Fin de saison au jardin

L’huile d’olive et les confitures sont faites, les patates sont rentrées, le vin est en cuve (mais on le boit déjà, il est violet, sucré et bleuit les lèvres). Seuls restent les fruits grenus des arbousiers (à ne pas confondre avec ceux de l’argousier), quelques coings et, bien sûr, les nèfles (qu’on appelle aussi kakis), accrochées aux arbres nus comme autant d’ornements de Noël.

On brûle au jardin les ramilles des oliviers, ça crépite et ça sent bon.

L’été a été chaud et sec: on a perdu la moitié des olives; les tomates n’ont donné qu’une fraction de la passata nécessaire pour passer l’hiver; plusieurs ceps de vigne ont séché sur pied. Les petits raisins noircis et secs comme des olives qui pendent encore à leurs branches nous rappellent douloureusement que cet été est à oublier, en somme.

Il fait froid dans la maison, comme dans tous les pays où l’électricité et le gaz coûtent une fortune.
Je m’habille donc de couches superposées: t-shirt, cardigan de mérinos, laine polaire, manteau de duvet, écharpe. Je mets aussi sur mes genoux une couverture, et j’ajouterai bientôt un caleçon sous mon jean. Je garde pour Venise mes dernières armes: un chandail de cachemire et un parka imperméable.

Le bois est pourtant déjà dressé dans l’âtre dès le matin, prêt pour le feu du soir, mais Tommaso ne l’allumera qu’à 17h30. Non pas par économie, mais par habitude, comme pour atteindre la quintessence du réconfort.

Nous, les supposés «Nordiques», sommes des mauviettes.

Viterbo

J’ai du retard dans mes histoires!

Je récapitule un peu: j’ai passé la journée de vendredi à baguenauder dans les vieux quartiers du Trastevere et de l’ancien ghetto (je vous invite fortement à cliquer sur ce lien pour comprendre l’origine du mot et du concept).

Au hasard de ma promenade, je suis tombée sur une trattoria, Da Enzo, qui sert notamment l’un des plats emblématiques de la cuisine judéo-romaine, l’artichaut frit, que je voulais absolument goûter.

Ça ouvrait à peine, il était midi et quart, il y avait déjà un peu de monde mais encore assez de place pour tous et donc pour moi. J’ai demandé une table sans tergiverser, j’ai commandé, boum: carciofo alla giudia, avec des croquettes de morue farcies à la mozzarella et un verre de vin blanc.

J’ai mangé ça avec délectation (l’artichaut frit, wow, quelle formidable et délicieuse invention!) en prenant tout mon temps, tandis que la file des amateurs s’allongeait dans la rue. Quand je suis sortie, ils étaient bien 30 ou 40 à attendre une table.

Au mois de novembre.

En pleine pandémie.

Imaginez en temps dit «normal».

En tout cas.

J’ai donc quitté Rome hier matin, et je n’en étais pas fâchée. J’en ai bien profité, mais disons que ce n’est pas une ville reposante.

Et puis ma logeuse est un animal rare. Elle se présente comme une chanteuse classique. C’est sans doute nouveau (aussi nouveau que sa photo sur Airbnb est ancienne). Le soir, dans son salon (je dors dans ce qui est normalement sa chambre), elle répétait des chants de Noël en faussant horriblement (Minuit, chrétiens, Mon beau sapin, etc.) tout en piochant sur un piano dont elle essayait de tirer à tâtons les bonnes notes. Je me suis empêchée de lui venir en aide, moi qui suis une cancre finie en musique.

J’ai eu souvent l’impression de la déranger, même si elle se prêtait volontiers à la conversation, comme on se prête à une obligation.

Enfin, j’avais bien hâte de voir Grazia et Tommaso, de vieux amis que j’ai connus grâce à Pierre il y a plus de 20 ans. Ils m’attendaient à midi avec une carbonara de la mort et leur inextinguible gentillesse, dans leur maison où règne un bordel aussi invraisemblable que permanent.

