Morte à Venise

Nous sommes arrivées à Venise jeudi soir, Grazia, son amie Erika (ou Erica) et moi, après un trajet de sept bonnes heures de route.
Grazia a conduit tout du long, n’a pas bu une goutte d’eau, n’a rien mangé du tout, n’a pas arrêté de parler, et elle a tenu, quand nous sommes enfin arrivées au Lido (l’île où elle a grandi), à nous la faire visiter de long en long (c’est vraiment pas large) dans la nuit noire, sans jamais arrêter de parler.
Je ne saurais vous dire avec quel délice je me suis étendue sur mon excellent sofa-lit, ni pendant combien de temps Grazia a continué de chiaccherare (jacasser) et Erika de rire après l’extinction des feux (vers 22h).
Vendredi matin, hop, hop, hop! Debout! On s’enfile une couple de cafés et on part. Grazia ne mange pas le matin. Heureusement, j’ai une alliée en la personne d’Erika, qui est une humaine normale comme vous et moi. Nous avons donc pu exiger de manger avant de prendre le ferrryboooate pour Venezia, et nous avons avalé chacune un tramezzino (la version italienne de nos sandwiches pas de croûte, donc bien meilleure) avec un cappuccino avant de nous engager dans le marathon que Grazia nous préparait.

Grazia est une machine, une extraterrestre. Elle est radioactive, hyperactive, tout ce que vous voudrez.

Elle connaît Venise comme la paume de sa main, elle nous a conduites dans ce labyrinthe de ponts et de canaux à nous étourdir, j’ai pris des centaines de photos que je ne peux pas mettre ici parce que je vais épuiser mon forfait de données, mais ça viendra.

Bref, une journée aussi épuisante qu’enchanteresse.

Et v’l’a-t-y pas que, hier soir, à la fin de cette journée de fou et après quelques verres de vin ou de bière, on se met à parler de la covid. Je vous passe les détails, mais Grazia était près de me lancer des assiettes parce que nous n’étions pas d’accord sur les risques de contagion. Je me suis couchée vraiment en tabarnak, et probablement elle aussi.

Mais ce matin, plus rien, tutto bene, on repart à zéro comme si de rien n’était. Sauf que je sais que c’est pas vrai, Grazia se souvient de tout et elle te remet ça dans la face quand tu veux, et même si tu veux pas.

En tout cas. On a encore vu des merveilles aujourd’hui grâce à elle,

Allora, ce soir, mes amies sont allées souper chez une amie de Grazia. J’étais bien sûr invitée aussi, mais j’ai préféré rester ici, parce que je dois dire que mon cerveau peine à gérer tout ça: je continue à parler itagnol à des degrés divers, je suis hyper fatiguée, ma tutto va bene.

Je pense partir lundi pour Bologne et y passer quelques jours tranquillamente, puis je retournerai un jour ou deux à Rome sans me prendre la tête.

Buona notte a tutti!



Le courrier (une fois n’est pas coutume)

« Bonjour Fabienne,

C’est un grand plaisir de lire de nouveau vos récits de voyages. Vous n’avez rien perdu de votre verve. Au niveau pratique, pour les citoyens canadiens en voyage en Italie, comment cela se passe pour le passe sanitaire? Quel document de vaccination utilisez-vous pour accéder aux restaurants, aux musées, aux trains, etc… Utilisez-vous la preuve vaccinale québécoise ou fédérale? Reconnait-on à Rome ou à Venise le code QR canadien de vaccination? Ces renseignements seront très utiles à tous ceux qui planifient un voyage en Europe. Merci infiniment.
Max
Vancouver

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Cher Max,

Merci pour vos bons mots. Voici donc quelques réponses à vos questions.

Pour pouvoir prendre l’avion au départ du Canada à destination de n’importe quel pays, vous devez avoir la preuve canadienne de votre statut vaccinal et le résultat d’un test PCR ou antigénique, selon le pays de destination, réalisé dans les 72 heures précédant votre départ.

Le test antigénique est moins cher (magasinez, les prix varient beaucoup d’un labo à l’autre) et les résultats arrivent en 15 minutes, mais il est moins précis n’est pas accepté par tous les pays. J’ai pris le test PCR chez Curis, à 139$. Le résultat arrive en 24 heures sous la forme d’un code QR et d’un document PDF.

Pour entrer dans les pays de l’Union européenne, il faut aussi remplir en ligne une fiche de traçabilité, dont vous pouvez garder la preuve par code QR dans votre téléphone.

