Où je ne parle pas de Québec

Je suis partie ce matin, j’ai cueilli mes deux passagers Amigo Express à 10h30 comme prévu. Comme prévu, ils ont passé la moitié du voyage à regarder leur téléphone, l’autre moitié à somnoler. Ils vivent à Revelstoke depuis novembre dernier, ma soeur y habite depuis au moins 20 ans, mais ça ne les a pas intéressés outre mesure. On a échangé quelques paroles, sympas mais sans plus. Pas grave, j’avais pas envie de jaser tant que ça, finalement. J’ai écouté la radio, conduit concentrée comme une championne à 120 à l’heure, ni plus, ni moins, observé le fleuve, vraiment beaucoup plus haut que d’habitude. J’ai déposé mes jeunes passagers quelque part dans Saint-Roch. Bye, bon voyage, merci, toi aussi. S’ils avaient été plus sympas, j’aurais dit «rien du tout» quand ils m’ont demandé combien ils me devaient. C’est clairement écrit dans le contrat Amigo, mon jeune, t’as pas l’excuse de l’âge pour perdre la mémoire. 

Trente dollars, ça paye le gaz, comme on dit.

Je pensais aller voir l’expo Hergé au Musée de la civilisation. Marcher un peu dans les vieux quartiers – la côte de Sillery, les quartiers Saint-Roch (déjà un peu trop hip à mon goût) ou Saint-Sauveur… Mais avant tout et surtout, je voulais voir ma marraine, Gaétane, qui, à bientôt 90 ans, conserve une confondante vitalité de coeur et d’esprit. C’est donc la première chose que j’ai faite en arrivant à Québec, après avoir pointé dans un étrange hôtel où je semble être la seule cliente, quelque part dans le quartier Saint-Sacrement, et mangé dans une brasserie toute proche un hamburger dégueulasse et trop cher sur lequel j’ai trouvé le moyen de me brûler la langue.

Gaétane s’est montrée égale à elle-même, avec son éternel sens de l’autodérision, sa modestie toute naturelle (ou sa nature toute modeste?), sa tendresse infinie pour ses enfants morts comme vivants – elle en a déjà enterré deux sur quatre, disparus dans la fleur de l’âge, ce qui, comme elle le dit simplement, n’est pas normal pour une mère. 

Elle me conte les nouvelles de ses petits-enfants, commente la vie qu’on mène («j’voudrais pas être à votre place…»), elle me parle de ma mère, ou de son mari, Robert, mort il y a tout juste cinq ans mais qui l’accompagne partout comme avant.

C’est en son honneur, je pense, que, malgré son âge et ses jambes horriblement enflées, elle sort chaque jour pour marcher dans ce quartier de Québec où elle a été transplantée il y a trois ans, tout comme Robert et elle le faisaient à Chicoutimi, où les deux avaient passé toute leur vie. 

Elle préparesa crème Budwig chaque matin, comme Robert le faisait depuis des décennies (mon oncle Robert était un incroyable avant-gardiste). Il y a dans le salon un admirable portrait de lui, oeuvre d’une ex-belle-fille, où il sourit de ce sourire bienveillant et ouvert dont tous se souviennent.

Gaétane est une survivante. Songez-y: à 4 ou 5 ans, elle a enterré un petit frère, emporté à 18 mois par une pneumonie (ou était-ce une méningite?). Elle a vu sa mère sombrer à jamais dans la dépression et l’amertume. Elle a perdu son unique soeur (ma mère), morte du cancer à 51 ans au terme d’une lente agonie. Son fils aîné est mort électrocuté, lui aussi dans la jeune cinquantaine, en réparant son panneau électrique. Elle a perdu son Robert bien-aimé et si aimant, qui, je crois, se savait malade mais ne lui avait rien dit, pour ne pas l’alarmer, et qui n’a pas passé trois jours à l’hôpital avant de rendre l’âme. Et puis sa fille aînée a été emportée par un cancer il y a trois ans, au bout de cinq ans de traitements inhumains. 

Malgré ça, elle reste sereine. Ni résignée ni révoltée, juste zen.

Ma tante Gaétane est un moine bouddhiste.

À côté d’elle, dans son coquet appartement de la Grande-Allée, plein des teintes de rose et de mauve que nous aimons toutes les deux (sans en avoir jamais parlé), je transpirais comme une invention en m’épongeant avec un petit mouchoir à carreaux piqué il y a des années à un ex-collègue. (En connaissez-vous beaucoup, vous, des gens qui se baladent encore avec, dans la petite poche de leur veste, un mouchoir de coton soigneusement repassé par leur tendre épouse? J’avais trouvé ça tellement, euh… comment dire? Dépassé? En tout cas, je le lui avais confisqué et je m’en sers depuis, les jours de moiteur, avec une pensée pour sa moitié. Je vote pour qu’on décerne le prix Nobel de la science à qui inventera un antisudorifique pour la face. Je me porte volontaire pour les essais cliniques et je jure de ne plus jamais confisquer de mouchoirs.)

Toujours est-il qu’il fait une chaleur d’étuve à Québec, les rues sont pleines de voitures poussives et de touristes distraits, trouver du stationnement relève de la quête du Graal, fait que j’pense que le musée attendra (ou pas).

Je dors demain à l’Auberge internationale de Rivière-du-Loup, un lieu que j’ai toujours trouvé plein de beau monde et qui, partant, est plein de beaux souvenirs. Je vais rouler par là tout doucement, m’arrêter à Kamouraska, regarder le fleuve, me remplir les yeux de ciel et d’eau bleue. Et peut-être aussi m’offrir un petit tour de l’île Verte, que j’aime d’amour. 

2 réflexions sur “Où je ne parle pas de Québec

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