Il y a ici un vieux labrador dépendant affectif qui a peur de l’eau et treize chats de toutes les couleurs, des livres et des disques sur tous les murs; des bidons, des cuves, des cruches, des bouteilles et des bocaux vides dans tous les coins (pour l’huile d’olive, le vin ou les confitures); des vêtements sur chaque fauteuil, des trucs et des machins partout. Les interrupteurs sont systématiquement posés du mauvais côté des portes (ou alors toutes les portes s’ouvrent à l’envers), l’évier est toujours plein de vaisselle, et Grazia règne là-dessus, imperturbable, pendant que Tommaso regarde le foot à la télé ou s’occupe du jardin.

Grazia est intarissable, je dois parfois lui demander de ralentir le débit quand elle me parle en italien, ce qu’elle fait volontiers, quand elle ne passe pas au français, avec son accent tout roucoulant.

De mon côté, je commence à pouvoir formuler quelques phrases à peu près cohérentes – je vais finir par y arriver et par trouver les interrupteurs sans tâtonner.

Grazia et moi partons jeudi pour Venise.

Ce sera tout pour ce soir.

Je vous mets des photos en vrac: la cour intérieure d’une maison du Trastevere avec, sur le seuil, les noms des personnes qui y habitaient avant d’être emportés par la Shoah:

Le forum et des amoureux devant la fontaine de Trevi:

Buona notte a tutti!

Elle m’abandonne

Après tout ce qu’on a vécu ensemble.

Elle s’en va. J’ai compris qu’elle s’en va en Italie. J’sais pas où c’est, mais elle a pas le droit de me faire ça.

Elle me dit que quelqu’une va venir vivre ici à sa place, dans MON château, pour s’occuper de moi.

Je veux bien, mais qui? Est-ce que je vais pouvoir la réveiller au milieu de la nuit pour avoir des croquettes?

Ben oui, c’est clair que je vais la réveiller. Mais est-ce qu’elle VA SE LEVER pour me donner des croquettes? Est-ce qu’elle va m’ouvrir la porte pour me laisser sortir, et m’appeler ensuite comme une perdue pour que je consente enfin à rentrer?

Rien n’est moins sûr.

La tatie arrête pas de dire que c’est fini, tout ça. Que l’hiver s’en vient et que ça va devenir ingérable, et que je ferais mieux de m’habituer à rester en dedans. Elle me rationne, me raisonne, me sermonne.

Ah ouais? Et ma nature profonde, alors? J’vais devoir rester devant la fenêtre à faire ekekekekeke comme une débutante?

VOYONS!

En tout cas, la tatie prend ça au sérieux. Je l’ai jamais vue s’activer autant. Elle arrête pas de s’agiter. Lave ci, lave ça, tous les tiroirs et toutes les armoires, c’est le bordel dans cabane.

Et c’est sans parler du cagibi. Aaaaahhh, le cagibi! J’ai mis les pattes là-dedans peut-être deux fois dans ma vie, pour inspecter, tsé ben, et j’en suis ressortie chaque fois à toute épouvante parce qu’il régnait là un estie de plus-que-bordel que tu peux même pas imaginer.

V’là-t-y pas qu’elle a vidé la chose de tout son contenu, pour ensuite l’aspirater de fond en comble et y remettre, d’après ce que j’ai observé, à peu près le tiers de ce qu’il y avait avant.

Demande-moi pas ce qu’elle a fait avec le reste. Ça m’intéresse pas.

Ce qui me révolte, c’est le coup de cochon qu’elle m’a fait après tout ça.

Elle y a installé ma litière.

MA LITIÈRE! Crisse! T’as pas le droit de changer ma litière de place, même si j’y vais jamais, OK?

Mais bon, apparence que, tout impératrice que je sois, j’ai pas voix au chapitre.

Attends ben la nuit qu’elle va passer, la tatie.

Une reddition

C’est comme ça que ça s’appelle.

Bien obligée: c’était ça ou je ne sortais plus.

Je suis terriblement mortifiée. MOI! Impératrice de Rosemont et de tous les coeurs! Sortir avec cette collerette absurde, infamante, ridicule, mais POURQUOI?