Quant au code QR du passeport sanitaire canadien, les lecteurs européens ne le reconnaissent pas, mais il suffit de montrer le document PDF qui l’accompagne ainsi que votre passeport pour accéder aux musées.

On ne m’a en revanche rien demandé dans les trains, et encore moins dans les cafés, bars ou restos, où l’on entre comme dans un moulin – bien qu’il soit indiqué partout qu’il faut montrer le Green Pass pour pouvoir s’asseoir.

La situation dans le centre de l’Italie est assez semblable à celle du Québec. Il en est autrement dans les régions du nord, où l’on observe plus de résistance face aux vaccins, de même qu’en Autriche (qui a décrété un confinement total à partir de lundi). Je sais aussi qu’on s’inquiète en France d’une cinquième vague «fulgurante».

J’avoue que, si je devais planifier un voyage à l’heure où l’on se parle, je ne suis pas du tout certaine que je partirais. Mais bon, je suis ici, autant en profiter… tout en jouant de prudence.

Elle m’abandonne

Après tout ce qu’on a vécu ensemble.

Elle s’en va. J’ai compris qu’elle s’en va en Italie. J’sais pas où c’est, mais elle a pas le droit de me faire ça.

Elle me dit que quelqu’une va venir vivre ici à sa place, dans MON château, pour s’occuper de moi.

Je veux bien, mais qui? Est-ce que je vais pouvoir la réveiller au milieu de la nuit pour avoir des croquettes?

Ben oui, c’est clair que je vais la réveiller. Mais est-ce qu’elle VA SE LEVER pour me donner des croquettes? Est-ce qu’elle va m’ouvrir la porte pour me laisser sortir, et m’appeler ensuite comme une perdue pour que je consente enfin à rentrer?

Rien n’est moins sûr.

La tatie arrête pas de dire que c’est fini, tout ça. Que l’hiver s’en vient et que ça va devenir ingérable, et que je ferais mieux de m’habituer à rester en dedans. Elle me rationne, me raisonne, me sermonne.

Ah ouais? Et ma nature profonde, alors? J’vais devoir rester devant la fenêtre à faire ekekekekeke comme une débutante?

VOYONS!

En tout cas, la tatie prend ça au sérieux. Je l’ai jamais vue s’activer autant. Elle arrête pas de s’agiter. Lave ci, lave ça, tous les tiroirs et toutes les armoires, c’est le bordel dans cabane.

Et c’est sans parler du cagibi. Aaaaahhh, le cagibi! J’ai mis les pattes là-dedans peut-être deux fois dans ma vie, pour inspecter, tsé ben, et j’en suis ressortie chaque fois à toute épouvante parce qu’il régnait là un estie de plus-que-bordel que tu peux même pas imaginer.

V’là-t-y pas qu’elle a vidé la chose de tout son contenu, pour ensuite l’aspirater de fond en comble et y remettre, d’après ce que j’ai observé, à peu près le tiers de ce qu’il y avait avant.

Demande-moi pas ce qu’elle a fait avec le reste. Ça m’intéresse pas.

Ce qui me révolte, c’est le coup de cochon qu’elle m’a fait après tout ça.

Elle y a installé ma litière.

MA LITIÈRE! Crisse! T’as pas le droit de changer ma litière de place, même si j’y vais jamais, OK?

Mais bon, apparence que, tout impératrice que je sois, j’ai pas voix au chapitre.

Attends ben la nuit qu’elle va passer, la tatie.

Une reddition

C’est comme ça que ça s’appelle.

Bien obligée: c’était ça ou je ne sortais plus.

Je suis terriblement mortifiée. MOI! Impératrice de Rosemont et de tous les coeurs! Sortir avec cette collerette absurde, infamante, ridicule, mais POURQUOI?

Elle m’a mis ça après que je lui ai rapporté le fameux bruant à gorge blanche, qu’elle avait baptisé Aristide. Demande-moi pas pourquoi 1) elle me l’a confisqué et 2) elle lui a donné un nom, et celui-là en particulier, je comprends pas pantoute.

En tout cas.

Elle pense que j’ai rien vu, mais je sais très bien qu’elle l’a mis à l’abri dans une chambre à laquelle j’ai pratiquement jamais accès parce qu’elle-même n’y va que trèèès rarement.

Elle me prend vraiment pour une imbécile.

Un bon jour, pas longtemps après ce que je considérais comme une glorieuse capture, elle est sortie de la chambre avec le p’tit oiseau enfermé dans le machin qu’elle m’inflige pour m’emmener chez le vétérinaire.

HAHAHA! J’ai trop ri! Le p’tit oiseau était dans ma propre cage! Bien fait pour lui!

