Je déteste les adieux

Mes aventures paillonnaises se sont terminées hier dans un grand couac: j’espérais pouvoir dire au revoir à mes amis avant de les quitter, mais rien ne s’est passé comme je l’aurais voulu.

Grégory et moi sommes sortis vers 21h pour aller dans une sorte de salle de réception qui fait aussi bar, «La Caresse paillonnaise» (ça ne s’invente pas). Notre ami Soliny y avait organisé en après-midi un «concert évangélique» (c’est très couru, ici: c’est du konpa à la gloire de l’Éternel, les bras en l’air pis toute, il y en a tous les soirs à la télé).

Quand nous sommes arrivés, évidemment, le concert était terminé. Je n’ai d’ailleurs pas réussi à savoir s’il y en avait vraiment eu un – il était annoncé pour 15h, mais quand nous étions passés à 16h, il n’y avait qu’une poignée de joueurs de dominos dans un coin et pas l’ombre d’un musicien, fût-il aussi païen que moi.

Toujours est-il que nous sommes arrivés là vers 21h. Il faisait noir comme dans un four et la musique était si forte qu’on ne s’entendait même pas penser. L’endroit était désert, mis à part trois jeunes femmes assises à une table, chacune absorbée par l’écran de son téléphone, à qui Grégory m’a vaguement présentée avant de sortir fumer. Fume pis fume, au bout d’un moment, ma bière était finie, il n’était toujours pas revenu, et les filles n’avaient pas levé le nez de leur téléphone.
Je ne me suis jamais sentie aussi seule de ma vie.
Bon, j’exagère un peu, mais pas tant que ça.
J’ai donc fini par sortir voir ce que foutait Grégory. Il m’a dit qu’il était en train de texter des amis de la radio pour voir s’ils ne viendraient pas nous rejoindre.
Euh… pardon? À 22h? Mais les gens se mettent au lit, à cette heure-là!
Je l’avoue, j’étais amèrement déçue. J’ai suggéré que nous descendions à un autre bar, un peu plus loin, où il y avait plein de monde le dimanche soir de mon arrivée. Par paresse ou par entêtement, Greg n’a pas voulu. J’ai exigé qu’il me donne les clés de la maison et je suis rentrée seule dans la nuit noire, en beau pétard… et en pleurant comme un bébé. Je n’ai même pas réussi à arrêter le déluge avant de rentrer, j’ai été obligée de dire à Adèle ce que j’avais à kriye comme ça.
Que voulez-vous. On a ses faiblesses.
Ce matin, nous avons pris une moto pour descendre à Miragoâne. Nous avons fait un arrêt à la radio, et mon ami Wilbens est arrivé comme le Messie en personne, à ceci près que je ne l’attendais pas pantoute. J’ai donc au moins pu lui dire au revoir, non sans que les chutes du Niagara se déclenchent encore une fois.
J’ai chiâlé comme ça jusqu’à mi-chemin de Miragoâne. Rien que pour vous dire, je vous raconte ça et je pleure encore.
Je pense que je suis fatiguée.
Mais bon. Me voici donc de nouveau à Port-au-Prince, dans une maison où il y a de l’électricité, le wifi, de l’eau courante et, tenez-vous bien, une salle de bains pour moi toute seuleavec une vraie DOUCHE.

Merci, CouchSurfing (et bien sûr, merci Natacha, mon hôtesse, que je n’ai pas encore rencontrée parce qu’elle a été retenue par des inondations sur la route de Jérémie).
Mais ce bonheur sera de courte durée: je devrai vraisemblablement prendre le bateau pour Jérémie, vu qu’il n’y a plus de liaison aérienne et que la route, ben, c’est comme je viens de le dire. 
Le voyage en bateau se fait de nuit et dure une quinzaine d’heures. Le pont est nécessairement bondé, mais on peut prendre une cabine: quatre ou cinq couchettes, un seau hygiénique commun, et vogue la galère.
Mica, la dame qui me recevra aux Abricots, dit qu’elle le prend régulièrement et que ça se fait très bien. Si elle peut le faire à 76 ans, je le peux aussi.
Je suis bien contente d’avoir pensé à prendre mon petit sac de couchage en soie. On est princesse ou on ne l’est pas.

