Le piège à cons

En route pour Cadix, nous nous sommes arrêtés à Jerez, où l’on produit cet élixir méconnu et fort prisé des Anglais, j’ai nommé le xérès. Nous avions lu qu’il y a des bodegas (lieu de fabrication du jerez) à tous les coins de rue et, dans le quartier gitan, plusieurs peñas et tabernas où voir de bons spectacles de flamenco.

Tout contents d’être heureux, nous nous sommes trouvé une chambre in extremis dans un petit hôtel tenu par un immense Colombien aussi noir que bourru, et nous avons fait une sieste réparatrice. Nous sommes ressortis vers 21h30, direction le quartier gitan, où les spectacles commencent vers 22h. Marche, marche, on arrive là… euh… On aurait dit Windsor (Ontario) un lundi soir de hockey! Pas un chat dans les rues, le bar qu’on visait lamentablement fermé, les autres introuvables… Où donc est cette Espagne festive qui ne se couche jamais avant l’aube?

Nous allions rebrousser chemin lorsque nous avons entendu des claquements de talon caractéristiques. Tac-tacatacatac-tac tac! Cela venait de la Taberna flamenca, une ancienne bodega au plafond aussi haut que celui d’une cathédrale, que l’office du tourisme présente comme l’un des hauts lieux de l’art flamenco à Jerez. Joie, joie! À l’intérieur de cette très belle salle, quelques clients attablés, un groupe de personnes sur scène, une femme qui danse avec fougue, bras levés… Trop contents, nous nous sommes assis, on nous a proposé des tapas, une coupe de vin, 20€ par personne. Oui, oui, on veut tout! Au diable la dépense!

Deux assiettes, de carottes et de betteraves marinées, ont fait leur apparition sur la table, avec un petit panier de pain et je ne me souviens plus quoi d’autre (j’en déduis que c’était au moins aussi oubliable que les carottes et les betteraves).

Sur scène, une (très) grosse dame avait remplacé la première. Elle s’égosillait en faussant et en esquissant quelques pas pendant que ses compagnons enterraient allègrement, de leurs claquements de mains et de talons, le son de l’unique guitare, dépourvue d’amplificateur.

Après, un homme s’est levé, s’est drapé dans une écharpe (sans doute pour camoufler sa bedaine) et s’est mis à danser en faisant de temps en temps de petites passes de toréador avec son écharpe. Je suppose que c’est de ce genre de démonstration que se sont inspirés Goscinny et Uderzo pour Astérix en Hispanie.

C’était… comment dire?

J’en ai regretté les joyeux moments que nous proposait Soirée canadienne à Télé-Métropole.

Mais bon, il n’y avait pas que des mécontents: une vaste tablée de ce qui sous a semblé des Russes aussi ivres qu’enthousiastes se levait après chaque chanson, comme si l’on assistait à la performance du siècle.

Au bout d’une heure pile de ce morceau d’anthologie, les Gitans (?) ont quitté la scène sous les applaudissements nourris des spectateurs qui l’étaient moins. Tout était consommé, ou presque: un Russe a versé en tremblant ce qu’il restait d’un verre dans un autre, qu’il a dissimulé sous son manteau avant de se diriger en titubant vers la sortie avec son groupe de joyeux compagnons. La salle s’est vidée, nous avons terminé la bouteille de vin que nous avions fini par commander pour oublier notre déconvenue, et nous sommes sortis à notre tour.

Sur le chemin de l’hôtel, nous avons fait une halte à un bar où nous avons rencontré un jeune couple qui dansait divinement la sévillane. Il y avait avec eux un homme édenté du nom de Fran, qui m’a montré à taper de trois doigts dans la paume de l’autre main pour que ça claque bien. Il chantait magnifiquement, n’avait pas le sou et n’a accepté nos tournées qu’avec hésitation. Digne, généreux, gentil comme tout, il nous a fait passer une superbe fin de soirée et s’est discrètement éclipsé quand nos deux jeunes amis, très courtois, nous ont raccompagnés à pied jusqu’à notre hôtel.

Comme quoi, hein…

Folies sévillanes

Séville, Séville… On entend des castagnettes, des accords de guitare, le murmure d’une fontaine; on imagine de somptueux palais, des grilles de fer forgé, des venelles fleuries…

Oui, oui, clichés, mais pas tant que ça (les clichés ont quand même souvent un fondement, non?). Sauf  que, en ce moment, il n’y a pas moyen de trouver un bar où l’on présente du flamenco: tout le monde se retrouve dans un parc un peu en dehors du centre historique, lieu de la Feria de Abril.