Parce que moi, pour vrai, j’m’en foutais: la veille encore, j’avais ramené à la maison un autre beau p’tit oiseau. Comme il était déjà très mort, j’pensais qu’elle serait contente, mais non. Elle est jamais contente.

Elle a dit que c’était un «junco ardoisé», mais pour vrai, elle dit souvent n’importe quoi juste pour que je me sente coupable. Donc, encore une fois, elle m’a fait une scène et me l’a confisqué, mais ça m’a pas fait grand-chose parce que je savais que je pourrais en attraper plein d’autres.

Je suis redoutable, tsé.

Sauf que quand elle est rentrée à la maison avec ma petite cage rose vif vide, elle avait un autre plan pour moi.

C’était cette absurde, infamante, ridicule collerette de clown qu’elle m’inflige désormais chaque fois que j’exige de sortir.

Parce que la tatie a apparemment emmené Monsieur Aristide dans un refuge où, peut-être, on pourrait lui sauver la vie. Et c’est là qu’elle a trouvé cet instrument du diable.

Comme ça, selon elle, les oiseaux, qui paraît-il ont des super pouvoirs visuels, pourront détecter ma présence malgré toutes mes terribles astuces de camouflage et s’échapper avant que je les pogne.

BEN VOYONS!

Qu’est-ce qu’elle a pas compris dans l’idée de CHASSER?

Je suis outrée. Outrefâchée. Outrefâchumiliée.

Mais y a toujours l’histoire des croquettes, tsé.

Ça fait que à partir de désormais, si je veux sortir, je dois pour ainsi dire poser ma tête sur le billot pour qu’elle me passe la corde au cou.

C’est la somme de toutes les exécutions.

À côté de ça, Marie-Antoinette peut bien aller se rhabiller. Y manque juste Jeanne d’Arc, pis comme c’est là, j’te dirais que c’est juste une question de temps.

AU SECOURS!

J’ai frôlé la dépression mais, heureusement, dans les derniers jours, il s’est produit quelque chose d’absolument extraordinaire: deux humains inconnus sont arrivés et ont occupé la chambre-dans-laquelle-on-ne-va-jamais.

Tout à coup, la tatie s’est mise à parler avec ces gens-là et je comprenais absolument rien de ce qu’ils se disaient tous les trois.

J’ai commencé par capoter, mais j’ai vite compris que les deux inconnus étaient des alliés: ils m’ont rendu les hommages dus à mon rang, et si je ne suis pas allée dormir dans leur lit, c’est bien seulement parce qu’ils fermaient la porte. Pis je sais vivre, tsé.

Mais ils m’ont parlé, m’ont fait des gouzis-gouzis, ont joué avec moi et m’ont trouvée aussi belle et irrésistible que je le suis.

C’était l’fun!

Là, ces deux-là sont partis, je pense, parce que la chambre est vide et que la maison est de nouveau sens dessus dessous: la tatie n’a absolument aucun talent pour l’ordre, sauf quand il s’agit de réglementer mon régime alimentaire ou, d’après ce que je déduis, quand il y a des étrangers à la maison.

Là, elle continue de me parler dans cette langue bizarre que je ne comprends pas, mais quelques mots reviennent souvent: préciossa, beyyessa, immepératriss.

Je finirai bien par savoir ce qu’elle essaie de me dire.

* * *

DERNIÈRE HEURE

Sa collerette maudite marche même pas, lalalère! J’ai attrapé un autre oiseau ce matin, youpi! Elle était fâchée, la tatie, quand je lui ai rapporté la preuve de sa bêtise. Ça lui apprendra.

Au moins, mon honneur est (presque) sauf.

Paraît que c’est l’automne

C’est la tatie qui le dit. Moi, comme tu sais, peu me chaut. (PEU ME CHAUT! J’m’épate moi-même tellement j’ai des lettres!)

Ça veut juste dire que j’m’en fiche, au cas où tu saurais pas. Pis si tu sais pas, c’est parce que t’as pas assez lu dans ta vie.

Tu vas me demander comment une pauvre minette errante et abandonnée (ou vice-versa) peut avoir autant de vocabulaire; je te dirais: demande à Bouddha. J’pense que j’m’appelais Colette dans une vie antérieure, mais ch’pas sûre.

En tout cas.

Donc, c’est l’automne. La tatie dit qu’elle déteste l’automne. C’est pas à moi qu’elle le dit, c’est à un drôle de truc aussi ridiculement rose que sa chambre, qui émet des sons étranges au moment où on s’y attend le moins, auquel cas elle se précipite à sa recherche pour lui parler. Une chance, ça n’arrive pas très souvent, sinon j’penserais qu’elle a un grain.

