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À Santa Crúz

Nous avons pris le bateau hier à 15h, dans une cohue assez folle. Je n’ose pas imaginer ce que ça peut être en haute saison.

Je l’ai dit dans mon billet précédent, je le répète: le pire ennemi des Galápagos est l’homme.

Mais j’ai eu aujourd’hui une conversation assez intéressante avec un quidam rencontré sur une petite plage où je m’étais arrêtée après ma visite de la Station Charles Darwin.

Le gars, qui est un authentique hippie équatorien, me disait que oui, bien sûr, les humains ont apporté aux Galápagos des fourmis, des chèvres, des rats, des ci et des ça, mais est-ce que les humains ne font pas partie de l’évolution des espèces?

Là, me dit-il, on est en train d’essayer de réparer ce que l’arrivée des humains a causé comme dommages. Idéalement, on devrait bannir les humains de l’archipel. Mais en même temps, on les emmène par milliers pour venir voir ce qui est en train de mourir à cause de leur propre présence.

On a parlé comme ça lui et moi pendant une bonne heure.

Et puis quand mon maillot (que j’avais apporté au cazoù) a été sec, j’ai remis ma p’tite robe et mon chapeau, je lui ai dit adios et je suis rentrée bien tranquillement, à pied, dans cette chaleur de four à pain que je croyais ne plus jamais pouvoir supporter.

Dire que j’ai failli refuser de venir ici parce que j’avais peur de souffrir de la chaleur!

* * *

On a soupé hier dans un resto dégueulasse. Marianne et Layla ont été malades toute la journée.

On espère que tout le monde ira mieux demain.

Moi, j’ai rien.

Juste de la joie dans mon coeur.

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Adios Isabela

On quitte l’île d’Isabela demain, direction Santa Cruz, l’île où tout le monde atterrit, la plus peuplée, celle où on ne fait que passer. Nous ferons de même, puisque nous n’y séjournerons que deux nuits.

Mon Lonely Planet me dit qu’on a tort, et je veux bien le croire, sauf qu’on ne peut pas tout faire en 10 jours.

Après Santa Cruz, nous irons donc passer trois ou quatre jours dans l’île de San Cristóbal, d’où nous reprendrons l’avion pour Quito.

Isabela nous a comblés. Cherchez un endroit au monde où, au cours d’une simple baignade, vous pouvez vous retrouver soudain entouré d’une trentaine de manchots qui ont décidé que c’était l’heure du dîner, et qui vous frôlent et vous passent parfois même entre les jambes dans leur course aux petits poissons, tandis que les pélicans font des piqués du haut des airs.

Ce matin, j’ai été rattrapée dans mon innocente excursion en tuba par une tortue marine, qui m’a doublée sur ma droite de si près que j’aurais pu la prendre par le cou pour lui faire un bisou (mais j’ai pas osé).

Une otarie est aussi venue faire sa fraîche tout près de moi. « Regarde comme je suis habile et toi pataude, hein? Tu viendras encore te moquer de moi et de ma façon de me déplacer sur terre? »

Et elle se tourne et se retourne, me montre son joli ventre, fait la torpille et revient au bout d’une élégante ellipse me narguer encore avec ses moustaches de vieux monsieur.

Dans ces formations volcaniques labyrinthiques, j’ai pu observer une dizaine de requins qui faisaient la sieste sous une anfractuosité de pierre de lave, et trois malheureux hippocampes accrochés à une racine de mangrove — je dis malheureux parce qu’ils ne sont qu’eux trois et que tous les guides savent où ils se trouvent. Pas moyen d’avoir la paix.

Car en effet — et qui s’en étonnera? —, le pire ennemi des îles Galápagos et des espèces qui y (sur)vivent, comme d’habitude, c’est l’homme. On déploie maintenant des efforts inouïs pour rétablir les populations de tortues terrestres, qui sont menacées par les chiens, les chèvres, les ânes, les rats et les fourmis, toutes des bestioles qui ont été amenées dans l’île par le pire prédateur que la Terre ait connu.

Ça donne à réfléchir.

D’aucuns pourront dire que le tourisme contribue à ce fiasco en persistant à prendre l’avion alors que tout nous hurle qu’il faudrait cesser. C’est vrai. Je plaide coupable, votre honneur.

