Vivre dangereusement

En fin de compte, l’un des charmants employés de l’auberge où je loge m’a convaincue de faire la visite à Semuc Champey et à Lanquin: « Le climat n’est pas le même, là-bas, il m’a dit. il va faire beau, tu vas voir, tu vas aimer ça. »

Bon bon bon. Après tout, pourquoi pas, puisque je suis ici?

Nous sommes donc partis, un petit groupe, avec deux guides et un chauffeur. Il y avait notamment un couple d’Israéliens, lui sourd-muet, elle ne parlant que quelques mots d’anglais, avec leur fils d’une trentaine d’années; une princesse jamaïcaine en petite robe rose et chaussée de sandales fantaisie (hé, ma jolie, on s’en va EXPLORER des GROTTES!!!), un jeune Britannique solitaire et taciturne; deux grands boeufs de l’Ouest canadien; un couple de Néerlandais assez sympa; trois filles, britaniques aussi, je crois, dont l’une avait sur tout le corps un coup de soleil tellement affreux que j’avais à la fois pitié d’elle et envie de l’engueuler; et une radieuse beauté norvégienne.

Il faut deux heures et demie d’une route aussi sinueuse qu’accidentée pour se rendre de Coban à Semuc Champey. On traverse des plantations de cardamome, de café, de maïs; on aperçoit sous les frondaisons quelques masures de planches reliées entre elles par un étroit sentier. Comme c’était dimanche, les familles se rendaient à l’église, les femmes serrant contre elles leur missel. On a doublé quelques pick-up remplis de gens debout, serrés les uns contre les autres. L’un s’est arrêté pour faire monter encore trois femmes, dont l’une portait un tout petit enfant comme un ballot.
À Semuc, une rivière aux eaux d’un turquoise irréel a creusé dans le calcaire des bassins successifs où l’on peut plonger sans danger. Le décor est somptueux, fait de hautes montagnes où la forêt recule peu à peu devant les plantations.

J’étais déjà bien contente comme ça, au soleil, avec mon bouquin (Como agua para chocolate, mon premier roman en espagnol, oui messieurs-dames), quand le guide nous a proposé une petite excursion en aval de la rivière. Il s’agissait de nager de bassin en bassin, puis de descendre dans un tunnel, de sauter dans un autre bassin, bref, une inoffensive promenade de santé.

Bon bon bon. Après tout, pourquoi pas, puisque je suis ici?

On traverse les premiers bassins; la pierre est un peu glissante entre chacun mais on se laisse aller sur les fesses comme sur la neige quand j’étais petite, on rigole et tout va bien.

Puis René (le guide) nous annonce qu’il faut sauter dans le bassin suivant – une petite marche de deux mètres. Il y a de l’eau en masse, pas de danger là. Hop! tout le monde saute dans la joie et l’allégresse… Sauf la princesse jamaïcaine, qui a fini par renoncer après force mines et minauderies. (Enweille, Chose, c’est qu’on gèle, nous autres, en t’attendant!)

Bon. Elle enfin partie, on continue. Il faut maintenant descendre à reculons un escarpement d’une dizaine de mètres en s’aidant d’une corde, poser prudemment les pieds dans les anfractuosités, s’assurer qu’on a prise avant de faire le pas suivant. René, qui assure en bas, a une vue en contre-plongée sur le cul de tout le monde. Faut pas être timide! Mais en fin de compte, je me suis dit qu’il avait dû en voir des pires que le mien et je me suis plutôt remémoré avec plaisir l’époque où, enfant, avec mon amie Dominique, nous jouions aux héroïnes du Club des Cinq en escaladant le cran derrière la maison de sa grand-mère, dans le rang Saint-Martin. T’en souviens-tu, vieille branche? C’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas!

Bon, on rit bien, mais avec René, il faut encore se jeter à l’eau, trois ou quatre mètre plus bas, puis traverser une anse, tout droit par là et pas ailleurs, pour éviter de se faire emporter par le courant, et enfin remonter au sec de l’autre côté. Bof bof bof, allons-y, puisque je suis ici.

Nous avons pénétré dans une caverne dont les parois, doucement éclairées par la lumière du jour, miroitaient d’ors et de verts d’une richesse inouïe. Pas une cathédrale n’arrive à égaler pareille splendeur. Du coup, je n’ai pas regretté d’avoir raté la messe à Coban.

