Le retour (et des nouvelles de Pélagie)

J’émerge peu à peu de l’état d’hébétude dans lequel j’étais plongée depuis notre retour à Montréal, le 12 avril dernier, 11 mois jour pour jour après mon départ pour Cotonou (drôle de hasard, quand même).

En toute franchise, je ne suis pas certaine d’être complètement revenue, on dirait que certains circuits ont sauté, notamment dans le système de pilotage automatique: je me perds dans le métro, je me trompe de rue en auto ou j’oublie les sens uniques… Je n’ai pas encore vraiment osé le vélo (ceux qui ont vu la face au beurre noir que m’a value un accident il y a deux ans comprendront pourquoi, d’autant plus qu’il y a en ce moment à Montréal une espèce de concours d’écrasage de cyclistes par des poids lourds doublé de chaussées si dégradées qu’on dirait que Montréal a été bombardé).

Bref, je me sens comme une convalescente.

Mais le beau temps semble vouloir enfin s’installer, les pommiers seront bientôt en fleur, la vie reprend son cours, tout va à peu près pour le mieux.

Chez Pélagie, c’est moins drôle. Comme les enseignants sont en grève, l’école n’ouvre que deux jours par semaine, si bien qu’elle n’a pas assez de travail pour faire un revenu suffisant. Je lui ai conseillé de trouver un autre endroit où vendre ses petits plats en attendant, ce qu’elle a fait. Mais la moto d’Éric a choisi ce moment pour se mettre en grève elle aussi, si bien que Pélagie ne peut plus aller travailler et que Mirabelle ne va plus au centre de réadaptation: on n’a pas l’argent pour payer le zemidjan. C’est aussi bête que ça.

J’ai eu ces nouvelles en partie par Skype, au cours d’une non-conversation où il fallait beugler chaque phrase trois fois au milieu de parasites dignes du temps héroïque de Graham Bell lui-même.

L’autre partie des nouvelles me vient de Judicaël, qui semble ne jamais dormir et qui m’inonde de messages Facebook grâce au téléphone que Pierre lui a laissé en partant. Heureuse intuition!

Tout ça pour dire que je viens d’envoyer 500$ pour faire réparer la moto et subvenir aux besoins les plus pressants, le temps que l’argent recommence à entrer.

Comme disait l’autre, y en aura pas de facile…

Ça fait que, s’il y a encore parmi vous quelques bonnes âmes désireuses de contribuer à ce don, je vous en remercie à l’avance. Il suffit de cliquer sur le bouton à la fin de ce texte.

J’en profite pour exprimer ma gratitude et celle de la famille de Pélagie à tous ceux qui ont si généreusement répondu à mon premier appel, chose que j’aurais dû faire il y a longtemps. Les voici, dans le désordre:

Jocelyne Dorris
Robert Laurier
Sonia Perron
Claire Mauffette
Frédérick Fournier
Agathe Vergne
Marianne Strauss
James Poarch
Sara Doré
Marie-Claude Laberge
Muriel Missey
Anne Rouleau
Michèle Laberge
Andrée Couturier
Monique Laberge
Luce Roy
Lionel Martin
Madeleine Dufour
Marc et Clara Lavieville
Isabelle Gauvreau
Marie-Andrée Boivin
Johanne Renaud
Franck Vager
Josianne Bertrand
Laurence Vager
Marie Miquelon
Philippe Angers
Marie-Christine Blais
Gilles Bériault
Mireille Laason
Denise David
Catherine Handfield
Romain Gueilliot
Marie Andrée Jean
Marie Mathers
Hélène Béique
Brigitte Foucaud
Yves Girard
Jocelyn Dubois

Voilà. Pour changer, dans mon prochain billet, je vous parlerai de Marseille.

 

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Pélagie: c’est parti!

Je suis allée voir Pélagie vendredi, avant de partir pour un dernier week-end à Grand-Popo. Elle avait fait la majeure partie des achats (50 kg de riz, énorme boîte de spaghettis, marmites d’alu, brûleur au gaz, crevettes et piments séchés, glacière, plats, couverts, etc.), et tout était entassé dans la minuscule pièce commune de sa maison, que son sourire éclairait comme aucun soleil ne l’a jamais fait.

Elle m’a téléphoné à 7h ce matin, comme je le lui avais demandé: je voulais la voir avant qu’elle parte pour son premier lundi de cantine scolaire. Éric et elle avaient mis leurs plus beaux habits. La glacière, bien enveloppée d’un pagne, était remplie de riz aux haricots brûlant. Elle m’en a servi une assiettée, avec un oeuf dur et une bonne cuillerée de ce qu’on appelle «friture», qui est une sauce tomate très dense, parfumée aux crevettes séchées et, évidemment, du feu des piments.

