Huari

Ça fait que, mardi, je suis partie pour Huari avec mes collègues Pedro, Vanya et María Isabel. Au programme: réunion d’équipe le premier jour, match de foot amical en soirée et visite de la région le lendemain. Pour se rendre là, il faut une heure et demie en minibus jusqu’à Huaraz, puis quatre heures d’autocar sur une route vertigineuse, encaissée, étroite, qui fait des virages à 180° à tous les 500 m. Jamais on ne roule à plus de 45 km à l’heure et, même là, j’ai trouvé parfois que le chauffeur prenait des risques inouïs. Une chance, j’ai dormi.

En tout cas.

Huari se trouve à 3150 m d’altitude et compte environ 3900 habitants (selon Wikipédia). Fondée en 1572, la ville conserve de vénérables demeures coloniales dont certaines sont encore coiffées de chaume (malheureusement remplacé le plus souvent, maintenant, par de la tôle ondulée). Tout entourée de montagnes, traversée par une rivière écumante, quadrillée de rues étroites et pentues, c’est vraiment une jolie petite ville. C’est là que je devais travailler au départ, mais on s’est ravisé et on m’a affectée à Caraz, sans vraiment me dire pourquoi. Sur le coup, en voyant le charme unique de ce bled de montagne, je l’ai regretté un peu.

Au vu de la crève que j’ai attrapée là en regardant mes collègues jouer au foot pendant qu’il pleuvait des cordes et que le ciel se zébrait d’éclairs (le terrain est couvert, sinon on ne pourrait pas jouer souvent), je comprends maintenant qu’on ne voulait que mon bien. Juste pour vous dire, je n’ai pas de photos de Huari, il faisait trop mauvais.

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* * *

Le lendemain, on est partis aux aurores pour faire une tournée de la région. Edgar (l’un des fondateurs d’Allpa), María Isabel, Luisa et moi en pick-up; les autres (Pedro, Vanya, Nolway et Elmer) à moto.

Comme on est en saison des pluies, le chemin n’était qu’une piste de boue dans laquelle le pick-up patinait joyeusement. Edgar, fils de la région, est une personne incroyable à qui tu peux poser toutes les questions que tu voudras, il aura toujours la réponse, et plus que la réponse. C’est une encyclopédie! Il connaît tout le monde, envoie de sa voix un peu rauque des salutations à la volée, te fait un cours d’histoire ou de quechua ou de géographie tout en conduisant la camionnette dans ces chemins de fou, avec une bonne humeur inébranlable.

On a monté à des altitudes qui frôlaient les 4000 m pour visiter des bénéficiaires du programme Formagro administré par Allpa. Ces femmes faisaient auparavant un genre de caillé avec le lait de leurs vaches, un très long processus qui leur demandait trois bonnes journées de dur labeur pour obtenir, au final, un produit à la qualité inégale et qui se gâtait souvent avant même d’arriver au marché.

Avec Allpa, elles ont appris à faire en quelques heures, dans des conditions plus hygiéniques, un fromage qui se conserve beaucoup mieux et qui se vend comme des petits pains jusqu’à Lima. Toutes m’ont dit qu’elles avaient augmenté leurs revenus et amélioré leur qualité de vie. Bon, on peut penser qu’elles ont appris leur leçon et qu’elles savent quoi dire aux étrangers qui viennent les voir avec un calepin, un stylo et un appareil photo, mais vous savez quoi? J’y crois vraiment.

D’abord, au vu de leurs conditions de vie actuelles, on peut se dire que c’est pas dur à améliorer (il y a encore de la place, et c’est ce à quoi on s’emploie). Et je ne sais pas, mais j’ai trouvé ces femmes terriblement émouvantes dans leur simplicité, leur douceur, leur humour, leur fatigue manifeste, leur fierté.

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Alicia, son dernier-né et sa fille devant leur maison.

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Il est pas beau, ce bébé?

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Avec sa maman, une belle suisse brune..

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Edgar, Tío (22 ans), fils aîné d’Anicita et Mauricio, et Luisa, une collègue d’Allpa.

