Huari (bis)

Je suis retournée à Huari la semaine dernière, avec ma collègue María Isabel, pour mettre la dernière main à un atelier que nous préparons à l’intention des femmes entrepreneures. «Liderazgo femenino», c’est le nom de la série de huit ateliers qu’on a décidé de faire, parce qu’on n’avait pas encore touché au budget réservé à l’EFH et que l’année financière achève.

Quoi? EFH, ça ne vous dit rien? On dit aussi (selon les organisations), JFH, JHF, EHF…

Non? Toujours rien?

OK. EFH: Égalité femmes-hommes. JHF: Justice entre les hommes et les femmes. Enfin, tout ça. Ça prend des visages (et des sigles) différents selon les pays d’intervention (par exemple, n’allez pas parler d’«égalité» homme-femme en Afrique — en tout cas au Bénin–, vous allez vous faire dire qu’une telle chose ne saurait exister puisque Dieu nous a créés si dissemblables, et vous perdrez toute possibilité d’écoute). Mais l’idée est la même partout: les femmes détiennent un pouvoir informel, rendons-le formel. Clair, net et précis: sans les femmes, pas de progrès.

C’est tellement clair que la plupart des organismes de coopération ont un volet entier consacré à l’empowerment des femmes et que, sans ça, ils peuvemt dire adieu au financement gouvernemental.

En fait, ça consiste surtout à redonner à 50% de l’humanité la place qui lui revient. On n’a pas fini.

En tout cas.

Donc, l’autre jour, on était en réunion, on parlait de ces ateliers destinés aux queseras, ces femmes qui font du fromage, qu’on encourage à fonder une entreprise, tout ça. Moi, ce qui me préoccupe, c’est le fait que ces femmes-là, qui finissent par gagner assez d’argent avec leur fromage pour faire la différence entre la pauvreté extrême et une vie un peu plus digne, ces femmes-là, elles ont toujours quand même la charge de toutes les tâches à la maison. Repas, ménage, traite des vaches, lavage, soin des enfants, travaux des champs, name it. Ça fait que j’ai mis mon grain de sel pour dire que c’est bien beau, encourager les femmes à fonder des entreprises, mais que, si elles se retrouvent à travailler deux fois plus pour faire vivre la famille, ce n’est pas plus juste. Double tâche, charge mentale, j’ai sorti mon vocabulaire féministe.

Hé. On m’a tellement bien entendue que je me suis retrouvée embrigadée dans la mise sur pied et l’animation du premier des huit ateliers, qui a pour titre «Doble rol femenino y autoestima».

C’est pas pantoute dans mon mandat, mais est-ce que j’allais me défiler? C’est super-intéressant!

Fait que enweille, on retourne à Huari pour travailler là-dessus.

Une heure et demie en minibus jusqu’à Huaraz, puis quatre heures d’autocar avec pas de toilettes jusqu’à Huari. On est arrivées là, María Isabel et moi, affamées et affligées d’une envie de pipi qui confinait à l’obsession. À 21h30 un mercredi soir, il y avait exactement zéro restaurant ouvert. On a acheté des bananes et un emoliente, une boisson chaude un peu gluante, faite d’orge grillée, de graines de lin, de luzerne et d’un tas d’herbes aux propriétés diverses, aromatisée de jus de citron, que le vendeur de rue te bricole en trois coups de cuiller à pot et qui peut presque te faire oublier ton envie de pipi.

Le lendemain et le jour suivant, on a bien travaillé, préparé un tas de trucs, tout le monde était content. Moi aussi.

Mais.

Mais j’avais oublié à la maison mon médicament contre l’hypertension. Je vous rappelle que Huari est à plus de 3000 m d’altitude. Les deux ensemble (hypertension et altitude), c’est explosif, littéralement. J’ai vraiment pensé que les yeux allaient me sortir de la tête comme deux billes d’acier éjectées d’une machine à boules et que, par les deux trous ainsi créés, tout mon cerveau allait suivre en jet et se répandre dans les rues mouillées de Huari. Remarquez, ça m’aurait sans doute soulagée, l’autre option étant l’amputation.

Bref.

Sur le chemin du retour (où on frôle l’un des plus hauts sommets d’Amérique du Sud, je vous rappelle ça aussi, à travers des paysages fantasmagoriques), j’en ai pleuré (discrètement, j’ai ma fierté). Ibuprofène tant que tu voudras, rien à faire.

On a enfin débarqué à Huaraz, fait pipi (eh oui), mangé une soupe et sauté dans l’un des innombrables minibus qui font la route vers Caraz.

Nous étions 24 dans un 13-passagers (pas loin du record de 28 que j’ai enregistré au Guatemala). Le chauffeur fonçait comme un malade dans la nuit noire, le pare-brise plein de buée, à cheval sur la ligne médiane dans le meilleur des cas, à travers les trous, les troupeaux et les camions poussifs.

Un petit criss assis en avant jouait à un de ces jeux vidéo de débile, où on n’entend que des coups de feu et des pétarades. Je ne sais pas comment j’ai fait pour ne pas l’étrangler (en fait, il était hors d’atteinte).

