Port-au-Prince

Première journée à Port-au-Prince. Grégory est venu me chercher à l’aéroport et il m’a aussitôt emmenée au rectorat de l’Université d’État d’Haïti, où il est chargé des communications quand il ne s’occupe pas de la radio de Paillant.
Bon, je dis «aussitôt», mais Port-au-Prince n’est absolument pas une ville où quoi que ce soit puisse se faire «aussitôt». La circulation n’est qu’une perpétuelle enfilade de bouchons dans un concert de klaxons véhéments et de pétarades. Les motos zigzaguent à travers ce chaos pour y ajouter encore un peu de folie tandis que les piétons font ce qu’ils peuvent. Le long de chaque rue, sur chaque bout de trottoir, dans chaque encoignure, des marchandes de petites choses – quelques mangues, une petite pile de vêtements, un modeste étal de chaussures – attendent le chaland ou marchent de ce pas incroyablement sûr et balancé, un énorme panier de bananes (ou de lessive, ou de je ne sais quoi) en équilibre parfait sur la tête.
Il y a partout de minuscules échoppes aux façades multicolores qui annoncent : «Bon bagay, pièces d’auto» ; «Croyance en Dieu, produits de beauté» (pour femmes désespérées ?)… 

Étonnamment, les traces du séisme ne sautent pas aux yeux, en tout cas pas partout.

Au rectorat, petit local où, depuis le goudougoudou (le séisme de 2010) s’entassent les classeurs, les bureaux, les ordis, et où la radio joue en permanence, j’ai serré quelques mains, Grégory a  discuté un peu avec les collègues et hop ! il a décrété que c’était l’heure de la Prestige.
Prestige, c’est la marque de bière locale. C’est assez éloquent, je trouve, dans un pays où les gens accordent justement tant d’importance aux apparences. Mais j’en reparlerai.
Pour l’heure, Grégory m’entraîne devant un grand portail de fer peint en bleu royal. Il cogne, quelqu’un entrouvre, il lui glisse quelques mots… nous voici dans une cour toute calme après l’étourdissant tintamarre de la rue. Il y a une terrasse, pas âme qui vive. C’est un resto-buffet, mais c’est fermé. Qu’à cela ne tienne : Grégory nous fait servir deux Prestige et, à force d’insistance, réussit à obtenir qu’on nous apporte à manger : du lambi en sauce, une salade de tomates, des frites et du plantain. 
Deux Prestige plus tard, nous sommes retournés à l’Université (gros après-midi !), où  deux collègues de Grégory m’ont questionnée fort gentiment sur ce que les Québécois pensent d’Haïti, et est-il vrai que les Haïtiens sont surreprésentés dans les prisons du Québec ? et est-il exact que l’État prélève en impôts 45% des salaires ? et on aurait pu continuer comme ça assez longtemps, mais tout à coup il a été décidé que nous rentrions chez le beau-frère de Grégory, en banlieue de la banlieue (un peu à l’extérieur de Pétionville, en fait), où nous passerons quelques jours.
Nous avons mis une bonne heure, dans le VUS d’un collègue de Gregory, à parcourir ce qui, dans des conditions «normales», ne devrait prendre qu’une quinzaine de minutes. Mais les «conditions normales», ici, n’existent pas. À la nuit tombante, les rues m’ont paru encore plus folles que dans l’après-midi. Les gens s’attroupent devant les échoppes violemment éclairées tandis que les vendeuses de rue s’éclairent à la chandelle, il s’ajoute à cette cohue des braseros où l’on fait griller des épis de maïs ou du poulet, l’odeur de fumée se mêle à celle des gaz d’échappement…
Quand la pluie a commencé à tomber – pas une petite pluie, non: un bon orage aux gouttes bien lourdes –, tout ce beau monde s’est mis à courir dans tous les sens vers n’importe quel abri. Pendant ce temps, notre gros truck escaladait des rues de plus en plus pentues et tortueuses, de surcroît ruisselantes et de moins en moins asphaltées. Nous avons fini par aboutir devant un portail de fer ; nous étions arrivés.
Le beau-frère fait dans l’immobilier. Il a construit cette immense maison (11 chambres à coucher, cinq salles de bain, deux salles à manger, un bar, deux cuisines, je ne sais combien de terrasses) parce qu’il voulait y loger toute sa famille. Mais après le goudougoudou, sa femme n’a plus rien voulu savoir. Elle vit maintenant en Floride avec leurs trois enfants, et lui reste là avec un nombre indéterminé de neveux et Lolo, la restavek, la jeune fille qui s’occupe du ménage, des courses et, en fait, de tout ce qu’on veut (j’en reparlerai). Lui a une chambre au troisième où il regarde la télé la nuit pour tromper ses insomnies. Dans ce palace au sol de marbre, les robinets ne dispensent pas une goutte : ils ne sont pas raccordés aux citernes. Pour se laver, il faut puiser l’eau dans un baquet avec un petit seau. 
Ce matin, après le chant des coqs, ce sont ceux des dévotes d’une église voisine qui m’ont réveillée. J’ai cru au début qu’il s’agissait des élèves d’une petite école qui récitaient leurs leçons comme ça, mais Gregory m’a détrompée.
Il fait déjà chaud, il est 8h. Les rues sont déjà bien trop encombrées pour songer à se rendre autrement qu’en moto-taxi au rectorat, moi qui m’étais juré que plus jamais après l’accident en Thaïlande. Mais bon. On est à Port-au-Prince, on fera comme le prince.

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