Ça se précipite!

Mes amis, telle que vous ne me voyez pas, je capote un peu. 

Je devais partir en janvier pour le Pérou, voici que SUCO me demande de partir le 26 novembre, et pour un an au lieu de huit mois. Nous sommes le 8. Ça me laisse 18 jours pour louer mon appart, décider de ce que je vais faire de ma petite nauto et tout le reste. Le 26! Aussi bien dire demain puisque la semaine du 20 sera consacrée à ma formation pré-départ.

Il y a des tas de solutions, c’est sûr. Je vais certainement les trouver. En attendant, j’envisage de foutre dans des cartons tous les vêtements que je ne compte pas emporter au Pérou (sauf, évidemment, ceux dont j’aurai besoin dans les deux prochaines semaines) et de donner tout ça au Chaînon. Pourquoi pas, au fond… 

Finalement, ça m’oblige à un effort de rationalisation assez intéressant.

Un an. Comment sera la vie, à mon retour? Comment sera la ville? Comment serai-je, moi?

C’est drôle, quand je suis partie pour le Bénin, il me semble que je ne me suis pas posé le quart des questions qui me viennent maintenant. Il est vrai que je ne savais rien du choc qui m’attendrait au retour. Il est vrai aussi que je ne partais pas seule. Et que quatre ans se sont écoulés depuis.

Ça doit vouloir dire qu’il est plus que temps de repartir. Advienne que pourra…

Ça tangue!

… et non, ce n’est pas à cause de la Garrison Irish Red (une bière locale) qui a accompagné my not-so-good hamburger dans ce qui s’est classé comme l’un des huit meilleurs restos de hamburgers au Canada (je voudrais bien savoir qui a fait ce classement et quels sont les sept autres).

Non, ça tangue et ça roule parce que je viens de passer 22 heures dans un train qui ne s’en privait pas. Forcément, mon oreille interne s’est habituée à cette incessante oscillation. Maintenant que j’ai les deux pieds sur la terre ferme, elle continue de compenser pour ce qui n’est plus, si bien que, dans ma banquette du Darrell’s Restaurant, j’ai toujours l’impression d’être en mouvement.

Le peu que j’ai vu de Halifax me comble déjà. Ma logeuse, originaire du nord de la Chine, habite une vieille maison victorienne en plein centre de la ville. Elle est charmante (la logeuse) (la maison aussi). J’irai demain visiter le musée du Pier 21, qui porte sur les grandes vagues d’immigration du XXe siècle. J’espère aussi visiter le seul musée canadien consacré à la culture noire. Je n’ai que deux jours à passer ici… Ce n’est manifestement pas assez!

Joies du train


Je vais encore me répéter, mais je n’y peux rien: prendre le train me remplit d’allégresse. Surtout quand, comme maintenant, il s’agit d’y manger et d’y dormir. J’adore le décorum un peu suranné du wagon-restaurant, les couverts rutilants, le linge blanc, le service all canadian (bilingue, affable, bon enfant), les vins de Nouvelle-Écosse (ce petit pinot grigio n’était pas du tout à dédaigner), la bouffe presque honnête, les convives tout aussi heureux que moi de s’offrir ce moment hors du temps… Et puis, dans la minuscule cabine, ces draps craquants qui sentent bon la lessive, le duvet tout douillet, même l’étroitesse des lieux me ravissent. Jamais je n’ai aussi hâte de me mettre au lit que dans cette chambrette exiguë où chaque centimètre a été compté. Certes, nos trains accusent leur âge. Même si on n’a pas bu, on titube comme des ivrognes dans les coursives parce qu’on se fait secouer dans tous les sens, vu que les rails sont aussi vétustes que le matériel roulant. En tout cas, on est certain de se faire bercer une fois au lit. 

J’ai inversé la place de mes oreillers dans ma couchette (c’est-à-dire que je couche maintenant la tête au pied du lit) parce que je veux faire face à la marche du train et que je dors mieux sur le côté gauche. Contente d’être retirée dans mon petit trou de souris, mais j’ai déjà hâte aux pancakes de demain matin.

Et dire que je remets ça dimanche!

Nouveau chapitre

L’automne est bien installé. Mon frêne a laissé s’envoler toutes ses feuilles d’or sous un vent anormalement chaud. Le tilleul commence à blondir, et le saule pleureur, valeureux guerrier, gardera sa chevelure verte jusqu’au dernier moment. Le mois de novembre, affreux, brun, triste et mouillé, prépare son entrée. D’habitude, mon âme prend les mêmes teintes, que rien ne peut diluer, pas même (ou surtout pas) quelques verres de vin.