J’étais assise de travers sur mon siège pour laisser un peu de place aux jambes de mon voisin d’en face, mon sac à dos pesait une tonne sur mes genoux et un jeune homme tombait de sommeil contre mon dos. Il n’y avait qu’à patienter, c’est ce que j’ai fait, en me massant les tempes de temps en temps.

J’ai mis deux jours à me remettre de cette équipée. Ma tension a repris une allure normale, mon moral aussi (je pense).

Je repars en principe jeudi prochain — l’atelier a lieu samedi matin à Yanagaga, un petit village à une heure de Huari.

Non, je n’oublierai pas mon Micardis. Et oui, je ferai des photos de Huari, parce que c’est vraiment, vraiment très joli, et aussi des belles madames qui viendront à l’atelier.

Carnaval

J’avais dit que je vous parlerais de nourriture(s) dans ma prochaine publication, mais ça peut attendre: le carnaval, lui, n’attend pas. Il vient d’ouvrir dans la région, et je peux vous dire qu’on ne niaise pas avec ça, ici.

Hier, il y a eu un grand défilé populaire, qu’on appelle pasacalle. Ce mot veut simplement dire qu’on passe (pasar) par les rues (calles, ou calle au singulier). Ça se prononce «passacaille», comme le genre musical, sauf qu’on prononce de «e» final comme un «é».

Tout le monde met ses ses beaux habits, des groupes viennent de partout – musiciens, troupes de danse, associations de producteurs et productrices de tout ce que vous pouvez imaginer. Il y a des pains en forme de cochon d’Inde, de bébés, de lapins, de je ne sais quoi; il y a des chars allégoriques qui célèbrent la générosité et la richesse de la Terre; il y a des vendeurs ambulants, des curieux, des enfants, des gens qui lancent de l’eau à pleins seaux sur les participants…

Le défilé s’est mis en branle à 9h30. Quand, vers 13h, recrue de fatigue, j’ai quitté le stade municipal (qui était le point de chute de tout ce beau monde), il y avait encore des gens qui défilaient dans les rues de Caraz. Dans le stade, ceux qui avaient défilé pendant trois heures et plus continuaient de danser. Je ne sais pas comment ils font.

Sur le chemin du retour, au bord de l’hypoglycémie, je me suis arrêtée pour dîner dans un des rares restos où je pouvais espérer manger dans la prochaine heure. Des joueurs de flûte, eux aussi de retour du défilé, remplissaient toute la salle de leur musique suraiguë, j’ai failli devenir encore plus sourde. Mais c’était quand même chouette!

Ça, donc, c’était hier.

Aujourd’hui, sur la place d’Armes, une petite foule assez compacte occupait les gradins installés pour l’occasion, afin d’assister à un concours (si j’ai bien compris) de joueurs de tambour et de flûte (oui, les deux à la fois). Une occasion en or pour les vendeurs de glaces ou de cremoladas (un genre de slush faite, m’a-t-on dit, avec de la glace recueillie à même le Huascaran, ce glacier qui veille sur la ville – mais je demande des preuves).

Les Péruviens adorent le sucre.

Depuis 13 h, de la musique émane sans discontinuer d’une salle de fête à un coin de rue de chez moi. Les fenêtres tremblent dans leur châssis. Des pétarades éclatent un peu partout. C’est la fête!

Ce qui est étrange, c’est que, en dépit de toutes ces couleurs éclatantes, de cette musique irrésistible, les Péruviens ne sourient pas beaucoup. Mario Vargas Llosa, Prix Nobel de littérature, dit lui-même que les gens de son peuple sont tristes.

Je le vois tous les jours dans le visage des enfants, même les très petits, qui ont toujours une mine un peu soucieuse. Je le vois dans l’expression des danseurs, qui ne se regardent pas et qui s’exécutent d’un air un peu absent, sans joie véritable, dirait-on.

Je le vois aussi dans les commentaires qui suivent les nouvelles du journal El Comercio, le plus important au pays. Amers, désabusés, vindicatifs…

Le Pérou a une histoire compliquée et violente. Comme bien d’autres d’Amérique latine, qui ont été successivement envahis et exploités par les Espagnols et les Américains (pour résumer, hein).

Ce goût pour les couleurs vives, le bruit, les choses très sucrées, les fêtes, les feux d’artifice, je ne sais pas, c’est peut-être une façon de se convaincre qu’on est vivant, malgré tout…

 

 

 

 

 

Nourritures (1)

Il y a quelques années (cinq? sept?), le Pérou s’est hissé parmi les grandes destinations gastronomiques au monde. De jeunes chefs réputés ont choisi d’y ouvrir des tables très courues; des grappes de touristes viennent de partout pour une exploration culinaire après une petite promenade de santé au Machu Picchu… Oubliez Barcelone ou Madrid ou Lyon ou Copenhague (tiens, j’écris comme Marie-Claude Lortie!), c’est à Lima qu’il faut venir.

Depuis que je suis ici, tout le monde m’en parle: «Pis? La bouffe? Paraît que c’est extraordinaire?»