Pour savoir où c’est, facile: on suit une grappe de jeunes femmes en robe flamenca, la fleur piquée au sommet de la tête comme une antenne parabolique, les franges du châle et les volants qui se balancent au rythme de leurs pas pressés.

Elles s’arrêtent volontiers dès qu’on pointe vers elles un appareil photo et prennent la pose, très maquillées, très apprêtées, puis repartent du même pas. Des autobus remplis de jeunes femmes toutes pareilles et toutes différentes nous dépassent, et aussi des taxis, et encore des calèches, attelées de deux, parfois quatre chevaux superbes, menés par des cochers impeccablement élégants. Tout le monde, vous dis-je, s’en va à la Feria.

Et là… là! La folie, mes amis! Plusieurs milliers de personnes s’entassent dans des centaines de casetas, sortes de petits chapiteaux commandités qui par une entreprise, qui par une association, qui par un parti politique. On y va pour boire et manger, écouter et danser le flamenco, mais surtout, d’après ce que nous avons compris, pour voir et être vu.

Dans les allées, un flot incessant de calèches rutilantes et de caballeros sanglés dans leurs habits de fête, une belle toute poudrée en croupe, fait lever une poussière jaune qui colle aux visages en sueur sous le soleil implacable. Il y a autant de gens dans les allées que dans les casetas, parce que n’entre pas là qui veut. Il faut y être invité, faute de quoi on reste debout, à boire ce qu’on a apporté. Les jeunes trimballent des sacs de plastique avec le nécessaire: une bouteille de deux litres de 7-Up, un litre de vin blanc, des glaçons. Ils ont tous à la main, garçons et filles, de vastes gobelets de plastique remplis à ras bord de ce mélange.

Après nous être remplis de ce spectacle, nous sommes sortis de l’enceinte pour retourner vers le centre-ville. Aux abords du parc, les trottoirs, les rues, les ruelles, les terrasses s’étaient remplies de monde. Une dizaine de femmes d’une soixantaine d’années, toutes en falbalas, assises autour d’une table non loin de celle où nous nous étions posés pour la sainte bière de 17h, chantaient et dansaient tour à tour, fort élégantes, joyeuses, belles à voir.

Pendant ce temps, le centre-ville est abandonné aux touristes, Français pour la plupart, mais aussi, bien sûr, Japonais en grappes qui se prennent mutuellement en photo devant n’importe quoi, et qussi quelques Allemands. La ville est splendide, ses monuments fastueux (l’Alcazar m’a largement consolée de n’avoir pu visiter l’Alhambra), mais il y manque l’âme de Malaga, par exemple. Comme Florence, c’est une ville-musée désertée par ses habitants, où l’on pratique des prix prohibitifs pour une nourriture moins bonne qu’ailleurs.

Nous sommes donc bien contents de nous être rabattus sur Carmona, à une trentaine de kilomètres de Séville. C’est une très ancienne ville ceinte de murailles qui datent des Carthaginois, où nous logions dans une maison vieille de 700 ans (excusez du peu).

Hier soir, avant d’y retourner, nous avons pris un verre dans un café où un écran de télé montrait la corrida du jour. Rien à faire, je ne m’y habituerai jamais. J’ai eu beau me rappeler les paroles de ma chère Françoise, camarguaise amatrice et connaisseuse de tout ce qui touche les chevaux et les taureaux, qui dit que c’est pour la bête une mort glorieuse et noble, je trouve inhumaine cette façon de harceler un animal jusqu’à l’épuisement pour l’achever d’un coup d’épée entre les omoplates. Que voulez-vous, je suis une grande sensible.

Nous partons tout-à l’heure pour Cadix, dont on dit le plus grand bien. Je tâcherai de vous mettre des photos la prochaine fois.

Hasta luego!