Mais il y a des facteurs atténuants. Je voyage modestement, je dépense mon argent dans des commerces locaux qui en ont bien besoin au lieu d’hôtels et de croisières de luxe…

Jugez-moi si vous voulez.

* * *

Maintenant, quelques infos pratiques au sujet des îles (ou en tout cas d’Isabela):

— Tout coûte beaucoup plus cher que sur le continent, pour la raison bien simple que tout doit arriver ici par avion ou par bateau.

— Pratiquement aucun commerce — ni agence de tourisme, ni hôtel, ni resto, ni épicerie, ni même les agences gouvernementales qui perçoivent les taxes portuaires ou de séjour— n’accepte les cartes de crédit, et le seul guichet automatique de Puerto Villamil ne permet que des retraits de 200$ à la fois, tout en facturant au passage des frais de 4,60$US. Apportez du cash!

— Les tarifs des taxis, du moins pour les courtes distances, sont souvent calculés par personne (bizarre, mais c’est comme ça). Une course jusqu’au centre de conservation de tortues géantes (2km, ou 5 minutes) nous a coûté 5$ alors qu’un chauffeur nous en a demandé autant pour nous emmener du port à notre hôtel (1km) et qu’Alejandro a payé 1$ pour la même course. Demandez le tarif avant d’embarquer, comme ça, vous saurez à quoi vous en tenir.

— Oui, on prend des taxis pour faire 1 ou 2 km, parce qu’il fait terriblement chaud et que le soleil tape d’une manière inimaginable. J’ai lu quelque part que l’indice UV ici peut atteindre 12. Apportez des vêtements longs — aucune crème solaire ne peut vous protéger adéquatement contre ça — ou oubliez toute activité extérieure le moindrement exigeante entre 10h et 15h, ou les deux.

— Essayez le pain aux bananes de la pâtisserie-boulangerie Espiga Dorada, c’est une tuerie.

— Il y a un petit marché public dans le centre, mais arrivez de bonne heure si vous voulez des fruits frais. Les hôtels et les restos raflent tout aux aurores. Sinon, vous trouverez aisément des bananes et des papayes un peu partout.

— La consigne sur les bouteilles de bière est de 1$. Gardez votre coupon-caisse pour rapporter les vides et récupérer vos sous. Mine de rien, à 5$ la grande Pilsener, ça monte vite (elle coûte 1,50$US à Quito!).

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Iguanes, manchots et otaries

Mes amis, je ne sais pas comment je vais faire pour passer 10 jours ici.

J’ai un coup de soleil sur les mains. Sur les mains, voyons! Quelle traîtrise! Cinq minutes au soleil sans protection, te voilà cuit comme un poulet à la broche.

Pas moyen de marcher sans buter sur un iguane. Les otaries squattent les plages et les bancs, les manchots et les pélicans nous tournent autour quand on veut juste se baigner tranquillement…

Comment voulez-vous qu’on se repose?

J’ai même vu une tortue marine, à quelques mètres de moi, sortir sa vieille tête préhistorique hors de l’eau comme pour se repérer avant de continuer sa route.

Mais bon, il y a des consolations: j’ai nagé avec la petite Emilia, qui se lâchait, paraît-il, pour la première fois sans qu’on la tienne, et surtout sans sa maman. Il s’agit d’un véritable exploit! Et puis j’ai longuement joué dans les vagues avec l’infatigable Layla. Nous avons désormais une nomenclature exclusive pour désigner les vagues — les « oles », de l’espagnol ola. Il y a les oles folles et les oles molles. Une douce ole devient une boussole, et si une olette nous frôle, elle devient omelette.

Grosse journée.

Dire que ça recommence demain…

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Vers les Galápagos

Pour se rendre aux Galápagos, il faut vraiment vouloir. C’est un voyage que je n’aurais jamais fait seule.

Nous étions debout à six heures ce matin. Il le fallait pour attraper notre avion.

Martha nous avait préparé du café, des huevos revueltos, de l’ananas, du jus de goyave, des collations. Cette femme n’arrête jamais.

Puis on a sauté dans le taxi pour se rendre à l’aéroport. Il y avait du trafic, on était un peu justes. Arrivés là, paf! Contrôle policier. On vise les taxis « illégaux ». Ça tombe mal: nous sommes dedans. Les policiers flairent le topo, scrutent les documents, questionnent le chauffeur, toisent les passagères, se parlent entre eux, redemandent les documents. Ils ne lâcheront pas le morceau.