Aussi extraordinaire que ça peut l’être, j’imagine, si t’as 300$ par tête à dépenser pour un souper. Par exemple, au Central, l’un des mieux cotés de Lima, le menu est à 556 soles, sans le vin (01/S = 0,40$CAN).

Et ça, c’est à la condition, évidemment, de réussir à obtenir une table.

Je vous signale que le salaire mensuel moyen d’un homme à Lima est d’environ 1500 soles. Je précise : un homme, parce que, pour une femme, c’est 1000 soles.

Ça fait que, dans la vie de tous les jours, pour le Péruvien (et surtout la Péruvienne) lambda, c’est une autre affaire. Vrai, le Pérou, comme on dit, c’est le Pérou. On trouve ici une variété incroyable de fruits, de légumes, de graines, de céréales, de tubercules, de légumineuses, de poissons, de laitages, de fruits de mer, de viandes. Chaque fois que je vais au marché, je découvre un truc que je n’avais jamais vu de ma vie. Il y a du maïs de toutes les couleurs, idem pour les pommes de terre; des melons qui ressemblent à des concombres, des concombres qui ressemblent à des melons, des courges, des haricots énormes, des avocats de toutes les tailles (des violets, des vert pâle, avec toutes les nuances entre les deux)… bref, pas pour rien que je passe ma vie là.

Les prix me font presque rire: deux ou trois mangues: 1 sol (40 cents). Six petites tomates italiennes, 1 sol. Une belle grosse grappe de raisins verts sans pépins, frais et croquants: 2,5 soles. Un demi-kilo d’agneau (sans les mouches): 7 soles. Six oeufs qui se rappellent encore de leur mère: 2,5 soles.

Mais ce que j’achète pour trois fois rien (à mes yeux), dans les faits, bien peu de Péruviens peuvent se l’offrir. Même ceux et celles qui me le vendent.

Dans les restos populaires où je mange tous les midis de semaine avec mes collègues, cette fabuleuse abondance n’existe pas. Invariablement, on y sert en entrée une soupe certes très consistante (rien que ça, ça me contenterait), faite d’un bouillon de poule et enrichie de beaucoup trop de riz, de pâtes, de quinoa ou de blé. Suit un plat (fondo), généralement une viande en très petite quantité (du poulet la plupart du temps), accompagnée de riz ET de pommes de terre accommodées d’une manière ou d’une autre.

Avec ça, un refresco — une boisson, souvent une infusion, très douce, servie tiède parce que, dit-on, c’est meilleur pour la santé. Il y a parfois un dessert (postre), soit un fruit poché et son jus épaissi à la fécule de maïs, ou un fruit frais, ou plus platement du Jell-O.

Ce repas coûte, quoi? Six, sept, parfois huit soles? À tout casser, donc, 3,20$… C’est donc à la portée du Péruvien moyen, et c’est ce que mange le Péruvien moyen, jour après jour. Riz, pommes de terre. Pommes de terre, riz.

Même dans un repas d’apparat comme celui du jour de l’An, au club social de Caraz, on a servi, en entrée, des pommes de terre à la huancaïna (bouillies, coupées en rondelles et servies nappées d’une sauce crémeuse au poivron jaune appelée aji, décorées d’un demi-oeuf dur et d’une olive noire, photo ci-dessus). Le plat de résistance (dinde rôtie) était accompagné de riz… et de pommes de terre. Zéro légume vert (ni d’aucune autre couleur, d’ailleurs). Ce n’est pourtant pas ça qui manque, au Pérou! Petits pois, carottes, haricots verts, courgettes, brocoli, chou, betteraves, rabioles, on trouve tout…

Quelque chose m’échappe.

Certes, la gastronomie péruvienne existe, elle regorge de plats typiques dont le plus connu est sans doute le ceviche. Elle compte aussi, croyez-le ou non, un certain nombre de mets inspirés de la cuisine cantonaise, intégrés au point qu’ils en sont un élément phare.

Je vous conte ça la prochaine fois.

Bronchite péruvienne

7D6F763D-013C-43D3-8D7B-2ACBF74CB164.jpegUne semaine que je tousse comme au bon vieux temps des sanatoriums.

Lundi, j’étais si mal en point que je me suis résignée à consulter, comme on dit. Mon collègue Pedro est venu me chercher chez moi et m’a emmenée, atone et sifflante, à la clinique d’un médecin de sa connaissance.

C’est une infirmière qui, quand elle ne fait pas tout le reste (prendre la tension des patients, administrer les vaccins et les injections, distribuer les médicaments, etc.), joue le rôle de réceptionniste: une fois de temps en temps, elle sort de son officine, note sur un bout de papier les prénoms des nouveaux arrivés et dirige ceux à qui c’est le tour vers d’autres sièges, près du bureau du médecin.

J’ai bien dû attendre 15 longues minutes (mes amis étrangers ne comprendront peut-être pas l’ironie; je m’explique: si ça s’était passé au Québec, je crois bien que j’y serais encore).

L’infirmière a pris ma tension, elle a noté le résultat sur un bout de papier qu’elle m’a remis. C’était mon ticket pour voir le docteur.

