Côte-Nord

La vue du gîte La Marée, à marée haute.

Après Mont-Saint-Pierre, j’ai roulé jusqu’à Sainte-Félicité, qui se trouve à une petite quinzaine de kilomètres en aval de Matane. Il y a là une auberge absolument adorable, tenue et fréquentée par rien que du beau monde. J’y ai rencontré un ethnologue qui voyageait avec son vieux papa linguiste, sa femme originaire de Mongolie et leurs trois admirables enfants. Imaginez! Ethnologie et langue… j’étais au ciel.

L’auberge (immense, un peu funky, bien tenue, manifestement faite pour les familles) fait aussi crêperie le matin et le midi. Le soir, la salle à manger appartient aux pensionnaires, qui s’y installent au petit bonheur pour manger ce qu’ils ont préparé dans la cuisine commune, dans une ambiance tout à fait conviviale.

J’avais acheté des lasagnes aux fruits de mer à la poissonnerie Matanaise, très bonnes, en vérité. Mais une jeune femme a trouvé (avec raison) que ça manquait de verdure et m’a aimablement proposé un peu de la salade qu’elle venait de préparer pour sa famille. Sa fille m’a apporté ça avec un grand sourire et beaucoup de cérémonie («Voici votre salade, madame!»), c’était charmant et délicieux, au propre comme au figuré.

Il y avait là aussi trois amis Flamands, au Québec pour 10 jours, qui revenaient de Gaspésie et qui devaient rentrer à Montréal le lendemain; une jeune traductrice de Montréal en route pour la Nouvelle-Écosse et dont c’était le premier voyage solo; une famille du Saguenay avec quatre enfants, dont les deux garçons s’appellent Maurice et Henri. (Cette mode des vieux prénoms me fait toujours sourire.)

Le traversier partait de Matane à 15 h, j’ai flâné un max, me suis rendue à l’embarcadère bien trop d’avance, j’ai lu, observé les manoeuvres d’embarquement des poids lourds et des voitures avec roulotte, qui entrent à reculons dans le ventre du navire (je ne voudrais pas m’y voir). On a fini par larguer les amarres, à l’heure pile-poil. Durant toute la traversée, j’ai scruté la mer avec attention et mes jumelles dans l’espoir d’apercevoir une baleine, quelques bélugas, une compagnie de marsouins, mais rien.

* * *

Dès qu’on prend la 138 à Baie-Comeau, on voit qu’on n’est plus dans le même pays. On ne sent pas de ce côté-ci cette vieille culture maritime omniprésente de Saint-Jean-Port-Joli à Gaspé. On n’est plus dans un pays de pêcheurs et de navigateurs, on est dans un pays de bois, de mines, de chantiers démesurés.

On croise d’abord les installations de l’aluminerie d’Alcoa, un monstre à tentacules métalliques qui fait presque peur. Puis on traverse la rivière Manicouagan – ou plutôt ce qu’il en reste puisque, à la hauteur du Saint-Laurent, seuls des rochers dénudés et un filet d’eau rendent compte de ce qu’elle a dû être avant les multiples barrages qui l’ont asséchée. Pareil à Chute-aux-Outardes. Ça me fait me poser mille questions sur les conséquences de l’activité humaine. Le Québec se vante de produire une énergie «propre» et renouvelable… Certes, ça vaut mieux que le carnage qui s’opère en Alberta pour l’extraction des sables bitumineux, mais quand même. Tous ces paysages déviergés…

En tout cas.

J’ai avalé d’une traite les 117 km qui me séparaient de Portneuf-sur-Mer, où une chambre m’attendait dans un gîte qui s’est révélé aussi charmant qu’il en avait l’air. Quatre chambres impeccables, une proprio toute gentille qui, comme tout le monde ici, te tutoie d’emblée, une vue sur les marais salés juste là en bas, puis sur un banc de sable un peu plus loin et, encore plus loin, sur les collines bleues de la côte Sud.

Hier soir, un peu après mon arrivée, un monsieur s’est annoncé. Il avait en vain cherché une chambre à Forestville, à 15 km d’ici, et c’est la préposée de l’hôtel qui a téléphoné pour lui. Sylvianne, la propriétaire du gîte, était un peu inquiète parce que le monsieur était américain et qu’elle ne parle pas un mot d’anglais. Pas grave, j’ai dit, je vais traduire.