Mais nous n’avions encore rien vu. René a attaché sa corde à une stalagmite, a jeté l’autre extrémité par un trou dans lequel il s’est faufilé et a dirparu de l’autre côté de la paroi.

Nous l’avons suivi un à un, puis, selon ses instructions, nous nous sommes avancés sur une étroite corniche, avec l’eau qui rugissait tout en bas. Les filles et moi étions les premières de la file. L’une après l’autre, nous nous sommes assises en grelottant, collées les unes aux autres pour ne pas trop geler. En silence, émerveillées, nous avons longuement contemplé un spectacle assourdissant. Des rochers en volutes, en drapés, en creux, en ronde-bosse s’offraient à nos yeux, toujours moirés de reflets d’ors et de verts comme un taffetas ancien. Même Peau-d’âne n’aurait pu rêver d’une robe aussi fabuleuse. Des bandes d’hirondelles entraient et sortaient en piaillant; au pied des rochers l’eau grondait, moussait, ondoyait, n’eût été le froid, nous y serions restés des heures.

Mais bon, il y avait René pour nous ramener à la réalité. Nous avons donc, à ses ordres, rebroussé chemin en nous aidant de la corde et repassé à travers le trou, puis il nous a expliqué qu’il fallait sauter là, à l’endroit exact où lui-même allait le faire à l’instant, 10 mètres plus bas (10 mètres, mesdames et messieurs, songez-y), dans ce bouillonnement d’écume où on ne distinguait rien (rien de rien, mesdames et messieurs, imaginez). Et attention: pas plus loin, pour ne pas se heurter au rocher, et assez loin pour éviter la petite corniche, là, qui s’avance au-dessus de l’eau.

Il a fait le signe de la croix d’un air goguenard, a exécuté un saut de l’ange parfait et a disparu brièvement dans des tourbillons d’écume, pour reparaître un peu plus loin et grimper sur un rocher, d’où il nous a fait signe d’y aller.

J’étais la première de la file, boy-scout depuis le début, toujours prête: saute, glisse, plonge, grimpe, allez hop, on y va.

Bon bon bon. Puisque je suis ici, pourquoi pas?

Euh…

Il m’a fallu attendre que quatre ou cinq braves se lancent pour le faire à mon tour. Je me suis demandé pourquoi j’étais là. J’ai songé à Jules et à mon testament, j’ai pris une grande respiration et j’ai sauté, morte de trouille, en fermant les yeux. PLOUF!

OUF!

J’ai émergé, de l’eau plein le nez, toussant, crachant, mais vivante et heureuse.

Merci à mon maillot, qui a accepté de rester avec moi malgré le choc. Merci à mon papa, qui m’a appris à surmonter mes peurs. Et merci à moi d’avoir accepté de sauter.

***

Plus tard, nous sommes allés visiter les grottes de Lanquin. J’ai détesté ça. C’est glissant, il fait noir comme dans le cul d’un ours, il fait chaud, on ne voit rien, le sol est couvert de plusieurs centimètres d’excréments de chauves-souris… Bref, à mes yeux, la spéléologie est au sport ce que la gastro-entérologie est à la médecine: pourquoi diable y a-t-il des gens qui s’intéressent à ça???

Sur le chemin du retour, près de Coban, il y avait eu un accident. Les ambulanciers, les pompiers, les policiers mitraillette au poing, les gyrophares, la foule consternée, un corps jeté à plat ventre sur une civière… La scène était cauchemardesque. Edgar, le chauffeur, a mis la radio. On a appris qu’il s’agissait de l’un des camions que nous avions doublés, celui qui avait fait monter les trois femmes à la sortie du village de Lanquin. Deux d’entre elles étaient mortes.

Ce qui s’appelle vivre dangereusement.