Le médecin, courtois, affable, m’a accueillie à la porte, m’a serré la main (!!!) et m’a fait asseoir. Je lui ai expliqué mon cas: toux sèche, fièvre, maux de tête, douleurs musculaires, fatigue générale, le portrait type d’une grippe.

Tout ce que je voulais, c’était une ordonnance de Flovent (cortisone en inhalateur) et une de Ventolin. Surtout pas d’antibiotiques, étant donné ce qu’on sait maintenant sur leur inutilité dans le cas de maladies virales comme la grippe.

Mais de Flovent au Pérou (en tout cas à Caraz) il n’y a point.

Et de sèche, ma toux était quand même devenue phlegmoneuse à souhait (beurk).

L’aimable docteur m’a donc prescrit trois injections d’antibiotique et de cortisone, du Ventolin, du repos et de l’ibuprofène ou quelque chose d’approchant.

Que voulez-vous.

La consultation a coûté 30 soles (12$), ce qui inclut les visites de suivi.

SJe suis retournée le voir hier, avant ma troisième injection, qu’il a décidé de remplacer par un antibiotique oral. Bien obligée de lui faire confiance, même s’il m’a gentiment reproché d’être trop légèrement vêtue (jean et t-shirt) alors qu’on sait bien que ce n’est pas le froid qui donne la grippe. «Soy una hija del Norte», j’ai dit en riant.

Ben oui, toi, une fille du Nord. Tu parles.

En tout cas.

Il est vrai que je tousse moins «gras» (désolée). Le risque de voir dégénérer la chose comme j’en ai le secret depuis ma plus tendre enfance semble donc écarté.

Mais j’ai les bronches en feu. Mon royaume pour du Flovent! Je me demande encore comment j’ai pu ne pas emporter ça dans mes bagages. 
J’ai pourtant pris ma petite «théière» à nose rinse, au moins huit paires de lunettes, des produits pour assainir l’eau, quatre chargeurs de téléphone, des pansements adhésifs jusqu’à la fin du monde, onze paires de chaussures (je viens de les compter), de l’amoxicilline (ben oui, toi), du Cipro, un litre de crème hydratante Nature’s Gate (pour vrai), du Valtrex, de l’ibuprofène sous toutes ses formes, de la crème pour les pieds crevassés, du gingembre en comprimés, des sacs Ziploc, des kilomètres de sparadrap… On dirait que je me suis préparée pour la forêt amazonienne.

Où, je tiens à le préciser, on ne trouve vraisemblablement pas de Flovent.

Là, il est midi, je suis encore en pyjama. Faudrait que je prenne ma douche, que je ramasse mon linge qui sèche sur le toit, que j’aille à la pharmacie, que je mange quelque chose (j’ai zéro appétit).

Autant escalader le Huascaran.

Huari

Ça fait que, mardi, je suis partie pour Huari avec mes collègues Pedro, Vanya et María Isabel. Au programme: réunion d’équipe le premier jour, match de foot amical en soirée et visite de la région le lendemain. Pour se rendre là, il faut une heure et demie en minibus jusqu’à Huaraz, puis quatre heures d’autocar sur une route vertigineuse, encaissée, étroite, qui fait des virages à 180° à tous les 500 m. Jamais on ne roule à plus de 45 km à l’heure et, même là, j’ai trouvé parfois que le chauffeur prenait des risques inouïs. Une chance, j’ai dormi.

En tout cas.

Huari se trouve à 3150 m d’altitude et compte environ 8000 habitants (selon mon collègue Edgar, mais je dirais moins). Fondée en 1572, la ville conserve de vénérables demeures coloniales en dépit du fameux tremblement de terre de 1970. Tout entourée de montagnes, traversée par une rivière écumante, quadrillée de rues étroites et pentues, c’est vraiment une jolie petite ville. C’est là que je devais travailler au départ, mais on s’est ravisé et on m’a affectée à Caraz, sans vraiment me dire pourquoi. Sur le coup, en voyant le charme unique de ce bled de montagne, je l’ai regretté un peu.

Au vu de la crève que j’ai attrapée là en regardant mes collègues jouer au foot pendant qu’il pleuvait des cordes et que le ciel se zébrait d’éclairs (le terrain est couvert, sinon on ne pourrait pas jouer souvent), je comprends maintenant qu’on ne voulait que mon bien. Juste pour vous dire, je n’ai pas de photos de Huari, il faisait trop mauvais.

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* * *

Le lendemain, on est partis aux aurores pour faire une tournée de la région. Edgar (l’un des fondateurs d’Allpa), María Isabel, Luisa et moi en pick-up; les autres (Pedro, Vanya, Nolway et Elmer) à moto.

Comme on est en saison des pluies, le chemin n’était qu’une piste de boue dans laquelle le pick-up patinait joyeusement. Edgar, fils de la région, est une personne incroyable à qui tu peux poser toutes les questions que tu voudras, il aura toujours la réponse, et plus que la réponse. C’est une encyclopédie! Il connaît tout le monde, envoie de sa voix un peu rauque des salutations à la volée, te fait un cours d’histoire ou de quechua ou de géographie tout en conduisant la camionnette dans ces chemins de fou, avec une bonne humeur inébranlable.

