Aphasique

Ma mère m’a toujours dit que j’avais commencé à parler avant de marcher. Je la crois. Encore aujourd’hui, même si je marche toujours trop vite au goût de bien du monde (ou si les gens marchent toujours trop lentement à mon goût), la parole, les mots — les gros, les petits, les doux, les forts, les longs, les courts –, les subordonnées relatives, les adjectifs rares, les conjonctions de coordination, les rimes, les rythmes, les zeugmes, les synonymes, les exceptions, tout ça m’enchante et me fascine. C’est mon fond de commerce, l’air que je respire, mon instrument de musique à moi et aussi la musique dont je me nourris depuis toujours avec ravissement.

Et me voici, au quotidien, aussi dépourvue et privée de parole que si j’étais muselée, que si on m’avait tranché la langue. Les mots se bousculent dans ma tête et s’arrêtent en cours de route, même quand je sais que je les sais. Il m’arrive de risquer une traduction littérale d’un mot français. Ça marche souvent en italien. Rarement en espagnol, qui a été fortement teintée par la langue arabe.

Pour comble, parfois, ça sort en anglais et je me maudis en français. Et je finis par dégobiller tout ça sur la table dans la même phrase, dans un magma compris de moi seule.

C’est du joli!

Mes collègues me regardent, médusés, impuissants, et m’aident comme ils peuvent, gentiment, sans impatience, mais avec une sorte d’étonnement dans le regard, comme s’ils se demandaient ce que diantre je suis venue foutre ici, moi la communicatrice, si je ne peux pas communiquer.

J’avoue que la question mérite d’être posée.

Je pense qu’il émane constamment de mon cerveau une légère odeur de surchauffe. Je me suis dit que, si je réussissais à assimiler cinq mots de vocabulaire par jour, ce serait déjà honorable. Au bout d’une semaine, ça fait 35 mots. Je dois en être à une vingtaine — disons trois par jour. J’espère m’améliorer, parce que j’arrive quand même à lire Vargas Llosa dans le texte sans regarder trop souvent le dictionnaire. Je ne retiens pas tout, loin de là, mais au moins je comprends ce que je lis, pis j’ai du fun, c’est vraiment pas un pensum.

Mais dans la conversation! Oh! Mon Dieu! S’il n’y avait que le vocabulaire… Non, il y a les verbes! Irréguliers! Avec la concordance des temps! L’imparfait du subjonctif est obligatoire dans une proposition relative si la principale est au passé simple, mais le subjonctif présent s’impose si la principale est au futur, à la condition que ce soit un futur prévisible. S’il l’est moins, on peut se contenter de l’indicatif. Le conditionnel appelle une subordonnée à l’imparfait, mais pas toujours. Et je ne vous parle pas du plus-que-parfait comparé à l’imparfait ou au passé composé. Essaye d’avoir une conversation en pensant à tout ça, toi.

Jesús María, ayudame!

Je me dis parfois que je devrais m’en câlicer (excusez, mes amis étrangers, ça veut juste dire «m’en taper», mais ça me fait du bien de sacrer par écrit). Ne pas m’en faire, donc, et parler comme ça vient. Les gens comprennent pareil. Mais, et de un: je ne m’améliorerais jamais; et de deux: je ne m’améliorerai jamais. Notez la nuance, s’il vous plaît.

Fait que je pédale. Je bafouille. J’implore du regard mes camarades, qui m’aident de leur mieux. Mais ça ne fait pas des conversations super fluides, disons. La communicatrice incomunicado. Une coureuse de fond avec pas de chaussures. Une myope sans lunettes. Une auto sans batterie.

Je pense à essayer de trouver quelqu’un qui viendrait habiter avec moi gratuitement en échange de sa conversation. Ça me ferait un cours intensif. Parce que, le soir, j’ai beau parler toute seule en espagnol, personne ne répond, sauf l’écho du passage. J’ai prévenu mes propriétaires, au cas où ils m’entendraient, parce que je ne voulais pas qu’ils déduisent que je suis fêlée. Néanmoins, je pense qu’ils me trouvent un peu bizarre.