La fête à la grenouille

Il a plu un peu quand je suis allée voir les ruines de Ceibal.
Il pleuvait pas mal quand je suis rentrée de souper hier soir.
Là, depuis le matin, les averses nous tombent dessus, drues, denses, opaques. Tout laisse croire que ce sera pareil demain: la saison des pluies est en marche. Ça compromet mon petit tour à Semuc Champey, vu que je ne suis pas particulièrement folle des randonnées sous la pluie et que, pour les photos, la baignade, tout ça, ce sera plutôt ordinaire.
Pas grave. Aujourd’hui, j’ai fait ce que j’aime le mieux: je suis allée me perdre dans le labyrinthe du marché, des éventaires de planches et de tôle protégés par des bâches, reliés par des sentiers de terre battue où l’eau et la boue s’accumulent en larges ruisseaux qu’il faut enjamber avec précaution.
J’ai traversé la section des disques, puis celle des textiles, où j’ai âprement marchandé une longueur de ce tissu dont les femmes se font d’amples jupes (huit verges bien comptées), que j’ai sans doute payée bien trop cher. Je me suis faufilée entre les étals de poisson, de viande, de piments, d’épices, de chaux (qu’on utilise pour attendrir le maïs lorsqu’on le fait cuire), de vêtements, de chaussures, des robes de princesse saumon ou pêche dont on affuble les petites filles au lieu du costume traditionnel.
Ce qui me fascine toujours, ce sont les enfants. Ils sont là, près de leur maman, silencieux, placides, immobiles, ou alors ils jouent avec trois fois rien – un pauvre petit ballon dégonflé, un bout de bois, une ficelle. Ils ne pleurent pas, ne réclament rien, me regardent d’un air timide quand je les photographie. Quand je leur montre le résultat, leur visage s’éclaire d’un grand sourire joyeux et émerveillé. Leur maman s’approche, un peu méfiante, puis montre dans un sourire l’éclat de ses dents en or.
Il pleut.
On s’en fout. Le marché sera ouvert demain.
Et puis j’irai à la messe, na!

Coban

Je croyais que, sur le chemin de Sayaxché, j’avais assisté à des records quant au nombre de personnes qu’on peut insérer dans un minibus. Erreur. Ce matin, j’ai compté jusqu’à 24 adultes et 5 enfants (dont deux nourrissons, il est vrai) dans un véhicule conçu pour recevoir un maximum de 13 passagers. Ne me demandez pas comment ils font. Tout ce que je sais, c’est que quand on croit que le truck est plein, archi-plein, l’assistant du chauffeur continue de dire Hay lugar, hay lugar (y a de la place!). Et tout le monde de se serrer encore un peu, avec le sourire. Avec ça que ledit assistant laisse la porte de côté grande ouverte et que le chauffeur double allégrement dans les courbes, je me disais que ça ferait un joli pâté de viande si on avait un accident.

Heureusement, je ne suis pas nerveuse. Enfin, plus maintenant!

Je loge dans un petit hôtel près de la place centrale, bien silencieux, plein de plantes et de fleurs, tenu par une maman indigène qui sourit tout le temps de toutes ses dents en or (c’est la grande mode par ici, je songe à me faire faire un de ces petits chefs-d’oeuvre avant de partir). Dimanche, j’irai voir les chutes de Semuc Champey, qu’il paraît qu’on ne peut pas venir au Guatemala sans voir ça, et aussi les grottes de Lanquin, dont on dit qu’elles sont incontournables. Bon, moi, les grottes et les cavernes, ça ne me branche pas tellement, j’aime trop le soleil, mais j’aime bien les chauves-souris aussi, alors on verra.

Mais franchement, pour tout dire, je regrette un peu de ne pas être allée m’écraser sur la plage à Livingston, entourée de beaux grands Nègres bien bâtis. Après tous ces transbordements (encore cinq heures de voyagement ce matin), je commence à ressentir une légère lassitude. Un bon coup de soleil m’aurait fait le plus grand bien! (Ben quoi, faut bien mourir de quelque chose, entre un cancer de la peau ou un accident de la route…)

En tout cas, ici je suis, ici je reste. Je vais de ce pas m’envoyer un de ces steaks qui font pleurer les végétariens, sans aucun état d’âme autre que le plaisir de me bourrer la gueule, ce qui, entre nous, est bien l’un des plus grands agréments du voyage.