On a monté à des altitudes qui frôlaient les 4000 m pour visiter des bénéficiaires du programme Formagro administré par Allpa. Ces femmes faisaient auparavant un genre de caillé avec le lait de leurs vaches, un très long processus qui leur demandait trois bonnes journées de dur labeur pour obtenir, au final, un produit à la qualité inégale et qui se gâtait souvent avant même d’arriver au marché.

Avec Allpa, elles ont appris à faire en quelques heures, dans des conditions plus hygiéniques, un fromage qui se conserve beaucoup mieux et qui se vend comme des petits pains jusqu’à Lima. Toutes m’ont dit qu’elles avaient augmenté leurs revenus et amélioré leur qualité de vie. Bon, on peut penser qu’elles ont appris leur leçon et qu’elles savent quoi dire aux étrangers qui viennent les voir avec un calepin, un stylo et un appareil photo, mais vous savez quoi? J’y crois vraiment.

D’abord, au vu de leurs conditions de vie actuelles, on peut se dire que c’est pas dur à améliorer (il y a encore de la place, et c’est ce à quoi on s’emploie). Et je ne sais pas, mais j’ai trouvé ces femmes terriblement émouvantes dans leur simplicité, leur douceur, leur humour, leur fatigue manifeste, leur fierté.

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Alicia, son dernier-né et sa fille devant leur maison.

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Il est pas beau, ce bébé?

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Avec sa maman, une belle suisse brune..

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Edgar, Tío (22 ans), fils aîné d’Anicita et Mauricio, et Luisa, une collègue d’Allpa.

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Anicita avec son dernier-né. Je ne sais pas comment font les bébés pour dormir comme ça…

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Une des 10 enfants de Mauricio et Anicita.

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Les poids artisanaux en béton qui servent actuellement à presser le fromage seront bientôt remplacés par du matériel professionnel (et plus hygiénique).

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Les fromage d’Anicita.

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Fileuse de laine (je ne sais pas si elle est la mère de Mauricio ou d’Anicita)

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Alicia, 32 ans, a commencé à faire du fromage andin il y a 8 ans. Avant, elle ne faisait que du caillé. Elle a en ce moment trois vaches laitières qui lui donnent chacune 4 litres de lait par jour, et elle achète 26 litre de lait quotidiennement pour augmenter sa production.

Comme María Isabel et moi devions prendre le bus à 14h30 pour rentrer à Caraz, il a bien fallu se résigner, à un moment donné, à filer vers Huari  – filer non:  on ne file nulle part, ici, on s’y rend, et ça prend le temps que ça prend.

Sur le chemin du retour, on s’est arrêtés chez le collègue Antonio (ou était-ce Gaspar? Je m’y perds encore un peu), où tous les autres se trouvaient déjà. Nous étions tous invités pour l’almuerzo, ce que nous igniorions toutes les deux pour la bonne raison qu’on ne nous en avait rien dit (j’imagine que c’est un peu pour ça qu’on m’a embauchée, c’est vrai qu’il y a comme un problème de communication). Bref, il était déjà 13 h, impossible d’imaginer que nous pourrions manger là et arriver à temps pour sauter dans le bus. Après une brève concertation, María Isabel et moi avons résolu que nous ne pouvions pas rester. Gaspar (ou Antonio?) n’a fait ni une ni deux. Il s’est précipité dans la maison pour en ressortir avec un plat de pommes de terre bouillies et un autre de cuy (cochon d’Inde) grillé, que nous allions manger en route.

Pendant qu’Edgar conduisait la camionnette à tombeau ouvert et nous secouait comme des dés dans un gobelet, je lui passais de temps en temps des morceaux de cuy et des pommes de terre, qu’il prenait sans quitter la route des yeux. (Oui oui, j’ai croqué les os, mangé la peau, sucé les pattes. Que voulez-vous? À la guerre comme à la guerre.)

Heureusement qu’on a décidé de ne pas s’attarder parce que, à un moment donné, je me suis rendu compte qu’il était quand même 14 h et que Huari n’était pas encore vraiment à portée de vue. Il fallait récupérer notre petit bagage au bureau d’Allpa avant de nous rendre à la gare routière, faire un pipi préventif, tout ça. Quand Edgar s’est mis à fouiller compulsivement dans ses poches tout en conduisant, je lui ai demandé dans mon plus bel espagnol: « Es-tu en train de chercher la clé du bureau?
– Oui, je pense que je l’ai laissée à la maison. Je  vais passer la prendre, ça ne sera pas long.»

Il était genre 14h20 quand on s’est arrêtés devant chez lui. Huari a beau être une toute petite ville, comme les rues sont étroites, on ne sait jamais si on va pouvoir passer où on veut. Mais bon, nous sommes arrivées à la gare pile-poil à 14h30 et, grâce à l’heure péruvienne, tout était parfait.

Merci, Edgar.