Tandis que Pélagie me servait, une petite fille que je n’avais jamais vue est venue timidement s’encadrer dans la porte. Elle voulait acheter un plat de riz. La première cliente! J’ai trouvé que c’était de bon augure.

Éric a abondamment et cérémonieusement appelé toutes les grâces divines sur ma tête (ce que je m’empresse de partager avec tous ceux qui ont rendu possible la réalisation de ce projet). Je les ai laissés à leurs préparatifs, rassurée: ma Pélagie était fatiguée, mais contente et optimiste.

De ma terrasse, je les ai regardés s’éloigner à moto. Elle tenait sur sa cuisse un immense bol couvert d’un pagne, rempli des petites collations qu’elle vendrait le midi (mini-sachets de poudre de baobab ou de riz grillé aux arachides, qui coûtent 400 F les 20, et qu’elle revendra 25 F chacun). Elle avait aussi un lourd sac à l’épaule, et la glacière était calée sur le réservoir de la moto, devant Éric.

Les comptes

Au jour d’aujourd’hui, nous avons reçu 1430$ de 36 donateurs (1376$ une fois déduite la commission de PayPal). C’est plus de trois fois ce que nous espérions! Cela a permis à Pélagie de s’équiper mieux que prévu, avec du matériel de meilleure qualité. Elle a aussi pu réaliser des économies appréciables en achetant ses matières premières en gros.

Mieux encore, et cela est vraiment inespéré, elle a pu rembourser les 182.000 F qu’elle devait à la Société béninoise d’énergie électrique. Elle pourra donc ravoir le courant et remettre son frigo en marche.

De plus, elle pourra payer d’avance un an de loyer pour sa place à l’école (15.000 F par mois, soit 180.000 F), ce qui lui donne six mois gratuits l’année suivante.

Enfin, elle a entrepris les démarches pour obtenir sa carte d’identité, chose qu’elle n’a jamais eue de sa vie et qui pourra notamment lui servir à ouvrir un compte d’épargne.

En tout, nous avons dépensé jusqu’ici l’équivalent de 1478,29$ (le dollar est à 430F environ).

Voilà, c’est là que nous en sommes. J’irai mercredi la voir à son école, j’essaierai de prendre de meilleures photos que celles que je vous inflige ici – je ne maîtrise pas encore mon nouvel appareil!

Pélagie, la suite

Pélagie au travail

J’ai ouvert le chapitre béninois de ce blogue en vous parlant de Pélagie. Depuis, il s’est passé bien des choses… et pas grand-chose tout à la fois. Sa vie est un combat quotidien pour nourrir ses quatre enfants et son fainéant de mari, qui ne lève pas le petit doigt à la maison sauf pour donner la chicote à Fréjus et chasser les mouches le matin.

Elle vient toujours travailler chez nous deux jours par semaine. Les 30 000 francs (environ 60$) que je lui verse chaque mois suffisent à peine à lui maintenir la tête hors de l’eau. Dès qu’un enfant tombe malade ou qu’il faut payer l’écolage, elle s’endette à des taux usuraires. Parfois, elle pleure de fatigue, de découragement, voire d’angoisse parce qu’elle voit venir le jour de notre départ (le 25 mars). Elle sanglote et se mouche dans son pagne, et je pleure avec elle.

D’autres fois, avant de commencer son ouvrage, ou lorsqu’elle a terminé, elle s’allonge à même le sol sur la terrasse ou dans le corridor (elle refuse le lit et même la natte que je ne manque jamais de lui offrir, elle prétend que c’est plus frais par terre), et elle s’endort dans la minute qui suit comme une bête de somme.

Nous verrouillons désormais la porte quand elle est là pour que les enfants lui laissent un peu la paix.

J’ai inscrit Mirabelle au Centre de réadaptation à base communautaire, où on essaiera de stimuler ses fonctions cognitives. Elle aura le suivi d’un psychologue et d’un travailleur social d’Assovie (un partenaire d’Oxfam, merci la vie!), et peut-être même pourra-t-elle apprendre un petit métier quand elle aura 14 ans, c’est-à-dire l’an prochain. Me voilà donc rassurée de ce côté, d’autant plus que Pélagie bénéficiera aussi du suivi psychosocial.

Il me reste à aider Pélagie à démarrer une petite entreprise, ce qu’on appelle, dans le jargon humanitaire, une AGR : une activité génératrice de revenus.