Mais le Pérou m’attend. J’y serai pour huit mois, peut-êre plus, à compter de janvier — à moins que je ne décide de partir dès la mi-décembre pour y passer Noël. Ça doit être chouette, Noël au Pérou. Et ce sera sans doute plus gai que si je passais les Fêtes ici, moi la cheffe de tous les Grincheux.

Ça fait que je serai basée à Caraz, une petite ville de 22.000 habitants perchée dans la Cordillera Blanca, à 2500 m d’altitude. Allez googler ça, vous verrez les paysages…

C’est une région habitée par une importante communauté quechua, où les gens vivent principalement de l’agriculture. Je travaillerai comme conseillère en communication avec Allpa, un organisme qui soutient l’amélioration de leurs méthodes de production et de commercialisation.

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Photo tirée de Hostelroomsearch.net

En attendant, je pars mercredi en train pour Halifax à l’invitation de VIA Rail. Comme La Presse ne veut plus accepter d’invitations mais affirme du même souffle n’avoir plus de budget pour payer les voyages, le papier que j’en tirerai (et qui sera publié ailleurs) ne paiera même pas le tiers de ce que me coûteront mes trois jours à Halifax. Mais je m’en fiche. J’aime tellement les voyages en train… Et puis je rêve de Halifax depuis que j’ai vu L’Histoire d’Adèle H., ce presque vieux (1975) film de Truffeault dans lequel Adjani, dans la peau de la seconde fille de Victor Hugo, y poursuit un amant illusoire qui s’est fait muter là-bas justement pour la fuir.

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J’espère ne pas y perdre la raison comme cette pauvre Adèle. Comme elle, j’errerai sur les quais, larmoyante et morveuse — mais ce sera en raison d’une rhinite aussi chronique que persistante. J’espère aussi qu’il fera un peu beau, sinon je serai condamnée à écluser des pintes de bière à la légendaire brasserie Alexander Keith en chantant Alouette, gentille alouette avec d’improbables compagnons.

Que le dieu du beau temps soit avec moi.

Finalement, non…

… je n’irai pas au Bénin.

Une maladie de peau bizarre, qui me donne des lésions semblables à des brûlures, m’a empêchée de partir. On a soupçonné le lupus, mais, heureusement, ce n’est pas ça. Sauf qu’on ne sait toujours pas ce que c’est. Avec ça, impensable de partir en Afrique, où le moindre bobo s’infecte.

Donc j’attends un diagnostic et, éventuellement, un traitement.

Je pense quand même partir quelque part, parce que je ne peux pas m’en empêcher et parce que c’est exactement pour ça que j’ai pris cette retraite anticipée.

La suite bientôt…

Bientôt le Bénin

La vie à Sô-Ava n’a rien de simple.

Je ne pensais pas y retourner. Non pas parce que je ne le souhaitais pas. Mais parce que, comme je dis toujours, le monde est vaste, la vie est courte, et on n’a pas le temps de remarcher dans les vieilles trails. Sauf que, parfois, la vie te donne la chance de réexplorer ce que tu pensais ne jamais revoir, alors, bon, pourquoi pas? 

Ça fait que je retourne au Bénin pour deux mois, et je ne sais absolument pas ce qui m’attend là-basJ’y serai seule, ce qui, déjà, change absolument tout. Femme blanche ne sort pas seule le soir. Femme blanche ne va pas seule à la plage. 
Bon, femme blanche trouvera sans doute des compagnes et compagnons pour vivre sa vie.

Et deux mois, c’est court. Et je serai si heureuse de retrouver mon beau Bénin et ma chère Pélagie, ainsi qu’Isidore et Fidélia, et aussi Sabine, Brigitte, Théodore, et toutes ces personnes que j’ai aimées. 

Avec un peu de chance, les jeunes gens avec qui je travaillerai seront curieux et heureux de participer à mes petits ateliers, heureux de sortir de leur quotidien. Là-bas, dans ce village lacustre où le choléra et la malaria sont des ennemis de chaque jour, la vie n’a rien de simple. En même temps, si tu ne sais pas vivre simplement, tu n’y survis pas. Comme quoi la simplicité est un concept tout relatif…

Je serai basée à Cotonou parce que, à Sô-Ava, ce serait trop compliqué (voyez-vous?). 

Cotonou, une ville sans aucun (AUCUN) charme, une ville infestée de motos, d’églises évangéliques où les prêtres beuglent du matin au soir le dimanche et de mosquées qui te réveillent à 5h du matin, Cotonou où les rues de sable, qui n’ont pas de nom, deviennent des cloaques en saison des pluies, où tu traverses les carrefours en sautillant d’un bloc de ciment à un autre. Cotonou  dont le bord de mer, dans la ville immédiate, est le terrain d’un bidonville où il n’y a évidemment ni eau ni égout. 