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Anicita avec son dernier-né. Je ne sais pas comment font les bébés pour dormir comme ça…

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Une des 10 enfants de Mauricio et Anicita.

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Les poids artisanaux en béton qui servent actuellement à presser le fromage seront bientôt remplacés par du matériel professionnel (et plus hygiénique).

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Les fromage d’Anicita.

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Fileuse de laine (je ne sais pas si elle est la mère de Mauricio ou d’Anicita)

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Alicia, 32 ans, a commencé à faire du fromage andin il y a 8 ans. Avant, elle ne faisait que du caillé. Elle a en ce moment trois vaches laitières qui lui donnent chacune 4 litres de lait par jour, et elle achète 26 litre de lait quotidiennement pour augmenter sa production.

Comme María Isabel et moi devions prendre le bus à 14h30 pour rentrer à Caraz, il a bien fallu se résigner, à un moment donné, à filer vers Huari  – filer non:  on ne file nulle part, ici, on s’y rend, et ça prend le temps que ça prend.

Sur le chemin du retour, on s’est arrêtés chez le collègue Antonio (ou était-ce Gaspar? Je m’y perds encore un peu), où tous les autres se trouvaient déjà. Nous étions tous invités pour l’almuerzo, ce que nous igniorions toutes les deux pour la bonne raison qu’on ne nous en avait rien dit (j’imagine que c’est un peu pour ça qu’on m’a embauchée, c’est vrai qu’il y a comme un problème de communication). Bref, il était déjà 13 h, impossible d’imaginer que nous pourrions manger là et arriver à temps pour sauter dans le bus. Après une brève concertation, María Isabel et moi avons résolu que nous ne pouvions pas rester. Gaspar (ou Antonio?) n’a fait ni une ni deux. Il s’est précipité dans la maison pour en ressortir avec un plat de pommes de terre bouillies et un autre de cuy (cochon d’Inde) grillé, que nous allions manger en route.

Pendant qu’Edgar conduisait la camionnette à tombeau ouvert et nous secouait comme des dés dans un gobelet, je lui passais de temps en temps des morceaux de cuy et des pommes de terre, qu’il prenait sans quitter la route des yeux. (Oui oui, j’ai croqué les os, mangé la peau, sucé les pattes. Que voulez-vous? À la guerre comme à la guerre.)

Heureusement qu’on a décidé de ne pas s’attarder parce que, à un moment donné, je me suis rendu compte qu’il était quand même 14 h et que Huari n’était pas encore vraiment à portée de vue. Il fallait récupérer notre petit bagage au bureau d’Allpa avant de nous rendre à la gare routière, faire un pipi préventif, tout ça. Quand Edgar s’est mis à fouiller compulsivement dans ses poches tout en conduisant, je lui ai demandé dans mon plus bel espagnol: « Es-tu en train de chercher la clé du bureau?
– Oui, je pense que je l’ai laissée à la maison. Je  vais passer la prendre, ça ne sera pas long.»

Il était genre 14h20 quand on s’est arrêtés devant chez lui. Huari a beau être une toute petite ville, comme les rues sont étroites, on ne sait jamais si on va pouvoir passer où on veut. Mais bon, nous sommes arrivées à la gare pile-poil à 14h30 et, grâce à l’heure péruvienne, tout était parfait.

Merci, Edgar.

Sur le chemin du retour, dans le bus, au bout de deux heures par monts et par vaux, le préposé a annoncé un arrêt pipi: «Baño!»

Trop contente, je me suis levée et, je ne sais par quelle inspiration (il ne faisait pas froid), j’ai pris avec moi mon cardigan.

Il se trouve qu’il n’y avait aucun baño: nous  étions en rase campagne, sans même un bosquet pour s’abriter. C’est là que je bénis mon expérience africaine: j’ai rejoint deux femmes qui faisaient pipi à l’abri fictif d’une vague butte, je leur ai lancé en rigolant: «Baño sín baño!», elles ont éclaté de rire, j’ai ceint mon cardigan autour de ma taille pour cacher mes fesses et j’ai pissé comme une bienheureuse avec mes compagnes d’infortune.