Elle m’a mis ça après que je lui ai rapporté le fameux bruant à gorge blanche, qu’elle avait baptisé Aristide. Demande-moi pas pourquoi 1) elle me l’a confisqué et 2) elle lui a donné un nom, et celui-là en particulier, je comprends pas pantoute.

En tout cas.

Elle pense que j’ai rien vu, mais je sais très bien qu’elle l’a mis à l’abri dans une chambre à laquelle j’ai pratiquement jamais accès parce qu’elle-même n’y va que trèèès rarement.

Elle me prend vraiment pour une imbécile.

Un bon jour, pas longtemps après ce que je considérais comme une glorieuse capture, elle est sortie de la chambre avec le p’tit oiseau enfermé dans le machin qu’elle m’inflige pour m’emmener chez le vétérinaire.

HAHAHA! J’ai trop ri! Le p’tit oiseau était dans ma propre cage! Bien fait pour lui!

Parce que moi, pour vrai, j’m’en foutais: la veille encore, j’avais ramené à la maison un autre beau p’tit oiseau. Comme il était déjà très mort, j’pensais qu’elle serait contente, mais non. Elle est jamais contente.

Elle a dit que c’était un «junco ardoisé», mais pour vrai, elle dit souvent n’importe quoi juste pour que je me sente coupable. Donc, encore une fois, elle m’a fait une scène et me l’a confisqué, mais ça m’a pas fait grand-chose parce que je savais que je pourrais en attraper plein d’autres.

Je suis redoutable, tsé.

Sauf que quand elle est rentrée à la maison avec ma petite cage rose vif vide, elle avait un autre plan pour moi.

C’était cette absurde, infamante, ridicule collerette de clown qu’elle m’inflige désormais chaque fois que j’exige de sortir.

Parce que la tatie a apparemment emmené Monsieur Aristide dans un refuge où, peut-être, on pourrait lui sauver la vie. Et c’est là qu’elle a trouvé cet instrument du diable.

Comme ça, selon elle, les oiseaux, qui paraît-il ont des super pouvoirs visuels, pourront détecter ma présence malgré toutes mes terribles astuces de camouflage et s’échapper avant que je les pogne.

BEN VOYONS!

Qu’est-ce qu’elle a pas compris dans l’idée de CHASSER?

Je suis outrée. Outrefâchée. Outrefâchumiliée.

Mais y a toujours l’histoire des croquettes, tsé.

Ça fait que à partir de désormais, si je veux sortir, je dois pour ainsi dire poser ma tête sur le billot pour qu’elle me passe la corde au cou.

C’est la somme de toutes les exécutions.

À côté de ça, Marie-Antoinette peut bien aller se rhabiller. Y manque juste Jeanne d’Arc, pis comme c’est là, j’te dirais que c’est juste une question de temps.

AU SECOURS!

J’ai frôlé la dépression mais, heureusement, dans les derniers jours, il s’est produit quelque chose d’absolument extraordinaire: deux humains inconnus sont arrivés et ont occupé la chambre-dans-laquelle-on-ne-va-jamais.

Tout à coup, la tatie s’est mise à parler avec ces gens-là et je comprenais absolument rien de ce qu’ils se disaient tous les trois.

J’ai commencé par capoter, mais j’ai vite compris que les deux inconnus étaient des alliés: ils m’ont rendu les hommages dus à mon rang, et si je ne suis pas allée dormir dans leur lit, c’est bien seulement parce qu’ils fermaient la porte. Pis je sais vivre, tsé.

Mais ils m’ont parlé, m’ont fait des gouzis-gouzis, ont joué avec moi et m’ont trouvée aussi belle et irrésistible que je le suis.

C’était l’fun!

Là, ces deux-là sont partis, je pense, parce que la chambre est vide et que la maison est de nouveau sens dessus dessous: la tatie n’a absolument aucun talent pour l’ordre, sauf quand il s’agit de réglementer mon régime alimentaire ou, d’après ce que je déduis, quand il y a des étrangers à la maison.

Là, elle continue de me parler dans cette langue bizarre que je ne comprends pas, mais quelques mots reviennent souvent: préciossa, beyyessa, immepératriss.