Les minutes passent, on commence à avoir chaud. L’avion ne nous attendra pas. Alejandro et notre chauffeur sortent parlementer avec les policiers. Dix minutes et un pot-de-vin de 20$ plus tard, on repart enfin (personne n’est étonné).

À l’aérogare, on court un peu: il faut acheter les permis de séjour, déposer les bagages… Ouf! L’avion est retardé. On attend même un peu. Puis:

Navette jusqu’à l’avion.

Vol d’une heure et demie jusqu’à l’île de Baltra.

Bus jusqu’au quai du traversier de Baltra (20 minutes? Je ne sais plus).

Bateau entre l’île de Baltra et celle de Santa-Cruz (5, 10 minutes?).

Taxi du quai de Santa-Cruz jusqu’à Puerto Ayora (une demi-heure).

Bateau de Puerto Ayora jusqu’à Puerto Villamil, la ville principale de l’île Isabela (deux heures dans un rafiot de second ordre).

Taxi du port jusqu’à notre hôtel (deux minutes).

Ça nous fait pratiquement 12 heures de transbahutage. Les petites ont été admirables. Je suis fourbue.

Marianne a tout organisé, elle sait où on s’en va, à quelle heure et comment. Elle gère les filles, allaite la plus petite, console la grande, joue avec les deux, je ne sais pas comment elle fait.

Il est 22h, heure des Galápagos. Votre humble n’en peut plus et ordonne l’extinction des feux.

On parlera des iguanes demain.

Sur le trottoir qui mène du quai à la terre ferme: « Attention à l’iguane, Layla, tu vas marcher dessus! » (Ça a vraiment été dit.)

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La route des volcans

La Ruta de los volcanes. C’est le nom de l’auberge où s’est posé notre petit groupe pour deux nuits, à 3500 mètres d’altitude.

Le chemin qui mène là-haut, en partie pavé de pierres de lave et cahoteux en conséquence, se tortille à travers des paysages immémoriaux qu’on dirait peints par le douanier Rousseau, eût-il peint autre chose que la jungle.

Le patron de l’auberge, qui s’appelle Darwin (ça ne s’invente pas), nous a accueillis sous une pluie apocalyptique qui s’est déclenchée au moment où notre voiture atteignait le stationnement — le genre de pluie qu’on ne voit qu’au cinéma ou sous les Tropiques.

J’adore ça.

Darwin déploie une énergie formidable pour mettre en valeur sa terre et ses merveilles. On ne peut sortir de chez lui que le coeur content, le ventre plein et les yeux écarquillés par tant de beauté.

Il nous a confiés, dimanche, aux bons soins de son ami Patricio, fier chagra (l’équivalent des gauchos argentins, disons) qui connaît son Cotopaxi comme la paume de sa main. Personne mieux que lui, je crois bien, n’aurait pu nous mener à travers cet immense parc national avec autant de fierté, de gentillesse et de savoir.

Je n’avais pas assez d’yeux pour tout embrasser de ces paysages quasi désertiques modelés par les volcans.

Mine de rien, au fil des arrêts, nous avons marché presque 8 kilomètres. À 4000 mètres d’altitude, j’estime que ça vaut le double. On pouvait bien être vannés à la fin!

(J’ajoute, à l’intention de ma soeur et de tous les amateurs de sports plus ou moins extrêmes, qu’il y a moyen d’escalader le Cotopaxi, considéré comme l’un des volcans les plus dangereux du monde, et de s’adonner à d’autres folies du genre.)

Mais, aussi fatiguée fussé-je, je n’ai pas pu dire non quand Patricio m’a proposé une courte promenade à cheval dans les environs de l’auberge, à l’heure où le soleil déclinant nimbe d’or tout ce qu’il touche.

Ni refuser d’enfiler le costume des Chagras: poncho de laine tissée bien serré, jambières en peau de vache et chapeau de cuir.

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¡Vamos a Ecuador!

C’est ma jeune amie Marianne qui m’a mis ce projet en tête, en novembre dernier. « Équateur et Galápagos avec nous, ça te dirait? »

« Nous », en l’occurrence, c’est elle, son équatorien de mari, Alejandro, et leurs deux fillettes, Layla, six ans, et Emilia, presque trois ans.