La maison

La maison où nous logeons date de 300 ans selon sa propriétaire, une Britannique qui l’a rénovée avec amour. On la croit : les portes y sont si basses qu’il faut se pencher pour les passer. Pour monter l’escalier sans se cogner cruellement la tête, il faut adopter une démarche mi-crabe, mi-chimpanzé, mi-chien battu (OK, je sais, ça fait trois demies, mais nous sommes en Espagne, que diable). Donc : aller un peu de guingois tout en se courbant pour passer le plafond du rez-de-chaussée, puis aborder précautionneusement le virage des cinquième et sixième marches sans oublier le plancher du second étage, qui, à 60 cm de là (toutes les cloisons porteuses font au moins 60 cm d’épaisseur), vous guette sournoisement au moment même où vous relevez fièrement la tête, tout content d’avoir échappé au premier piège et confiant en l’avenir. PAF ! Ce n’est pas un endroit pour les distraits.
Inutile donc de dire que mon amoureux commence à avoir le crâne tout cabossé. Nous imaginons les voisins éclater de rire chaque fois qu’ils entendent «Boum… AÏE !» (et, dans notre cas, tous les mots d’église qui suivent, en chapelet, en cascade, en litanie et en points d’exclamation).
Pierre qui ouvre la porte de «notre» maison.
Il y a donc, au rez-de-chaussée, la cuisine et le séjour. Et l’escalier meurtrier qui mène à l’étage, où se trouvent la salle de bains et une chambre avec lits superposés. De là, une autre volée de marches, tout aussi traîtresse que la première, mène à la chambre principale et à une terrasse qui a vue sur le clocher, les toits de tuiles ocre et les montagnes violettes, au loin.
Nous passons notre temps à oublier ceci ou cela en haut ou en bas (donc à nous cogner le crâne à intervalles irréguliers), et à monter ou descendre les étroites venelles de ce village pentu pour faire quelques courses dans ses échoppes minuscules : une bouteille de bon vin d’Espagne à 2,80€, un grand pot d’olives cassées à 2,70€ ; quelques tomates mûres à souhait, un gros oignon encore plein de terre ; deux cuisses de poulet fermier désossées et marinées dans l’huile d’olive, du jambon serrano tranché pas égal par le boucher lui-même, que sa femme est allée chercher parce qu’elle dit qu’il le fait mieux qu’elle ; un genre de rillettes de porc tellement délicieusement pas bonnes pour la santé qu’on n’oserait presque pas en redemander si ce n’était pas si bon… Oh ! Dios mio ! moi qui espérais perdre un peu de poids !
Demain, nous partons pour Cordoue, dont j’espère qu’elle ne me décevra pas autant que Grenade. Il est vrai que nous avons fait quatre heures de route aller-retour pour ne visiter que l’extérieur de l’Alhambra. Les visites sont extrêmement contingentées et il faut réserver longtemps d’avance pour voir l’intérieur du palais. Même en cette saison, tout était complet. Nous étions très déçus, mais nous nous sommes rabattus sur une visite qui comprenait les jardins et surtout des ruines, à l’exclusion des palais les mieux préservés. Nous en avons toutefois vu des photos, et nous nous sommes consolés en nous disant que le Maroc nous avait offert infiniment plus. L’Alhambra est certes un beau vestige, et il est intéressant par cela même, mais peut-être y a-t-il un léger excès dans l’exploitation qu’on en fait. Quoi qu’il en soit, rien que les jardins et les ruines montrent le raffinement absolu de cette civilisation, et rien que pour cela je suis contente d’avoir vu ce que j’ai vu. Mais bon, maintenant, je rêve de Cordoue et de Séville, que voulez-vous…
Mon amoureux devant les paysages de Grenade.

Les veux du village, qui discutent le bout de gras toute la journée, changeant de banc
pour rester à l’ombre  le jour, et pour prendre le soleil du soir.

Les futurs occupants des bancs de la place.

Une rue de Competa, un autre des villages blancs, tout semblables au nôtre,
qui émaillent les contreforts de la Sierra Nevada.

Grenade

Aujourd’hui, nous avons quitté tôt notre village pour filer à Grenade, où nous allions visiter l’Alhambra, une ville mauresque dans la ville espagnole. L’héritage arabe est partout en Andalousie, malgré les efforts des catholiques pour en détruire les traces. Quand on voit ce qu’il en reste, on se dit que les sauvages ne sont pas du tout ceux qu’on pense, non monsieur. Raffinement des mœurs, de l’architecture, du savoir, de la civilisation…

Songez que, pendant les huit siècles du règne almudejar, chacun avait le droit de pratiquer sa religion et de vivre selon sa conscience, et que quand les catholiques ont fini par vaincre les musulmans, ils ont rasé les mosquées, brûlé des dizaines de milliers de livres et chassé des savants, des poètes, des artistes qui avaient façonné le visage de l’Andalousie, pour y substituer l’Inquisition, l’obscurantisme et l’ignorance.

Cela fait que, moi qui entre toujours volontiers dans les églises des pays que je visite, je les ai tout à coup regardées autrement, ces prétentieuses cathédrales espagnoles, bien souvent dorées de l’or volé aux Incas, avec leurs Christs sanglants, leurs vierge Marie éplorées vêtues de brocart, leurs scandaleux trésors – ostensoirs ostentatoires, reliquaires d’or et d’argent sertis de pierreries qui recèlent prétendument la troisième phalange du petit doigt de saint Machin ou une dent de lait de sainte Chose…

Enfin.