Il se trouve que ce monsieur, qui vient du Maine, est un très, très vieux monsieur. À 85 ans, il marche courbé et avec une précautionneuse lenteur, mais je peux vous dire qu’il a toute sa tête. Il avait roulé jusqu’à Kegaska, là ou finit la route 138, bien après Natashquan, juste comme ça, parce qu’il rêvait de se rendre à Terre-Neuve mais que, manifestement, il n’avait pas consulté Google Maps. Quand il est arrivé au gîte, il était visiblement fatigué et n’avait pas encore mangé. Sylvianne l’a envoyé à l’unique cantine du village… d’où il est revenu dare-dare: elle était fermée.

Il me restait la moitié d’une baguette, des cretons, de la laitue, de la moutarde à l’ancienne… Je lui ai proposé de lui bricoler un sandwich, ce qu’il a accepté avec grâce. J’avais un peu peur qu’il se casse les dents sur ma baguette plus très fraîche, mais il a dévoré ça sans mal. Je me suis attablée avec lui et je l’ai bombardé de questions.

L’histoire de cet homme est un véritable roman, j’aurais dû prendre des notes. Hélas, il est parti tôt ce matin, je ne le reverrai jamais.

Ainsi va la vie.

 

Mont-Saint-Pierre

C’est la mecque des amateurs de parapente et de deltaplane. Mais avec le vent qu’il fait, apparence que ça n’a pas volé fort depuis trois jours, comme me l’a dit un jeune homme un peu simplet je crois, mais très aimable, qui m’a abordée tout gentiment pour faire un brin de causette.

Il semble qu’il y ait ici, grosso modo, deux familles: les Cloutier et les Bernatchez. Lui est un Cloutier. Moi, je loge chez Bernatchez, dans une vieille maison qui craque de partout, où le parquet de lattes est couvert de linoléum très ancien fixé avec des crampons. La dame m’appelle «chère» et «ma grande» à tour de bras.

Il y a ici deux restos où l’on égorge le client avec des prix stratosphériques pour une cuisine qui, je le devine, sera au mieux quelconque.

Tenez, mon plat à 23,95$ vient d’arriver. Morue meunière, patates en poudre, un avant-goût du CHSLD. Jugez-en:


On m’a aussi apporté un infâme petit pain emballé dans un sac Ziploc et réchauffé au micro-ondes, que je vais manger parce que mon assiette ne me rassasiera pas. C’est pire qu’en avion.

Chaque fois que je rencontre des Français, je leur demande s’ils n’ont pas trop de mal avec la nourriture. Je peux vous dire que les Français sont très polis. Il m’apparaît impossible qu’ils ne soient pas consternés par l’horrible tambouille qu’on sert partout à des prix absurdes, mais ils n’osent pas le dire.

En tout cas. Le coucher de soleil devant moi est somptueux. C’est toujours ça.

* * *

J’ai quitté Gaspé ce matin après avoir fait le plein dans une station «avec service», un truc en voie de disparition. Le petit pompiste (genre 16 ans) m’a dit, en me tutoyant comme de raison et avec cet accent que j’adore: «T’es chanceuse, on a pu d’ordinaire, fait que tu vas avoir du super, mais c’est le même prix, ben pareil.

– Wow, j’ai dit en rigolant, est-ce que je vais aller plus vite, avec ça?

– T’iras p’t’êt’ ben pas plus vite, mais tu vas p’t’êt’ ben aller plus loin.»

J’ai mis le compteur à zéro, juste pour voir. Normalement, je peux faire 500, parfois 600 km avec un plein. Je vous tiens au courant.

Après Gaspé, j’ai longuement flâné au parc de Forillon, toujours magnifique, mais qui me crève toujours le coeur quand je pense aux familles qu’on a sauvagement expropriées lors de sa création, en 1970. On a donné à ces gens des sommes dérisoires pour leurs terres et leurs maisons, qui sont restées tristement abandonnées, muets témoins d’une vie rude et souvent miséreuse, mais une vie, tout de même. Ces gens ont été relogés en ville, à Gaspé, ou ailleurs, dans des HLM sans âme et sans air. C’est une chose qui serait impensable de nos jours, et il y a eu des excuses officielles et tout, mais le mal est fait, maintenant.

Passé Rivière-au-Renard, la route devient sinueuse, montagneuse, presque dangereuse. La mer, qui était aujourd’hui d’un indigo profond et toute mouchetée d’écume, se déploie soudain comme un grand tissu moiré au détour du chemin, ça hypnotise presque, mais tu tiens le volant à deux mains et tu te concentres. Heureusement, j’ai eu la route pour moi seule, ou presque. Si une voiture me rattrapait, je me rangeais dès que possible pour la laisser passer, et me laisser ensuite absorber par le paysage.