Elle s’est fait offrir une place dans une école, où elle pourrait tenir une petite cantine contre un loyer qui reste à négocier. Elle servirait du riz et des haricots sauce tomate, des oeufs durs, des spaghettis. Des plats à 100 francs (20 cents), mais une clientèle assurée jour après jour. Elle a besoin d’un fonds de démarrage, environ 400$, pour acheter une glacière, un brûleur à gaz (moins cher et plus rapide que le charbon qu’elle utilise en ce moment), des assiettes de plastique réutilisables, des couverts, quelques casseroles et les denrées de base (riz, farine de maïs, pâtes, tomates, ail, oignons, etc.). Elle pourra aussi payer d’avance au moins six mois de loyer.

Vous me voyez venir, avec mes gros sabots?

En ce 8 mars, au moment où l’ONU met l’accent sur le rôle indispensable des femmes dans la société et sur l’importance de leur donner les moyens de devenir autonomes financièrement, je vous donne la chance d’agir, si peu que ce soit.

Si 40 personnes acceptent de contribuer à hauteur de 10$ (ça peut être 5$, 20$, même plus, hein), nous pourrons l’équiper correctement. S’il y a un surplus, je le verserai dans un compte d’épargne à son nom.

Un peu d’aide directe, ça vous dit? Cliquez sur le bouton ci-dessous pour faire un don par PayPal. C’est une méthode de paiement parfaitement sûre. Autrement, les plus modernes d’entre vous peuvent faire un virement Interac par courriel à mon adresse: fabienne.couturier@hotmail.com. La plupart des banques canadiennes offrent ce service.

Je ferai des comptes rendus réguliers.

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Vodoun!

Le 10 janvier est jour chômé et payé au Bénin. C’est la journée nationale des religions endogènes, autrement dit: la fête du vodoun. Et le vodoun (ou vaudou), dans cette terre d’où il est originaire, on ne rigole pas avec ça. Même les chrétiens convaincus croient dur comme fer au pouvoir des féticheurs, au danger des grigris, aux faiseurs de pluie ou au don d’invisibilité. En fait, l’un n’exclut absolument pas l’autre. Les églises chrétiennes ont consciencieusement diabolisé les cultes traditionnels, si bien qu’ils sont exclusivement associés au mal.

C’est ainsi que, chez Pélagie, qui va à la messe pratiquement tous les jours et prie à chaque respiration qu’elle prend, on raconte sans sourciller que la déficience de Mirabelle résulte d’un envoûtement: son grand-père paternel, qui était un puissant féticheur, s’en serait pris à elle parce qu’il avait échoué à tuer son propre fils après que ce dernier eut tenté de s’opposer à lui. Pélagie m’a aussi assuré qu’une tante de son mari (soeur du papa féticheur et elle-même prêtresse) avait eu 14 enfants et qu’elle en avait mangé 12. Oui, mangé, bouffé, lors de rites vaudous. C’est d’ailleurs elle qui a tué le papa d’Éric (belle famille!).

Obtenir un diagnostic précis quand quelqu’un tombe malade relève de l’inquisition. Ainsi, un de nos amis, instruit, cultivé, moderne, n’a jamais pu nous dire au juste ce qui avait emporté son fils unique. Le petit est mort le 29 décembre dernier, à l’âge tendre de 16 ans, sans qu’aucun signe précurseur se soit manifesté. Le médecin a dit qu’il ne savait pas ce qu’il avait. On a enterré l’enfant, sans autopsie évidemment. La mort restera inexpliquée, c’est-à-dire expliquée par un mauvais sort jeté par quelque envieux.

Jeannine, ma voisine d’en face, veuve depuis quelques années, affirme que son mari est mort par envoûtement. Mémé dit que, lorsque son chien aboie la nuit, c’est qu’il a vu de mauvais esprits.

Remarquez, les superstitions, ce n’est pas comme si nous, Occidentaux supposément cartésiens et rationnels, n’en avions pas, croyants ou non. Outre les calamités que nous promettent le sel renversé, les miroirs cassés, les parapluies étourdiment ouverts à l’intérieur ou le fait de passer sous une échelle, on n’a qu’à penser aux sornettes véhiculées par les églises de toutes obédiences, les gourous de la croissance personnelle et autres redresseurs de chakras. La transsubstantiation, la virginité perpétuelle de Marie, les 70 vierges au regard modeste qui attendent le croyant musulman au paradis (où les prendront-ils donc toutes?)…

En tout cas. Je ne m’avancerai pas davantage sur ce terrain aussi glissant que miné, je voulais juste dire que, le 10 janvier, nous étions à Grand-Popo pour la fête du vaudou. Nous y étions aussi le 1er janvier, d’ailleurs. À vrai dire, nous sommes en train de devenir accros à cet ancien comptoir commercial, devenu lieu de villégiature puis peu à peu abandonné aux pêcheurs après l’ouverture du port de Cotonou. J’en reparlerai.