Je finirai bien par savoir ce qu’elle essaie de me dire.

* * *

DERNIÈRE HEURE

Sa collerette maudite marche même pas, lalalère! J’ai attrapé un autre oiseau ce matin, youpi! Elle était fâchée, la tatie, quand je lui ai rapporté la preuve de sa bêtise. Ça lui apprendra.

Au moins, mon honneur est (presque) sauf.

Ça fait longtemps

Cher journal,

Je sais, je t’ai abandonné trop longtemps. Non qu’il ne se soit rien passé depuis la dernière fois, au contraire. Mais on dirait que la tatie avait perdu le feu sacré: tout à coup, à travers tous ses petits soucis d’humaine, mon journal est devenu secondaire.

Me faire ça à moi, seule et unique impératrice de Rosemont… Fallait qu’elle file un vrai mauvais coton, parce qu’elle est quand même toujours folle de moi. C’est normal: j’suis irrésistible!

Mais là, ça fait exactement un an aujourd’hui que je suis entrée dans sa maison. C’est elle qui m’a dit ça. Je t’ai déjà expliqué que j’suis pas bonne pour mesurer le temps. Sans elle, j’m’en serais jamais rendu compte, pis au fond j’m’en fiche, mais elle a eu l’air de trouver que ça valait la peine d’être souligné.

Ça fait que me v’là.

Tu peux pas imaginer à quel point les choses ont changé depuis que je t’ai raconté la fois où je me suis échappée en plein hiver dans le frette.

Astheure, je sors quand je veux. QUAND JE VEUX, hahahaha!

Et aussi longtemps que je veux!

J’ai commencé doucement, sans aller trop loin, juste pour pas énerver la tatie (j’suis toujours aussi petite, mais j’suis encore plus futée qu’avant!). Au début, je descendais seulement quelques marches, pis je remontais aussitôt qu’elle m’appelait, histoire de la mettre en confiance. Ça m’a pris du temps pis ben de la patience, mais j’ai fini par l’habituer, et là, tu croirais pas ça: j’ai tout un territoire presque rien qu’à moi, avec full d’écureuils, de cigales, de papillons et surtout d’oiseaux!

J’ai jamais réussi à attraper un écureuil (pis au fond ça me tente pas tant que ça: sont presque aussi gros que moi!), mais j’ai quand même eu une maudite bonne saison de chasse. J’ai dû bouffer au moins une douzaine de cigales. La tatie trouvait ça dégueulasse, mais elle sait pas ce qu’elle manque: c’est croquant dehors et mou dedans, pis c’est vraiment drôle de jouer avec avant de les croquer, ça fait comme une vibration dans les gencives, ZZZZZZZZTTTTT! Ça chatouille, je ris trop!

J’ai aussi mangé du moineau, mais j’ai trouvé qu’y avait trop de plumes. J’en ai laissé un petit tas dans un coin du salon, c’est comme ça que la tatie s’en est aperçue. Elle était pas contente. Je sais pas pourquoi, quand j’attrape un oiseau et que je le rapporte à la maison, elle aime pas ça, elle prend un air fâché, elle me traite de vilaine fille, pis elle ME LE CONFISQUE. J’arrive pas à y croire. MON OISEAU! Une fois qu’y est mort, tsé, ça change quoi que je le bouffe ou pas?

Bon, c’est vrai que je le mangerais pas nécessairement vu que, comme je t’ai dit, je trouve qu’y a trop de plumes, mais quand même. Quand je réussis à en pogner un, franchement, elle devrait être fière de moi!

Ça fait que j’ai dû accepter qu’elle me mette un ridicule collier turquoise avec un estie de grelot qui tintinnabule — avoue, t’avais oublié ce mot-là, hein? pis t’avais oublié que j’ai du vocabulaire? — qui tintinnabule, donc, à presque chaque mouvement que je fais, parce qu’elle pense que ça va avertir les oiseaux de ma présence. L’innocente! Elle sait pas que je suis la plus redoutable et silencieuse des chasseresses, grelot ou pas? Pour le lui apprendre une bonne fois pour toutes, je lui ai rapporté une mésange bien vivante il y a quelques jours, pis un chardonneret on ne peut plus mort avant-hier. C’est elle qui m’a dit les noms (moi, je m’en contrefiche) parce qu’elle en a fait tout un plat: les moineaux, apparemment, ça la dérange moins. En tout cas, vivant ou mort, elle aime pas ça, c’est clair.

