L’éloignement

Quand j’étais jeune (c’était il y a longtemps), mon frère François, pour une raison que j’ignore encore à ce jour (mais je subodore que c’était une ultime tentative de plaire à notre père), est entré au Collège militaire royal de Saint-Jean. Il avait quelque chose comme 17 ans. J’en avais probablement un peu moins de 14.

Mon père me disait toujours de lui écrire parce que, quand on est loin, rien ne fait autant plaisir que de recevoir des lettres de ceux qui nous sont chers. Il en savait quelque chose, lui qui avait passé de longs mois à manger de la misère dans des camps de bûcherons dans le nord de l’Ontario, puis en Angleterre et un peu partout en Europe pendant la Deuxième Guerre mondiale, puis à Brandford (Ontario), alors qu’il était fou amoureux de celle qui allait devenir ma mère, à laquelle il écrivait presque chaque jour sans presque jamais de réponse.

Je résume, hein.

Ça fait que j’ai écrit ce que je crois être une innombrable quantité de lettres à mon frère, parce que déjà j’adorais écrire, mais aussi à cause de ce que m’avait dit papa: quand on est loin, on a besoin de ça. Je ne sais pas si mes lettres ont fait à mon frère le bien que je lui souhaitais, mais j’ose croire que oui.

J’écrivais aussi à ma mère, qui était hospitalisée à Québec. J’écrivais à des correspondants algériens, à des cousines qui s’en souviennent mieux que moi, à mon amie Dominique, qui habitait juste de l’autre côté du Saguenay.

J’ai gardé, je pense, toutes les lettres et les cartes que j’ai reçues dans ma vie. Celles de ma soeur, de ma correspondante suisse Vera, de mon amie Dominique, justement.

J’avais une relation particulière avec le facteur, à Chicoutimi. L’été, je l’attendais, assise dans les marches de la galerie, et il arborait toujours un grand sourire quand il avait quelque chose pour moi. Et moi, un grand sourire aussi, quand je voyais le sien.

J’ai retrouvé récemment, en faisant le ménage de mes affaires, des lettres que m’a écrites ma soeur Paula quand j’ai quitté Chicouticou pour aller vivre à Trois-Rivières. Des lettres toutes simples, faites juste pour envoyer quelque chose à quelqu’un qu’on aime. Des mots écrits à la main, de petits dessins, de petites non-nouvelles, des choses légères comme des bulles de savon, glissées dans une enveloppe sur laquelle on colle un timbre et qu’on dépose dans une boîte aux lettres. Elles m’ont fait mourir de rire et de tendresse.

Bizarrement, alors qu’écrire à quelqu’un n’a jamais été aussi facile, je m’aperçois que plus personne ne le fait.

On n’a pourtant plus besoin d’acheter des timbres, de marcher jusqu’à une boîte aux lettres. On n’a qu’à écrire quelques phrases même pas importantes, pas philosophiques, pas littéraires, juste quelques mots. Ce n’est pas si difficile…

Maintenant que je suis vraiment loin, seule et isolée (malgré l’extrême gentillesse, la totale sollicitude de mes excellents collègues), je comprends exactement ce que voulait dire mon vieux papa.

Écrivez-moi?

8 réflexions sur “L’éloignement

  1. Tu as bien raison Fabienne. C’est la première chose que l’on fait le matin. On recherche dans notre courriel si quelqu’un nous a écrit.
    On suit tes péripéties soit en Afrique, en Gaspésie et maintenant au Pérou.
    Nous sommes retournés au Guatemala après une absence d’un an du à la maladie. Nous avons retrouvé notre voilier en bonne condition. On se prépare pour passer 3 mois au Belize afin d’éviter l’hiver.
    Merci de nous faire vivre tes aventures.
    Isabelle et Roger du voilier Le Nôtre

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  2. Bonjour Fabienne, je ne sais pas si tu te souviens de moi. On s’est rencontré un été à Rivière du Loup, à l’auberge de jeunesse -je devrais ajouter des majuscules. Je lis toutes tes aventures, ou plutôt je les dévore et t’envie souvent! Je ne vis désormais plus dans la Région Parisienne mais dans les Pyrénées Orientales et cela fait 2 ans que je n’ai pas fait de grand voyage… quelle frustration! Ceci étant, les PO sont magnifiques et recèlent des trésors que je découvre au fil des mois. En tous les cas, prends-soin de toi et sur ta route se trouvera ce dont tu as besoin (comme une coïncidence). Bisous. Mireille.

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    • Mais bien sûr, chère Mireille, que je me souviens de toi! Merci pour ce gentil message. Si la bougeotte te prend, tu peux toujours pousser jusqu’au Pérou, j’ai une chambre d’amis. Pas encore meublée, mais ça viendra!

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  3. Je retrouve le plaisir de te lire. Continue de nous raconter l’histoire de Fabienne au Pérou…c’est presque comme j’y étais. En passant, tes photos sont magnifiques.
    Je t’embrasse,
    Sylvie

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  4. Chère cousine, je te vois terminer l’année sous d’autres cieux et j’ai vraiment plaisir à te lire et à te suivre dans tes pérégrinations. Je te souhaite une année 2018 remplie de bonheur ainsi que des aventures nombreuses que tu pourras nous raconter, des mots et des lettres (avec ou sans timbres) à profusion et surtout des rencontres du tonnerre ! Comme la bougeotte ça doit être un trait de famille, alors je t’envoie de douces bises de Paris. Louise

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  5. Ah lala, les lettres écrites et reçues quand j’étais enfant et adolescente (correspondants familiaux, amis ou plus lointains comme ma correspondante béninoise que je n’ai jamais rencontrée), et la désuétude du courrier depuis l’avènement de l’e-mail et des réseaux « sociaux » ! Je partage chaque mot de ton billet. Depuis 6 ans il devient de plus en plus difficile de garder un vrai « échange » avec les amis qui sont loin (pour la famille on se « voit » très régulièrement en face time, mais il est vrai aussi que de « véritables courriels » se raréfient…)
    Continue aussi à nous écrire ! Ça me motive (même si concrètement ça ne se voit pas) pour retrouver un jour le chemin de blog agonisant…
    Des bises virtuelles.

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