Moi Jane

Me voici donc à Sayaxché, où, en effet, comme je l’ai écrit hier, il n’y a rien.
C’est, au bord du Rio de la Pasión, un bourg d’une dizaine de milliers d’habitants, poussiéreux et d’une laideur irrémédiable.
J’aurais préféré filer droit à Coban mais, outre le fait que rien ici ne semble pouvoir filer droit, il appert que mon guide Lonely Planet, pourtant récent, s’ingénie à me donner des renseignements périmés. Toujours est-il que, comme la société de transport sur laquelle je comptais n’existe plus, je me suis rabattue sur un minibus pour Sayaxché en me disant que j’en profiterais pour aller voir les ruines de Ceibal.
Dans le minibus s’entassaient 12 adultes, 6 enfants (dont un sur mes genoux) et une poule. Question couleur locale, j’étais servie!
J’ai acheté avant de partir une mangue dont j’ai distribué les tranches à la ronde. La maman à côté de moi m’a demandé si j’avais des enfants (et m’a regardée d’un air consterné quand je lui ai dit: solo uno), d’où je venais et pourquoi j’étais ici, si j’avais eu du mal à obtenir mon visa, etc. Elle croyait que le Canada était l’un des Estados Unidos, où elle rêve d’aller travailler. Je l’ai détrompée en lui expliquant que le Canada est plus au nord, qu’il y fait bien froid l’hiver et que la vie n’y est pas nécessairement plus facile qu’au Guatemala.
– Ay, elle a dit d’un air dubitatif. C’est pour ça que tu viens suer ici.
Bon, OK, j’ai rien dit.
J’ai donc débarqué à Sayaxché, trouvé un hôtel (comme mon guide dit que c’est le meilleur de la ville, j’aime autant ne rien savoir des autres), puis un lanchero (batelier) qui pouvait m’emmener à Ceibal.
On s’est entendus sur un prix (prohibitif), et vogue la lancha. Nous avons navigué sur des eaux vert jade dans un paysage qui me rappelait étrangement le Mékong, au Laos. Ici et là, des hommes tendaient leurs filets dans des barques fines et étroites à faire peur, des femmes et des enfants se baignaient, quelques boeufs blancs paissaient tranquillement.
Au bout d’une heure, Carlos a abordé le rivage.
– Je vais te faire un plan, qu’il me dit.
– Mais tu ne m accompagnes pas?
– Non, moi, je t’attends ici.
Il prend un stylo rouge et, sur un bout de papier que je lui tends, il dessine quelques lignes:
« Tiens, tu passes ici, tu tournes comme ça, tu reviens par là, tu ne peux pas te tromper et tu vas tout voir. Vaya!»

Me voici donc fin seule au milieu de la jungle, sous une canopée si épaisse qu’elle me protège de la pluie qui commence à tomber. Les singes hurleurs s’en donnent à coeur joie et, si je ne les avais pas entendus la veille, j’aurais été plus qu’inquiète. Est-ce qu’un orang-outan va venir m’enlever? Est-ce que je vais me faire dévorer par un jaguar? Les termites auront-elles raison de moi? Et Tarzan viendra-t-il à mon secours? Ou alors puis-je compter sur le Fantôme, l’Esprit qui marche, avec sa bague à tête de mort?
J’ai trouvé tant bien que mal le chemin que Carlos m’avait indiqué. Mon Lonely Planet s’est révélé une fois de plus sans utilité, car son plan ne concordait pas avec la signalisation (euh… quelle signalisation?). En tout cas, pour être lonely, je l’étais!
J’ai réussi à gagner le camp des gardes, l’un d’eux m’a indiqué un vague chemin au bout duquel j’ai trouvé un temple et quelques stèles. C’était beau, mystérieux, émouvant, mais comme j’avais quand même un peu peur de me perdre étant donné mon légendaire sens de l’orientation, je n’ai pas osé explorer les lieux plus avant.
J’ai prudemment repris le sentier du retour, contente malgré tout (au prix qu’elle m’a coûté…) de cette promenade au milieu des lianes, des fromagers, des palmiers et autres plantes que je ne saurais nommer.
Au retour, il ne pleuvait plus, le ciel était somptueux, l’eau de jade miroitait, le bruit du moteur faisait s’envoler les martins-pêcheurs, les ibis et les hérons.