Cauchemar immobilier

Pour se rendre à Grenade, il faut longer la Costa del Sol, un carnage immobilier dont je n’ai vu l’équivalent nulle part ailleurs dans le monde. Côté mer, les villages de pêcheurs qui émaillaient la côte dans les années 50 ont été écrasés sous le pas des bulldozers et remplacés par de hideuses barres hôtelières, puis par de faux châteaux qui gagnent peu à peu les collines environnantes.

Heureusement, il reste encore des cultures en terrasse dans ces collines, occupées et cultivées depuis des siècles, voire des millénaires. Pas une qui n’ait été aplanie en multiples escaliers, un patient travail qui ne cesse de m’impressionner. Y poussent citronniers et orangers (en ce moment chargés de fruits), avocatiers et manguiers, oliviers en quantité bien sûr, plus des vignes curieusement rabattues à ras le sol, quand ce ne sont pas des serres, aussi au ras du sol, qui s’étendent à perte de vue. Et pendant qu’on regarde ce paysage quasi désertique par ailleurs, où prolifèrent les cactus et les palmiers, les hauteurs couvertes de neige de la Sierra Nevada étincellent au soleil.

Curieux pays que celui-là, où je reconnais un peu de l’Italie, beaucoup du Mexique et du Maroc, et qui a tout de même une personnalité bien à lui. Prenez la coutume des tapas. Suis-je bien tombée, moi qui suis constamment obsédée par la nourriture et totalement agnostique: ici, c’est une religion, la seule qui m’importe vraiment. Boire sans manger, en Andalousie, ça ne se fait pas (le contraire non plus). C’est heureux. Les bonnes choses sont là, sous votre nez, sur le comptoir, à température pièce (de quoi faire frémir les inspecteurs de Santé Canada): salade russe, anchois à l’escabèche, chorizo, jambon pata negra (comme du serrano, mais en mille fois meilleur, plus fin, plus doux, plus tendre et plus sucré que tout ce que vous pourriez imaginer) et autre ragoûtants ragoûts que vous ne sauriez nommer, mais qu’on se fera un plaisir de vous faire goûter.

Oui, parce que, en plus, les gens sont ici d’une gentillesse, d’une affabilité, d’une courtoisie absolument délicieuses.

Alors que voulez-vous? Même si Grenade nous a un peu déçus, nous sommes là, sur la terrasse de notre petite maison de 300 ans, à regarder le soleil se coucher derrière le clocher du village pendant que les hirondelles commencent leur ballet, et nous sommes heureux.

Dimanche, nous partirons probablement pour Cordoue, puis nous irons voir Séville en pleine effervescence pour cause de feria: corridas, chevaux, flamenco. On ne va quand même pas rater ça…

¡Viva España!

Une rue du village de Canillas de Aceituno,
où nous allons passer une semaine… ou deux?

Ça s’est décidé mercredi dernier. Mon nouveau passeport est arrivé d’Ottawa ce jour-là, alors que je ne l’attendais pas avant la fin de la semaine, voire le début de la semaine d’après. Je n’ai fait ni une, ni deux: j’ai écumé les sites de ventes de billets d’avion, j’ai trouvé une aubaine pour Málaga, en Andalousie. Nous avions déjà prévu deux petites semaines de vacances fin avril mais, vu que mon passeport était lui-même en voyage, nous n’avions pas de vrai plan, sauf peut-être une virée vers Washington DC.
– Allô, chéri? L’Espagne, ça te dit?
– Euh… Pis Washington?
– Au diable Washington! J’ai trouvé un aller-retour Montréal-Málaga sans escale pour 600$ toutes taxes incluses, départ lundi prochain.
– Lundi prochain? Dans cinq jours?
– ¡Si señor!

Ça fait qu’on part demain.

J’ai trouvé une adorable maison à louer dans un petit «village blanc», niché au milieu de collines couvertes de vignobles et d’oliveraies. De là, nous comptons explorer la région, peut-être pousser jusqu’à Cordoue, Grenade, voire Séville. Mais ça fait quand même beaucoup de route, mon amoureux est absolument crevé, et le village semble si adorable que nous pourrions bien nous «contenter» de microtourisme.

À nous tapas, xeres, flamenco et autres bonheurs!

Photos, histoires et anecdotes à venir.

Hasta luego,

Fabiana