Augustin

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Nous avons passé le week-end à Grand-Popo avec des collègues, dans un gîte tenu par un rasta béninois du nom de Gildas. C’est un colosse dont les dreadlocks montent jusqu’au plafond (il les enserre dans un morceau de coton qui pourrait bien être un t-shirt de son fils de trois ans). Il a un bon rire généreux, des centaines de disques de reggae et des recettes de cocktail au gingembre dont l’effet se rapproche de celui d’un sérum de vérité.

Dans l’après-midi de samedi est arrivé ce petit vendeur ambulant, un vaste plateau de métal émaillé en équilibre sur la tête. Dans le plateau, des noix de cajou, des arachides caramélisées, de la noix de coco râpée et grillée, de petites boules de pâte sucrée grosses comme des pois chiches qu’on appelle justement «petits cailloux» tant elles sont dures, et d’autres douceurs encore. Tout ça est soigneusement emballé dans de minuscules sachets à 50 ou 100 francs ou dans des bouteilles d’alcool ou de vin recyclées. Augustin énonce les prix, décrit ses produits, en fait gentiment tomber un échantillon dans la main des clients, attend avec patience qu’ils fassent leur choix.

Il croit qu’il a 11 ans, je dirais peut-être plutôt 12 ou 13. Il a un doux regard intelligent, un sourire fatigué aux dents parfaites. Il est propre, bien mis, mais ses pieds sont usés déjà comme ceux d’un vieil homme.

Samedi, il avait commencé par me dire que ses parents étaient décédés (c’est le mot qu’il a choisi). Mais quand il est revenu le lendemain, il a pris un moment pour s’asseoir avec moi, et nous avons pu parler un peu.

En fait, il ne sait pas où sont ses parents. «Mon papa m’a donné à quelqu’un pour qu’il m’emmène ici, chez ma tante, et puis je ne l’ai plus revu.
– C’était à Cotonou?
– Non, non, au Gabon.
– Quel âge avais-tu?
– J’étais petit.
– Cinq ans, six ans?
– Oui!
– Et ta maman?
– Je ne sais pas où elle est.»

Il ne va plus à l’école. Il travaille maintenant tous les jours pour sa tante. Il marche de la maison jusqu’au carrefour de Grand-Popo, ce qui doit bien faire trois kilomètres, aller seulement, et ne rentre qu’à la nuit tombée ou lorsqu’il a tout vendu. Sa tante lui donne 50 francs (l’équivalent de 10 cents) pour qu’il s’achète quelque chose à manger dans la journée. Avec ça, il peut peut-être se payer une boule d’ablo (pâte levée à base de maïs emballée dans des feuilles), un sachet de gari (farine de manioc diluée dans de l’eau) ou un petit cornet d’aloko (banane frite).

Les bonnes journées, quand il vend 8, 10 bouteilles de noix ou d’arachides, la tante est satisfaite.
«Et si tu n’as pas vendu beaucoup?
– Elle est fâchée.
– Qu’est-ce qu’elle fait?
– Elle m’insulte…»

Augustin a levé vers moi ses yeux un peu cernés, où pointe une lassitude qu’on voudrait effacer pour toujours. Il a poliment refusé l’eau que je lui offrais, a accepté après que j’eus beaucoup insisté le sachet de biscuits que je venais de lui acheter.

Puis je l’ai aidé à recharger son lourd plateau sur sa tête d’enfant et je l’ai regardé s’éloigner, petite âme trop tôt vieillie, le long du mur gris qui sépare les villas de la plage.

On trouve ça triste à mourir. Mais dans une certaine mesure, Augustin a de la chance: il a un toit, il vit à Grand-Popo, une jolie bourgade tranquille au bord de la mer où tout le monde le connaît. Il pourra peut-être reprendre l’école l’an prochain, si sa tante veut bien.

Il aurait pu être abandonné dans l’enfer crasseux du marché de Dantokpa, où les gamins des rues dorment en bande sous les auvents en lambeaux, d’où la police les chasse à coups de pied comme des chiens errants. Ils mangent ce qu’ils trouvent, font les travaux les plus durs pour gagner quelques francs, petites ombres laborieuses et décharnées au regard sans joie.

Vidomégon

Les vidomégon sont l’équivalent béninois des restavek en Haïti (j’en ai parlé ici): ce sont des enfants (la plupart du temps des filles de milieu rural) que leurs parents, trop pauvres pour les garder, placent dans une famille qui, en principe, pourra leur offrir de meilleures conditions de vie et leur permettra d’aller à l’école. Ça, c’est la théorie. En réalité, ces petites filles, parfois dès l’âge de 5 ans, sont pratiquement réduites en esclavage par leur famille d’accueil. Elles accomplissent les corvées domestiques (ménage, lessive, cuisine, transport de l’eau) et doivent souvent, en plus, travailler au marché ou ailleurs lorsque leurs tuteurs ont un commerce.
L’organisme Assovie, l’un des partenaires d’Oxfam au Bénin, vient en aide à ces enfants, à qui il offre alphabétisation, scolarisation, apprentissage d’un métier. Assovie a aussi créé une petite troupe de danse et de chant qui regroupe 25 filles et 1 garçon. Les photos ont été prises pendant une répétition en costumes dans les locaux d’Assovie.