De choses et d’autres (bis)

Après deux jours à Port-au-Prince qui ont mis ma patience à rude épreuve, nous avons quitté l’Université vendredi à 18h, la pire heure qui soit pour sortir de la ville. Jamais vu pareil chaos. Des flots et des flots de piétons, une mer de véhicules puants dont les chauffeurs klaxonnent sans relâche comme si ça pouvait accélérer les choses, les motos à contre-sens, les véhicules de police qui tentent de se frayer un chemin à grands coups de sirène (sans aucun effet)… 
Nous avons trouvé deux places dans un minibus qui partait à l’instant (enfin, façon de parler). Je me suis insérée sur un petit banc de bois sans dossier, entre la porte coulissante et une volumineuse dame qui n’a montré aucune disposition à me céder ne fût-ce qu’un pouce de terrain. Heureusement, Gregory était derrière moi, j’ai pu l’utiliser un peu pour m’adosser durant les trois heures qu’a duré le voyage.

Le voisin de Greg répondait à son damné téléphone (sonnerie genre Lambada) toutes les deux minutes (sans exagération) et parlait aussi fort que s’il avait eu un appareil à cornet. Je rêvais de lui faire bouffer son portable.
Enfin arrivés à Miragoâne, Greg a tiré de son sommeil son ami Wilbens pour qu’il vienne nous chercher à moto. Wilbens aurait pu dire non, mais ici, ce genre de chose est impensable. Il a donc franchi de nuit cette route défoncée, déjà dangereuse le jour, pour nous ramener tous les deux, chargés comme des baudets. Je ne sais comment il fait pour  slalomer aussi habilement entre les nids-de-poule tout en lâchant des boutades dont lui seul a le secret. 
À la maison, Adèle nous avait laissé un plat de poisson et de riz. Deux amis de Greg, bénévoles de la radio qui viennent de Petit-Goâve, étaient déjà couchés, tête-bêche, dans le lit de Sarah, laquelle prétendait dormir par terre dans ma chambre alors que j’ai un lit à deux places. Il m’a fallu insister beaucoup pour qu’elle accepte de le partager le lit… tête-bêche. Curieuse coutume !
Adèle, elle, pour nous laisser la place, était allée coucher chez des parents ou des amis. Encore aujourd’hui, elle a fait à manger pour toute la maisonnée, plus quatre, cinq ou six personnes qui sont venues, tour à tour, et reparties avec un plat. 

Adèle tousse constamment, peut-être à force de cuisiner sur un feu de bois. Elle tient un petit commerce où elle vend du savon, des légumineuses, des produits de première nécessité, où elle se rend quand elle a fini son ordinaire à la maison. Lorsqu’elle rentre, elle doit encore cuisiner pour la maisonnée, et personne, jamais, ne lève le petit doigt pour l’aider, fût-ce à transporter une assiette.

Adèle.
***

Hier, j’ai croisé en rentrant à la maison un vétérinaire qui, au bord de la route, était en train de soigner un boeuf dont la fesse avait été lacérée par une machette. Je n’ai pas trop compris le comment du pourquoi, mais j’en ai profité pour discuter un peu avec lui (le véto, pas le boeuf!). Agriculture, approvisionnement en eau, élevage, prix des grains de provende… Tout, mais tout, dans cette région qui pourrait être si jolie, semble compliqué au-delà du possible.

Rien que pour vous dire, ici, la fontaine publique n’ouvre que durant quelques heures le samedi. Lorsqu’il pleut assez, cela va encore puisque les maisons sont pour la plupart équipées de citernes qui recueillent l’eau de pluie. Mais en ces temps de sécheresse, la journée d’hier a été un incessant va-et-vient d’hommes, de femmes et d’enfants qui transportaient autant de bidons, de cruches et de seaux que possible dans les équipages les plus improbables (sur la tête, à dos d’âne, à moto, en brouette, tout est bon).

L’eau provient d’un puits apparemment hérité de la présence de la Reynolds. Je me demande combien il faudrait d’argent pour creuser suffisamment de puits pour alimenter toutes les maisons. Si Guy Laliberté avait réfléchi un peu au lieu d’aller faire le clown dans l’espace pour promouvoir sa fondation One Drop, il aurait peut-être dépensé cet argent plus intelligemment?