On s’est arrêtées à Huaraz, María Isabel et moi, pour manger une pizza avant de prendre le combi pour Caraz, dans lequel j’ai toussé, toussé et toussé.

Aujourd’hui, je suis malade comme un chien, j’ai fait de la fièvre et j’ai mal partout, je dois partir pour Lima lundi soir (un voyage de 10 heures, de nuit), pour deux jours de réunions Formagro.

Je ne sais pas comment je vais faire.

En tout cas. Je me suis réservé une place super-luxe, «ton propre salon VIP sur roues», comme l’affirme MóvilTours, avec des sièges inclinables «à 160°», pas de voisin et una comida deliciosa.

Pour les repas délicieux, j’ai mes doutes étant donné mes expériences passées, mais il est vrai que je n’étais pas en service super VIP machin. De toute façon, ce qui m’importe, pour l’instant, c’est de pouvoir le prendre, ce foutu bus, parce que mes poumons n’ont pas l’air de vouloir coopérer.

À suivre.

 

 

Un 26 décembre à Huaraz

Huaraz est la capitale (on dirait mieux le chef-lieu) de la région d’Ancash. C’est le point de départ de la plupart des excursions qui mènent les amateurs de trek, d’escalade et d’autres sports dangereux vers les glaciers. Ce que ces bonnes gens ne savent pas, c’est que Caraz, avec ses quelque 25.000 habitants, est non seulement plus cool et plus jolie que Huaraz, mais elle est aussi plus proche des principaux attraits du parc de Huascarán (et du fabuleux sommet du même nom, que j’aperçois de mon salon, tsé).

Mais c’est très bien, les amis, continuez de vous agglutiner à Huaraz.

Perso, je suis venue ici parce que je me disais que, forte de ses 130.000 habitants, la ville m’offrirait peut-être un peu plus de choix que Caraz au rayon «tout pour le foyer». Et je voulais aussi voir le musée d’archéologie. Et voir autre chose que Caraz, en fin de compte, pendant ces quelques jours de congé.

On n’est qu’à 70km de Caraz, mais le minibus met quand même plus d’une heure et demie pour s’y rendre, d’une part parce qu’il s’arrête à tout bout de champ pour prendre ou déposer des passagers et, d’autre part, parce que sa vitesse est limitée à 80 km/h. Heureusement, d’ailleurs: je n’ose imaginer à quelles acrobaties se serait livré le chauffeur n’eût été le «biiiiiiip» impérieux qui le dénonçait chaque fois qu’il dépassait cette limite.

J’ai quand même somnolé un peu, la tête posée sur mes bras, eux-mêmes croisés sur mon petit sac à dos rouge, parce que ça ne sert à rien de s’énerver.

Et on est arrivés à Huaraz, aussi peu jolie que je m’y attendais. Pas sa faute, elle a été détruite à 85% en 1970 par un tremblement de terre qui a fait quelque 70.000 morts. On l’a reconstruite un peu à la va-comme-je-te-pousse, que voulez-vous.

Je pensais passer trois jours ici, mais c’est nettement trop. J’irai demain faire un tour au marché central, puis visiter le petit musée, et je crois bien que ce sera tout, merci beaucoup.

Ce soir, avant de me coucher, j’ai sagement replacé dans mon sac à dos certains objets essentiels, genre: portefeuille, bouteille d’eau, chaussures, pantalon, imper. Comme ça, si jamais je suis obligée de sortir en catastrophe pour cause de tremblement de terre, je ne serai pas tout-nue trop longtemps.

On ne sait jamais.

