Sarah

Sarah dans sa cuisine.

Sarah est la nièce d’Adèle, la belle-mère de Gregory.

Elle a 23 ans. En l’absence d’Adèle, elle est la première levée, la dernière couchée, et trime du matin au soir. Elle prépare les repas sur un feu de bois allumé entre quelques pierres, dans une cabane de planches un peu à l’écart de la maison. C’est là aussi qu’elle lave les plats. Avec une remarquable économie de moyens, elle se décarcasse pour varier un peu le menu: bouillie de maïs le matin, poisson frit et riz-sauce pois ou spaghettis le soir… Il faut savoir que, pour la plupart des gens, l’ordinaire se compose essentiellement de riz, de poulet frit et de plantain.

Le feu de cuisson.

J’ai appris à ne rien laisser dans mon assiette. Je me rends compte que nous jetons (je jette) une quantité incroyable de nourriture, chose inconcevable ici, où même l’eau est comptée. Quand il faut marcher des kilomètres avec un seau de 5 gallons sur la tête, on économise chaque goutte.

Sarah a de la chance: si Grégory n’oublie pas, l’eau lui est livrée par camion dans une citerne derrière la maison, où elle n’a qu’à aller la puiser. Mais c’est quand même une corvée, et lorsqu’elle me verse de l’eau sur les mains afin que je les lave, sur le pas de la porte, elle laisse couler juste ce qu’il faut pour savonner et rincer convenablement.

Elle a en outre le luxe de pouvoir faire tiédir un peu l’eau du bain sur un petit réchaud électrique qui monopolise l’essentiel du courant (quand il y en a). Je dis luxe, et ce n’en est pas vraiment un: les soirées sont très fraîches, à Paillant, et je me prends à regretter de n’avoir pas emporté de vêtements plus chauds.

Sarah a lancé un petit commerce de pièces de motos, juste à côté de celui d’Adèle, où elle passe l’essentiel de ses journées une fois qu’elle a fini son ordinaire à la maison. Le samedi matin, elle a des cours d’informatique-bureautique. Elle m’a montré ses notes, en très bon français, soigneusement calligraphiées dans un cahier quadrillé: comment ouvrir un ordinateur, comment sauvegarder, copier et déplacer un fichier… la base de la base. Mais Sarah n’a pas accès à un ordinateur, vous pensez bien. Elle suit ce cours comme bien d’autres, faute de mieux, parce que le collège et l’université, il ne faut même pas y songer. De plus, elle parle à peine français. Ces notes ont vraisemblablement été copiées du tableau noir, et il y a fort à parier qu’elle ne comprend qu’à demi ce qu’elle a elle-même écrit.

De toute façon, Sarah espère se marier bientôt (dès qu’elle aura fini son cours, en fait). Son amoureux a plus de 45 ans, il a trois enfants, c’est sa femme qui en a la garde et qui habite la maison familiale. Si bien que le quotidien de Sarah ne risque pas tellement de changer: elle aura seulement une bouche de plus à nourrir — mais comme William travaille, il fera peut-être entrer un peu plus d’argent à la maison.

D’ailleurs, Adèle (et donc Sarah) a déjà un nombre indéterminé de bouches supplémentaires à nourrir… On sait, dans le voisinage, que l’on vit relativement bien chez Adèle. Aussi, pratiquement chaque matin, un voisin ou une voisine arrête dire bonjour en passant. Il ou elle reste quelques instants, parle un peu de tout et de rien et repart généralement avec un reste de spaghettis de la veille, un petit pain fourré des oeufs du matin, un plat de riz-pois collés. Ainsi de madame Léone, venue dire un petit bonjour un matin.

Madame Léone, venue dire un petit bonjour hier matin.

Comme Sarah aimait la chaînette d’argent que je portais au cou, je la lui ai offerte. Elle est si gentille et si douce avec moi, c’était bien la moindre des choses. Avant-hier, elle m’a demandé: Quand repars-tu à Port-au-Prince?
– Mercredi, ai-je répondu.
– Ah, a-t-elle fait d’un petit air contrit.
– Mais je reviendrai vendredi. Je suis ici pour deux mois, tu sais. Pourquoi me demandes-tu cela?
– Mais, a-t-elle dit, parce que je t’aime!

Hier, pendant que Gregory était à la radio, j’ai longuement parlé avec elle. C’est là qu’elle m’a raconté un peu sa vie, m’a montré son cahier… Elle m’a aussi montré les rallonges capillaires que son amoureux lui a offertes, et qu’elle fera tresser comme sur la photo du paquet avant d’aller rendre visite à ses parents, à Petite-Rivière-de-Nippes. Elle m’a invitée à y aller avec elle. J’ai dit oui.

Mon réveille-matin.

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