Vaudoun!

De tous les pays que j’ai visités, le Bénin est sans doute le plus «atteint» par les religions de tout acabit.  Bon, à part Haïti, mais ça ne compte pas: Haïti est en quelque sorte une succursale du Bénin puisque la plupart des esclaves qui y ont été envoyés venaient du royaume du Dahomey. D’ailleurs, cette parenté se remarque dans une multitude de détails: les attitudes, les expressions, le claquement de langue désapprobateur, etc.

Évidemment, l’un des traits communs entre Haïti et le Bénin est la pratique du vaudou. Et ici, on ne rigole pas avec ça. Même les chrétiens convaincus croient dur comme fer au pouvoir des féticheurs, aux grigris, aux faiseurs de pluie ou au don d’invisibilité. En fait, l’un n’exclut absolument pas l’autre. Les églises chrétiennes affirment simplement aux fidèles qu’elles sont le seul rempart contre les maléfices qui les menacent assurément.

C’est ainsi que, chez Pélagie, qui va à la messe pratiquement tous les jours et prie à chaque respiration qu’elle prend, on raconte sans sourciller que la déficience de Mirabelle résulte d’un envoûtement: son grand-père paternel, qui était un puissant féticheur, s’en serait pris à elle parce qu’il avait échoué à tuer son propre fils après que ce dernier eut tenté de s’opposer à lui. Pélagie m’a aussi assuré qu’une tante de son mari (soeur du papa féticheur et elle-même prêtresse) avait eu 14 enfants et qu’elle en avait mangé 12. Oui, mangé, bouffé, lors de rites vaudous. C’est d’ailleurs elle qui a tué le papa d’Éric (belle famille!).

Obtenir un diagnostic précis quand quelqu’un tombe malade relève de la quête du graal. Ainsi, un de nos amis, instruit, cultivé, moderne, n’a jamais pu nous dire au juste ce qui avait emporté son fils unique, mort le 29 décembre dernier à l’âge de 16 ans, sans qu’aucun signe précurseur se soit manifesté. Le médecin n’a jamais pu dire ce qui s’était passé. On a enterré l’enfant, sans autopsie évidemment. La mort restera inexpliquée, c’est-à-dire expliquée par un mauvais sort jeté par quelque envieux.

Jeannine, ma voisine d’en face, veuve depuis quelques années, affirme que son mari est mort par envoûtement. Mémé dit que, lorsque son chien aboie la nuit, c’est qu’il a vu de mauvais esprits.

Remarquez, les superstitions, ce n’est pas comme si nous, Occidentaux supposément cartésiens et rationnels, n’en avions pas, croyants ou non. Outre les calamités que nous promettent le sel renversé, les miroirs cassés, les parapluies étourdiment ouverts à l’intérieur ou le fait de passer sous une échelle, on n’a qu’à penser aux sornettes de Raël, aux promesses des gourous de la croissance personnelle et des redresseurs de chakras, voire aux vertus de l’homéopathie. Sans compter la transsubstantiation, la virginité perpétuelle de Marie, les 70 vierges au regard modeste qui attendent le croyant musulman au paradis…

Je ne m’avancerai pas davantage sur ce terrain aussi glissant que miné, je voulais juste dire que, le 10 janvier dernier, nous étions à Grand-Popo pour la fête du vaudou (bonjour les nouvelles fraîches). C’est un jour officiellement chômé et payé, au Bénin, tout comme la tabaski (fête musulmane) ou Noël. Comme quoi le Québec a de petites leçons à recevoir en matière de cohabitation religieuse. Je dis ça comme ça.

En tout cas. J’ai pris quelques photos, les voici. Elles ne sont pas terribles, je commençais à avoir des problèmes avec mon appareil, et cette journée l’a achevé: je me suis fait arroser copieusement par une vague traîtresse pendant le lâcher des bébés tortues, mon appareil a pris l’eau et il se trouve chez le docteur des appareils «depuis depuis», comme on dit ici quand on veut dire que ça fait longtemps.