Vendredi soir au terminus

Au terminus de Movil, le service d’autocars qui m’emmène cette nuit à Caraz, règne en ce vendredi soir une indicible folie. Concert assourdissant de klaxons sur le boulevard à quatre voies où les taxis se disputent la chaussée avec des automobilistes qui, tous, semblent croire qu’ils sont les seuls à savoir conduire. Enfants qui courent, qui crient, qui jouent, qui pleurent. Appels de passagers retardataires, moteurs des bus qui tournent au ralenti dans une puanteur de diesel. Les hôtesses de Movil, tirées à quatre épingles dans leur uniforme rouge et gris, chaussées de cuir verni rouge aux talons aussi vertigineux que ridicules. Parents qui disent au revoir à leurs enfants. Couples d’amoureux qui s’embrassent longuement. Un type qui s’autoportraiture avec sa perche à selfie. Odeurs de nourriture qui émanent des petits stands de rue (tamales, riz frit, hamburgesas nappées de mayonnaise et servies avec les frites dans le pain, ou salchipapa, version péruvienne de la poutine, agrémentée de tronçons de saucisses à hot-dogs). La télé qui diffuse une autre de ces absurdes telenovelas criardes et mal jouées.

On annonce un énième départ pour Ayacucho. Je serais bien en peine de dire où ça se trouve. Movil n’a pas encore la gentillesse de fournir un accès internet à ses passagers en attente.

J’ai encore une grosse heure et demie à tuer parce que Mauricio, proprio avec sa femme, Ana, du gîte où je logeais, m’a exhortée à partir dès 20h pour me rendre à la gare de Movil — la circulation, selon lui, risquait d’être démente. Elle l’était, en vérité, mais il n’a fallu que 20 minutes à mon chauffeur pour m’emmener à bon port. Je lui ai laissé 2,5 soles de pourboire, il m’a gentiment fait la bise comme il aurait fait à sa grande soeur.

Ils sont sweet, les Péruviens, même à Lima.

La pile de mon iPad se meurt. La mienne, interne, aussi. Vivement le confort moelleux de mon siège no 32, et la nuit à me laisser bercer par le roulement du car dans les montagnes.

Ouidah

Oh, je deviens paresseuse (ou blasée?)… Déjà plus d’une semaine que je n’ai rien écrit! 

Nous sommes allés passer le week-end à Ouidah, qui a été l’un des principaux postes de traite d’esclaves dès le début du XVIIIe siècle. Pierre a eu son baptême de taxi collectif, où nous étions quatre (dont une très grosse dame) à l’arrière d’une Toyota-quelque-chose à bout d’âge. 

Là-bas, nous avons fait à pied, sous un soleil de plomb, les quelque 3 km qui séparent la ville de l’endroit d’où l’on expédiait ceux qui, fers aux pieds, chaînes aux poignets, joug de métal au cou, avaient survécu à une marche de plusieurs jours. 

Ça met les choses en perspective, disons.

Arrivés à la mer, nous n’avons eu qu’à en profiter.

***

Pas un jour ne passe sans que je pense à tous les jeunes mendiants qui encombrent chaque coin de rue de Montréal. Un petit séjour ici leur ferait le plus grand bien.

Les gens travaillent tellement fort pour si peu de chose, ici! Que je dise seulement que, derrière chez nous, une famille entière (ce qui inclut les parents, les grands-parents, les frères, soeurs, maris et femmes, neveux et nièces et tout ce qui peut s’y ajouter), cette famille, donc, commence à s’activer avant le lever du soleil. Je le sais parce que je jette toujours un oeil par la fenêtre quand je me lève pour faire pipi, vers 5 h.

Dans ce qu’on appelle la concession (un terrain de sable jaune ceint d’un mur où sont entassées des cabanes en parpaings coiffées d’un toit de tôle), une femme fait déjà la cuisine sur un feu de bois; une autre agite un éventail au-dessus d’un antique fer à repasser plein de braises rougeoyantes. À mesure que le jour se lève, une femme aux lourds seins nus se lave en puisant de l’eau dans un baquet. Quelqu’un sort, tiré à quatre épingles, avec un porte-document sous le bras, des enfants au ventre ballonné (signe caractéristique de malnutrition) jouent avec des cailloux ou un vieux pneu. 

