Lajan (l’argent)

Comme souvent dans les pays où l’argent est rare, il est l’objet ici de plusieurs bizarreries.


La monnaie d’Haïti est la gourde (goud en créole). Il y a 40 gourdes dans un dollar canadien. C’est donc dire, pour vous donner un ordre de grandeur, que le repas de ce midi, riz pois-collés (soupir) et poulet pour deux, avec deux bières et un coca, m’a coûté en tout la vertigineuse somme de 4$.
Mon chapeau de paille fait main, ou cinq mangues, ou 10 petits pains : 50 gourdes (1,25$). Environ une tasse de gros sel de mer : 10 gourdes.
Jusqu’ici, ça va.

Mais allez savoir pourquoi, aussitôt que la somme dépasse, disons, 100 gourdes, les Haïtiens comptent en dollars haïtiens. Le dollar haïtien est une fiction qui remonte aux temps de la colonie, un peu comme notre «30-sous» : comme chacun sait, il faut quatre 30-sous pour faire une piastre. Une piastre devrait donc valoir 120 cents (ou «sous», ou «cennes»), mais non : une piastre, c’est un dollar, un dollar fait 100 cents mais il compte toujours quatre 30-sous, et si vous n’avez pas compris, c’est égal.
Il y aurait donc environ huit dollars haïtiens dans un dollar canadien. Aujourd’hui, j’ai demandé à Wilbens d’acheter pour moi à Miragoâne des cartes Natcom pour alimenter mon modem USB (étant donné la lenteur de la connexion et ma dépendance pathologique à l’internet, j’en fais une grande consommation). Quatre cartes à 100 gourdes chacune, facile : ça fait 400 gourdes, plus taxe.
Mais non. Je lui devais 80$, plus 8$ de taxe.
Chaque fois, ça me désarçonne complètement. Et quand je demande combien ça fait en gourdes (après tout, c’est bien ce qui est écrit sur les billets de banque : G-O-U-R-D-E), on me regarde comme une demeurée, à peu près comme Elsie quand elle me parle créole et que je ne pige pas un mot (je suis sûre qu’elle fait exprès).
Les petites coupures (10, 25 et 50 gourdes) étant celles qui circulent le plus, les billets sont si usés qu’on a parfois du mal à savoir de quoi il s’agit au juste. S’il y avait des papiers-mouchoirs ici, on pourrait facilement confondre, mais le kleenex, objet de luxe, ne se rencontre pas, ni neuf ni usagé, dans ces contrées reculées.
Le portefeuille est également une notion inconnue, du moins dans les milieux que je fréquente. On fourre les billets en vrac dans sa poche, dans une bous (bourse, en fait un porte-monnaie) ou dans un tiroir de bois, on les en sort en tapon et l’on vous tend une ou deux petites choses toutes chiffonnées censées être votre monnaie. Les coupures de 500, 250 et 100 gourdes souffrent moins de cet excès de circulation. Quant au billet de 1000 gourdes, il cause toujours un tas d’embarras (on n’a à peu près jamais de quoi vous rendre la monnaie).
Comme chez nous, les billets de banque sont imprimés dans les deux langues officielles (ici, créole-français). En tout petit, en bas à gauche, il est écrit : «La contrefaçon de monnaie est punie par la loi.» En créole : «Lalwa pini moun ki ap fè fo lajan.»
Fo lajan.
J’adore.

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