Parfois, elle s’en empare elle-même pour zéro raison, sans qu’il ait rien demandé, et elle se met à lui parler.

Finalement, à bien y penser, elle a vraiment un grain.

En tout cas.

Bref, c’est l’automne, et la tatie aime pas trop ça — ni moi non plus, d’ailleurs: y a pu de cigales, pu tellement d’oiseaux, zéro papillon… Pis y pleut souvent, ça fait que j’ai les pattes pleines de bouette quand je reviens à la maison, et la tatie rouspète parce que je laisse des traces de mes adorables petits coussinets jusque sur ses draps quand je rentre à la nuit tombée pour exiger des croquettes.

Parce que ouais, elle est à ma merci: je la réveille à pas d’heure pour sortir, ou pour avoir des croquettes, ou quand je rentre avec mes petites pattes pleines de bouette, pis c’est un juste retour des choses puisqu’elle aussi me réveille sans cesse pour me faire des bisous et des caresses alors que je fais une sieste bien méritée.

En tout cas.

Là, elle me tanne parce qu’elle dit qu’elle pourra pas toujours laisser la porte ouverte pour que je circule à volonté.

COMMENT ÇA? WHAT? (Ouais, j’suis bilingue, au cas où t’aurais oublié.)

C’est vrai, j’ai remarqué: je dois maintenant lui faire plein de simagrées pour qu’elle finisse par comprendre que je veux sortir et m’ouvre enfin la porte. Et au moment même où je commence à m’amuser pour vrai, elle me rappelle comme une débile, pis moi, je rentre, parce que je veux des croquettes, et aussi un peu parce que je m’inquiète pour elle, et elle referme derrière moi comme si nos vies en dépendaient.

J’sais pas si je pourrai endurer ça longtemps.

En tout cas, ces temps-ci, elle est quand même de bonne humeur. Ça fait changement parce que je l’ai entendue dire qu’elle avait passé un été de marde. Ça veut dire qu’elle a pas aimé son été, j’pense. Ça ne l’a pas empêchée de m’abandonner TROIS FOIS (je sais pas mesurer le temps, mais j’sais compter, tu sauras). Heureusement, deux autres taties sont venues me donner des croquettes et même JOUER AVEC RATATOUILLE ET MOI en son absence.

Là, elle est bien tranquille sur le bout de canapé où elle s’assoit tout le temps, et je ronronne doucement juste assez pas proche pour qu’elle ait besoin de se déplacer pour me faire des gouzis-gouzis sous le menton, et ce sont les moments que je préfère.

Finalement, je l’aime bien, la tatie, malgré tous ses défauts.

Ça fait longtemps

Cher journal,

Je sais, je t’ai abandonné trop longtemps. Non qu’il ne se soit rien passé depuis la dernière fois, au contraire. Mais on dirait que la tatie avait perdu le feu sacré: tout à coup, à travers tous ses petits soucis d’humaine, mon journal est devenu secondaire.

Me faire ça à moi, seule et unique impératrice de Rosemont… Fallait qu’elle file un vrai mauvais coton, parce qu’elle est quand même toujours folle de moi. C’est normal: j’suis irrésistible!

Mais là, ça fait exactement un an aujourd’hui que je suis entrée dans sa maison. C’est elle qui m’a dit ça. Je t’ai déjà expliqué que j’suis pas bonne pour mesurer le temps. Sans elle, j’m’en serais jamais rendu compte, pis au fond j’m’en fiche, mais elle a eu l’air de trouver que ça valait la peine d’être souligné.

Ça fait que me v’là.

Tu peux pas imaginer à quel point les choses ont changé depuis que je t’ai raconté la fois où je me suis échappée en plein hiver dans le frette.

Astheure, je sors quand je veux. QUAND JE VEUX, hahahaha!

Et aussi longtemps que je veux!

J’ai commencé doucement, sans aller trop loin, juste pour pas énerver la tatie (j’suis toujours aussi petite, mais j’suis encore plus futée qu’avant!). Au début, je descendais seulement quelques marches, pis je remontais aussitôt qu’elle m’appelait, histoire de la mettre en confiance. Ça m’a pris du temps pis ben de la patience, mais j’ai fini par l’habituer, et là, tu croirais pas ça: j’ai tout un territoire presque rien qu’à moi, avec full d’écureuils, de cigales, de papillons et surtout d’oiseaux!