J’ai cessé de me plaindre de la gymnastique que la moustiquaire nous oblige à faire pour nous extraire du lit ou y rentrer. 

Zemidjan

Les zemidjan, ce sont les motos-taxis de Cotonou. Ils sont des milliers à sillonner les rues de la ville du matin au soir, dans la poussière, le bruit et l’oxyde de carbone. On les reconnaît à leur chemise jaune réglementaire, dans le dos de laquelle sont imprimés en bleu indigo un numéro de permis et le logo de la mairie. Parfois, la chemise est si usée qu’on ne distingue plus qu’un fantôme d’inscription. Elle a été rapiécée, reprisée, ravaudée de toutes les façons possibles.

Postés en petits groupes au coin d’une rue, lunettes de soleil sur le nez, coiffés d’une casquette (très peu portent un casque), les zem vous interpellent pour vous offrir leurs services, ou alors vous les hélez au besoin. Vous négociez le prix, qui varie selon la distance, la bonne volonté du conducteur et… la couleur de votre peau (c’est toujours plus cher pour un yovo) : la même course peut coûter de 200 à 800 francs. Mais bon, comment leur en vouloir? L’un d’eux m’a dit aujourd’hui que, dans une bonne journée, il peut faire 4000 francs CFA, soit 8$.

Vous vous êtes donc entendus sur le prix. Vous grimpez sur la machine, et vroum! Vous voilà à zigzaguer entre les nids-de-poule (et parfois les poules elles-mêmes), les chèvres, les enfants, les mares laissées par la dernière pluie, les voitures et, évidemment, les autres motos, zemidjan ou non. La motocylette est le moyen de transport universel, ici.

Évidemment, outre tout ce qui peut (et ne peut pas) se transporter à moto, on voit aussi le tableau familial typique : papa aux commandes, un enfant assis devant lui, maman derrière, un autre enfant à califourchon contre elle. Ici, en Afrique, s’ajoute le bébé arrimé dans le dos de la mère. Cela me fait frissonner chaque fois.

Aux carrefours, motos, voitures et piétons s’entrecroisent sans heurts apparents, selon un code tacite que seul un Cotonois peut décrypter. D’après ce que j’ai compris, le contact visuel est la clé de tout.

Pour ma part, j’ai cessé de m’en faire pendant mon séjour en Haïti (merci Grégory!). Sur la route, j’essaie de reconstituer mentalement la géographie de la ville dans l’espoir de pouvoir un jour m’y retrouver. J’admire l’élégance des femmes, la beauté de leur costume, leur port impérial; je m’amuse des raisons sociales («Coiffure Belle Face», Moments de femme, prêt-à-porter»), je m’émerveille de tous ces petits métiers, ces petits commerces pratiqués en pleine rue avec trois fois rien.

En principe, dès cette semaine, j’aurai mon zemidjan à moi, grâce aux bons soins d’un jeune ami béninois. Il viendra me chercher matin et soir et je le paierai à la fin de la semaine selon le tarif convenu. Vous devriez me voir avec mon casque rose, j’ai l’air d’un hybride entre une gomme balloune et la Fourmi atomique.

Moment de grâce

Bon, je pars demain pour Jérémie. Il m’a fallu remuer ciel et terre pour trouver un transport: le bateau qui fait normalement la navette Jérémie–Port-au-Prince n’est pas venu cette semaine, faute d’un nombre suffisant de passagers; la route est peu sûre en raison des crues; et il n’y a plus de liaison aérienne depuis deux ou trois semaines parce que, selon ce que j’ai appris de source officieuse, l’avion de Tortug’air est en panne.

J’ai failli avoir une place dans l’hélico de la Minustah (ça fait tellement Indiana Jane!), mais le prochain vol possible ne partait que mardi. Or, Mika, la dame que je veux absolument voir aux Abricots (un village à 25 km de Jérémie, mais qu’on met près de deux heures à atteindre en 4X4), part pour les États-unis le 12 avril. Pas question, donc, d’attendre mardi. Solution ultime: l’avion privé, à prix d’ami: 350$US, aller seulement. Oui, oui, prix d’ami. C’est normalement le double, mais quand on est bien branché, surtout en Haïti, on finit toujours par s’organiser.