Singes hurleurs

Aujourd’hui, aller-retour à Tikal, cette ancienne cité maya, à une heure de route de Flores. Monique et moi avions réservé notre place à bord du minibus en arrivant à Flores hier soir. Nous logeons dans un petit hospedaje bon marché. C’est toute une expérience pour Monique, habituée aux suites cinq étoiles, mais elle m’avait affirmé qu’un de ses amis la surnommait Indiana Perron. Je me suis dit que j’allais lui faire vivre la vraie vie. Elle en a pour ses 10$ par jour! Bon, aucun cancrelat ne prétend partager notre lit, il y a des serviettes et des draps propres, pas vraiment d’eau chaude parce que de toute façon on n’en a pas besoin, et en plus on a la télé. Que demander de plus?
Bref, aujourd’hui, nous avons eu à nous seules un minibus pour Tikal. Là-bas, nous avons trouvé un guide dont l’anglais était si approximatif que je le comprenais mieux quand il parlait espagnol (mais Monique tenait à un guide anglophone), et nous avons grimpé au sommet de plusieurs temples. C’était fabuleux, mais le clou, ce fut quand nous nous sommes approchées des singes dits hurleurs. En fait, ils RUGISSENT. On croit entendre des lions en rut, des fauves en train de s’entretuer, on les imagine aussi imposants que des orang-outangs… Mais ils sont plus petits que des chimpanzés, et leur discours n’a rien de belliqueux!
Nous sommes restées de longues minutes à les observer, ils allaient agilement de branche en branche comme si de rien n’était, tout en émettant ces sons hallucinants, que nous avons entendus tout le temps que nous grimpions les 105 marches de la pyramide de chépu quoi.
Nous avons aussi vu un toucan et un autre oiseau magnifique dont j’ai oublié le nom, un tapir et un de ses cousins, et je me dis que, un jour, je camperai sur place pour entendre le réveil de toute cette vie à l’aurore.
Au retour, notre chauffeur nous a annoncé qu’il ne pouvait plus passer que les quatrième et cinquième vitesses du minibus. Il s’est arrêté au bord de la route en nous disant qu’un de ses collègues allait nous prendre en passant et nous déposer à notre hôtel.
Nous sommes donc montées dans un antique minibus qui contenait déjà trop de monde; l’un des passagers, employé du parc de Tikal, chantait pour lui-même et s’est mis à chanter pour nous quand je lui ai demandé s’il jouait aussi de la guitare. On nous a déposées en face de notre hospedaje, dans la rue défoncée parce qu’on est en train d’enfouir les fils et de refaire les égouts.
Demain, je pars pour Sayaxché, où, paraît-il, il n’y a rien.
Je vous en reparlerai.
Et j’essaierai de mettre des photos.

Rio Dulce

La ville de Rio Dulce se résume à une rue principale crasseuse, bruyante, encombréee de tuktuks, de familles entières juchées sur un scooter, de camions, de voitures, de bus hors d’âge et de piétons qui se faufilent nonchalamment entre tout cela.
Hier, Monique, Roger, Isabelle et moi avons pris un de ces bus déglingués pour nous rendre à la Finca Paraiso la bien nomméee, où une source bouillante se déverse dans un bassin au milieu de la jungle.
Pendant une demi-heure, nous avons roulé dans la campagne à travers les bananeraies, les plantations d’avocats, les champs de maïs. Dans les villages aux maisons de planches couvertes d’un toit de palme, les cochons noirs et les poules errent en liberté; des enfants à demi-nus jouent avec des branches, les mamans étendent du linge… La vie rurale semble n’avoir pas changé ici depuis 300 ans.
À la finca, deux petites filles nous ont abordés pour nous vendre des pan de bananas, une sorte de petite crêpe frite aux bananes. J’en ai acheté deux, c’était délicieux. Dans le ruisseau qu’on longe pour se rendre à la source chaude, j’ai photographié une fillette de 10 ou 11 ans qui faisait la lessive.
Nous avons passé deux petites heures à la source, qui se jette du haut d’un rocher dans un bassin où l’on peut nager. Sous la cascade, l’eau est si chaude qu’ellen’est pas supportable. Des lianes et des plantes tropicales entourent le lieu, d’une beauté vraiment saisissante.
Sur le chemin du retour, les mêmes petites filles nous ont de nouveau abordés. Elles quémandaient des stylos, des sous, des bonbons. Contre quelques caramels Werther, j’ai pu les prendre en photo, parler un peu avec elles. Elles ont ri de bon coeur en se voyant sur l’écran de mon appareil, puis ont voulu voir les autres images. Ah! Mais c’est Matild! Se sont-elles exclamées en voyant la petite qui faisait la lessive dans le ruisseau.
Leurs belles petites têtes noires serrées l’une contre l’autre au-dessus de l’appareil, elles se parlaient dans leur langue entre elles, puis me posaient des questions en espagnol:
– Et elle, qui c’est?
– C’est Monica, mon amie, qui est là-bas.
– Et elle, c’est Isabel?
– Oui!

