Retour anticipé

Me voici donc, deux semaines avant la date prévue, chez mon amoureux, où j’ai dégusté hier matin mon premier vrai café au lait depuis un mois et demi (ô ces petits plaisirs auxquels on ne songe jamais!).
Pourquoi deux semaines avant le temps ? Parce que, en fin de compte, je n’avais plus grand-chose à faire en Haïti. J’aurais pu rester à glander au bord de la mer en faisant vaguement semblant de travailler, comme les gars de la Minustah ou nombre de joyeux coopérants volontaires, mais que voulez-vous, j’ai des scrupules. 
L’implantation de la radio éducative se heurte à des obstacles multiples. Tant que ces obstacles ne seront pas aplanis, il est inutile de songer à travailler efficacement. 

Notamment, le ministère de l’Éducation nationale d’Haïti fait preuve d’une inertie qui frise l’obstruction pure et simple. Mais cela n’a rien d’étonnant, en fait: ce ministère est une coquille vide.

Que je vous raconte la visite que j’y ai faite en compagnie de Natacha, qui devait obtenir un permis pour son école.
Pour voir le directeur du service concerné, nous avons parcouru un long corridor aux murs jaunis. De part et d’autre, une succession de portes de bois sombre s’ouvrent sur des bureaux où sont assis des tas de gens très occupés… à ne rien faire. Mais quand je dis rien : pas un papier, pas un dossier ne traîne sur les surfaces de mélamine imitation bois. Rien. Des ordinateurs ? Vous voulez rire ?
Le monsieur que nous devions voir avait tout de même un roman bien entamé sur son bureau. Ah oui, et son téléphone portable (non, pas de téléphone filaire).
La dame en face de lui : pareil. Les bureaux que nous avons traversés pour parvenir jusque-là: idem.
Nous nous sommes assises devant le directeur ; Natacha lui a présenté un papier officiel, une demi-feuille 8 1/2-11 sur laquelle il y avait trois ou quatre lignes d’écrites. Il l’a pris dans ses deux mains, l’a porté à hauteur de ses yeux, l’a longuement examiné, lu, relu, re-relu. Il l’a posé sur son bureau, l’a lissé soigneusement, il a croisé les doigts dessus, il a regardé au loin (plutôt le mur d’en face), puis il a énoncé dans un français très fleuri qu’il était trop tard pour obtenir le permis, les inscriptions étant fermées depuis le 22 février.
Sans se démonter, Natacha lui a poliment expliqué son affaire. Elle a besoin de ce permis pour pouvoir ouvrir une classe de huitième année, sans quoi ses élèves, tous de familles très pauvres, se retrouveront dans la rue puisque son école est la seule de Carrefour Feuille qui ne coûte à peu près rien. 

Le directeur a repris le bout de papier, l’a de nouveau lu attentivement d’un air pénétré. Puis il s’est concentré un nombre raisonnable de secondes avant de déclarer à Natacha qu’elle devait aller payer les frais à telle banque et revenir demain, elle aurait son permis. Fin de l’entretien. Nous sommes sorties, le monsieur a repris son bouquin.

La dame d’en face n’avait pas levé les yeux du sien.

Natacha m’a dit que, le lendemain, quand elle y est retournée, une jeune femme faisait tranquillement sa mise en plis au fer à friser, bien assise à son bureau rigoureusement vide.
Loin de s’étonner quand on leur raconte cela, les Haïtiens ont un petit rire résigné : telle est la fonction publique de leur pays. Comment voulez-vous arriver à quelque chose ? Des tas de fonctionnaires ont obtenu leur poste par favoritisme et font, comme on dit, de l’«occupationnel» en attendant leur chèque de paie. Plusieurs perçoivent des pots-de-vin pour permettre aux administrés de couper les files d’attente, ou font délibérément des erreurs dans des documents officiels pour pouvoir ensuite exiger une petite somme en échange de la correction. 
À l’aéroport de Port-au-Prince, jeudi, 90% des gens qui m’entouraient étaient des Blancs. La plupart sont venus en Haïti, je suppose, remplis de bonnes intentions. Mais plusieurs organismes profitent du laxisme de l’État pour s’inventer des missions qui ne servent, au final, qu’à créer des emplois… chez eux. Et ce cercle vicieux, apparemment, n’est pas près de s’arrêter. Il faut voir le documentaire Assistance mortelle, de Raoul Peck, qui dresse un impitoyable portrait des effets pervers de l’aide internationale.

Ça fait mal, mais ça fait réfléchir.

Alors voilà. Je ne dis pas que je ne retournerai jamais en Haïti, loin de là. J’y ai rencontré des gens extraordinaires que je veux revoir. Je pense aussi qu’on peut réellement aider ce pays. Mais pas n’importe comment et, surtout, pas sans les Haïtiens eux-mêmes.

Quelqu’un m’a dit que Haïti ne laisse personne indifférent: soit on aime, soit on déteste. J’ai aimé du premier coup, malgré les paradoxes et les contradictions qui déchirent ce pays et son peuple. Je suis encore en train de décanter tout cela. J’en reparlerai.

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