J’ai connu Marianne grâce à une page Facebook créée au début de la pandémie pour des échanges de services. Nous sommes devenues amies. Nous nous rencontrons au parc, à la bibliothèque, chez moi ou chez elle. Je l’ai vue enceinte jusqu’aux yeux et j’ai tenu Emilia dans mes bras quand elle n’avait que 5 jours.

Comme quoi la maudite COVID a quand même eu du bon.

Bref, Marianne m’a proposé ça. Nous irions quelques jours chez Julio et Martha, les parents d’Alejandro (que je connais pour les avoir hébergés quand ils sont venus à Montréal, il y a deux ans), avec visites dans les environs de Quito, puis 10 jours aux Galápagos, puis de nouveau quelques jours avec Julio et Martha. Trois semaines en tout.

Croyez-le ou non, j’ai hésité. « Va faire trop chaud, aux Galápagos! »

(J’peux pas croire que j’ai pu même PENSER ça.)

« Hmmm, Fabienne, t’es sûre? Les Galápagos, quand même… »

Ça fait que nous voici donc en Équateur depuis hier soir, après une équipée qui nous a tous mis sur les rotules.

Nous devions partir le mercredi 4 sur les ailes de Copa Airlines. C’est ce jour-là que l’hiver a choisi pour balancer sur notre doux pays une ultime bordée de neige. Notre avion n’a jamais pu décoller, en partie à cause de la neige, mais surtout à cause d’un problème technique. Nous avons passé en tout six heures dans ce maudit avion avant que Copa finisse enfin par nous annoncer que notre vol était annulé.

Je vous passe les détails sur la façon indigne dont Copa a géré toute la situation, mais on a fini par obtenir une chambre dans un hôtel. Que nous avons pu intégrer vers 18h. Et qui se trouvait sur l’autoroute Métropolitaine.

Au coin du boulevard Saint-Michel.

À 2 km de chez nous.

C’était tellement absurde!

Qu’à cela ne tienne: Le souper en formule buffet était étonnamment bon, et Layla a trouvé la vue « incroyable »:

Nous avons enfin pu nous envoler jeudi midi pour Panamá (5h30 de vol) puis Quito (1h30).

Nous sommes arrivés exténués à 22h au Tingo, là ou habitent Martha, Julio et Amanda, la soeur d’Alejandro.

Maintenant, disfrutamos (nous profitons)!

Layla cueille des fruits dans le jardin d’abuelita: avocats, chirimoyas,
fruits de la passion…

Layla a même trait une vache!

Partis à midi pour dîner chez les soeurs de Martha dans l’hacienda familiale, nous avons mangé du cuy, trait une vache, dit bonjour aux moutons, puis nous avons repris la route pour nous rendre dans un gîte tout près du Cotopaxi, à 3500m d’altitude.

Tout, absolument tout, ici, me rappelle le Pérou. Les paysages, les villages, les gens, la nourriture. Je craignais un peu ce retour dans un environnement d’où je suis sortie assez mal en point, mais non. Ce que je retrouve ici, c’est tout ce qui m’avait plu à mon arrivée à Caraz, avec en prime une compagnie merveilleuse.

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Le retour

Ça fait que, pour finir mon histoire, il faut que je vous raconte notre retour rocambolesque, chaotique, épique, qui aurait pu être dramatique.

Tout a commencé doucement et s’annonçait comme une affaire de rien. On a pris un jet à Puvirnituk. Un Boeing! Mon petit Charlie se demandait bien pourquoi cet avion n’avait pas d’hélices. J’aurais aimé pouvoir lui expliquer la différence entre un avion à hélices et un avion à réaction, mais mes compétences, évidemment, ne vont pas jusque-là.

Quand l’agent de bord a fait son petit laïus au sujet de la sécurité (un peu plus long que pour un Dash 8), Charlie m’a semblé plus inquiet que les autres fois. Il a bien observé chaque case du feuillet explicatif en me posant mille questions (« pourquoi il faut mettre un masque? Pourquoi l’avion est sur l’eau? Pourquoi les gens marchent sur l’aile? »).

J’ai fait de mon mieux pour le rassurer, en lui disant que les accidents d’avion sont rarissimes, qu’Air Inuit entretient ses appareils de manière exemplaire et qu’elle n’engage que les meilleurs pilotes (ce qui est, je pense, rigoureusement vrai).