J’enrage quand j’y pense. 

Enfin. Sur une note plus rigolote, aujourd’hui, on m’avait annoncé qu’il y aurait le premier match d’un tournoi de foot entre des équipes formées par des stations de radio. Ça devait être à 16h. À 16h25, personne n’avait encore bougé. On a appris que l’une des équipes n’était pas encore arrivée. J’ai donc continué de taper tranquillement sur mon ordi dans le studio (où se trouve la seule prise de courant) pendant que des gens du village, par la porte grande ouverte sur l’extérieur, regardaient… un match de foot à la télé.
Nous avons fini par nous mettre en branle vers 16h45. Pour nous rendre au terrain de foot, nous avons traversé une jolie campagne où, apparemment, on a accès à l’eau et où se tient un marché le mercredi (c’est à suivre). Ça m’a consolée.

En fin de compte, nous sommes arrivés 10 minutes avant la fin du match. L’équipe de Petit-Goâve ne s’est jamais présentée, je ne sais comment on l’a remplacée.

Quand les joueurs ont quitté le terrain, une poule l’a tranquillement traversé avec sa couvée, une huitaine de poussins tout piaillants, comme si elle n’attendait que ça.

La misère

Réunion de production lundi et mardi pour jeter les bases de Syans pou tout moun, («La science pour tous»), une émission qui se propose de répondre aux questions des auditeurs dans les domaines qui touchent la science, avec le secours d’experts au besoin.
Je cherche encore un peu ma place : je ne suis pas ici pour dire quoi faire à qui que ce soit, mais pour soutenir et encourager les initiatives, mettre ma petite expérience au service de tous en tenant compte des façons de faire et des contraintes du pays : connexion internet rare et lente, électricité aléatoire, transports compliqués et éreintants, poste inexistante. La radio et le téléphone  sont les deux seuls moyens de communication qui fonctionnent vraiment. Inutile de songer à une émission qui recourt à une boîte vocale – ça n’est pas du tout dans les mœurs. Inutile aussi de penser que les gens communiqueront par courriel, sans parler de Facebook ou de Twitter.
Néanmoins, je voudrais que mes amis se rendent compte des ressources qu’ils ont ici en Haïti et s’en servent au lieu de compter sur l’extérieur. J’ai eu une longue discussion aujourd’hui avec Gregory à ce sujet. Il comptait s’en remettre à nos contacts montréalais pour trouver les experts susceptibles de répondre aux questions les plus pointues des auditeurs. Je soutiens que l’on devrait recourir aux ressources d’ici. Cela représente un grand défi à cause des contraintes que j’ai évoquées plus haut, mais il me semble qu’agir autrement irait complètement à l’encontre de l’idée même du «développement», qui est de rendre le pays concerné aussi autonome que possible.
Il y a en outre une quantité d’obstacles à franchir dans tous les domaines, avec au premier chef le manque de confiance des Haïtiens en eux-mêmes, et puis leur désir de maintenir les apparences au détriment de tout le reste. Par exemple, le simple geste de marcher jusqu’à une poubelle pour y jeter un déchet peut sembler prétentieux, donc on ne le fait pas, malgré toutes les campagnes de sensibilisation (et il y en a !). Résultat : il y a des détritus partout.
Le nouveau gouvernement a présumément commencé à implanter des écoles publiques et gratuites (grande innovation), mais on vient d’apprendre que 1000 de ces nouvelles écoles sont des fictions, c’est-à-dire que l’argent a été versé mais que les établissements n’ont jamais été créés. En outre, il est fort probable que, même si le réseau finit par voir le jour, nombre de parents jugeront suspectes ces écoles qui ne coûtent rien et préféreront priver leur enfant de scolarisation plutôt que d’avoir l’air de les envoyer dans un établissement «bon marché». 
Toutes les personnes à qui j’ai posé la question me disent que la Minustah, à part le choléra, ne leur a rien donné. Tous se demandent où est allé l’argent de l’aide internationale. Je dois dire que, quand j’ai traversé le centre de Port-au-Prince, j’ai été consternée par les bidonvilles qui se sont formés dans les environs du Champ-de-Mars à la suite du goudougoudou. On a fait disparaître la plupart des camps de réfugiés, mais il reste des poches tenaces où les tentes ont peu à peu été remplacées par des cabanes de tôle ondulée comme il y en a dans tous les bidonvilles du monde. Les gens y vivent les uns sur les autres dans les conditions les plus précaires, les détritus, les odeurs de merde et de déchets. La misère pue, mes amis.
Apparemment, les gens n’ont fait que transporter là les conditions de vie qu’ils avaient à Miragoâne, à Léogâne ou ailleurs, dans l’espoir de bénéficier un peu de l’argent promis par les ONG après le séisme. L’argent n’est pas venu, ils sont restés : là ou ailleurs, pour eux, ça ne fait pas grand différence.
Je me demande comment feront les autorités pour remédier à cela. Et à toutes les plaies qui affectent Haïti.