… Un autre moment de grâce.
Je pars tout à l’heure pour Tikal avec Monique, puis je continuerai ma route vers Coban alors qu’elle regagnera le voilier d’Isabelle et Roger.

Joies de l’imprévu

Samedi, pour me rendre à Rio Dulce, je suis entrée dans la première agence de voyages que j’ai trouvée sur mon chemin, à Antigua, afin d’acheter mon billet de car. Dans le minibus qui devait me déposer au terminus de l’une des compagnies de transport de Guatemala Ciudad, nous étions une dizaine de voyageurs, serrés comme des sardines, nos bagages empilés et amarrés sur la galerie du toit.
Le chauffeur a d’abord déposé deux Britanniques au mauvais endroit (il a donc fallu réattacher leurs bagages sur le toit après les en avoir laborieusement descendus); il a ensuite déposé le gros du troupeau à l’aéroport, puis a de nouveau fait descendre les Britanniques et leur barda, pour enfin me laisser, avec cinq minutes de retard, à mon terminus. Comme de juste, le car était parti sans moi et, contrairement à ce que m’avait affirmé le chauffeur, il n’ avait pas d’autre départ avant 16h30.
J’ai donc pris un ticket pour Morales, et de là, je devrais prendre un autre minibus pour Rio Dulce.
Le car a traversé un paysage quasi désertique, des hectares de culture de melons, des villages même pas sur ma carte, où il s’arrêtait systématiquement pour prendre ou déposer des passagers, livrer des colis, bref, comme on dit, faire la run de lait.
Les haut-parleurs braillaient de la musique mexicaine, à un moment un jeune homme de 20 ans a pris le siège à côté de moi et s’est mis à me faire du plat.
– T’es mariée? Non? Une belle femme comme toi? Je pourrais m’occuper de toi, moi!
– Hé, mon coco, je pourrais être ta mère, je disais.
– Preciosa, je ne te plais pas?
– Si, tu es très mignon, mais j’ai déjà un fils!
– Ay, il disait, t’es méchante.
J’ai bien rigolé.
Avec tout ça, je suis arrivée à Morales à la nuit tombée. On me montre où se trouve l’arrêt des minibus, il y a huit ou dix personnes qui attendent placidement, je m’installe donc là avec confiance après m’être assurée auprès d’un monsieur que j’étais au bon endroit.
Un autocar s’arrête, tout le monde monte à bord, et le monsieur me fait signe que je ne dois pas monter puisqu’il ne va pas à Rio Dulce. Je me dis que le minibus va finir par passer. Cinq minutes s’écoulent, puis dix, toujours pas de minibus. Dans la nuit noire, un pick-up passe, ralentit, deux hommes sont assis dans la boîte, et deux enfants s’entassent dans la cabine avec le chauffeur.
– Tu vas à Rio Dulce?
– Euh… Oui…
– Monte!
– Ben c’est que j’attends le minibus.
– No hay mas à cette heure-là, senora. Monte, on va te déposer.
Ce que je fis. Les enfants m’ont fait passer un vieux coussin élimé, je me suis carrée dans un coin, et hop.
L’air sentait le jasmin, le foin, la vanille, le chocolat; le vent chaud emmêlait mes cheveux et m’empêchait d’entendre ce que disaient les deux types à côté de moi. Le ciel était splendide avec sa Grande Ourse à l’envers, c’est le plus beau tour de truck de ma vie.
Aujourd’hui lundi, avec des amis rencontrés à Antigua qui ont un voilier ici à Rio Dulce, nous allons aux sources thermales de je ne sais plus où.
Demain, direction Tikal avec une de leurs copines.