On a fini par s’envoler, et ensemble on s’est émerveillés de la splendeur des paysages et des formes des nuages qui s’offraient à nos yeux. Puis on a joué à toutes sortes de choses très drôles. Charlie a une imagination et un sens de l’humour incroyables, nous nous trouvons très rigolos mutuellement, j’ai rarement vu un enfant aussi prompt à entrer dans un petit jeu de rien du tout.

On avait un arrêt prévu à La Grande, pour scanner nos personnes et nos bagages afin que nous puissions rentrer à l’aéroport Trudeau aussi purs qu’un jus de pomme filtré, parce qu’il n’y a pas l’équipement nécessaire à Puvirnituq.

Après cette escale qui a bien duré une heure, nous avons repris notre avion. J’étais assise avec Charlie, et Sylvie, de l’autre côté de l’allée avec Eric. Il restait une heure et demie ou deux de vol, nous avions un petit repas de saumon fumé en perspective, tout le monde était content.

Quand le repas est arrivé, Charlie n’a voulu manger que le saumon, sans rien d’autre. Même pas le dessert (pas trop normal dans son cas). Il a fini par me dire qu’il ne se sentait pas très bien et qu’il avait peur de vomir. J’ai donc, à tout hasard, préparé un sac à vomi, mais le petit a semblé s’endormir, alors je ne m’en suis pas fait outre mesure.

Et puis, alors même que nous entamions notre descente vers l’aéroport de Montréal, le chaos est arrivé comme un ouragan.

Charlie s’est réveillé dans un cri rauque, j’ai eu tout juste le temps de mettre le sac en position, et le pauvre petit a vomi dedans à grands jets jusqu’à le remplir, tandis que je demandais à la ronde qu’on m’en donne d’autres. Il a continué de vomir tripes et boyaux, je n’aurais jamais cru que l’estomac d’un enfant de 5 ans puisse contenir autant.

Quand ça s’est calmé, je l’ai aidé à se moucher, je lui ai lavé le visage, je lui ai fait rincer sa bouche, et je l’ai félicité pour son courage et son calme (il m’a vraiment impressionnée).

De l’autre bord de l’allée, ma pauvre Sylvie, avec Eric sur les genoux, ne pouvait pas faire grand-chose.

Mais après tout ça, Charlie a demandé à être assis près de sa maman, ce qui est bien compréhensible. Nous avons donc échangé nos places, elle et moi: j’ai traversé l’allée et pris Eric dans mes bras, tandis que Sylvie s’asseyait à coté de Charlie.

Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées que Sylvie elle-même s’est transformée en geyser.

Malade comme un chien.

Un gentil infirmier, assis derrière nous, nous a appris qu’une épidémie de gastro-entérite avait fait fermer les garderies et les écoles de Puvirnituq la veille.

Ah ben, j’suis pas mieux que morte, me suis-je dit. Je m’attendais à tomber malade moi aussi dans les minutes suivantes. Mais non.

Je suis une miraculée!

Et heureusement! Sinon, je ne sais ce qu’il serait advenu de nous.

L’avion a donc atterri, et il a bien fallu finir par se résoudre à débarquer, même si Sylvie avait envie de mourir sur place (et je la comprenais totalement).

Malade comme elle l’était, elle ne pouvait plus rien faire. J’ai donc récupéré nos affaires (les manteaux d’hiver, les sacs, les bagages de cabine), habillé sommairement les enfants, pris le bébé et tout ce que je pouvais porter en laissant le minimum à ma pauvre Sylvie, puis nous sommes sortis de l’avion bon derniers sur le tarmac, où j’ai pu récupérer la poussette pour enfin y déposer Eric, qui n’est quand même pas un poids plume.

Nous avons marché comme des forçats jusqu’à l’aérogare, et je me demande encore pourquoi je n’ai pas eu le réflexe de demander de l’aide.

J’ai mis nos bagages de cabine sur un chariot, et j’ai accompagné Sylvie et Charlie, plus morts que vifs et qui ne cherchaient que les toilettes, tout en espérant que le petit Eric ne tombe pas malade à son tour.

Heureusement, Eric n’avait rien. Bébé placide entre tous, il a patiemment attendu tout ce temps dans sa poussette sans protester.