J’ai jamais réussi à attraper un écureuil (pis au fond ça me tente pas tant que ça: sont presque aussi gros que moi!), mais j’ai quand même eu une maudite bonne saison de chasse. J’ai dû bouffer au moins une douzaine de cigales. La tatie trouvait ça dégueulasse, mais elle sait pas ce qu’elle manque: c’est croquant dehors et mou dedans, pis c’est vraiment drôle de jouer avec avant de les croquer, ça fait comme une vibration dans les gencives, ZZZZZZZZTTTTT! Ça chatouille, je ris trop!

J’ai aussi mangé du moineau, mais j’ai trouvé qu’y avait trop de plumes. J’en ai laissé un petit tas dans un coin du salon, c’est comme ça que la tatie s’en est aperçue. Elle était pas contente. Je sais pas pourquoi, quand j’attrape un oiseau et que je le rapporte à la maison, elle aime pas ça, elle prend un air fâché, elle me traite de vilaine fille, pis elle ME LE CONFISQUE. J’arrive pas à y croire. MON OISEAU! Une fois qu’y est mort, tsé, ça change quoi que je le bouffe ou pas?

Bon, c’est vrai que je le mangerais pas nécessairement vu que, comme je t’ai dit, je trouve qu’y a trop de plumes, mais quand même. Quand je réussis à en pogner un, franchement, elle devrait être fière de moi!

Ça fait que j’ai dû accepter qu’elle me mette un ridicule collier turquoise avec un estie de grelot qui tintinnabule — avoue, t’avais oublié ce mot-là, hein? pis t’avais oublié que j’ai du vocabulaire? — qui tintinnabule, donc, à presque chaque mouvement que je fais, parce qu’elle pense que ça va avertir les oiseaux de ma présence. L’innocente! Elle sait pas que je suis la plus redoutable et silencieuse des chasseresses, grelot ou pas? Pour le lui apprendre une bonne fois pour toutes, je lui ai rapporté une mésange bien vivante il y a quelques jours, pis un chardonneret on ne peut plus mort avant-hier. C’est elle qui m’a dit les noms (moi, je m’en contrefiche) parce qu’elle en a fait tout un plat: les moineaux, apparemment, ça la dérange moins. En tout cas, vivant ou mort, elle aime pas ça, c’est clair.

Mais j’ai-tu le droit de vivre ma vie d’impératrice, estie? C’est là que tu vois que la royauté, c’est full contraintes. Mébon, j’avoue que c’est pas mal mieux que la rue.

Parlant de royauté, je t’ai dit tantôt que j’ai tout un territoire «presque» à moi. Ce «presque», c’est à cause d’un terrible ennemi dont j’avais pas soupçonné l’existence. Il s’appelle Néo, c’est un splendide spécimen, paraît qu’y vient du Bengale. Je sais pas où c’est, mais ça doit être un pays dangereux, parce qu’il est méchant comme la gale. Gale, Bengale! J’pense que j’viens de comprendre quekchose!

En tout cas, il m’a salement attaquée par derrière l’autre jour, le traître, et à cause de lui j’ai dû aller chez le VÉTÉRINAIRE! Astheure, j’ai un petit bout rasé à la base de la queue parce qu’il m’a mordue pis que ça s’est infecté. Ça fait que j’ai le trou de pet à l’air, une vraie honte. Sans parler de l’estie d’entonnoir de plastique que j’ai dû porter autour du cou pendant chépu combien de temps pour m’empêcher de lécher ma plaie. Voyons! Si c’était dangereux, lécher une plaie, ça se saurait! En tout cas.

J’peux même pas espérer me venger, il est trop vicieux. Je dois reconnaître que, tout impératrice de Rosemont que je sois, et de surcroît reine des coeurs de tout l’immeuble, je suis pas de taille. Il m’aura pas deux fois, ce salaud.

Heureusement, la tatie, qui est folle de moi (j’te l’ai-tu dit?), la tatie a négocié un pacte de non-agression avec l’humain de ce grand con de Néo. Quand je sors, elle accroche un foulard vert à la rambarde du balcon, pis Néo est censé rester enfermé. Pis si Néo sort, son humain accroche un truc rouge à son bacon à lui, pis là, c’est moi qui dois rester en dedans.

Sauf que j’suis futée, moi! Je demande (j’EXIGE) la porte dès 5h du matin. Le bonhomme a besoin de se lever de bonne heure pour m’accoter, hahahahaha!

Ça fait que c’est ça qui est ça. Là, j’vais me reposer un peu. J’suis fatiguée, j’ai passé la journée dehors aujourd’hui. Je suis rentrée deux ou trois fois, le temps de manger quelques croquettes et de m’assurer que la tatie est toujours là, parce que mine de rien, au bout d’un an, on s’attache à son humain, tsé…

Pis si je veux la réveiller à 5h demain matin, faut quand même que je dorme un peu.