En fait, j’ai l’impression que tout le monde me trouve un peu bizarre ou fêlée.

Sauf Violeta, aujourd’hui, au marché, à qui j’avais déjà acheté des tomates deux ou trois fois, qui m’a reconnue et s’est résolue à me demander d’où je viens, avec un sourire à faire fondre le glacier du Huascarán. On a parlé un peu, elle a été tellement trop fine… C’est là que je lui ai demandé son nom, pis ben voilà, ç’a été le soleil de cette journée un peu grise, parce que je me suis consolée en me disant que je suis quand même capable de converser légèrement, de choses légères.

Demain matin, avec des collègues, je retourne à Tsactsa pour la clôture du module de formation sur la culture de la kiwicha (plante parente du quinoa, je vous le rappelle). Je vais traverser la cordillère, ce sera beau et époustouflant et émouvant. On va jaser, je vais faire répéter tout à tout le monde, mais bon, c’est comme ça.

Hâte de voir où j’en serai dans un an.

Le fossé des générations

Quand j’étais jeune — disons quand j’avais 20, 25 ans –, la simple idée de passer une soirée avec une personne de l’âge de mes parents dans un contexte autre que familial ne me serait jamais venue à l’esprit. Qu’est-ce qu’on aurait pu avoir à se dire? De toute façon, comment cela aurait-il bien pu se produire?

Toutes les personnes de plus de 30 ans me paraissaient suspectes, et j’avais la certitude de détenir quelque chose que ces gens-là n’avaient pas. En un sens, c’était vrai: j’avais une certaine jeunesse qu’eux et elles n’auraient plus jamais. Réciproquement, mon vieux père, jusqu’à sa mort, m’a traitée comme une sorte d’incapable (malgré tout l’amour qu’il avait pour moi): jamais je n’aurais son expérience, et cela me disqualifiait dès le départ dans toute discussion.

J’ai vu ma nièce Clara lui tenir tête brillamment, avec la confiance que, je pense, les gens de ma génération avons su insuffler à nos enfants. Mon vieux papa adorait ces conversations, je le sais, je voyais briller ses yeux. J’ose croire que, avec mon fils adoré, j’ai réussi à créer de meilleurs rapports que mon père avec moi.

En tout cas.

Ce matin, dans mon courriel, par l’entremise de Couchsurfing, j’ai reçu un message d’un jeune homme de 22 ans qui se trouve à Caraz, qui est en voyage pour rejoindre son frère en Bolivie, qui ne parle pas espagnol et qui s’ennuie un peu. Couchsurfing est une plateforme qui met en contact des voyageurs avec des hôtes disposés à les recevoir gratuitement, ou à prendre un verre, comme ça, pour le simple plaisir de faire connaissance et de découvrir d’autres réalités. J’ai eu la chance de connaître ainsi des personnes extraordinaires avec lesquelles je suis restée (ou pas) en contact et qui toutes m’ont apporté quelque chose, m’ont permis, je crois, de devenir une personne meilleure.

Bref, j’ai trouvé ce matin dans mon courriel via Couchsurfing ce message de Denzil, qui s’ennuie un peu, avec qui je suis allée souper ce soir, dans ze best pizzeria de Caraz. On a placoté pendant deux bonnes heures — de lui, de moi, de ses projets, des miens, bref, de tout ce dont on peut parler en deux heures avec un pur étranger. Mais jamais, jamais je n’ai senti la moindre différence d’âge. Nous étions deux humains en terre inconnue, c’est tout.

À la fin, je lui ai quand même conseillé de ne pas louer une moto pour traverser le Chili, et je lui ai fait acheter un pot de manjar blanco pour la route jusqu’à Trujillo. On s’est fait la bise, je lui ai souhaité bon voyage et demandé de me donner des nouvelles.

Je ne sais pas pour vous, mais moi, je trouve ça vraiment beau.