J’ai fini par requérir l’aide d’un agent de sécurité, qui a trouvé une petite chaise roulante pour Charlie, désormais trop faible pour marcher. L’agent m’a accompagnée jusqu’au carrousel des bagages tandis que je poussais Eric d’une main et que je traînais le chariot à bagages de l’autre.

Sylvie m’y attendait après un énième arrêt aux toilettes.

Elle avait décidé de coucher à l’hôtel de l’aéroport plutôt que de rentrer chez elle, à une heure et demie de route (sage décision).

J’ai assis Charlie sur le chariot à bagages qui pesait une tonne, et nous avons marché sur ce qui m’a paru une distance interminable, avec une Sylvie livide qui, derrière moi, tenait d’une main la poussette et de l’autre le chariot des bagages de cabine.

Pis j’ai pris un taxi pour rentrer chez moi.

Mais vous savez quoi?

Je referais tout, pareil.

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Un samedi à Puvi

PUVIRNITUQ — Ce matin, Charlie a pu aller voir son anaana (sa mère, qui s’est heureusement ressaisie pour cette visite), et j’en ai profité pour me balader un peu dans le village encore tout endormi.

L’air était sec et clair, la neige croustillait sous mes pas, le soleil paresseux faisait briller la glace neuve d’un éclat métallique. Quelques chiens allaient leur chemin, sur des pistes maintes fois empruntées. De temps en temps, un VTT passait en pétaradant, conduit par un petit vieux édenté, la cigarette au bec, ou par une ado dans son beau parka orné d’une luxuriante fourrure.

Le village était probablement un peu « lendemain de veille » — c’était la folie hier soir au magasin de la Coop. Pensez: un vendredi soir, lendemain du jour de paie et surlendemain du premier du mois (jour des chèques d’aide sociale)… Ajoutez à cela qu’on ne vend pas d’alcool les samedis et dimanches, vous voyez le tableau.

Les VTT rouges allaient et venaient devant le magasin dans un bourdonnement continu. Ça s’interpellait, ça rigolait, tout le monde repartait avec le maximum de bières permis (c’est très réglementé, ce qui n’empêche pas les excès), les caisses de Budweiser et de Molson sortaient à pleines portes.

Mais ce matin — toute la journée, en fait — on sentait le village un peu engourdi.

Cet après-midi, à l’ouverture de la Coop, c’était corvée de canettes pour les enfants, et je suppose que ce rituel se reproduit tous les samedis: ils s’amènent à la Coop avec d’immenses sacs-poubelles remplis de canettes vides qu’ils enfilent avec régularité dans les trois gobeuses alignées à l’entrée du magasin.

C’est triste, comme beaucoup de choses ici.

Je suis ressortie au coucher du soleil, hypnotisée par la lumière malgré le froid mordant qui menaçait de me couper les doigts.

Je vous laisse là-dessus.

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Rendez-vous manqué

PUVIRNITUQ — Hier, quand nous avons débarqué à l’aéroport, la mère de Charlie nous attendait avec impatience. Elle a embrassé le petit à le dévorer (les Inuit embrassent leurs enfants à pleine bouche, c’est très particulier), s’est exclamée de le voir si beau et si grand déjà, l’a emmené par la main pour le montrer à la ronde (l’aéroport est un lieu de rencontres dans ce village où tout le monde se connaît et où il ne se passe pas grand-chose).

Elle sentait bien un peu l’alcool, mais bon, sa joie faisait tellement plaisir à voir, on ne doutait pas qu’elle serait au rendez-vous fixé ce matin à 9h, qu’elle attendait depuis si longtemps.

La travailleuse sociale est donc venue chercher Charlie à l’heure dite, puis elle est passée prendre la maman pour les emmener tous les deux à la maison des familles, où ils devaient rester quelques heures ensemble.

Mais la maman n’était pas là.

La TS a expliqué au petit que sa mère dormait encore et qu’il la verrait plus tard en après-midi — elle espérait la trouver entre-temps. Sinon, une visite était aussi prévue avec le papa. Mais celui-ci a été aussi introuvable que la mère.

Autant dire que nous sommes venus ici pour rien, parce qu’il semble bien que la mère, submergée par des émotions qu’elle ne peut pas gérer, soit partie sur une « dérape », comme on dit.

