En rafale

Nous avons quitté le Bénin dans une confusion absolue, une brume épaisse, autant à cause de l’heure inhumaine à laquelle nous avons dû nous lever (notre avion décollait à 5h du matin) que des circonstances bizarres qui ont entouré notre dernier jour à Cotonou.

Édouard, le monsieur qui s’occupe des affaires de la propriétaire de l’appartement (elle vit en Californie), avait fait l’état des lieux le vendredi précédent avec un zèle exaspérant, et il a tenu à le refaire lundi, pour être bien certain que nous ne nous enfuirions pas avec une petite cuiller ou un verre à eau. Son air soupçonneux, son zèle tatillon de sous-fifre soudain investi d’un petit pouvoir, ses sous-entendus comme quoi nous avions pu donner à Pélagie des choses qui appartenaient à Mémé, et notre Pélagie qui pleurait autant de la rage et de la honte qu’il lui causait que du chagrin de nous voir partir, et les apprenties des deux couturières à qui j’avais donné à la dernière minute des robes à coudre parce que les tissus là-bas me rendent folle, les apprenties, donc, qui sonnaient aux 15 minutes pour les essayages et les retouches, et les spaghettis que j’avais décidé de faire pour tout le monde (Pélagie, ses enfants, son mari, notre amie Ruth et nous), et le vin et la bière, et l’angoisse et les larmes, et oooohhhh! Tout ça s’est terminé avec des bagages à boucler en catastrophe dans l’obscurité, grâce à une autre des innombrables coupures de courant dont la SBEE nous avait gratifiés chaque soir depuis deux semaines. Nous nous sommes finalement mis au lit à 1h, pour nous lever complètement nazes à 2h30 parce que nous devions être à l’aéroport à 3h. Quand est venu le temps de partir, je ne trouvais plus mon portefeuille, qui était pourtant bien à sa place dans mon sac. Mémé, qui se lève toutes les nuits à cette heure-là pour prier, était dehors pour nous dire adieu. Elle a rigolé en disant que je ne voulais pas partir. Pélagie et Éric et Judicaël et Merveille étaient là aussi, pensez-y, en pleine nuit. Je les ai embrassés, les larmes aux yeux, et puis je suis montée dans la jeep et je me suis mise à pleurer pour de bon. Isidore me regardait dans le rétroviseur avec un air à la fois incrédule et ravi. «Tu pleures? Tu as donc vraiment aimé le Bénin?»

Eh.

Ma mère aurait peut-être dû m’appeler Phèdre.

Après, tout est allé très vite. Nous avons passé quelques jours délicieux au Maroc, d’abord à Marrakech avec notre cher ami Larbi, puis à Casablanca chez notre ami Essaïd, puis à Marseille chez nos amis Aurélie et Mehdi, et nous sommes maintenant en Camargue, chez notre amie Régine (rencontrée au Bénin), d’où nous irons mardi chez Françoise et André, à la manade où j’ai fait un séjour magique il y a trois ans, sujet d’un de mes plus beaux reportages pour La Presse. Toutes ces personnes, nous les avons connues en voyage ou parce qu’elles voyageaient.

On dit que les voyages forment la jeunesse. Je ne peux pas dire si c’est vrai parce que j’ai pris mon premier avion pour un autre continent à l’âge de 35ans, pour une semaine à Paris avec mon amie Madeleine. Je ne sais pas si ça forme la jeunesse, donc. Mais je peux dire en toute connaissance de cause que ça la fait durer.

Prenez-en de la graine, comme on dit.

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