La maison

La maison où nous logeons date de 300 ans selon sa propriétaire, une Britannique qui l’a rénovée avec amour. On la croit : les portes y sont si basses qu’il faut se pencher pour les passer. Pour monter l’escalier sans se cogner cruellement la tête, il faut adopter une démarche mi-crabe, mi-chimpanzé, mi-chien battu (OK, je sais, ça fait trois demies, mais nous sommes en Espagne, que diable). Donc : aller un peu de guingois tout en se courbant pour passer le plafond du rez-de-chaussée, puis aborder précautionneusement le virage des cinquième et sixième marches sans oublier le plancher du second étage, qui, à 60 cm de là (toutes les cloisons porteuses font au moins 60 cm d’épaisseur), vous guette sournoisement au moment même où vous relevez fièrement la tête, tout content d’avoir échappé au premier piège et confiant en l’avenir. PAF ! Ce n’est pas un endroit pour les distraits.
Inutile donc de dire que mon amoureux commence à avoir le crâne tout cabossé. Nous imaginons les voisins éclater de rire chaque fois qu’ils entendent «Boum… AÏE !» (et, dans notre cas, tous les mots d’église qui suivent, en chapelet, en cascade, en litanie et en points d’exclamation).

Il y a donc, au rez-de-chaussée, la cuisine et le séjour. Et l’escalier meurtrier qui mène à l’étage, où se trouvent la salle de bains et une chambre avec lits superposés. De là, une autre volée de marches, tout aussi traîtresse que la première, mène à la chambre principale et à une terrasse qui a vue sur le clocher, les toits de tuiles ocre et les montagnes violettes, au loin.

Nous passons notre temps à oublier ceci ou cela en haut ou en bas (donc à nous cogner le crâne à intervalles irréguliers), et à monter ou descendre les étroites venelles de ce village pentu pour faire quelques courses dans ses échoppes minuscules : une bouteille de bon vin d’Espagne à 2,80€, un grand pot d’olives cassées à 2,70€ ; quelques tomates mûres à souhait, un gros oignon encore plein de terre ; deux cuisses de poulet fermier désossées et marinées dans l’huile d’olive, du jambon serrano tranché pas égal par le boucher lui-même, que sa femme est allée chercher parce qu’elle dit qu’il le fait mieux qu’elle ; un genre de rillettes de porc tellement délicieusement pas bonnes pour la santé qu’on n’oserait presque pas en redemander si ce n’était pas si bon… Oh ! Dios mio ! moi qui espérais perdre un peu de poids !
Demain, nous partons pour Cordoue, dont j’espère qu’elle ne me décevra pas autant que Grenade. Il est vrai que nous avons fait quatre heures de route aller-retour pour ne visiter que l’extérieur de l’Alhambra. Les visites sont extrêmement contingentées et il faut réserver longtemps d’avance pour voir l’intérieur du palais. Même en cette saison, tout était complet. Nous étions très déçus, mais nous nous sommes rabattus sur une visite qui comprenait les jardins et surtout des ruines, à l’exclusion des palais les mieux préservés. Nous en avons toutefois vu des photos, et nous nous sommes consolés en nous disant que le Maroc nous avait offert infiniment plus. L’Alhambra est certes un beau vestige, et il est intéressant par cela même, mais peut-être y a-t-il un léger excès dans l’exploitation qu’on en fait. Quoi qu’il en soit, rien que les jardins et les ruines montrent le raffinement absolu de cette civilisation, et rien que pour cela je suis contente d’avoir vu ce que j’ai vu. Mais bon, maintenant, je rêve de Cordoue et de Séville, que voulez-vous…

Grenade

Aujourd’hui, nous avons quitté tôt notre village pour filer à Grenade, où nous allions visiter l’Alhambra, une ville mauresque dans la ville espagnole. L’héritage arabe est partout en Andalousie, malgré les efforts des catholiques pour en détruire les traces. Quand on voit ce qu’il en reste, on se dit que les sauvages ne sont pas du tout ceux qu’on pense, non monsieur. Raffinement des mœurs, de l’architecture, du savoir, de la civilisation…

