Racines

Tout Paillant s’est réveillé dans la brume, aujourd’hui. Au sens propre comme au figuré: c’était hier la première partie du concours de musique «rara» organisé par Radio Paillant Inter. Le rhum et la bière ont coulé à flots et, si le rara célèbre les racines africaines du peuple haïtien, plusieurs doivent douloureusement se rappeler aussi celles de leurs cheveux, ce matin.

Jusqu’à la dernière minute, j’ai cru que rien ne se passerait: on avait annoncé le début du spectacle pour 19h. À 20 h, aucun test de son n’était fait, et on se demandait encore comment installer les deux projecteurs obtenus in extremis de je ne sais trop qui parce que ceux qu’avait promis la Minustah ne sont jamais arrivés.

Avec des bouts de fil de fer, un peu de ruban noir et quelques acrobaties qui auraient donné des sueurs froides à un inspecteur de la CSST, on a fini par fixer tout ça tant bien que mal.

Assise sur une chaise basse dans ce qui était autrefois les douches de la piscine de ces messieurs-dames de la Reynolds, madame Guy, chargée de faire traiteur, a commencé à frire son plantain, son griot et ses pâtés dans trois casseroles d’huile bouillante posées tout près d’elle. De temps en temps, elle retournait à mains nues les cuisses de poulet en train de griller à sa droite.

Bientôt, les effluves de sa cuisine se sont mêlés aux émanations de la génératrice aimablement prêtée par la Sécurité civile. Les marchandes ambulantes sont arrivées peu à peu avec leurs paniers remplis de sachets d’arachides grillées et de petites bouteilles de rhum, de jus et d’eau, puis les hommes ont installé des tables de jeu et fait résonner le son caractéristique des dés agités dans un gobelet de métal.

Les premiers accents d’un groupe rara ont dû se faire entendre vers 21h. Les groupes arrivent à pied, parfois de très loin. Le maître rara marche en tête, muni d’un sifflet et d’un fouet qu’il fait claquer de temps à autre, parodie manifeste du maître auquel étaient soumis les esclaves. Les danseuses le suivent, puis les musiciens, qui jouent d’instruments artisanaux – cornets de zinc, bambou creux, tout ce que les esclaves, en fait, pouvaient utiliser pour faire de la musique le dimanche, pendant que les maîtres étaient à l’église.

Peu à peu, les cinq groupes ont fini par arriver, suivis de leurs fans, peut-être cinq ou six cents au plus fort de la mêlée.

Dans cette foule, je tranchais évidemment par la couleur de ma peau. Les jeunes hommes ont une sorte de fascination pour la femme blanche, c’est vraiment curieux. Je ne sais combien de garçons m’ont demandé mon numéro de téléphone. Chaque fois, je répondais en rigolant: «Mais pourquoi?
– Parce que je t’aime!
– Hahaha! Mais tu es même plus jeune que mon fils!
– En amour, l’âge ne compte pas…»

La fête s’est prolongée bien avant dans la nuit, mais je suis rentrée vers 1h, quand le dernier groupe a commencé sa prestation.

À la maison, les cafards faisaient la fête sur la table de la salle de séjour. Je ne comprenais pas pourquoi je n’en avais pas encore vu. «Ben, m’a dit Grégory, c’est que tu n’étais jamais rentrée à cette heure-là!»

Ça tombe sous le sens.

Je ne sais comment sera la suite de la fête ce soir (deuxième partie du concours): il pleut à boire debout, en ce moment. Ça fait des semaines que tout le monde l’espère, mais ça aurait tout de même pu attendre un jour ou deux, non? Enfin, Wilbens et moi avons bien fait de remettre à samedi notre équipée au marché. Avec toute cette eau, le chemin ne sera qu’une rivière de boue.

J’en ai profité pour faire une petite lessive. Elle n’est pas près de sécher mais, au moins, elle sera bien rincée.

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