Sur le chemin du retour, dans le bus, au bout de deux heures par monts et par vaux, le préposé a annoncé un arrêt pipi: «Baño!»

Trop contente, je me suis levée et, je ne sais par quelle inspiration (il ne faisait pas froid), j’ai pris avec moi mon cardigan.

Il se trouve qu’il n’y avait aucun baño: nous  étions en rase campagne, sans même un bosquet pour s’abriter. C’est là que je bénis mon expérience africaine: j’ai rejoint deux femmes qui faisaient pipi à l’abri fictif d’une vague butte, je leur ai lancé en rigolant: «Baño sín baño!», elles ont éclaté de rire, j’ai ceint mon cardigan autour de ma taille pour cacher mes fesses et j’ai pissé comme une bienheureuse avec mes compagnes d’infortune.

On s’est arrêtées à Huaraz, María Isabel et moi, pour manger une pizza avant de prendre le combi pour Caraz, dans lequel j’ai toussé, toussé et toussé.

Aujourd’hui, je suis malade comme un chien, j’ai fait de la fièvre et j’ai mal partout, je dois partir pour Lima lundi soir (un voyage de 10 heures, de nuit), pour deux jours de réunions Formagro.

Je ne sais pas comment je vais faire.

En tout cas. Je me suis réservé une place super-luxe, «ton propre salon VIP sur roues», comme l’affirme MóvilTours, avec des sièges inclinables «à 160°», pas de voisin et una comida deliciosa.

Pour les repas délicieux, j’ai mes doutes étant donné mes expériences passées, mais il est vrai que je n’étais pas en service super VIP machin. De toute façon, ce qui m’importe, pour l’instant, c’est de pouvoir le prendre, ce foutu bus, parce que mes poumons n’ont pas l’air de vouloir coopérer.

À suivre.

Huallanca

Nous avons quitté Caraz vers 6h30 vendredi matin, Maria-Isabel, Pedro, Vanessa (jeune vétérinaire stagiaire) et moi, direction Huaraz, où habite le collègue Andrés, que nous allions cueillir pour nous rendre tous ensemble à Huallanca, une petite ville nichée dans une vallée à 3540 m d’altitude, sur l’autre versant de la Cordillère. Ce n’est qu’à 190 km de Caraz, mais il faut quatre heures bien comptées pour s’y rendre. Ce n’est pas parce que la route n’est pas bonne, au contraire — c’est l’une des meilleures que j’aie vues jusqu’ici. Elle a été construite par Altamina, une société minière, qui a accepté de ne pas couper par le parc du Huascaran pour son tracé, si bien qu’on doit faire un assez long détour pour éviter de perturber ce milieu fragile.

Et on ne perd rien au change, je pense… Visibles de partout, les hauteurs des glaciers servent de toile de fond à des plaines herbues où paissent vaches et moutons en liberté. Plus loin, des pâturages émeraude ceinturés de murets de pierre probablement millénaires drapent le flanc des montagnes comme des courtepointes brodées, et des torrents diamantés creusent leur chemin en rugissant au creux des vallées ombreuses. Que voulez-vous que je vous dise? Ça pourrait prendre dix heures, je dormirais par bouts et, quand je me réveillerais, j’aurais ça dans les rétines. Si tu veux te plaindre, je sais pas, va-t-en à Chibougameau. Et non, même là. Si tu veux te plaindre, reste chez vous.

Nous sommes donc arrivés vers l’heure de l’almuerzo à Huallanca, où notre collègue Elmer nous attendait avec son bon sourire. Je ne le connais pas beaucoup, mais je lui voue une reconnaissance éternelle depuis que Yony l’a réquisitionné un jour de pluie apocalyptique pour déménager ma cuisinière et mon frigo, il y a de ça cent ans. Bref. Elmer nous a fait les honneurs du petit bureau d’Allpa, puis nous sommes allés manger, puis nous avons pris la route pour monter voir des queseros (fromagers) soutenus par le projet Formagro.

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Ici, les gens vivent loin de tout… mais proches de la nature, disons.

À 3500, 4000 m d’altitude, sans eau, sans électricité, sans un signal de cellulaire, ils vivent là, avec leurs bêtes, au milieu d’un paysage sans fin, dans un silence à rendre sourd, sous un ciel que rien ne vient troubler… sauf la pluie, qui tombe six mois par an, obstinée et féroce, qui transforme en boue épaisse tout ce qui n’est pas couvert d’herbe. Pour aller à l’école, les enfants sautent sur le petit cheval de la maisonnée, et hop! À six, sept ans, les voilà partis sur une trotte de je ne sais combien de kilomètres. Ça me rappelle les tout-petits de Sô-Ava, qui partaient tout seuls pour l’école en pirogue à l’âge de cinq ans.

Ça me rappelle Pieds nus dans l’Aube, ça me rappelle Ces enfants de ma vie. Googlez. Googlez!