Assez ironiquement, j’ai perdu la radio à la hauteur de Pointe-à-la-Renommée, où Marconi a installé la première station de radiocommunication maritime nord-américaine. Au bout d’un bon moment, j’ai attrapé une radio country surréaliste où jouait une chanson intitulée «Cocu content». Je n’en suis pas revenue.

J’en ris encore.

L’illusion

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Aujourd’hui, il ne sera pas question de voyage, désolée de vous décevoir: Pierre est parti au Congo sans moi. Je souffre, bien sûr, mais j’ai des raisons de raisonner. Je vous expliquerai.

En tout cas.

Ne me demandez pas pourquoi (je vous expliquerai ça aussi, en temps et lieu) mais, depuis quelque temps, je suis prise d’un accès de légèreté. Moi qui n’avais acheté aucun vêtement depuis mon retour d’Afrique, je me suis gratifiée de trois pulls de cachemire (en solde à 70$ à La Baie, quand même), d’une jolie robe chic (dans laquelle tous ceux que j’ai vus aux Fêtes m’ont vue, et ils n’ont pas fini parce qu’elle est blanche et donc bonne aussi l’été), d’une paire de chaussures de princesse (que je trouve si jolies que je les ai mises sur le buffet de la salle à manger, comme des bibelots) et d’un perfecto de cuir noir imprimé de roses rouges que quand je le mets, j’entends l’ouverture de Carmen en version rock.

Toute cette frénésie a culminé hier, quand j’ai décidé de m’octroyer un soin visage au Skin Spa Clarins. À noter que Clarins est une société bien française. La raison pour laquelle ça s’appelle «Skin Spa» est donc évidente.

En tout cas.

Je me suis rendue là par un frette du maudit yâbe, je suis arrivée suante, morveuse, le nez cramoisi, les doigts gelés, les cheveux en bataille, bref, très chic.

On m’a fait remplir un questionnaire santé, où il faut écrire la liste des médicaments qu’on prend. Euh, je veux juste me faire extraire les points noirs, me faire exfolier la face et ressortir de là avec un teint radieux et une peau de pêche. As-tu vraiment besoin de connaître la marque de mes antidépresseurs et la sorte d’hormones que je prends, ô jeune esthéticienne de 22 ans au teint radieux et à la peau de pêche?

En tout cas.

Tous les produits sont à base de plantes. Le soin que notre jeune esthéticienne Clarins-approved a choisi pour moi compte tenu de ma nature intrinsèque de femme ménopausée s’appelle quelque chose comme «régénérescence extrême jeunesse anti-âge t’auras pu de poches sous les yeux et t’auras l’air de sortir du ventre de ta mère, mais juste demain matin».

Elle m’a appliqué avec ses petites mains manucurées et fleuries au moins 15 sortes de crèmes, sérums, exfoliants, masques, eau tonifiante et autres poudres de perlimpinpin, avec chaque fois des gestes de danseuse thaïlandaise. Et que je te pressionne les joues ici, et que je te remonte le décolleté là, et que je te draine le lymphatique tout partout, et un petit massage des mains, et quelques touchers magiques aux ganglions… ma foi, je me sentais comme un boeuf de Kobé.

Apparence que je vais avoir le visage repulpé. On verra demain matin.

Quand même, j’étais bien tombée, c’était le premier jour de la promotion «cadeau de cinq produits-échantillons dont t’as pas besoin avec achat de trois produits trop chers qui changeront absolument rien à ta face mais que tu vas acheter pareil parce que tu veux pas avoir l’air cheap». T’as même la petite trousse en prime.

Il y avait aussi la promotion «25% de rabais sur ton soin visage triple actif anti-âge à l’achat de l’un des merveileux produits dont on t’a enduit la face et dont tu n’oseras pas demander le prix parce que money is no object». J’ai choisi la deuxième option. Avec le rabais et les taxes, je ne vous dis pas combien ça m’a coûté. Je suis maintenant l’heureuse utilisatrice d’un double sérum traitement anti-âge intensif, vous allez voir ce que vous allez voir.

Pour l’heure, j’ai la même face qu’avant. Je suis juste un peu plus irritée, avec peut-être un peu moins de points noirs et les cheveux si gras que j’ai l’air d’avoir travaillé chez Frite Alors pendant un an sans jamais les laver.

Bonne année.

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