Mais hé. J’ai ADORÉ ma vie à Cotonou! Les marchandes de rue, les fruits délicieux, les arachides bouillies, les enfants qui chantent «Yovo, Yovo…», les gens qui sourient, le colonel sous son manguier, les rides de taxi-brousse. Et aussi, bien sûr, la vie avec Pierre, chose qui ne reviendra pas. 

Avec un peu de chance, j’irai au marché avec Pélagie acheter de quoi faire ce bon crincrin dont elle a le secret et que nous mangerons en famille. Avec un peu de chance, j’irai à Grand-Popo voir Gildas au Lion’s Bar, et je pousserai un peu jusqu’à Lomé chez mes amis Leiza et Jacques.

Avec un peu de chance, tout ira bien.

Ma cousine Edith

Ma cousine Edith est la plus jeune des cinq filles de mon oncle Paul-Maurice. Parmi les 10 frères et soeurs de mon père, Paul-Maurice était sans doute son frère préféré (et, partant, mon oncle paternel préféré).

L’oncle Paul-Maurice, qui a maintenant 89 ans, a la voix douce et le calme regard gris-bleu de mon grand-père Couturier.

Il paraît que ma grand-mère, une Dufour de La Malbaie (que je n’ai pas connue, elle est morte un peu avant ma naissance), avait un tempérament bouillant et le verbe haut. Mon père retenait plutôt d’elle, disons. Plusieurs de ses soeurs ont aussi hérité de ça, si bien que papa était brouillé avec quelques-unes, trop pareils qu’ils étaient.

En tout cas, c’est ce qu’on dit.

Même si mon père et Paul-Maurice s’aimaient bien, nos familles ne se sont que très peu fréquentées. Mon oncle débarquait chez nous de temps en temps, tout seul, à l’improviste, un samedi ou un dimanche après-midi, comme ça se faisait dans ce temps-là. Il s’asseyait dans la chaise berçante, ma mère lui servait un verre d’eau (jamais d’alcool chez nous, sauf quand mon père accompagnait le poulet rôti du dimanche d’un peu de la piquette qu’il fabriquait aves des raisins Concord). 

Paul-Maurice restait 20 minutes, trois quarts d’heure les jours fastes. Ils parlaient des talles de bleuets prometteuses, ou de la pêche à venir, ou du jardin qui donnait bien. Puis mon oncle partait comme il était venu, sans façon.

Mon père faisait pareil de l’autre côté, mais c’est Edith qui me l’a dit hier, je n’en savais rien.

* * *

Je ne remercierai jamais assez mes jeunes collègues Catherine et Sophie de m’avoir incitée, il y a 10 ans, à me créer un compte Facebook. Grâce à ça, je garde contact ou je renoue avec des gens que j’aurais assurément perdus de vue autrement.

C’est comme ça que j’ai retrouvé Edith, notamment (et assez récemment).

J’ai fait un saut chez elle hier, à son invitation, avant de rentrer à Montréal. Nous ne nous étions pas vues depuis au moins 40 ans – et vues à peine, probablement aux funérailles du grand-père. Je devais avoir 18 ans et elle 13, et il y a fort à parier que nous ne nous sommes même pas parlé. Dans mon esprit, Edith avait toujours 8 ans.

Edith fait du tissage, du tricot, de la peinture, elle écrit (et publie) des nouvelles érotiques sous un pseudonyme emprunté à une de mes tantes qui est soeur du Bon-Pasteur (ce qui ne manque pas de piquant, avouez). Elle travaille à temps plein et fait 15km de vélo par jour. Une dynamo.

Elle habite quelque part au bout d’un chemin qui te fait presque retourner à Chicoutimi quand tu viens de traverser le parc des Laurentides. Elle m’a accueillie à bras ouverts (non, pour vrai, oublie le cliché : les bras et le coeur ouverts). On a placoté sans arrêt pendant des HEURES. On a parlé de nos vies, de notre famille, de nos enfants, de nos amours et de nos désamours, de nos espoirs, de nos convictions, de nos déceptions et de nos petites victoires.

Quand son amoureux, Sylvain, s’est joint à nous, nous avions un bon bout de fait. Mais là… lui est un gars de Chicoutimi, et il a presque mon âge. Je ne vous dis pas combien de connaissances communes nous avons évoquées, de potins nous avons échangés. On a tellement ri!

Ce matin, j’étais censée aller aux chanterelles avec lui. Mais comme il nous avait ouvert trop de bouteilles de très bon vin la veille, j’ai déclaré forfait.

Hébin il y est allé tout seul, et je suis rentrée à la maison avec une jolie récolte de champignons faite juste pour moi, que nous avons nettoyée ensemble avec un petit pinceau, parce qu’il trouvait qu’il fallait quand même que je travaille un peu pour les avoir, mes chanterelles.

Est-ce que ça n’est pas le comble du chic?

C’est quand même chouette, la famille (bis).