Bye.

«Vilaine fille!»

Salut.
Ça fait des semaines que la Tatie me tanne pour que je lui permette de publier le fond de mes pensées (ben oui, parce que j’en ai plus qu’une, de pensée, imagine-toi donc).
OK, j’ai dit. Mais tu vas tout raconter.
«Vilaine fille», c’est comme ça qu’elle m’appelle, maintenant.
Juste parce que, l’autre jour, j’ai fait l’erreur de fureter jusqu’au rez-de-chaussée après qu’elle a eu laissé la porte entrouverte (oui, c’est un bon verbe bien conjugué, va voir ton Grevisse pis tanne-moi pas avec ça).
Une fois en bas, j’me suis retrouvée les quatre pattes dans une matière blanche pis frette vraiment bizarre, j’ai pas souvenir d’avoir jamais vu ça dans ma vie. Ça sentait pas grand-chose, tout était aveuglant, j’avançais à tâtons, j’aimais pas trop ça. Je voulais remonter quand la Tatie m’a appelée, je le jure. Et c’est là que je l’ai vu, LUI.
LUI! Le gros Guimauve! J’ai eu la peur de ma vie. Je me suis cachée vite fait dans une vraie bonne cachette, mais pas assez vite: Guimauve m’a vue. Il m’a fait «BOUH!» pis j’ai détalé, avec lui à mes trousses.
Mais DÉTALÉ! Je savais même pas que je pouvais courir aussi vite.
J’ai vaguement entendu la Tatie qui criait mon nom, mais j’avais une urgence, crisse: trouver une nouvelle cachette!
J’en ai trouvé plusieurs, l’une après l’autre (le secret, c’est de ne jamais rester longtemps au même endroit). Guimauve m’a cherchée pendant un bout de temps, mais il a cessé de jouer, pis je suis restée toute seule.
Longtemps.
Y faisait frette en estie. J’entendais la Tatie qui m’appelait en secouant mon bol de croquettes (mes croqueeetttes!!!), mais y avait tellement de bruit partout, je me suis tenue coite et recoite, même quand elle passait à un mètre de moi (la pauvre innocente!), parce que, rendue là, je ne me fiais plus à rien ni personne.
J’ai fini par rentrer quand tout a été silencieux et que je l’ai entendue clairement crier mon nom. C’était la nuit noire encore plus noire que Guimauve. Faut dire, j’étais pas loin: je suis pas une imbécile, hé. J’attendais le bon moment, c’est tout.

J’ai appris plus tard qu’elle avait capturé et séquestré le gros Guimauve pour me laisser le champ libre.
CAPTURÉ ET SÉQUESTRÉ! Hahahahahahaha! Le King du jardin a été neutralisé pour moi! Quand j’te dis que je suis l’Impératrice de Rosemont, tsé.

OK, astheure, je vais te confier quelque chose: le Guimauve, il est pas gros. Il est costaud. Il fait deux fois ma taille. Il est tout noir, tout complètement absolument partout, un beau pelage uni, lisse et en santé. Il est le boss de la place. Il patrouille le jardin en permanence. Il vient même parfois sur NOTRE balcon. Il a fait ça il y a seulement trois jours. Il s’est assis là, comme pour prendre le frais, bien tranquille, comme si j’existais pas. HEY!
La Tatie a entrouvert la porte, juste assez pour qu’on puisse se sentir le museau, des fois qu’on pourrait devenir amis. Je capotais complètement. Il est beau, quand même, ce Guimauve, tsé…
Ben tu me croiras si tu veux, l’estie de gros maudit con, tout ce qu’il a trouvé à faire, c’est de passer sa grosse patte dans l’ouverture avec l’air de vouloir me griffer!
Maintenant, la Tatie dit qu’il est hors de question qu’elle me laisse sortir parce que le gros Guimauve va me faire la peau. Je sais bien que c’est pas vrai. Je cours vite pis j’ai le don de trouver de bonnes cachettes. Mais elle me croit pas.

Fait que là, je boude. J’ai un plan. Je la réveille à 5h du matin avec des ronrons et de petits coups de pattes, puis je la fuis toute la journée. Je la harcèle pour jouer, mais si elle s’approche, je file. Je me laisse prendre 15 secondes à la fois, pas une de plus.

Elle va finir par être tellement tannée qu’elle va me laisser sortir. JUST WATCH ME!