À moins qu’elle se reprenne demain…

Chants de gorge

Sur une note plus gaie, hier soir, il y avait une petite fête dans la salle à manger de l’hôtel (plus proche d’une auberge de jeunesse que d’un hôtel, en fait).

Nous l’ignorions, mais il y avait là l’une des chanteuses de gorge les plus renommées du Nunavik. C’était splendide.

Ce n’est que vers la fin que j’ai osé demander si je pouvais filmer un peu (j’aurais donc dû le faire avant!).

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Grand Nord

PUVIRNITUQ — C’est à quelque 1600 km de Montréal à vol d’oiseau. On est sur le 60e parallèle et, à vrai dire, dans un monde parallèle.

J’accompagne une amie qui a la garde de deux petits garçons inuit, qu’elle emmène périodiquement visiter leur famille d’origine. Le plus vieux, que j’appellerai Charlie, a 5 ans et est né ici, à Puvirnituq. Le petit, baptisons-le Eric, a 18 mois et est né à Inukjuak.

Nous avons donc atterri mardi à Inukjuak après une équipée de 8 heures à bord d’un Dash 8 (45 passagers) qui s’était successivement posé à La Grande, à Kuujuarapik et à Iliujak.

À Inukjuak, c’était l’Halloween, on devait faire la tournée des maisons avec la maman d’Eric, mais notre avion est arrivé avec deux heures de retard.

Ici, enfants et adultes commencent la tournée à 16h, dans une frénésie de VTT où l’on s’entasse à cinq, six, voire plus (évidemment sans casque, pour quoi faire?).

Une demi-heure après, c’est fini: tous les bonbons ont été distribués, ce qu’indiquent des affichettes scotchées dans la porte: « Sorry, no more candies. »

C’est ce à quoi nous nous sommes heurtées à 17h, quand nous sommes enfin sorties après avoir dûment costumé les deux enfants. Pouet pouet!

Heureusement, mon amie Sylvie avait elle-même apporté une tonne de friandises dans le but de les distribuer — ce que nous n’avons évidemment pas pu faire — et on est restées avec notre butin, si bien que Charlie n’a pas été trop déçu: il a des bonbons pour le restant de ses jours!

Le lendemain, petite promenade dans les rues du village, il ne faisait pas trop froid, c’était juste bien. Charlie s’est fait un copain.

Puis on a soupé tous les quatre chez mes chers amis Anne-Marie et Sylvain, qui travaillent là-bas. Ça avait quelque chose de complètement surréaliste de nous voir dans ce cadre.

Ce matin, activité de confection de biscuits à l’école de cuisine où enseigne Sylvain, avec quelques élèves de la classe de troisième année primaire où Anne-Marie remplace la prof… d’inuktitut.

Il va sans dire qu’elle ne leur enseignera pas l’inuktitut, mais au moins elle leur fait travailler leur français et les plonge dans toutes sortes d’activités créatives incroyables — sculptures de papier mâché, gouache, collage, expérimentation à l’acrylique sur cartons récupérés… Ça donne des résultats franchement épatants.

Ils ont de la chance de l’avoir, ces enfants, parce que n’importe qui peut se voir engager comme prof suppléant. Vraiment n’importe qui, du moment qu’il y a un adulte dans la classe. C’est assez triste, mais c’est comme ça.

À l’école de formation professionnelle où enseigne Sylvain, il y a tout ce qu’il faut pour former des mécaniciens, des menuisiers, voire des plombiers. Des ateliers immenses, équipés à n’y pas croire. Mais ils ne servent à rien: y a pas de prof.

C’est affligeant.

Mais bon, la séance de cuisine, à laquelle je suis allée avec Charlie, a été très rigolote. Il n’y aura pas d’autres photos pour protéger l’identité de Charlie.

Quand nous sommes sorties de l’école (Sylvie était venue nous rejoindre après avoir laissé Eric avec sa mère pour une ultime rencontre), il y avait un blizzard à vous arracher la tête. On a craint que notre avion pour Puvirnituq ne puisse décoller, mais le temps s’est calmé juste assez pour que nous puissions partir.

Là, je suis crevée, j’ai attrapé le rhume des enfants, j’espère que ça ne tournera pas en bronchite avant le 5, jour prévu de notre retour, si la météo collabore.