Les paradoxes américains

Nous sommes arrivés samedi dans «notre» maison, une belle victorienne construite en 1875 qui a connu des jours meilleurs. Les portes de bois verni ne ferment plus que dans un cri de douleur, le porche aux colonnes de cèdre perd peu à peu sa peinture blanche, les pommiers du jardin ne produisent que des feuilles piquetées par les insectes…
La maison n’est plus habitée depuis la mort, l’an dernier, à l’âge vénérable de 92 ans, de la dame qui en était propriétaire et qui y a élevé ses neuf enfants.
Une maison désertée me serre toujours le cœur. Celle-ci attend quelqu’un qui l’adoptera et la soignera comme elle le mérite. Mais je me demande qui aura le courage de s’embarquer dans pareille galère: tout, ici, est à refaire ou du moins à rénover, de la cave au grenier. Heureusement, nous ne sommes pas là pour ça. Nous n’avons qu’à profiter du temps qui passe et de celui qu’il fait, splendide sous tous rapports.
Nous sommes donc arrivés samedi; la porte n’était pas verrouillée. La maison est pourtant meublée de quelques très beaux morceaux, il n’y aurait qu’à se servir. Mais ici, personne ne verrouille jamais rien, ni voiture, ni maison. Le long des routes, des fermes où l’on vend qui du bois de chauffage, qui du fromage de chèvre, qui des bleuets, mettent leur produit à la vue des passants. Chacun se sert à sa guise et dépose son paiement dans une boîte destinée à cet usage. Il y a parfois là-dedans de coquettes sommes, mais la confiance règne.
Cette confiance, dans un pays où par ailleurs chacun a le droit de se balader avec une arme «pour se défendre», où un forcené descend régulièrement quelques innocents pour une raison obscure et où il est plus facile de trouver un armurier qu’un poissonnier, ne laisse pas de me surprendre chaque fois.
Je n’aime pas les libertarians ni leurs excès, mais je dois dire que certains aspects de cette philosophie, qui veut que le citoyen soit capable de s’occuper de lui-même sans que l’État le materne constamment, me plaisent plutôt. Par exemple, hier, nous sommes allés nous baigner dans un étang assez fréquenté par les locaux. L’endroit est délicieux, bordé de roseaux, orné de grandes îles de nénuphars, et l’eau y est plus douce que la plus douce des eaux de rose. Mais surtout, aucune enfilade de bouées gardée par un pseudo-sauveteur tout imbu de sa jeune autorité ne vient limiter l’aire de baignade. Tu sais nager? Vas-y. Tu ne sais pas? Arrange-toi pour ne pas perdre pied. Tu as des enfants? Occupe-t’en.
La propriété privée est une véritable religion, et accéder au bord de mer dans cette île assez petite demeure une croisade, car la plupart des chemins qui y conduisent sont marqués Private. Mais la vie communautaire est d’une richesse inouïe: associations de protection de l’environnement, sociétés historiques, chambres de commerce, soupers communautaires, renseignements touristiques, tout fonctionne grâce au bénévolat. Ça m’épate toujours.
Justement, hier, nous sommes allés faire une balade d’observation d’oiseaux en bord de mer avec une société d’ornithologie animée par des bénévoles. Nous y avons observé les habituels hérons, bécassins, sternes, chevaliers, guillemots, pluviers et autres cormorans, avec en prime un pygargue et un couple de balbuzards. Rien de très exotique, mais c’est toujours beau à voir. Et comme toujours, la faune des birdwatchers était presque plus intéressante que le sujet même de nos observations!
Je vous mettrai des photos demain. Là, la pile de mon ordi est en train de mourir.

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