elephant Man (mon respirateur), avec lequel j’ai fini par me réconcilier quelque peu une fois que j’ai eu compris qu’il n’était pas là pour m’étouffer. Il m’arrivait parfois de tricher et de tirer un peu sur le masque pour faire entrer un peu plus d’air, juste un peu, mais sa petite trompette me dénonçait aussitôt — «Poueet poueet», un son complètement incongru dans cet univers réglé par les bip-bip sérieux et affairés des moniteurs.

Chaque matin, un médecin ou un autre (pneumologue, infectiologue, interniste) venait me voir, prendre de mes nouvelles, me donner les résultats des derniers examens, me dire ceux qu’on allait faire… On m’a soutiré une incroyable quantité de sang artériel et veineux, on a fait des tests de toutes sortes (jusqu’au VIH!) pour comprendre ce qui a bien pu jeter par terre comme ça toutes mes défenses immunitaires, et on ne sait toujours pas.

On ne saura peut-être jamais.

Hier, deux taupins en uniforme bleu sont entrés dans ma «chambre» (plutôt une alcôve, droit en face du poste, éclairée jour et nuit, fermée par un simple rideau au besoin, on ne peut pas vraiment appeler ça une chambre) et se sont mis à examiner les lieux. Je pensais qu’ils venaient prendre des mesures pour je ne sais quoi, je les ai observés un moment, puis ils ont dit quelque chose. «…… piso.

— ¿Perdón?

— Vamos a llevarla al piso.»

On te monte à l’étage.

Vous auriez dû me voir. C’était Noël, c’était toutes les cloches de tous les villages qui sonnent en même temps, c’était trop beau pour être vrai. J’ai une chambre incroyable au huitième étage avec une immense fenêtre qui s’ouvre sur Lima. J’ai une SALLE DE BAIN avec DOUCHE (pris ma première douche depuis deux semaines ce matin, un bonheur épuisant mais indicible — ne négligez jamais l’importance de ces petits plaisirs gratuits). J’ai une armada d’infirmières et d’infirmiers à mon service et on prend la peine chaque jour de me demander ce que je veux manger. J’ai banni de mon assiette tout ce qui peut ressembler à du poulet (je ne mangerai plus jamais de poulet de ma vie, j’en fais ici le serment) de même que le riz blanc, les patates douces et le plantain. À partir de là, madame, donne-moi ce que tu veux, avec ben des fruits pis des légumes, et je serai heureuse.

Dans ces conditions, je suis prête à envisager une convalescence un peu plus longue à Lima avant de rentrer enfin au Québec.

Vivante.

Adieu ma chambrette

Je ne peux pas croire que je vais enfin sortir d’ici.

Comme une enfant, je compte les heures qui me séparent du moment où l’ambulance viendra me chercher pour m’emmener à Lima. Il est 5h. On m’a dit qu’elle serait là à 8. Je n’ai pratiquement pas fermé l’oeil de la nuit parce que l’infirmière qui est de garde me fait craindre pour ma vie.

J’ai peur que mon masque à oxygène s’arrête sans qu’elle s’en rende compte. Ce vieux machin est branché directement sur une énorme bonbonne dont on s’est rendu compte que le manomètre était défectueux après que je m’en fus plainte. L’humidificateur fuit et on l’a colmaté avec du sparadrap.

Voyez le genre.

C’est à cette jeune infirmière au petit pas militaire que, au début de mon séjour ici, j’ai dû signaler 20 bons centimètres d’air dans la tubulure de la perfusion qu’elle venait de m’installer. C’est elle aussi qui a laissé tombé une aiguille usagée sur mon lit sans s’en rendre compte, avec son air concentré. Elle encore qui purgeait allègrement à même le sol de ma chambre ma perfusion de dextrose avant de la rebrancher.

J’ai jamais vu ça.

Elle a donc réussi à gâcher jusqu’à ma dernière nuit dans cet hôpital. Dommage, j’aurais bien aimé qu’on me donne Maruja, la plus calme, la plus organisée, ponctuelle, à son affaire, qui me passait la main sur le front en souriant quand je paniquais pour me dire que tout irait bien… Avec elle, j’aurais dormi un peu. Mais ç’aurait été trop beau.

Je sens que tous les fils de mon cerveau sont en train de se détricoter. Un grand morceau d’étamine qui s’effrange sur les bords, qui ne retient plus que les pensées les plus absurdes.

Cinq heures quarante.

J’ai les jambes engourdies, la tête qui bourdonne comme une ruche assiégée.

J’ai tellement hâte de sortir d’ici.

« ¿Como amaneciste? »

Il est 6h30, tu dormais sans déranger personne et l’infirmière allume le plafonnier de ta chambre sans préambule ni ménagement comme s’il n’y avait rien de plus urgent. Et elle te demande ça.

Comment je me suis réveillée? Heu… brutalement?

Une autre la suit avec ses médicaments désormais inutiles, mais le docteur l’a indiqué, pas de discussion possible. Le petit déjeuner va atterrir à 8h pile. S’il m’est arrivé de languir pendant des heures pour mon injection de paracetamol, on ne m’a jamais laissé douter du moment des repas. Huit heures, midi, cinq heures, en punto. Immuable et absurde routine des hôpitaux, si éloignée de la vraie vie qu’elle t’en isole encore davantage, alors que tout ce que tu voudrais c’est t’y coller le plus possible.

Tantôt, vraisemblablement au moment même où on aura posé le petit déjeuner sur ma table, seul repas qui me fasse un peu envie, l’infirmière viendra me mettre mon masque de nebulización, une séance d’inhalothérapie qui me laisse le coeur en galopade, les jambes en coton et la bouche pleine de farine.

Elle notera aussi mes signes vitaux — saturation, tension artérielle, température — et me posera cette question qui me fait toujours rire: ¿Deposición? («Selles?»). Deposición. C’est drôle, parfois, l’espagnol. Je suis contente de dire oui parce que, au début, c’était non et que je confonds sans cesse estreñemiento (constipation) et emprendimiento (entrepreneuriat). Ne me demandez pas pourquoi.