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Xi’an

Nous avons quitté Xi’an ce matin. Quelle ville bizarre! Huit millions de personnes y vivent, soit autant que toute la population du Québec. Elle est hérissée de centaines de hauts immeubles sans âme où vivent tous ces gens dont nous ne savons rien. Elle est aussi dotée d’un métro ultramoderne qui ne compte que deux lignes, dont les stations immenses sont destinées à accueillir des foules qu’on n’ose pas imaginer. On peut supposer que le gouvernement construit en prévision de ce qui s’en vient: un raz-de-marée de personnes jeunes, mobiles, avides de tout. 

À la porte sud des remparts, les enseignes de prestige se font concurrence: Gucci, Rolex, Vuitton, nommez-les, elles y sont toutes. Sur les trottoirs larges comme des avenues, ici et là, des gens qui portent leur misère comme une deuxième peau fouillent les poubelles ou mendient dans l’indifférence générale, incarnations de la détresse humaine et de la solitude. On se demande qui peut magasiner dans ces nouveaux temples. Quand on y réfléchit,  même si seulement 2% de la population chinoise a les moyens de s’offrir ces objets ridiculement chers, ça fait encore un marché considérable.

Un boulevard à quatre voies encercle la vieille tour de la Cloche. Si on veut le traverser, il faut emprunter un passage souterrain, tout rutilant de travertin poli. Bon, je dis «vieille» tour, mais en réalité il n’y a plus grand-chose de vraiment ancien, ici. Les remparts, les tours de guet, les casemates, tout a été reconstruit, dans certains cas autour de 1986. Comme les techniques de construction traditionnelles sont toujours en usage, on n’y voit que du feu. Il faut dire que les Chinois sont les rois de l’imitation… Voilà qu’ils s’imitent eux-mêmes, ce qui est quand même le fin du fin!

La promenade sur les remparts ne donne vue que sur des tours modernes et des toits pseudo-anciens. C’est probablement très joli le soir, quand les guérites et les tours sont tout illuminées. Et croyez-moi, on ne lésine pas sur les diodes électroluminescentes.

En fait, ce qui est chouette, ici, comme je le subodorais, c’est le quartier musulman. Quelle vie, quelle animation! Il y a de la nourriture PARTOUT (je l’ai dit, je ne pense qu’à ça). Dès le matin, des brochettes de mouton, de foie, de crabe, de calmar répandent leur parfum dans les rues étroites. Il y a des pains plats farcis de viande hachée, des gâteaux de semoule, des pommes de terre grelot rissolées, des tuiles de noix, de graines de sésame ou de tournesol, il y a des choses que je n’ai jamais vues. J’ai envie de goûter à tout.

Le soir, dans une petite rue tout près de notre auberge, des stands de cuisine remplacent les éventaires qui, le jour, vendent des pinceaux, des statuettes de jade, des amulettes, de petits cadres. Des tables apparaissent soudain, et aussi des tabourets, des barbecues, des étals de brochettes et de légumes. On s’assoit sur ces tabourets d’école maternelle, on commande de la Tsing Tao à 2$ la grande bouteille, et soudain quelqu’un apporte des brochettes qu’on n’a pas commandées mais qui sont si appétissantes qu’on les prend. Peu importe où l’on s’assoit, on peut commander partout autour. Il y a un type qui ne travaille qu’au wok, le visage protégé par un masque de chirurgien, avec une telle adresse, une telle efficacité, je ne me lassais pas de l’observer. C’est chez lui que nous avons pris ces minicourgettes extrafines avec encore des pétales de fleur attachées au bout, et ces palourdes exquises, relevées juste ce qu’il faut, comme nous n’en avions jamais mangé.

Et les soldats de terre cuite? Ben oui, nous y sommes allés. En bus municipal, rien de plus simple. Les agences demandent au moins 350¥ (70$) par tête de pipe pour une visite guidée, ça nous a coûté 9¥ pour le transport, 150¥ pour l’entrée.

Pis? 

Intéressant, en vérité. Fascinant, même. Pas déçue d’y être allée. Mais je n’ose imaginer les foules qui doivent se presser là en haute saison. Dans la salle où sont exposés les chariots et les chevaux de bronze (magnifiques), il y avait une telle cohue, tant de bruit, d’agitation, de chaleur, c’était un spectacle en soi.

Nous voici maintenant à Hangzhou, une autre ville qui pousse à vitesse grand V. En fait, c’est proprement hallucinant. Pour y entrer, on traverse une forêt d’échafaudages, de grues, de structures de béton hérissées de tiges d’acier, d’immeubles en construction ou terminés mais encore inhabités. Des dizaines et des dizaines de tours de 30 étages enserrent la ville, que Marco Polo ou je ne sais plus qui avait décrite comme l’une des plus jolies de Chine.