Je loge actuellement chez une jeune femme absolument admirable, Natacha (dont je reparlerai), rencontrée grâce à CouchSurfing.org (dont je ne parlerai jamais assez). Elle a ouvert à Carrefour Feuilles, un des quartiers les plus défavorisés de Port-au-Prince, une école que j’ai visitée hier et dont je vous reparlerai aussi, parce que c’est vraiment quelque chose de complètement épatant.

Durant cette visite, j’ai revu mes années d’école: les uniformes, les pupitres de bois, la discipline…

Chaque fois qu’on entrait dans une classe, les élèves se levaient en bloc et ânonnaient en chœur: «Bonjour madame, comment allez-vous?
– Je vais très bien, merci, et vous?
– (Toujours en chœur) Très bien, merci, madame!»

Dans chaque classe, je me suis présentée brièvement, j’ai posé quelques questions aux enfants et pris quelques très mauvaises photos (j’étais, je pense, aussi intimidée que les élèves eux-mêmes). Je vous les mets pareil.

À la fin de la visite, comme Natacha avait des choses à régler, je suis allée l’attendre sur un banc près de la sortie. Les classes étaient terminées. Près de moi, deux ou trois petites filles aux tresses enrubannées de blanc attendaient leur maman et me regardaient du coin de l’œil. J’ai entamé la conversation en leur posant les habituelles questions de grande personne: leur nom, leur âge, ce qu’elles voulaient faire quand elles seraient grandes…

J’ai fini par être entourée d’un essaim de fillettes en uniforme rouge qui caressaient mes cheveux (dont la texture les fascine), touchaient ma peau, me posaient mille questions (as-tu des enfants? Ah bon, un seul? Et pourquoi? Et où est son papa?). L’une a voulu savoir pourquoi ma peau n’était pas partout de la même couleur (coup de soleil sur le décolleté, l’intérieur des bras bien blanc); une autre m’a demandé d’un air entendu si le papa de mon fils m’avait quittée pour une autre femme…

L’une d’elles a fini par demander à essayer mon appareil photo. Elles se le sont passé de l’une à l’autre, se sont photographiées à tour de rôle, puis chacune avec moi, puis en groupe, puis se sont tournées vers d’autres sujets. Voici le résultat, sans retouches ni rien (et même si j’ai l’air d’un chien mouillé).

Ça s’appelle un moment de grâce.

De choses et d’autres (bis)

Après deux jours à Port-au-Prince qui ont mis ma patience à rude épreuve, nous avons quitté l’Université vendredi à 18h, la pire heure qui soit pour sortir de la ville. Jamais vu pareil chaos. Des flots et des flots de piétons, une mer de véhicules puants dont les chauffeurs klaxonnent sans relâche comme si ça pouvait accélérer les choses, les motos à contre-sens, les véhicules de police qui tentent de se frayer un chemin à grands coups de sirène (sans aucun effet)… 
Nous avons trouvé deux places dans un minibus qui partait à l’instant (enfin, façon de parler). Je me suis insérée sur un petit banc de bois sans dossier, entre la porte coulissante et une volumineuse dame qui n’a montré aucune disposition à me céder ne fût-ce qu’un pouce de terrain. Heureusement, Gregory était derrière moi, j’ai pu l’utiliser un peu pour m’adosser durant les trois heures qu’a duré le voyage.

