Tatie Fabi risque sa vie

Branle-bas de combat aujourd’hui : nous partons demain matin à 4h pour Port-au-Prince, et Mica a des tas de choses à faire avant de laisser la maison, les écoles et le reste à son personnel pour le mois que durera son absence.
Pourquoi 4h du matin ? Parce que Pierrot, le perroquet grognon qui a mal à la patte, a rendez-vous chez le vétérinaire. Et peut-être aussi que Mica est attendue quelque part, je ne sais plus très bien. Enfin, bref, nous partons à 4h, il n’y a pas à finasser. Bon évidemment, c’est à l’heure haïtienne, précise Mica, si bien que nous pouvons très bien ne partir qu’à 6 ou 7h.
Toujours est-il que Mica court dans tous les sens, houspille sans retenue ses employés, appelle toutes les deux minutes «Maximilieeeeen !» (il tient la comptabilité) ou «Nicolaaaas !» (l’informaticien), qui répondent à la seconde: «Madame?»
 
Elle cherche son téléphone, ou un bout de papier sur lequel elle vient de noter quelque chose, ou un chèque de 10 000$US qu’elle a rangé on ne sait où, et affirme qu’elle est en train de perdre la tête. «Aaahh, mézanmi !» s’écrie-t-elle régulièrement en prenant sa belle tête à deux mains.
Quand elle s’arrête quelques secondes, elle s’inquiète pour Tizanmi, le minuscule chihuahua de trois mois qui la suit partout de son petit pas sautillant et qui, dès qu’elle s’assoit, geint pour qu’elle le prenne sur ses genoux. S’occupera-t-on bien de lui ? Et le chat Minouche sera-t-il encore là quand elle rentrera ? Et comment Pierrot supportera-t-il le voyage?
Sachant qu’elle s’en va demain, les employés la réclament pour régler un problème ou un autre, et puis elle en profite pour les payer, ce qu’elle aurait pu faire bien avant puisqu’elle sait depuis au moins deux semaines qu’elle doit partir. Elle fouille dans son sac, où elle garde des liasses de billets destinés à différents usages, et cherche en maugréant les coupures dont elle a besoin tandis que Maximilien, calme et posé, me glisse avec un léger sourire : «C’est Mica…»
Je voudrais bien l’aider, mais je ne peux pas faire grand-chose à part essayer de la calmer de temps en temps  : «Ça ira, Mica, prends une grande respiration.»
Je pensais descendre à la plage cet après-midi, histoire de dégager le terrain, mais il s’est mis à tomber des cordes, des clous, des hallebardes, bref, il a plu à boire debout. Oublions la plage : l’eau que charrie la rivière jusqu’à la mer est sans doute pleine de boue et je ne verrai pas mes pieds, ce que je ne supporte pas quand je me baigne dans l’océan (ni ailleurs, d’ailleurs).

***
 

Hier, Mica a demandé à maître Jean (ici, on appelle tous les profs «maître») de me montrer les jardins qu’entretiennent les élèves de chaque école, histoire de faire d’eux des citoyens autonomes et débrouillards.

Nous sommes partis vers 9h30 pour ce que je croyais être une brève et tranquille balade dans la riante campagne abricotienne.
La pluie de la veille avait rendu encore plus traître le sentier rocailleux et escarpé qui mène au village. Je l’ai descendu comme une petite vieille qui craint de se fracturer la hanche (bien que ma préoccupation principale fût plutôt de ne pas m’étaler lamentablement dans cette boue glissante pour devoir ensuite remonter me changer – j’ai ma fierté, quand même).

