Jésus est mort

Je ne sais pas si, entre le Canadien à vendre, les déclarations de revenus à faire, la neige à supporter et autres préoccupations majeures, on en parle un peu chez vous, mais Jésus a été condamné à mort aujourd’hui. Je le sais parce que j’ai vu Ponce Pilate en personne prononcer l’arrêt en pleine rue. J’ai aussi vu Barabbas filer en vitesse après avoir été gracié (il m’a d’ailleurs fait un clin d’oeil au passage – c’est lui sur la photo). Il y avait aussi Hérode, et un autre type à la sale gueule dont j’ai oublié le nom, en plus de plusieurs soldats romains au casque élégamment garni d’un balai-brosse du plus bel effet.

Une autre procession a pris possession de la ville aujourd’hui. Il y en aura une ce soir, et demain aussi, dès 4 h du matin. L’atmosphère de foire s’intensifie, bien que cela paraisse impossible. J’ai commis l’imprudence d’acheter à une marchande ambulante une pupusa (tortilla farcie de fromage ou de viande, grillée puis garnie d’avocat en purée, de sauce tomate et de chili, absolument délectable). J’espère que je ne paierai pas trop cher ce délit, punissable, comme on m’en a avertie, d’une turista atomique. Nous verrons bien.

J’ai changé de prof d’espagnol aujourd’hui. Cristina, celle que j’avais, manquait décidément de dynamisme. La pauvre, on peut la comprendre: elle vient de quitter un mari qui l’a battue comme plâtre pendant des années et qui lui a laissé, outre plusieurs fractures, six enfants à nourrir. L’aînée, âgée de 21 ans, a elle-même un bébé de quelques mois, et la plus jeune a 3 ans… Disons qu’elle a son lot de préoccupations, dont l’enseignement de l’espagnol est probablement la moindre. La preuve, c’est qu’elle a passé autant de temps à me conter sa vie qu’à me faire travailler mes verbes irréguliers.

Mais bon, comme m’ont dit mes hôtes, eux-mêmes profs d’espagnol et, qui plus est, apparentés au directeur de mon école, je suis ici pour apprendre… Ils m’ont conseillé de demander à changer de prof, ce que je fis, non sans certains scrupules. Et voilà. On m’a donné Rodrigo, et je crois que j’ai travaillé plus avec lui en une seule matinée que durant toute la semaine passée. (Non, je n’ai pas l’intention de l’épouser.)

Que je vous parle un peu, justement, de Karla et José. Ils habitent une maison dont les chambres donnent sur une cour intérieure. Au bout de cette courette tout en longueur, une pièce fermée d’une porte à chaque extrémité sert de cuisine et de salle à manger. À chaque repas, on désempile les chaises de plastique remisées dans un coin et on décolle la table du mur. Chacun prend place, le padre prononce le bénédicité, et alors seulement on commence à manger.

De temps à autre, les propriétaires de la maison, qui habitent au fond d’une autre cour en enfilade avec la cuisine, traversent tout bonnement la pièce pour sortir dans la rue (il n’y a qu’une porte d’entrée pour les deux familles). Comme c’est fête, la proprio reçoit toute sa parenté en ce moment. Il y a donc un va-et-vient continuel. Et que je passe avec la poussette, et que je retraverse avec un bébé dans les bras, ou avec l’abuelo à moitié aveugle qu’il faut aider à marcher, et le beau-frère avec femme et enfants… Chaque fois, je dois me lever et déplacer ma chaise pour laisser le passage à tout ce beau monde. Chacun s’excuse bien poliment, on se souhaite buon provecho (bon appétit) à qui mieux mieux, c’est assez insolite.

Il y a aussi trois chiens dans la maison: un golden retriever et deux chihuahuas qui, au vu des sévices que leur fait subir Tiffany (la cadette de la famille, sur les photos ci-dessus), doivent regretter d’être venus au monde. Elle les atiffe comme des poupées, les trimballe partout, les fait danser, bref, les rend encore plus ridicules qu’ils ne le sont naturellement.

Elle avait deux perruches, dont l’une se murió hier, comme elle me l’a annoncé gravement. Quand je lui ai demandé ce qu’elle en avait fait, elle m’a muettement montré la poubelle. Triste sort, mais peut-être ressuscitera-t-elle au troisème jour?

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