Mais j’ai-tu le droit de vivre ma vie d’impératrice, estie? C’est là que tu vois que la royauté, c’est full contraintes. Mébon, j’avoue que c’est pas mal mieux que la rue.

Parlant de royauté, je t’ai dit tantôt que j’ai tout un territoire «presque» à moi. Ce «presque», c’est à cause d’un terrible ennemi dont j’avais pas soupçonné l’existence. Il s’appelle Néo, c’est un splendide spécimen, paraît qu’y vient du Bengale. Je sais pas où c’est, mais ça doit être un pays dangereux, parce qu’il est méchant comme la gale. Gale, Bengale! J’pense que j’viens de comprendre quekchose!

En tout cas, il m’a salement attaquée par derrière l’autre jour, le traître, et à cause de lui j’ai dû aller chez le VÉTÉRINAIRE! Astheure, j’ai un petit bout rasé à la base de la queue parce qu’il m’a mordue pis que ça s’est infecté. Ça fait que j’ai le trou de pet à l’air, une vraie honte. Sans parler de l’estie d’entonnoir de plastique que j’ai dû porter autour du cou pendant chépu combien de temps pour m’empêcher de lécher ma plaie. Voyons! Si c’était dangereux, lécher une plaie, ça se saurait! En tout cas.

J’peux même pas espérer me venger, il est trop vicieux. Je dois reconnaître que, tout impératrice de Rosemont que je sois, et de surcroît reine des coeurs de tout l’immeuble, je suis pas de taille. Il m’aura pas deux fois, ce salaud.

Heureusement, la tatie, qui est folle de moi (j’te l’ai-tu dit?), la tatie a négocié un pacte de non-agression avec l’humain de ce grand con de Néo. Quand je sors, elle accroche un foulard vert à la rambarde du balcon, pis Néo est censé rester enfermé. Pis si Néo sort, son humain accroche un truc rouge à son bacon à lui, pis là, c’est moi qui dois rester en dedans.

Sauf que j’suis futée, moi! Je demande (j’EXIGE) la porte dès 5h du matin. Le bonhomme a besoin de se lever de bonne heure pour m’accoter, hahahahaha!

Ça fait que c’est ça qui est ça. Là, j’vais me reposer un peu. J’suis fatiguée, j’ai passé la journée dehors aujourd’hui. Je suis rentrée deux ou trois fois, le temps de manger quelques croquettes et de m’assurer que la tatie est toujours là, parce que mine de rien, au bout d’un an, on s’attache à son humain, tsé…

Pis si je veux la réveiller à 5h demain matin, faut quand même que je dorme un peu.

Bye.

Attachiante

Elle m’a dit ça, cette semaine: paraît que j’suis «attachiante».

J’ai pas compris exactement ce que ça voulait dire, mais j’ai l’impression que c’est pas tout à fait un compliment. Elle a pas dit avec sa tendresse habituelle, mettons, comme quand elle fond devant ma belle p’tite face d’impératrice et mon corps parfait de déesse féline.

C’est sûr qu’elle manque de patience. Depuis un p’tit bout de temps, quand elle se lève enfin de son lit, le matin, elle dit qu’elle se sent comme si le gros camion qui ramasse les poubelles chaque semaine lui avait passé sur le corps.

Je le connais, ce camion-là. Dans mon ancienne vie, quand j’étais obligée de fouiller dans les déchets pour manger et que je l’entendais arriver, je déguerpissais à une vitesse supersonique, peu importe ce que j’étais sur le point de découvrir.