Toujours est-il que, une fois montés jusque-là, à travers des pacages qui semblent déserts, nous sommes arrivés à un petit groupement de cahutes de brique crue. Trois, pour être exact: l’une, manifestement neuve, qui est la future fromagerie (et qui, celle-là, a un toit de tôle galvanisée). Une autre, nettement plus délabrée, à la porte de tôle ondulée et au toit de chaume, dans lequel sont piquées brosses à dents et tube de dentifrice. À l’intérieur, du désordre, quelques châlits, des paillasses, des vêtements un peu partout. Et surtout, dans un coin, un âtre. C’est là que tout se passe. Quand ce n’est pas dehors.

En tout cas.

Là, nous avons rencontré une dame qui est venue vers nous tranquillement, quand elle a entendu japper ses chiens, je pense. Elle avait à la main un tricot. Un tricot! Je lui ai demandé si c’était la laine de ses moutons. Oui. Si elle la filait elle-même. Re-oui. Si elle en avait à me vendre, moi qui en ai cherché partout. Re-re-oui. Elle est entrée dans sa hutte et en est ressortie avec une pelote de la grosseur d’un gros cantaloup, en s’excusant parce qu’il y avait un peu de terre dessus (le sol de la maison est en terre battue).

Avec ma tricoteuse et vendeuse de laine et Maria Isabel. Avez-vous vu la grosseur de la pelote?

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Elle avait aussi une belle paire de chaussettes toutes prêtes, qui montent jusqu’aux genoux, avec des rayures bleues. Elle met deux jours à les faire en gardant ses bêtes. Deux jours! Je me suis esclaffée.

Il me faudra bien trois mois pour en faire une petite paire à peine plus haute que la cheville, mais bon. Je lui ai dit que je viendrais lui montrer l’avancement des travaux.

Après, nous sommes allés voir monsieur Albino, encore plus haut dans la montagne. Un bel homme fier et droit, qui nous a montré ses fromages (oOoooHh! L’odeur de petit-lait qui régnait là!). Essayez un peu d’imaginer ces fromages-là, faits chaque jour du lait (évidemment non pasteurisé) de vaches qui ne mangent que de l’herbe et qui vivent au grand air…

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Elmer, Pedro et Albino, devant sa fromagerie.

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Le fier Albino.

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Les fromages, vendus très frais, ressemblent beaucoup à notre cheddar. Sentez-vous l’odeur de petit-lait?

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Comme vie de vache, y a pire…

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Ici, on laisse le boeuf avec les madames, parce que l’inséminateur, ben, on ne peut même pas lui téléphoner. Alors on se fie à la nature.

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Albino Santillan dans sa fromagerie. Il dit que le projet Formagro l’a aidé à améliorer à a fois la qualité de sa production et ses revenus.

Sur le chemin du retour, on a embarqué une grand-mère et sa petite-fille, qui faisaient du stop au milieu de nulle part. La petite s’appelle Nicol. Elle a, comme tous les enfants que je vois ici, ce petit regard sérieux, soucieux même, qui fait qu’ils ont tous l’air un peu vieux. Pour leur faire de la place, Vanessa, jeune stagiaire d’Allpa, et son camarade JeanPol se sont installés dans la boîte du pick-up. Ils n’avaient pas l’air trop malheureux…

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Le seul moyen de se déplacer, dans la région, si on n’a pas de véhicule, c’est à pied, à cheval ou… grâce aux bons samaritains motorisés.

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Ça fait que Vanessa et Jean-Pol ont pris place dans la boîte du pick-up pour permettre à la grand-maman et à sa petite-fille de monter dans la cabine.

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Nicol était bien timide, j’ai pris la photo en vitesse…

Comme Elmer voulait nous montrer sa terre, nous avons dû déposer Nicol et son abuela bien avant la ville, en leur disant que nous les reprendrions au passage si elles n’avaient trouvé personne pour les emmener. Elles ont repris la route à pied, petites fourmis laborieuses, vers je ne sais quelle destination, tandis que nous montions vers le domaine d’Elmer.

Nous ne les avons pas revues.

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Elles ont repris la route à pied parce que nous n’allions pas plus loin pour l’instant. Nous ne les avons pas revues.

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De retour de la visite à la terre d’Elmer avec Maria Isabel et les autres. Ça descend à pic. Et ça montait aussi!

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Vanessa et Jean-Pol.

À la fin du jour, mes jambes ne m’obéissaient plus, je rêvais (dans l’ordre) d’une bière, de quelque chose de chaud à manger et d’un bon lit. Ça s’est produit à peu près. On a eu de la bière, on a mangé du poulet rôti sans presque dire un mot tellement tout le monde était lavé, puis et on est rentrés à l’hôtel. Il faisait autour de 10 degrés à Huallanca, avec pas de chauffage dans les chambres. J’ai enfilé en vitesse le pull de cachemire qui me protège du monde entier et un pantalon de pyjama en coton cheap (que je vais bientôt remplacer par les collants de laine que portent les femmes, ici, sous leurs innombrables jupes), et je me suis enfouie sous la montagne de couvertures posées sur mon lit, même si j’avais la conviction que les draps n’avaient pas été changés. À un moment donné, faut avoir le sens des priorités.

Voilà, je vous laisse avec quelques photos prises à Huallanca.