Attachiante

Elle m’a dit ça, cette semaine: paraît que j’suis «attachiante».

J’ai pas compris exactement ce que ça voulait dire, mais j’ai l’impression que c’est pas tout à fait un compliment. Elle a pas dit avec sa tendresse habituelle, mettons, comme quand elle fond devant ma belle p’tite face d’impératrice et mon corps parfait de déesse féline.

C’est sûr qu’elle manque de patience. Depuis un p’tit bout de temps, quand elle se lève enfin de son lit, le matin, elle dit qu’elle se sent comme si le gros camion qui ramasse les poubelles chaque semaine lui avait passé sur le corps.

Je le connais, ce camion-là. Dans mon ancienne vie, quand j’étais obligée de fouiller dans les déchets pour manger et que je l’entendais arriver, je déguerpissais à une vitesse supersonique, peu importe ce que j’étais sur le point de découvrir.

Jamais j’aurais pensé que ce gros crisse de camion-là pouvait passer sans faire de bruit, en pleine nuit, sur le corps d’une humaine bien couchée dans son lit de luxe avec des draps roses pis toute. Ce qui m’étonne, en fait, c’est qu’il l’ait pas ramassée avec le reste puisque, selon elle, est pu bonne à rien. J’veux dire, heille, un peu de cohérence, icitte?

Faut dire, ça ferait pas mon affaire pantoute. Elle est p’t’être maganée, la tatie, mais elle me donne quand même des croquettes pis des caresses (j’suis un peu moins friande de ça, par contre).

Quoi qu’il en soit, moi, comme je t’ai déjà dit, quand elle se lève enfin, j’veux juste une chose: qu’elle joue avec moi!

Mais non. Faut que Madâââme prenne son café. Faut qu’elle fasse ses p’tites affaires. Comme si j’étais pu l’impératrice, crisse! Ça fait que je réclame mon titre dans tous les registres dont la nature m’a dotée, pis laisse-moi te dire que des registres, j’en ai, de droit divin par-dessus le marché, vu que j’suis une impératrice.

Pis c’est là qu’elle m’a lancé ça: «AAAAHHH! Ma Sissi, t’es vraiment attachiante!»

L’art de la fugue

Hello.

Je prends le temps de t’écrire même si j’suis complètement à boutte, épuisée, fatikée-morte.

Aujourd’hui, la tatie a fait ce qu’elle appelle du «ménage». Essentiellement, d’habitude, ça veut dire qu’elle s’agite dans toutes les pièces avec une estie de machine à roulettes qui fait un bruit d’enfer, et puis elle met plein de vêtements et de linge dans une autre machine dotée d’une petite fenêtre ronde où on peut les voir tourner et brasser, et caetera. Bref, elle s’agite.

Mais là, elle a fait beaucoup moins de choses, supposément parce qu’elle a toujours terriblement mal à son épaule. Donc, à un moment donné, elle s’est reposée sur son lit pour lire un peu. Mais oh! Ah! Elle avait entrouvert la porte-fenêtre de sa chambre ridiculement rose pour aérer. Pas la première fois qu’elle fait ça, mais j’avais jamais pu y glisser plus que mon nez pour humer toutes les odeurs démentes qui montent jusqu’ici.
J’sais pas ce qui s’est passé (ou pas) dans son pauvre cerveau d’humaine, mais aujourd’hui, elle a ouvert ça juste assez pour que j’y passe mon magnifique petit corps de liane.

Elle n’a rien vu.

Je suis sortie, j’ai prudemment parcouru le balcon d’un bout à l’autre, aucun danger à l’horizon.

J’ai descendu l’escalier pas à pas, en tout anonymat. Un autre balcon, nouvelle inspection; toujours rien. J’ai poursuivi jusqu’en bas.

Et là! LÀ! J’me suis retrouvée dans un endroit de fou, débile, vaste, avec de l’herbe à pu finir, des parfums qui venaient de partout, des sons inconnus… et j’ai capoté complètement. Je l’avoue, j’ai eu un peu peur. Je marchais style commando, ventre au sol, toutes vibrisses* déployées, les oreilles tellement pointues et mobiles que j’savais même pas que ça se pouvait. Heureusement, y avait plein de cachettes pour me mettre à couvert et analyser le terrain avant de poursuivre ma progression.

* Les vibrisses, c’est le vrai nom de ce que les humains, dans leur insondable ignorance, appellent «moustaches». Heille! Depuis quand les impératrices ont-elles des moustaches? Estie que chuis tannée. En tout cas.