Jamais j’aurais pensé que ce gros crisse de camion-là pouvait passer sans faire de bruit, en pleine nuit, sur le corps d’une humaine bien couchée dans son lit de luxe avec des draps roses pis toute. Ce qui m’étonne, en fait, c’est qu’il l’ait pas ramassée avec le reste puisque, selon elle, est pu bonne à rien. J’veux dire, heille, un peu de cohérence, icitte?

Faut dire, ça ferait pas mon affaire pantoute. Elle est p’t’être maganée, la tatie, mais elle me donne quand même des croquettes pis des caresses (j’suis un peu moins friande de ça, par contre).

Quoi qu’il en soit, moi, comme je t’ai déjà dit, quand elle se lève enfin, j’veux juste une chose: qu’elle joue avec moi!

Mais non. Faut que Madâââme prenne son café. Faut qu’elle fasse ses p’tites affaires. Comme si j’étais pu l’impératrice, crisse! Ça fait que je réclame mon titre dans tous les registres dont la nature m’a dotée, pis laisse-moi te dire que des registres, j’en ai, de droit divin par-dessus le marché, vu que j’suis une impératrice.

Pis c’est là qu’elle m’a lancé ça: «AAAAHHH! Ma Sissi, t’es vraiment attachiante!»

Y en aura pas de facile

Je sais que j’ai rien écrit depuis longtemps, pis c’est pas faute de vouloir. J’ai plein de choses à raconter. Sauf que, depuis quelque temps, la tatie me dit souvent qu’a «file un mauvais coton». Je sais pas exactement ce que ça signifie, mais j’peux voir qu’est à boutte.

Dès qu’a lève le bras pour jouer avec moi, a sacre: «AYOYE, CRISSE!» (Dire qu’a me demande d’améliorer mon vocabulaire, estie!)

Y paraît que la madame a mal à l’épaule.

Ça fait qu’on a encore beaucoup de chemin à faire avant de devenir vraiment amies parce que, pendant ce temps-là, moi, j’ai mal à ma Ratatouille.

OK, j’ai du bon manger (mais pas à volonté, contrairement à ce que je t’ai déjà raconté), pis la tatie continue de recueillir religieusement mes cacas et mes pipis (cré-moé ou pas, elle fait ça avant même de prendre son estie de café, alors que moi, j’veux juste jouer! Youhou? Les priorités?)

J’ai des spots de fou pour observer les oiseaux, j’ai des jouets en masse pis toute. En principe, j’ai pas à me plaindre.

Mais j’aime trop Ratatouille.
Pis Ratatouille, sans la tatie, c’est pas pareil.

Ça fait que je harcèle la tatie sans répit dès son lever, et je fuis toutes ses tentatives de caresse jusqu’à la fin du jour, et là, au moment où j’en peux pu moi-même, je deviens la plus câline des minettes. Elle fond, elle me grattouille le menton, je ronronne à mort, elle pense que ça y est, pis BAM! Je la laisse là comme une vieille guenille. Je t’ai déjà expliqué que c’est la méthode des pushers, non?

Ça s’appelle du conditionnement, pis cré-moé, j’sais comment ça marche.
Elle m’aura pas avec ses friandises. I KNOW BETTER, hahahaha!

Grosse fatigue (Sissi, chapitre 28)

Estie que j’suis tannée.

Elle arrête pas de me dire que je grossis.

Là, elle m’assomme avec un bol supposément interactif qui m’oblige à puiser mes croquettes une à une avec ma patte au lieu de m’en mettre plein la gueule quand j’en ai envie.

Mon calvaire n’aura donc jamais de fin? J’vais porter plainte!

À BAS LA GROSSOPHOBIE!

La tatie est une tortionnaire!

Mais elle a pas fini avec moi: la soirée commence, la nuit m’appartient, hahaha! Déjà, j’apporte tous mes jouets dans sa chambre la nuit, juste au cas où ça éveillerait quelque chose dans son cerveau embrumé, mais jusqu’ici, par pure pitié, je faisais pas trop de bruit.

Là, si elle continue de m’affamer, elle va savoir comment j’m’appelle.

Sinon, hier, on a quand même passé un p’tit boutte de soirée l’fun. Elle regardait un immense truc lumineux avec plein de choses qui bougeaient, j’avais jamais remarqué ça ici. Wow!