Le voisin de Greg répondait à son damné téléphone (sonnerie genre Lambada) toutes les deux minutes (sans exagération) et parlait aussi fort que s’il avait eu un appareil à cornet. Je rêvais de lui faire bouffer son portable.
Enfin arrivés à Miragoâne, Greg a tiré de son sommeil son ami Wilbens pour qu’il vienne nous chercher à moto. Wilbens aurait pu dire non, mais ici, ce genre de chose est impensable. Il a donc franchi de nuit cette route défoncée, déjà dangereuse le jour, pour nous ramener tous les deux, chargés comme des baudets. Je ne sais comment il fait pour  slalomer aussi habilement entre les nids-de-poule tout en lâchant des boutades dont lui seul a le secret. 
À la maison, Adèle nous avait laissé un plat de poisson et de riz. Deux amis de Greg, bénévoles de la radio qui viennent de Petit-Goâve, étaient déjà couchés, tête-bêche, dans le lit de Sarah, laquelle prétendait dormir par terre dans ma chambre alors que j’ai un lit à deux places. Il m’a fallu insister beaucoup pour qu’elle accepte de le partager le lit… tête-bêche. Curieuse coutume !
Adèle, elle, pour nous laisser la place, était allée coucher chez des parents ou des amis. Encore aujourd’hui, elle a fait à manger pour toute la maisonnée, plus quatre, cinq ou six personnes qui sont venues, tour à tour, et reparties avec un plat. 

Adèle tousse constamment, peut-être à force de cuisiner sur un feu de bois. Elle tient un petit commerce où elle vend du savon, des légumineuses, des produits de première nécessité, où elle se rend quand elle a fini son ordinaire à la maison. Lorsqu’elle rentre, elle doit encore cuisiner pour la maisonnée, et personne, jamais, ne lève le petit doigt pour l’aider, fût-ce à transporter une assiette.

Adèle.
***

Hier, j’ai croisé en rentrant à la maison un vétérinaire qui, au bord de la route, était en train de soigner un boeuf dont la fesse avait été lacérée par une machette. Je n’ai pas trop compris le comment du pourquoi, mais j’en ai profité pour discuter un peu avec lui (le véto, pas le boeuf!). Agriculture, approvisionnement en eau, élevage, prix des grains de provende… Tout, mais tout, dans cette région qui pourrait être si jolie, semble compliqué au-delà du possible.

Rien que pour vous dire, ici, la fontaine publique n’ouvre que durant quelques heures le samedi. Lorsqu’il pleut assez, cela va encore puisque les maisons sont pour la plupart équipées de citernes qui recueillent l’eau de pluie. Mais en ces temps de sécheresse, la journée d’hier a été un incessant va-et-vient d’hommes, de femmes et d’enfants qui transportaient autant de bidons, de cruches et de seaux que possible dans les équipages les plus improbables (sur la tête, à dos d’âne, à moto, en brouette, tout est bon).

L’eau provient d’un puits apparemment hérité de la présence de la Reynolds. Je me demande combien il faudrait d’argent pour creuser suffisamment de puits pour alimenter toutes les maisons. Si Guy Laliberté avait réfléchi un peu au lieu d’aller faire le clown dans l’espace pour promouvoir sa fondation One Drop, il aurait peut-être dépensé cet argent plus intelligemment?

J’enrage quand j’y pense. 

Enfin. Sur une note plus rigolote, aujourd’hui, on m’avait annoncé qu’il y aurait le premier match d’un tournoi de foot entre des équipes formées par des stations de radio. Ça devait être à 16h. À 16h25, personne n’avait encore bougé. On a appris que l’une des équipes n’était pas encore arrivée. J’ai donc continué de taper tranquillement sur mon ordi dans le studio (où se trouve la seule prise de courant) pendant que des gens du village, par la porte grande ouverte sur l’extérieur, regardaient… un match de foot à la télé.
Nous avons fini par nous mettre en branle vers 16h45. Pour nous rendre au terrain de foot, nous avons traversé une jolie campagne où, apparemment, on a accès à l’eau et où se tient un marché le mercredi (c’est à suivre). Ça m’a consolée.

En fin de compte, nous sommes arrivés 10 minutes avant la fin du match. L’équipe de Petit-Goâve ne s’est jamais présentée, je ne sais comment on l’a remplacée.

Quand les joueurs ont quitté le terrain, une poule l’a tranquillement traversé avec sa couvée, une huitaine de poussins tout piaillants, comme si elle n’attendait que ça.