Sarah

Sarah dans sa cuisine.

Sarah est la nièce d’Adèle, la belle-mère de Gregory.

Elle a 23 ans. En l’absence d’Adèle, elle est la première levée, la dernière couchée, et trime du matin au soir. Elle prépare les repas sur un feu de bois allumé entre quelques pierres, dans une cabane de planches un peu à l’écart de la maison. C’est là aussi qu’elle lave les plats. Avec une remarquable économie de moyens, elle se décarcasse pour varier un peu le menu: bouillie de maïs le matin, poisson frit et riz-sauce pois ou spaghettis le soir… Il faut savoir que, pour la plupart des gens, l’ordinaire se compose essentiellement de riz, de poulet frit et de plantain.

Le feu de cuisson.

J’ai appris à ne rien laisser dans mon assiette. Je me rends compte que nous jetons (je jette) une quantité incroyable de nourriture, chose inconcevable ici, où même l’eau est comptée. Quand il faut marcher des kilomètres avec un seau de 5 gallons sur la tête, on économise chaque goutte.

Sarah a de la chance: si Grégory n’oublie pas, l’eau lui est livrée par camion dans une citerne derrière la maison, où elle n’a qu’à aller la puiser. Mais c’est quand même une corvée, et lorsqu’elle me verse de l’eau sur les mains afin que je les lave, sur le pas de la porte, elle laisse couler juste ce qu’il faut pour savonner et rincer convenablement.

Elle a en outre le luxe de pouvoir faire tiédir un peu l’eau du bain sur un petit réchaud électrique qui monopolise l’essentiel du courant (quand il y en a). Je dis luxe, et ce n’en est pas vraiment un: les soirées sont très fraîches, à Paillant, et je me prends à regretter de n’avoir pas emporté de vêtements plus chauds.

Sarah a lancé un petit commerce de pièces de motos, juste à côté de celui d’Adèle, où elle passe l’essentiel de ses journées une fois qu’elle a fini son ordinaire à la maison. Le samedi matin, elle a des cours d’informatique-bureautique. Elle m’a montré ses notes, en très bon français, soigneusement calligraphiées dans un cahier quadrillé: comment ouvrir un ordinateur, comment sauvegarder, copier et déplacer un fichier… la base de la base. Mais Sarah n’a pas accès à un ordinateur, vous pensez bien. Elle suit ce cours comme bien d’autres, faute de mieux, parce que le collège et l’université, il ne faut même pas y songer. De plus, elle parle à peine français. Ces notes ont vraisemblablement été copiées du tableau noir, et il y a fort à parier qu’elle ne comprend qu’à demi ce qu’elle a elle-même écrit.

De toute façon, Sarah espère se marier bientôt (dès qu’elle aura fini son cours, en fait). Son amoureux a plus de 45 ans, il a trois enfants, c’est sa femme qui en a la garde et qui habite la maison familiale. Si bien que le quotidien de Sarah ne risque pas tellement de changer: elle aura seulement une bouche de plus à nourrir — mais comme William travaille, il fera peut-être entrer un peu plus d’argent à la maison.