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Aphasique

Ma mère m’a toujours dit que j’avais commencé à parler avant de marcher. Je la crois. Encore aujourd’hui, même si je marche toujours trop vite au goût de bien du monde (ou si les gens marchent toujours trop lentement à mon goût), la parole, les mots — les gros, les petits, les doux, les forts, les longs, les courts –, les subordonnées relatives, les adjectifs rares, les conjonctions de coordination, les rimes, les rythmes, les zeugmes, les synonymes, les exceptions, tout ça m’enchante et me fascine. C’est mon fond de commerce, l’air que je respire, mon instrument de musique à moi et aussi la musique dont je me nourris depuis toujours avec ravissement.

Et me voici, au quotidien, aussi dépourvue et privée de parole que si j’étais muselée, que si on m’avait tranché la langue. Les mots se bousculent dans ma tête et s’arrêtent en cours de route, même quand je sais que je les sais. Il m’arrive de risquer une traduction littérale d’un mot français. Ça marche souvent en italien. Rarement en espagnol, qui a été fortement teintée par la langue arabe.

Pour comble, parfois, ça sort en anglais et je me maudis en français. Et je finis par dégobiller tout ça sur la table dans la même phrase, dans un magma compris de moi seule.

C’est du joli!

Mes collègues me regardent, médusés, impuissants, et m’aident comme ils peuvent, gentiment, sans impatience, mais avec une sorte d’étonnement dans le regard, comme s’ils se demandaient ce que diantre je suis venue foutre ici, moi la communicatrice, si je ne peux pas communiquer.

J’avoue que la question mérite d’être posée.

Je pense qu’il émane constamment de mon cerveau une légère odeur de surchauffe. Je me suis dit que, si je réussissais à assimiler cinq mots de vocabulaire par jour, ce serait déjà honorable. Au bout d’une semaine, ça fait 35 mots. Je dois en être à une vingtaine — disons trois par jour. J’espère m’améliorer, parce que j’arrive quand même à lire Vargas Llosa dans le texte sans regarder trop souvent le dictionnaire. Je ne retiens pas tout, loin de là, mais au moins je comprends ce que je lis, pis j’ai du fun, c’est vraiment pas un pensum.

Mais dans la conversation! Oh! Mon Dieu! S’il n’y avait que le vocabulaire… Non, il y a les verbes! Irréguliers! Avec la concordance des temps! L’imparfait du subjonctif est obligatoire dans une proposition relative si la principale est au passé simple, mais le subjonctif présent s’impose si la principale est au futur, à la condition que ce soit un futur prévisible. S’il l’est moins, on peut se contenter de l’indicatif. Le conditionnel appelle une subordonnée à l’imparfait, mais pas toujours. Et je ne vous parle pas du plus-que-parfait comparé à l’imparfait ou au passé composé. Essaye d’avoir une conversation en pensant à tout ça, toi.

Jesús María, ayudame!

Je me dis parfois que je devrais m’en câlicer (excusez, mes amis étrangers, ça veut juste dire «m’en taper», mais ça me fait du bien de sacrer par écrit). Ne pas m’en faire, donc, et parler comme ça vient. Les gens comprennent pareil. Mais, et de un: je ne m’améliorerais jamais; et de deux: je ne m’améliorerai jamais. Notez la nuance, s’il vous plaît.

Fait que je pédale. Je bafouille. J’implore du regard mes camarades, qui m’aident de leur mieux. Mais ça ne fait pas des conversations super fluides, disons. La communicatrice incomunicado. Une coureuse de fond avec pas de chaussures. Une myope sans lunettes. Une auto sans batterie.

Je pense à essayer de trouver quelqu’un qui viendrait habiter avec moi gratuitement en échange de sa conversation. Ça me ferait un cours intensif. Parce que, le soir, j’ai beau parler toute seule en espagnol, personne ne répond, sauf l’écho du passage. J’ai prévenu mes propriétaires, au cas où ils m’entendraient, parce que je ne voulais pas qu’ils déduisent que je suis fêlée. Néanmoins, je pense qu’ils me trouvent un peu bizarre.

En fait, j’ai l’impression que tout le monde me trouve un peu bizarre ou fêlée.

Sauf Violeta, aujourd’hui, au marché, à qui j’avais déjà acheté des tomates deux ou trois fois, qui m’a reconnue et s’est résolue à me demander d’où je viens, avec un sourire à faire fondre le glacier du Huascarán. On a parlé un peu, elle a été tellement trop fine… C’est là que je lui ai demandé son nom, pis ben voilà, ç’a été le soleil de cette journée un peu grise, parce que je me suis consolée en me disant que je suis quand même capable de converser légèrement, de choses légères.

Demain matin, avec des collègues, je retourne à Tsactsa pour la clôture du module de formation sur la culture de la kiwicha (plante parente du quinoa, je vous le rappelle). Je vais traverser la cordillère, ce sera beau et époustouflant et émouvant. On va jaser, je vais faire répéter tout à tout le monde, mais bon, c’est comme ça.

Hâte de voir où j’en serai dans un an.