En bas, les enfants, en rang deux par deux, main dans la main, nous attendaient sagement. Notre petite colonne s’est ébranlée d’un bon pas, zigzagant entre les mares de boue et le crottin des mules comme une longue chenille bleu et blanc.
Dans une chaleur d’étuve, nous avons marché comme ça durant une bonne demi-heure jusqu’au premier jardin. Là, maître Jean m’a montré les carottes, les choux, les navets, les plants de tomates, de maïs, d’aubergine, de gombos et de piments, les plantules d’acajou… Un fort joli jardin, en vérité, bordé par une bananeraie bien prospère et ponctué d’un grand avocatier.
En principe, les enfants sont chargés du sarclage et de l’arrosage. Chaque classe a sa journée et s’y rend beau temps, mauvais temps. Or, hier, la pluie avait rendu la terre si lourde et si collante qu’elle s’agglutinait à nos semelles avec les feuilles mortes en un épais magma impossible à décoller. Pas question de la travailler dans ces conditions. Les enfants sont donc remontés au village dare-dare sans avoir rien fait.
Bon, je dis «rien», mais aller-retour, c’était quand même une grosse heure de marche. Sans compter la distance que certains d’entre eux avaient déjà dû parcourir pour se rendre à l’école le matin. Si on faisait faire ça chez nous à des élèves de troisième année, quelqu’un appellerait la DPJ, c’est sûr. Et la DPJ sévirait.
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Bref, Jean, Sol (le neveu de Mica, en visite ici) et moi avons poursuivi notre chemin vers le second jardin – une autre bonne demi-heure de marche dans la boue, à contourner les mares et à essayer d’éviter de s’y étaler dans une glissade inopinée.
Il a bientôt fallu passer à gué une rivière, après quoi j’ai résolu de faire comme les gens que nous croisions, qui presque tous marchaient pieds nus, leurs chaussures à la main pour ne pas les crotter.
C’était assez drôle de voir la tête que faisaient les enfants en voyant une Blanche aller pieds nus dans la boue tout comme eux.
On a encore marché, marché, marché jusqu’au second jardin, à trois bons quarts d’heure du premier, à travers des coteaux plantés de bananiers, de canne à sucre ou de maïs.
Le soleil de midi tapait sans pitié, ma bouteille d’eau était vide, je suais comme une invention, j’ai été bientôt obsédée par la soif.
Ici et là, une vache osseuse courtement attachée à un palmier broutait ce qu’il restait d’herbe autour d’elle, une chèvre mastiquait placidement quelques brindilles arrachées à un buisson, et je me prenais à rêver de les traire pour en tirer ne fût-ce que quelques gouttes de lait.
Après Laurence d’Arabie dans le désert, les Marines perdus dans l’impitoyable jungle infestée de VietKongs sanguinaires et Indiana Jones dans la fosse aux serpents, voici que Tatie Fabi risque sa vie en plein cœur de la sauvage flore haïtienne.
Le deuxième gué a été à la fois torture (tant d’eau non potable !) et bénédiction (c’était tout de même bien rafraîchissant). Nous avons enfin atteint le troisième jardin, ordonné, fertile, dont le prof responsable, Renois, irradiait de fierté. Betteraves, pois verts, concombres (il nous en a donné deux, frais cueillis, que nous avons mangés au dîner, mèsi anpil !), carottes, navets, etc., le tout impeccablement sarclé. Puis nous avons visité la petite école non loin. Dans les classes, les élèves, comme toujours, se levaient d’un bond à notre apparition pour nous saluer en chœur, un rituel réglé au quart de tour qui ne cesse de m’étonner. 
Sur le chemin du retour, comme je n’en pouvais plus de soif, Jean a demandé à un de ses cousins de grimper à un cocotier pour en faire tomber les noix. Tchak ! Deux ou trois bons coups de machette, on décapite la chose et l’on boit à même le trou. Quand il n’y a plus d’eau, tchak ! On fend le coco en deux et re-tchak ! on en fait voler un éclat qui sert de cuiller pour manger la pulpe, douce, gélatineuse, rafraîchissante… Quand on a goûté à ça une fois, les noix de coco desséchées et ridées qu’on trouve dans nos supermarchés ne nous disent plus rien.
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La pluie a recommencé à tomber, drue, obstinée comme elle l’est sous les tropiques ; le chemin est devenu encore plus glissant, j’ai cru que nous n’arriverions jamais. Jean m’a tenu le bras comme à une enfant dans le maudit sentier de roche qui mène à la maison, où je suis arrivée exténuée et triomphante.
Jamais Prestige ne m’a semblé meilleure !

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