Matinik tchè en mwen

Ça veut dire: Martinique de mon cœur. Enfin, en principe, hein, et sans doute Antoine, notre jeune accompagnateur, se fendrait-il discrètement la gueule (on dit «yol» en martiniquais, c’est quand même proche de yeule, non?) devant cette pitoyable tentative de kreyol.
Mais peu importe. Il sera aussi content de savoir que je reviens enchantée, au sens d’ensorcelée, de son île.
La gentillesse des gens, leur affabilité, leur façon de nous regarder en plein dans les yeux, et aussi ce créole si plein d’humour, si imagé et parfois si proche du nôtre (oui, je persiste à dire que nous parlons une forme de créole), à tout cela, impossible de résister. C’est une leçon de vie en société: à peine rentrée, je m’étonne de voir les gens que je croise marcher tête baissée ou détourner le regard pour n’avoir pas à saluer leur prochain. Je reste là comme une banane trop mûre avec mon bonjour dont personne ne veut.
En Martinique, ne pas dire bonjour aux gens est une grossièreté. Comme en Guadeloupe, d’ailleurs, où mon amie Marcelle croyait que je faisais la fière parce que je ne saluais pas les gens que nous croisions.
Exemple. Au marché, si vous dites: «Combien, les mangues?», les mangues coûteront les yeux de la tête.
Si vous dites: «Bonjour madame, comment allez-vous?», vous aurez, éventuellement, treize mangues à la douzaine pour trois fois rien, avec une recette de confiture et d’autres fruits à goûter. Qui plus est, vous aurez une amie. Bref, et ce n’est pas bref, il faut prendre le temps de parler, de s’informer, toutes choses que nous avons oubliées ici.

Curieusement, les Martiniquais qu’il m’a été donné de rencontrer n’ont que de bons mots pour les Québécois, avec qui ils ont de multiples liens: unetelle a étudié à l’université Laval, celui-ci a toute sa famille ici, un troisième y vient régulièrement pour le travail, une autre rêve d’y venir…
Il faut croire que nous ne sommes pas si inaptes (et ineptes), mais je persiste à dire que nous pouvons faire des progrès. Défi: saluez donc la première personne que vous croiserez sur le trottoir après avoir lu ces lignes. Je suis certaine que, rien que comme ça, nous pouvons créer un mouvement.
En tout cas, personnellement, plus je voyage, plus je comprends que cette ouverture à l’autre est la clé de toutes les expériences qui nous rendent meilleurs, et j’ai encore appris à ce sujet cette semaine grâce à une très jeune personne que je ne nommerai pas mais qui se reconnaîtra si elle lit ces lignes.

Poulet boucané

En route pour le seul établissement Relais et Châteaux des Antilles (excusez du peu), nous nous sommes arrêtés, à ma demande expresse, à un petit boui-boui de bord de route pour manger du poulet boucané.
Mes collègues ont d’abord fait la fine bouche. «J’ai pas faim», ont-elles dit (comme si c’était une excuse!). «Ou alors juste pour goûter.»
Ah, les chochottes.

Le meilleur poulet boucané de Martinique, selon notre chauffeur. Je le crois.

Je m’enorgueillis de vous dire qu’elles ont toutes fini par en manger, là debout sur l’accotement, devant cette cabane de planches et de tôle tenue par un ami de notre merveilleux, admirable, adorable chauffeur Michel.
Oh, la chose délicieuse que voilà! Des cuisses de poulet fumées à chaud à la canne à sucre, que ça leur donne un petit goût caramélisé impossible à décrire, la peau croustillante et parfumée, la chair tendre et juteuse… On nous a servi ça sans façon, arrosé de sauce pimentée, dans du papier alu, avec quelques serviettes de papier, un gobelet de jus de canne et, évidemment, un large sourire.
Je vous jure que le repas que je viens de prendre dans ce luxueux hôtel, servi par un personnel aussi nombreux que stylé, ne m’a pas paru meilleur.
Décidément, je ne suis pas faite pour le luxe: ça m’énerve.
Je vous écris du seul établissement «Relais et châteaux» des Antilles, dans une suite dite «jardin» (la catégorie bas de gamme (il y a encore la suite de luxe et l’«exécutive», avec living-room, chambre à l’étage et piscine privée). Je m’y cogne partout comme une perruche lâchée dans une maison, je sursaute en me heurtant à moi-même dans un miroir alors que je crois sortir de la salle d’eau, je cherche en sacrant l’interrupteur de la salle de bains…
J’ai mieux aimé notre séjour chez Léon, au Morne des Cadets, un gîte rustique tenu par un personnage fascinant qui fait la promotion de l’agriculture vivrière traditionnelle, a mille histoires à raconter et fait un «rhum arrangé» littéralement hallucinant.
Bon, c’est pas tout ça, on a encore une grosse matinée de plage demain. Courage. Ça achève.