Et c’est vrai que c’est joli. Le vieux centre est charmant, paisible, harmonieux, du moins ce que nous en avons vu en marchant de la station de métro à notre hôtel, où nous nous sommes posés avec délice pour savourer une Tsingtao bien froide.

À plus pour la suite!

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La cuisine de Pélagie

Je vous ai déjà parlé de Pélagie ici. Du moins de son sourire, qui est maintenant tout réparé, la preuve:

IMG_3458Pélagie a quatre enfants: Judichaël, Mirabelle, Merveille et Fréjus (oui, on fait preuve d’une certaine créativité ici quand il est temps de choisir un prénom, un trait que le Bénin partage avec Haïti). Elle dit volontiers qu’elle en a trop mais qu’elle mangerait du sable plutôt que d’en confier un seul à une autre famille, comme ça se fait pourtant beaucoup au Bénin quand on n’a pas de quoi nourrir toute la famille (comme en Haïti!).

Quand elle vient travailler chez nous, la maison s’emplit d’enfants qui entrent et sortent, montent et descendent, l’aident ou non, selon leur âge ou leur degré d’obéissance. En plus des siens, on voit souvent Samuel, 6 ans, le fils d’un des voisins de Pélagie, qui la suit comme un petit chien et dit qu’il veut l’épouser. Il y a parfois Fifamé, une adorable petite de deux ans et demi, fille d’une autre voisine, qui vous salue en vous tapant dans la main comme un marin et qui veut épouser Pierre (!). Merveille, qui a 10 ans, amène de temps en temps une ou deux copines, et Fréjus, le petit dernier (8 ans) fait le guignol sans se lasser.

La semaine dernière, nous avions convenu que, le samedi suivant, Pélagie et moi irions ensemble au marché et qu’elle me montrerait ensuite à préparer le wo (pâte de farine de maïs, base de l’alimentation au Bénin) et le ninnou, ou sauce crincrin, une sauce gluante faite d’un type particulier de feuilles, auxquelles on ajoute des tas de bonnes choses, et qui se mange, comme de juste, avec le wo.

Chose promise, chose due: samedi matin, Pélagie m’attendait devant chez elle à 9h, vêtue de sa plus belle robe, une robe des grands dimanches, bleu royal avec de la guipure au col et aux manches. Je me suis ébaubie de la voir comme ça. « Je sors avec toi, il faut te faire honneur », a-t-elle dit. Nous avons pris le taxi collectif jusqu’à Dantokpa, où Pélagie m’a traînée derrière elle par la main comme une gamine, fonçant dans les allées étroites, me poussant sur le côté quand un tireur de charrette s’annonçait, reprenant sa marche entre les étals, les enfants, les marchandes ambulantes… Elle a choisi les ingrédients avec soin: néré (condiment qu’on appelle aussi moutarde africaine), crabes de rivière bien vigoureux, poisson fumé, petits piments verts, crincrin et tout.

Elle a eu à négocier plus âprement que d’habitude, parce que les marchandes jugeaient que, puisque c’était la Yovo qui payait, ça pouvait bien être un peu plus cher. Elle refusait que je porte des paquets, il a fallu que j’insiste beaucoup et que je lui prenne les choses des mains. J’ai aussi dû lui dire plusieurs fois de garder ses sous pour elle.

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Quand nous sommes rentrées, elle a remis son pagne de tous les jours et est revenue chez nous avec son fils Judichaël et son arsenal: casserole de fonte d’alu au fond bombé, bassin de plastique, pierre à moudre… et nous nous sommes mis à l’ouvrage, avec ma copine Eugénie, qui voulait apprendre aussi.

Judichaël avait pour tâche d’effeuiller le crincrin. Évidemment, sa présence a servi de sésame à tous les autres: il n’a pas fallu 10 minutes pour que le reste de la marmaille s’amène!

La recette

Quand tout a été prêt, j’ai invité tout le monde à venir s’asseoir sur la natte pour manger. Les enfants ont refusé d’un air gêné. J’ai insisté. Ils ont regardé Pélagie. Et j’ai compris. « Mais Pélagie, personne ne va repartir sans manger, voyons! Je t’avais dit que je voulais que nous mangions ensemble…
– Bon, mais nous allons nous asseoir ici, a-t-elle finalement déclaré en montrant un coin à l’écart.
– Tssss. Pas question. Hop, tout le monde sur la natte! »

C’est bien d’avoir de l’autorité, je trouve. Voyez comme on fait une belle famille:

Mirabelle, Merveille,, Péélagie, Fréjus, Samuel, Judichaël, Pierre et Charles, l'amoureux d'Eugénie, qui a pris la photo contrairement à ce que dit le filigrane.

Mirabelle, Merveille, Pélagie, Fréjus, Samuel, Judichaël, Pierre et Charles, l’amoureux d’Eugénie (laquelle a pris la photo, contrairement à ce que dit le filigrane), et Tatie fabi.