Elle m’a dit que c’était les élections américaines. J’ai pas compris ce que ça voulait dire au juste, mais j’peux te dire que ça la stressait au boutte. J’ai senti ça très bien à cause des hormones qu’a dégageait. Estie! WOW! Comme moi quand elle essaie de me prendre dans ses bras! La même crisse d’affaire! Hahahaha! J’espère que ça va lui servir de leçon. Mais ça m’étonnerait, sa courbe d’apprentissage est remarquablement longue.

Pis nous autres, les félins (et surtout les félines), on a le nez fin, au cas où tu saurais pas.

Ça fait que, à un moment donné, la tatie en a pu pu et elle a éteindu tout ça. (Oui, je dis «éteindu» parce que ça me tente. J’fais c’que j’veux.)

J’dois aussi reconnaître, dans un autre ordre d’idée, que je commence à aimer ses caresses. J’suis vraiment pas au point de les quémander (est-ce qu’une impératrice devrait même «demander» quoi que ce soit?), mais le jour où j’vais les exiger, hahaha! JUST WATCH ME!

Un jour, j’aurai mon propre blogue (mon journal, chapitre 27)

Je l’achale, je la tanne, je la harcèle, elle va finir par comprendre. JE SUIS UNE PERSONNALITÉ! Je veux mon propre blogue!

Par-dessus le marché, c’est elle qui a dit que je deviendrais certainement une vedette internationale, ça fait que HEILLE! GROUILLE! Me semble que c’est pas trop demander?

Mais bon, c’est vrai que la tatie est un peu lente. Je l’ai vue ramer aujourd’hui avec son estie de machin devant lequel elle passe le plus clair de son temps. Elle essayait, d’après ce que j’ai compris, de communiquer avec deux autres taties qui avaient un accent vraiment bizarre. Elle a fini par y arriver, pis là, elle a passé une heure et demie à jaser avec ces deux madames-là.

Tout ce temps-là, moi, j’attendais comme une bonne.

Elle a voulu prendre une photo de moi pour leur montrer comment je suis irrésistible. Hahaha! Bonne chance! Elle a pas réussi, t’imagines bien.

Après, quand elle a eu enfin fini cette interminable conversation, elle s’est préparé une friture de petits poissons qui sentaient le ciel. Mais tu croiras pas ça: elle a osé ne m’offrir que les têtes et les tripes des petits poissons. VOYONS! Si je les mange pas, elle fait quoi avec? Elle les crisse aux poubelles! Est-ce que j’ai l’air d’une poubelle?

J’ai levé le nez là-dessus, comme il se doit.

Elle a pas fini de m’entendre.

En tout cas.

Au moins, aujourd’hui, elle a beaucoup joué avec moi, même si c’est jamais assez à mon goût. On va finir par se faire une vie, mais estie que c’est de l’ouvrage. J’arrête pas d’essayer de l’éduquer. J’pensais que, après avoir sevré mes quatre petits crisses de chenapans, j’aurais enfin la paix, mais on dirait que ça finit jamais.

Y en aura pas de facile.

Pis oui, je dis beaucoup de gros mots, mais c’est sa faute: a tient pas ses promesses. Fait que j’vois vraiment pas pourquoi j’me censurerais.

En tout cas. J’vais me coucher, pis j’peux te garantir qu’elle sera debout à 5-6h demain matin pour me donner des croquettes.

D’ailleurs, ça, c’est un autre contentieux (ben oui, CONTENTIEUX, j’t’ai déjà dit que j’ai des lettres! Cherche dans le dictionnaire!).

Elle prétend que j’vais devenir grosse si elle m’en donne plus. Aujourd’hui, elle a réussi à s’emparer de moi pour me peser. Je pèse apparemment tout juste 5 livres. Soit 2,68 kg. Elle dit que, selon les indications du sac de croquettes, elle peut pas m’en donner plus de 50g par jour.

Estie que c’est cheap.




J’ai vu un gros minet!

(Le journal de Sissi, chapitre 26)

Cher journal,

Aujourd’hui, j’ai eu un choc.