D’ailleurs, Adèle (et donc Sarah) a déjà un nombre indéterminé de bouches supplémentaires à nourrir… On sait, dans le voisinage, que l’on vit relativement bien chez Adèle. Aussi, pratiquement chaque matin, un voisin ou une voisine arrête dire bonjour en passant. Il ou elle reste quelques instants, parle un peu de tout et de rien et repart généralement avec un reste de spaghettis de la veille, un petit pain fourré des oeufs du matin, un plat de riz-pois collés. Ainsi de madame Léone, venue dire un petit bonjour un matin.

Madame Léone, venue dire un petit bonjour hier matin.

Comme Sarah aimait la chaînette d’argent que je portais au cou, je la lui ai offerte. Elle est si gentille et si douce avec moi, c’était bien la moindre des choses. Avant-hier, elle m’a demandé: Quand repars-tu à Port-au-Prince?
– Mercredi, ai-je répondu.
– Ah, a-t-elle fait d’un petit air contrit.
– Mais je reviendrai vendredi. Je suis ici pour deux mois, tu sais. Pourquoi me demandes-tu cela?
– Mais, a-t-elle dit, parce que je t’aime!

Hier, pendant que Gregory était à la radio, j’ai longuement parlé avec elle. C’est là qu’elle m’a raconté un peu sa vie, m’a montré son cahier… Elle m’a aussi montré les rallonges capillaires que son amoureux lui a offertes, et qu’elle fera tresser comme sur la photo du paquet avant d’aller rendre visite à ses parents, à Petite-Rivière-de-Nippes. Elle m’a invitée à y aller avec elle. J’ai dit oui.

Mon réveille-matin.

De choses et d’autres

Je vous avais dit que, vendredi soir, Ronel, un ami de Gregory, nous avait proposé d’aller écouter des troubadours (ou du troubadour, ou le troubadour – en tout cas, sé mizik tradisyonèl, et rien que ce nom me fait craquer). Il devait nous appeler et venir nous chercher en soirée, mais on n’a jamais entendu parler de lui. 

De toute façon, à la fin de la journée, ces heures passées à me faire secouer à moto et en tap-tap dans le vacarme et les gaz d’échappement me laissent épuisée, si bien que je ne rêve plus que d’une douche et d’un peu de silence. Alors tant pis pour les troubadours.
Samedi matin, Ronel a appelé pour dire qu’on se reprendrait le soir même. En attendant, pour nous reposer (!), nous avons parcouru je ne sais combien de kilomètres à l’assaut des hauteurs de Pétionville et au-delà, jusqu’à Kenscoff, à plus de 1000 mètres d’altitude. 
Motos-taxis à Fermathe, sur la route de Kenscoff.
Nous avons brièvement visité le fort Jacques, construit après l’indépendance, d’où l’on a une vue splendide sur cet Haïti fertile qu’on aimerait voir partout. À flanc de montagne, des jardins en terrasses donnent carottes, oignons, laitues, patates douces, tomates, poivrons… Légumes que l’on ne trouve pourtant nulle part dans la cuisine populaire, essentiellement composée de riz pois collés (on appelle «pois» toutes les légumineuses) et de plantain frit, qui accompagnent la viande (porc, poulet ou chèvre) quand il y en a.