La maison de Joséphine

Hier, nous sommes allés voir le lieu de naissance de Marie-Josèphe-Rose de Tascher de La Pagerie, dite Joséphine Beauharnais, première épouse de Napoléon Bonaparte.
Imaginez une grande maison créole, une véranda, des jalousies de bois verni, de multiples pièces en enfilade parcourues d’un doux vent tropical, tout cela au milieu d’un jardin planté de cocotiers, de bougainvilliers, de manguiers… Les dépendances, la plantation, les écuries… Vous y êtes?
Eh bien, vous avez tout faux! (Comme moi, d’ailleurs.)
Bon, la maison en question a bel et bien existé, mais elle a été détruite par un cyclone en 1766. Ça fait donc un petit moment.
La famille de Joséphine, quoique noble, n’avait pas l’argent pour rebâtir, apparemment parce que le bonhomme avait tout perdu au jeu. La maman et ses trois filles (le papa, officier de l’armée, ne se montrait pas souvent) ont été contraintes de se réfugier à l’étage de la sucrerie, au milieu des mouches, de la chaleur des chaudières et des odeurs de bagasse, et la maison n’a jamais été reconstruite.
Le domaine a été longtemps à l’abandon, notamment parce que les Martiniquais ne portent pas tous dans leur cœur leur célèbre compatriote, qu’ils accusent d’avoir incité Napoléon à rétablir l’esclavage dans l’île.

La statue de Joséphine à Fort-de-France, si souvent décapitée et arrosée de peinture rouge que le gouvernement a renoncé à la réparer.

C’est un passionné d’histoire qui a racheté le domaine et qui, à ses frais a aménagé un petit musée dans le seul bâtiment encore debout, où se trouvaient les communs (la cuisine, toujours séparée de la maison).
Ça se visite en un quart d’heure. Une dame vous bombarde de noms et de dates, vous ressortez de là un peu moins ignorant qu’avant d’y entrer, mais complètement estourbi et franchement désappointé.
Enfin. Il faut dire qu’il y a aussi un jardin botanique, que nous n’avons pas vu. 
La végétation dans ce pays ne cesse de me stupéfier. Des pruniers, des arbres à pain, des goyaviers, des manguiers, des cocotiers couverts de lianes, de lierre, d’orchidées et de mousse, avec des fleurs comme on ne pourrait même pas en imaginer… Tout pousse sur tout ce qui pousse, partout, tout le temps. C’est vert vert vert, on se repose rien qu’en regardant.

C’est sans parler des plantes médicinales, qui donnent envie de ficher au panier toutes les saloperies qu’on nous prescrit et de déménager.
Aujourd’hui, quartier libre, je m’en vais m’étendre là, juste là, à l’ombre, devant la mer, et n’en plus bouger jusqu’au signal du départ.

Martinique

Me voici donc en Martinique, aux frais de l’Office du tourisme. Je ne voudrais surtout pas avoir l’air de me plaindre, mais cinq heures et demie de vol, ça me paraît longuet. Quoi ! C’est le même temps que pour se rendre à Londres ! Avec cela que, pour les vols dits continentaux, les transporteurs ne servent plus de repas – enfin, oui, mais moyennant finance, et pas à prix d’ami. Treize dollars pour un misérable plat de poulet qui a probablement la texture de la gomme à effacer, accompagné de riz et de macédoine surgelée. On se fout du monde ou quoi ?

Je subodore que, bientôt, nous devrons prévoir nous-mêmes nos réserves de papier toilette. D’ici à ce qu’on nous demande d’apporter notre chaise de jardin, il n’y a qu’un pas. 

Bref, j’y suis depuis dimanche, mais je n’ai pas eu le temps d’écrire une ligne. Nous sommes cinq journalistes ou blogueuses montréalaises, accompagnées par la version martiniquaise et masculine de la sémillante Gudrun (la guide bavaroise).

C’est un tout jeune homme prénommé Antoine, gentil, professionnel, organisé et en tout début de carrière. Ce dernier élément fait en sorte que, compte tenu de la précarité des emplois en métropole (oui, en Martinique, on ne dit pas en France puisque nous SOMMES en France), il a intérêt à mener son poulailler tambour battant, ce qu’il fait avec un doigté qui n’a d’égal que sa fermeté. Tous les matins, lever à 8h, petit-déjeuner, départ de l’hôtel à 9h, visite (d’une distillerie, d’un jardin, d’une fermette), repas, re-visite (d’une cascade, d’une plantation, d’une réserve naturelle), re-repas, dodo, et on recommence.

Demain, en principe, ce sera mieux, et samedi nous avons quartier libre.

Pour l’heure, nous mangeons et rions comme des baleines, surtout hier soir. Je ne sais pas ce que le garçon avait mis dans les apéros, mais nous étions franchement déchaînées, au grand désespoir d’Antoine, dont les patrons dînaient (ou soupaient, comme vous voulez) non loin de nous. Vous connaissez le goût des Français pour le décorum et le respect de la hiérarchie, le pauvre était dans ses petits souliers. Mais bon, nous l’avons rassuré: ses patrons, tout coincés soient-ils, ont certainement mieux aimé nous voir rigoler que nous ennuyer à 100 sous l’heure… Non?

Ah, ces Québécoises!

Je vous mettrais bien des photos, mais mes collègues et moi avons décidé de cuisiner dans la petite villa que nous occupons; elles ont commencé à préparer la salade (nous avons quartier libre aussi ce soir), et il faut que j’aille les superviser, vous savez bien.