Je regardais dehors, tranquille, comme je fais souvent, par la porte-fenêtre de la chambre ridiculement rose de la tatie. Un oiseau ici ou là, une feuille qui s’envole, same old same, rien pour m’exciter le poil du dos.

Pis là… LÀ! J’ai vu arriver sur NOTRE balcon une énorme bête au pelage blanc beaucoup trop long parsemé de grandes taches noires posées n’importe comment, avec un nez noir assez vulgaire. Elle s’est avancée comme une rombière très sûre de son bon droit et… et… (tu croiras pas ça) ELLE A PISSÉ SUR LE POT DE FLEURS! Drette de même, un long jet parfaitement horizontal, en me regardant en pleine face! 

Tabarnak!

C’est clair qu’elle voulait m’intimider. J’étais gueule bée. La tatie était là, elle a tout vu, on était scandalisées toutes les deux.

Mais j’ai des petites nouvelles pour elle, la grosse Pongo (c’est la tatie qui m’a dit son nom, tu parles d’un nom pour une fille, d’abord!). La tatie, elle a dit qu’on n’allait pas se laisser faire oh que non et qu’elle allait me protéger. HA!

Sa stratégie: rentrer les pots de fleurs. 

Bon, OK, comme mesure coercitive ou même dissuasive, j’trouve ça un peu faible. Perso, je lui aurais tendu un piège, à la Pongo, un véritable guet-apens, genre que la prochaine fois elle se prend un seau d’eau sur la tête. Mais bon, apparence que c’est un peu compliqué de faire le guet tout le temps pour y arriver pis que l’humaine de la grosse Pongo serait pas contente. Là, j’dois dire, la tatie a un peu raison. 

En tout cas, je comprends mieux l’odeur qui m’avait tant affolée la première fois que j’ai pointé mon élégant petit nez rose dans le grand dehors de mon empire. C’était celle de c’te grosse crisse-là. Mettons que ça m’excite pas mal moins.

À c’t’heure que j’sais qui c’est, j’pense pas qu’on puisse devenir amies. La tatie m’a dit que c’était une redoutable chasseuse (c’est très vulgaire, ça, chasser comme une vagabonde quand t’as une bonne maison), pis je la trouve vraiment baveuse, le genre à t’attendre dans la ruelle à quatre heures pour te crisser une volée. C’est sûr que je fais pas le poids, mais de toute façon, les bagarres, c’est vraiment le comble de la vulgarité, franchement. Pis elle a décidément mauvais genre avec son estie de nez tout noir au milieu de sa grosse face blanche. J’lui ferais jamais confiance.

Ça fait que j’pense que j’vais attendre encore un peu avant d’explorer le reste de mon domaine. 

À part ça, je veux te dire qu’on est en train de devenir bonnes copines, la tatie et moi. Elle m’achète plein de jouets, elle passe beaucoup de temps avec moi, elle me donne des croquettes une à une en me disant plein de choses gentilles, pis on rit vraiment comme des folles avec notre nouveau jeu, regarde ça:

Mais parmi tous les jouets qu’elle m’a achetés ou bricolés (à part ma Ratatouille d’amour, que rien ni personne ne remplacera jamais même si elle n’a plus aucune plume et qu’elle est de plus en plus couettée), voici un de mes préférés:

Ça fait que c’est ça qui est ça. Là, j’ai vraiment eu une grosse journée, je vais me rouler en petite boule sur mon coin de canapé favori et je vais peut-être accepter que la tatie vienne se poser pas trop loin de moi (mais pas trop proche non plus, j’ai ma fierté).

P.-S. : La tatie voudrait me censurer parce que je traite la Pongo de grosse pis y paraît que ça se fait pas. Crisse, elle est trois, peut-être même quatre fois plus grosse que moi! Pis elle est méchante! Pis si t’as regardé la dernière vidéo, tu as vu que la tatie est mal placée pour me réprimander: c’est qui qui dit que j’ai une grosse bedaine, HEIN? En plus, c’est même pas vrai! J’AI PAS DE BEDAINE!