Paillant

Je vous épargne le parcours du combattant qu’il nous a fallu accomplir pour venir jusqu’à Paillant, où nous sommes arrivés en fin d’après-midi. À compter de 1940 et jusque dans les années 80, la société Reynolds y a exploité une mine de bauxite. Le sol y est couleur de rouille, la terre semble bonne, mais on n’y cultive plus rien parce que les gens préféraient travailler à la mine et que, maintenant, le savoir s’est perdu.
Depuis que Reynolds, selon la bonne habitude des sociétés minières, a abandonné les lieux après en avoir tiré tout ce qu’elle pouvait, les ressources sont rares dans cette commune de 15 000 à 20 000 habitants (ce n’est jamais clair). L’entreprise a laissé derrière elle le complexe où vivaient ses cadres, avec eau courante et électricité en permanence, des luxes que peu de gens ici peuvent espérer s’offrir un jour.
Les immeubles sont maintenant occupés par un petit hôpital, la police, la mairie et Radio Paillant Inter. Au loin, on voit la mer quand le ciel n’est pas trop brumeux. Je vous écris du studio, dont la porte est grande ouverte sur l’extérieur. Merl, le DJ, s’apprête à commencer son émission, deux heures de musique tonitruante, après quoi nous aurons (peut-être) une réunion, peut-être à 16h, avec un nombre encore indéterminé de personnes, pour discuter de ce que nous allons faire. Le comment viendra plus tard, je le devine. Surtout, ne pas s’énerver: c’est comme ça, ici.
Je loge chez la belle-mère de Greg, dans une maison de quatre pièces où l’électricité est un phénomène aléatoire. Il y a une salle de bain avec toilette et douche, mais pas d’eau courante. C’est donc, encore ici, le système du seau qui s’impose. La cuisine est une cabane de bois dans la cour, où l’on cuit les aliments sur un feu de bois ou de charbon. Comme en campinq, quoi. Des poules errent de-ci de-là, avec quelques chiens jaunes comme on en voit dans le monde entier.
Hier, nous sommes sortis écouter du kompa et boire de-twa biè (deux-trois bières). J’ai fait la connaissance de quelques bénévoles de la radio – Merl, le DJ ; Robson, directeur de la programmation ; d’autres encore dont j’oublie le nom. Ils sont tous brillants et aimables, pleins de bonne volonté. 
DJ Merl
Tous parlent un français extrêmement fleuri, avec des «fort souvent», «cela», «maintes fois» et autres «certes», qui contraste radicalement avec la simplicité apparente du kreyòl. Mais simple ne signifie pas nécessairement facile : si je commence à pouvoir émettre quelques phrases, je suis encore loin de comprendre ce qui se dit autour de moi, d’autant plus que je suis encore pas mal sourde. J’ai demandé à Greg de m’emmener voir un sorcier vaudou, c’est mon seul espoir!
Là, je vais sortir d’ici, parce que la musique de Merl va achever de me handicaper.

Ayiti, men mwen!

Voilà. L’appartement, briqué de fond en comble, est maintenant occupé par mes locataires (un syndicaliste surdoué, sa fille et sa petite-fille), ma valise est bouclée (il y a plus de choses dans celle que j’ai faite pour les quatre ou cinq jours que je passe chez mon Pierre avant de partir que dans celle que j’emporte là-bas pour deux mois!). Il me reste quelques petites affaires à régler mais, franchement, je ne pourrais être plus prête.
Nerveuse?
Pantoute.
Il y a des années que je rêve de partir travailler à l’étranger, en particulier à Haïti. Pourquoi? Euh…
J’aime le créole, parfait miroir de l’humour antillais, un peu fataliste, très ironique, en même temps naïf, comme l’art, qui me ravit aussi. J’aime également la résistance de ce peuple qui a traversé tant de perturbations et qui sourit encore, qui reste vivant, qui porte sa culture comme un étendard.
Je ne sais pas tout à fait ce qui m’attend là-bas, et j’aime ça aussi.
En gros, je travaillerai pour Radio éducative Haïti.
Là-bas, la radio reste l’un des meilleurs moyens de communication: ça ne coûte rien, c’est accessible dans les zones les plus éloignées, ça revêt un caractère communautaire qu’aucun autre média ne peut apporter.
Or, dans les zones rurales, l’école est, disons, un concept aléatoire. La radio éducative vise à apporter du soutien à des enseignants qui, bien souvent, n’ont même pas terminé leur secondaire, voire à suppléer à l’absence d’école.
Mon rôle consistera (pour ce que j’en sais actuellement) à accompagner les quelque 40 bénévoles qui œuvrent déjà à la radio; à les familiariser avec les principaux logiciels de montage sonore et de traitement de texte; à structurer avec eux, à l’intention des élèves du primaire et de leurs enseignants, des émissions originales à contenu éducatif qui seront diffusées principalement durant les heures de classe, mais aussi, peut-être, en soirée pour les familles. 
Je serai basée à Paillant, mais j’irai aussi à Jérémie.
C’est ce que je peux dire pour l’instant.
Je pars donc mercredi, pour deux mois.
Rete branche (restez à l’écoute), comme ils disent.
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* Haïti, j’arrive!