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Lolo

Lolo a 24 ans. Elle ne parle que créole, d’une voix douce de petit oiseau. Elle est arrivée vers l’âge de 12 ans dans la famille où nous logeons. Elle est ce qu’on appelle une restavek – une fille qu’on prend chez soi, souvent toute petite, pour qu’elle s’occupe de toutes les tâches que personne ne veut accomplir dans la maisonnée : aller chercher de l’eau à la fontaine publique, faire le ménage, les courses, la cuisine…
À tout moment, Greg appelle : «Lolo ! Va nous chercher de la bière, veux-tu, chérie ?» Et Lolo quitte la petite chambre qu’elle occupe au sous-sol, près de l’office, sort docilement marcher dans ces rues où je ne laisserais pas sortir mon chat et rapporte de la bière, ou du poulet grillé, ou une carte de téléphone.
Dans cette maison suréquipée (deux fours micro-ondes, une gazinière dernier cri… dont aucun ne fonctionne), Lolo cuisine dehors, dans un étroit passage entre le mur d’enceinte et la maison, accroupie devant un petit réchaud au charbon, et lave la vaisselle de même, dans un bassin de plastique posé à même le sol. C’est là que je l’ai rejointe, un matin de la semaine dernière, pour lui parler un peu.
Elle ne semble pas se plaindre de son sort. Il est vrai que, si elle était restée dans sa ville natale, à Jérémie, tout porte à croire qu’elle n’aurait pas été mieux lotie. Au moins, dans cette famille de Port-au-Prince, elle a pu fréquenter un peu l’école ; elle vit dans des conditions probablement plus salubres et mange sans doute mieux que si elle était restée à Jérémie. 

«Que font tes parents à Jérémie, Lolo ?
– Rien.
– Quand es-tu venue à Port-au-Prince ?
– C’est quand mon papa est mort.
– Et tu aimes vivre ici ?
– Oui…»
Elle a les yeux baissés sur son eau savonneuse et les lève à peine vers moi quand je lui demande :
«Tu aimerais que je te rapporte quelque chose de la ville ?
– Oui. (Ses «oui» ont un ton presque interrogatif, comme quand on n’est pas certain de répondre la bonne chose.)
– Qu’est-ce qui te ferait plaisir ?
– Je sais pas…
– Quelque chose de joli pour tes cheveux ? (Elle fait oui de la tête, les yeux toujours baissés.)
– Ou autre chose ?
– Emmm… Youn mont ? (une montre), dit-elle en encerclant son fin poignet de ses doigts menus.
– D’accord, Lolo, je vais voir si je peux en trouver une.
Mèsi. Epi mwen, kisa m’ka ba ou?  (Et moi, que puis-je te donner?)
– Mais rien, Lolo. Juste ton beau sourire.»
Elle sourit, me donne un bisou doux et frais et se remet à la tâche.
À mon retour, je n’avais pas vu de marchand de montres. Je le lui ai dit en lui promettant que je ne l’oublierais pas. «Eh ben OK, dakò», a-t-elle simplement répondu, avec un bon sourire fataliste.
***
Hier jeudi, je lui ai demandé un bassin pour faire ma lessive. Naturellement, elle m’a proposé de la faire pour moi. Peu habituée à me faire servir, je l’ai remerciée et j’ai dit que la ferais moi-même. 
Il ne lui a pas fallu deux minutes pour venir voir comment je m’y prenais. Elle m’a observée en silence pendant quelques secondes. Je l’ai regardée, elle m’a fait un petit sourire de légère commisération en secouant la tête. «Ou pa konnen lave men ?» (Tu ne sais pas laver à la main ?), m’a-t-elle demandé gentiment.
Manifestement, non.
Elle m’a doucement pris des mains un t-shirt et, d’un geste assuré que j’ai en vain tenté de reproduire sous son regard amusé, s’est mise à laver en faisant gicler l’eau à travers le tissu.
Quand elle a eu terminé, elle a soigneusement étendu mes petite affaires et est retournée s’asseoir dans l’embrasure de la porte de la chambre du maître de maison, adossée au chambranle, pour regarder une mauvaise telenovela mexicaine à la télé.
Dire que je ne lui ai toujours pas trouvé de montre…