Songez que, pendant les huit siècles du règne almudejar, chacun avait le droit de pratiquer sa religion et de vivre selon sa conscience, et que quand les catholiques ont fini par vaincre les musulmans, ils ont rasé les mosquées, brûlé des dizaines de milliers de livres et chassé des savants, des poètes, des artistes qui avaient façonné le visage de l’Andalousie, pour y substituer l’Inquisition, l’obscurantisme et l’ignorance.

Cela fait que, moi qui entre toujours volontiers dans les églises des pays que je visite, je les ai tout à coup regardées autrement, ces prétentieuses cathédrales espagnoles, bien souvent dorées de l’or volé aux Incas, avec leurs Christs sanglants, leurs vierge Marie éplorées vêtues de brocart, leurs scandaleux trésors – ostensoirs ostentatoires, reliquaires d’or et d’argent sertis de pierreries qui recèlent prétendument la troisième phalange du petit doigt de saint Machin ou une dent de lait de sainte Chose…

Enfin.

Cauchemar immobilier

Pour se rendre à Grenade, il faut longer la Costa del Sol, un carnage immobilier dont je n’ai vu l’équivalent nulle part ailleurs dans le monde. Côté mer, les villages de pêcheurs qui émaillaient la côte dans les années 50 ont été écrasés sous le pas des bulldozers et remplacés par de hideuses barres hôtelières, puis par de faux châteaux qui gagnent peu à peu les collines environnantes.

Heureusement, il reste encore des cultures en terrasse dans ces collines, occupées et cultivées depuis des siècles, voire des millénaires. Pas une qui n’ait été aplanie en multiples escaliers, un patient travail qui ne cesse de m’impressionner. Y poussent citronniers et orangers (en ce moment chargés de fruits), avocatiers et manguiers, oliviers en quantité bien sûr, plus des vignes curieusement rabattues à ras le sol, quand ce ne sont pas des serres, aussi au ras du sol, qui s’étendent à perte de vue. Et pendant qu’on regarde ce paysage quasi désertique par ailleurs, où prolifèrent les cactus et les palmiers, les hauteurs couvertes de neige de la Sierra Nevada étincellent au soleil.

Curieux pays que celui-là, où je reconnais un peu de l’Italie, beaucoup du Mexique et du Maroc, et qui a tout de même une personnalité bien à lui. Prenez la coutume des tapas. Suis-je bien tombée, moi qui suis constamment obsédée par la nourriture et totalement agnostique: ici, c’est une religion, la seule qui m’importe vraiment. Boire sans manger, en Andalousie, ça ne se fait pas (le contraire non plus). C’est heureux. Les bonnes choses sont là, sous votre nez, sur le comptoir, à température pièce (de quoi faire frémir les inspecteurs de Santé Canada): salade russe, anchois à l’escabèche, chorizo, jambon pata negra (comme du serrano, mais en mille fois meilleur, plus fin, plus doux, plus tendre et plus sucré que tout ce que vous pourriez imaginer) et autre ragoûtants ragoûts que vous ne sauriez nommer, mais qu’on se fera un plaisir de vous faire goûter.

Oui, parce que, en plus, les gens sont ici d’une gentillesse, d’une affabilité, d’une courtoisie absolument délicieuses.

Alors que voulez-vous? Même si Grenade nous a un peu déçus, nous sommes là, sur la terrasse de notre petite maison de 300 ans, à regarder le soleil se coucher derrière le clocher du village pendant que les hirondelles commencent leur ballet, et nous sommes heureux.

Dimanche, nous partirons probablement pour Cordoue, puis nous irons voir Séville en pleine effervescence pour cause de feria: corridas, chevaux, flamenco. On ne va quand même pas rater ça…