Pis là, au bout d’un certain temps (je sais pas combien de temps! J’t’ai déjà dit que j’suis pas bonne pour mesurer le temps, arrête de me tanner avec ça!) bref, au bout d’un moment, la tatie est sortie sur le balcon. Elle s’est mise à m’appeler par mon nom (auquel je mets un point d’honneur à ne pas répondre). Moi, je restais bien cachée, j’avais peur de me faire chicaner, tu penses bien!

C’est là que je me suis fait trahir. Une madame qui lisait dehors m’a dénoncée: «Une belle petite chatte tigrée, là? Avec des pattes blanches? Je l’ai vue passer, elle allait par là! Mon doux, si j’avais su!» Quoi, madame, si t’avais su? Tu penses que t’aurais pu m’approcher? Hahaha! Elle est bonne, celle-là!

En tout cas, à force de beugler mon nom, la tatie a ameuté tout l’immeuble. Crisse! Elle a descendu l’escalier en agitant sa boîte de super-croquettes (j’les aime même pas tant que ça, ses maudites croquettes), elle avait même sorti Ratatouille dans l’espoir de m’amadouer. Pauv’tite Ratatouille! Elle a dû geler! Pis moi, dans tout ça, j’avais l’air de quoi, hein?

Je dois dire que, rendue là, j’avais réalisé mon erreur. Le Grand Dehors, finalement, c’est pas si l’fun que ça. Ça m’a rappelé des tas de mauvais souvenirs. Y fait frette. Les cachettes sont sombres, souvent ça sent pas super bon. Y a des gros chats que j’connais pas pis que j’ai pas envie de connaître.

Ça fait que, après avoir changé d’abri en chatimini une couple de fois, j’me suis finalement roulée en p’tite boule derrière une poubelle, tout en laissant stratégiquement dépasser juste un micro-bout de mon admirable postérieur. Quand la tatie m’a eu trouvée, j’ai émis quelques miaulements de détresse, pour l’attendrir. Et là, VLAN! Elle s’est saisie de moi presque aussi vite que quand je capture Ratatouille. J’ai été impressionnée.

J’me suis quand même débattue comme la diablesse que je peux être, j’ai miaulé comme une désespérée pour qu’on appelle la SPCA, les pompiers, la police, la DPJ, que sais-je. Mais au fond, si j’avais vraiment voulu lui échapper, je lui aurais arraché les mains, les bras, même la face. Je te dis ça à toi, répète jamais ça à personne.

Bref, je suis de nouveau dans ma belle maison, pis va pas t’imaginer que j’vais être plus fine que d’habitude avec la tatie.

J’ai ma fierté.

Mais là, franchement, j’suis vraiment à boutte de toute, pis la tatie aussi. On dirait que le stress a aggravé sa douleur à l’épaule. Pour un peu, je la plaindrais.

C’est lourd

C’est ce qu’elle me dit souvent, quand je la harcèle pour jouer (et je suis championne toutes catégories pour ça), ou quand je m’enfuis devant ses tentatives de caresses après que je me suis roulée par terre comme une estie de dépendante affective.
Mais c’est lourd? Kessé qui est lourd au juste?
C’est-tu elle qui me fuit quand je veux jouer et qui me tanne pour me toucher?
Ou c’est moi qui veux juste vivre en paix ma vie de chatte: manger, jouer, dormir?
VOYONS!
Amène-la, ta balance, on va ben voir ce qui est le plus lourd. Mais j’suis p’tite, pis je suis l’impératrice, fait que c’est moi qui gagne anyway.
En tout cas. Ce soir, on a quand même eu un rare moment d’harmonie. Je sais pas ce qui s’est passé, mais j’me suis blottie en p’tite boule tout près d’elle, et je l’ai laissée me caresser le menton, le dessus de la tête, les joues et même les pattes, et j’ai ronronné comme quand j’étais vraiment p’tite et que ma mère me léchait partout pour me réconforter.
Je veux pas faire trop de liens, mais j’ai cru voir la tatie mettre des gouttes sur notre couverture préférée (quand c’est pas elle qui y est, c’est moi, mais jamais les deux ensemble, j’ai ma fierté). Ça s’est soudain mis à sentir le bonheur. Le souvenir de ma mère et de mes p’tits frères m’est revenu… J’étais vraiment petite dans ce temps-là, pis j’ai été abandonnée vraiment trop tôt, mais c’est le genre de chose qu’on n’oublie jamais.
Bref, j’ai pas pu me retenir.
Pis je dois te dire que, en fin de compte, c’était pas mal le fun. J’en ai profité à plein.
J’suis en train de la mettre à ma main, hahaha!