Port-au-Prince

Première journée à Port-au-Prince. Grégory est venu me chercher à l’aéroport et il m’a aussitôt emmenée au rectorat de l’Université d’État d’Haïti, où il est chargé des communications quand il ne s’occupe pas de la radio de Paillant.
Bon, je dis «aussitôt», mais Port-au-Prince n’est absolument pas une ville où quoi que ce soit puisse se faire «aussitôt». La circulation n’est qu’une perpétuelle enfilade de bouchons dans un concert de klaxons véhéments et de pétarades. Les motos zigzaguent à travers ce chaos pour y ajouter encore un peu de folie tandis que les piétons font ce qu’ils peuvent. Le long de chaque rue, sur chaque bout de trottoir, dans chaque encoignure, des marchandes de petites choses – quelques mangues, une petite pile de vêtements, un modeste étal de chaussures – attendent le chaland ou marchent de ce pas incroyablement sûr et balancé, un énorme panier de bananes (ou de lessive, ou de je ne sais quoi) en équilibre parfait sur la tête.
Il y a partout de minuscules échoppes aux façades multicolores qui annoncent : «Bon bagay, pièces d’auto» ; «Croyance en Dieu, produits de beauté» (pour femmes désespérées ?)… 

Étonnamment, les traces du séisme ne sautent pas aux yeux, en tout cas pas partout.

Au rectorat, petit local où, depuis le goudougoudou (le séisme de 2010) s’entassent les classeurs, les bureaux, les ordis, et où la radio joue en permanence, j’ai serré quelques mains, Grégory a  discuté un peu avec les collègues et hop ! il a décrété que c’était l’heure de la Prestige.
Prestige, c’est la marque de bière locale. C’est assez éloquent, je trouve, dans un pays où les gens accordent justement tant d’importance aux apparences. Mais j’en reparlerai.
Pour l’heure, Grégory m’entraîne devant un grand portail de fer peint en bleu royal. Il cogne, quelqu’un entrouvre, il lui glisse quelques mots… nous voici dans une cour toute calme après l’étourdissant tintamarre de la rue. Il y a une terrasse, pas âme qui vive. C’est un resto-buffet, mais c’est fermé. Qu’à cela ne tienne : Grégory nous fait servir deux Prestige et, à force d’insistance, réussit à obtenir qu’on nous apporte à manger : du lambi en sauce, une salade de tomates, des frites et du plantain. 
Deux Prestige plus tard, nous sommes retournés à l’Université (gros après-midi !), où  deux collègues de Grégory m’ont questionnée fort gentiment sur ce que les Québécois pensent d’Haïti, et est-il vrai que les Haïtiens sont surreprésentés dans les prisons du Québec ? et est-il exact que l’État prélève en impôts 45% des salaires ? et on aurait pu continuer comme ça assez longtemps, mais tout à coup il a été décidé que nous rentrions chez le beau-frère de Grégory, en banlieue de la banlieue (un peu à l’extérieur de Pétionville, en fait), où nous passerons quelques jours.
Nous avons mis une bonne heure, dans le VUS d’un collègue de Gregory, à parcourir ce qui, dans des conditions «normales», ne devrait prendre qu’une quinzaine de minutes. Mais les «conditions normales», ici, n’existent pas. À la nuit tombante, les rues m’ont paru encore plus folles que dans l’après-midi. Les gens s’attroupent devant les échoppes violemment éclairées tandis que les vendeuses de rue s’éclairent à la chandelle, il s’ajoute à cette cohue des braseros où l’on fait griller des épis de maïs ou du poulet, l’odeur de fumée se mêle à celle des gaz d’échappement…
Quand la pluie a commencé à tomber – pas une petite pluie, non: un bon orage aux gouttes bien lourdes –, tout ce beau monde s’est mis à courir dans tous les sens vers n’importe quel abri. Pendant ce temps, notre gros truck escaladait des rues de plus en plus pentues et tortueuses, de surcroît ruisselantes et de moins en moins asphaltées. Nous avons fini par aboutir devant un portail de fer ; nous étions arrivés.
Le beau-frère fait dans l’immobilier. Il a construit cette immense maison (11 chambres à coucher, cinq salles de bain, deux salles à manger, un bar, deux cuisines, je ne sais combien de terrasses) parce qu’il voulait y loger toute sa famille. Mais après le goudougoudou, sa femme n’a plus rien voulu savoir. Elle vit maintenant en Floride avec leurs trois enfants, et lui reste là avec un nombre indéterminé de neveux et Lolo, la restavek, la jeune fille qui s’occupe du ménage, des courses et, en fait, de tout ce qu’on veut (j’en reparlerai). Lui a une chambre au troisième où il regarde la télé la nuit pour tromper ses insomnies. Dans ce palace au sol de marbre, les robinets ne dispensent pas une goutte : ils ne sont pas raccordés aux citernes. Pour se laver, il faut puiser l’eau dans un baquet avec un petit seau. 
Ce matin, après le chant des coqs, ce sont ceux des dévotes d’une église voisine qui m’ont réveillée. J’ai cru au début qu’il s’agissait des élèves d’une petite école qui récitaient leurs leçons comme ça, mais Gregory m’a détrompée.
Il fait déjà chaud, il est 8h. Les rues sont déjà bien trop encombrées pour songer à se rendre autrement qu’en moto-taxi au rectorat, moi qui m’étais juré que plus jamais après l’accident en Thaïlande. Mais bon. On est à Port-au-Prince, on fera comme le prince.