Rififi à Fidjerossè

Fidjerossè, c’est le nom du quartier où j’habite avec MonChéri. Il n’y a pas 20 ans, c’était encore la brousse (dixit Éric, le mari de Pélagie). Comme c’est près de la plage, la spéculation immobilière va bon train, d’autant plus que le gouvernement a dans ses cartons un projet de zone hôtelière de luxe, avec route bitumée et tout le toutim. Et comme il y a beaucoup, beaucoup de fric à la clé, on peut croire (et craindre) que, dans ce cas-ci, le gouvernement fera ce qu’il a dit. En tout cas, il ne se passe pas un jour sans qu’on remarque un nouveau chantier qui donnera une autre de ces extravagantes villas plus tape-à-l’oeil les unes que les autres.

À côté de ça persistent des parcelles où de toutes petites maisons de ciment à toit de tôle s’adossent à un mur autour d’une cour centrale, avec un puits et des latrines. Chez Pélagie, ils sont 35 à s’entasser là-dedans. Entre les ridicules châteaux des nouveaux riches et les masures des très pauvres, il y a des maisons, disons, plus raisonnables, comme celles de nos voisins d’en face, ou la nôtre (qui sont tout de même d’un luxe inouï pour la plupart des Béninois).

Ma rue n’est pas la plus belle de Cotonou (il faudrait qu’il y ait de belles rues, d’abord!), mais elle est vivante, diverse et divertissante. Tout le monde se connaît, c’est plein d’enfants et de petits ouvriers et de dames qui cuisinent et de chèvres qui trottinent et de poules qui picorent… On aperçoit régulièrement Mémé, ou le colonel, ou le voisin d’en face, en train de prendre l’air devant leur portail, à observer cette vie qui sort de partout.

Il y a quelques semaines, un petit potentat local a décidé de bâtir un mur de ciment pour délimiter ce qui, prétendait-il, était sa propriété, laquelle empiète largement sur la rue. Les gens n’étaient pas contents, mais alors pas du tout. Surtout ceux qui tiennent un petit commerce sur ce terrain, qui se voient maintenant coupés du regard des passants et donc privés d’une clientèle d’autant plus précieuse qu’elle est rare.

Peu après, des types sont venus, accompagnés de gardes armés. Ils ont commencé à arpenter la rue et à installer des marqueurs devant les maisons, à quelques mètres. Il s’est formé un petit attroupement: mais qui sont ces gens? que font-ils? tout le monde y allait de ses hypothèses. Le colonel a fait savoir que le gars qui allait planter quoi que ce soit devant sa porte n’était pas encore né. Le voisin d’en face a dit essentiellement pareil. Mémé a claqué la langue avec dégoût. Les types ont fini par partir après avoir posé trois ou quatre bornes.

L’autre jour, un voyage de sable a atterri devant la maison du colonel. Ici, un tas de sable, ça veut toujours dire que quelqu’un s’apprête à construire. Il est apparu que monsieur le potentat, qui a des relations à la mairie, a acheté une bande de terrain de trois mètres tout le long de la rue. Il entend y construire des échoppes, qu’il louera à de petits commerçants. Si bien que les résidants auraient, pour rentrer chez eux ou en sortir, à franchir un passage ménagé entre deux boutiques. Fini la sieste sous le manguier pour le colonel. Fini la méditation vespérale de Mémé, assise sur un tronc d’arbre à côté de sa porte.

C’était sans compter sur la solidarité et la détermination des gens du quartier! Une petite manifestation spontanée s’est organisée. Les enfants, armés de bassins, se sont mis à disperser le sable, les gendarmes sont venus, même la télé ! Il paraît qu’on a pu voir Mémé en personne, malgré ses 84 ans, chanter et danser avec les autres. J’ai raté l’émission, hélas, mais elle m’a raconté tout ça l’autre matin, toute fière de son coup, en remuant du popotin dans le corridor, les bras en l’air. Cette femme m’émerveille.

Pierre a pris quelques photos de la manif, les voici. On attend la suite, mais un zem m’a dit hier que le mur récemment construit serait cassé, que ce terrain n’appartient pas du tout à monsieur Potentat, qui n’a qu’à bien se tenir.

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Perdus dans la savane africaine

Déjà presque une semaine que nous sommes rentrés de notre excursion dans le Nord. J’avais hâte, j’en ai eu pour mon argent.

Nous avons pris un car de Cotonou à Natitingou, 12 heures bien comptées pour un trajet qui devrait en prendre 8, mais bon, le bus est relativement confortable: une personne par siège, la clim, la musique, même des soaps ivoiriens qui font s’esclaffer tout le monde. On ne va pas commencer à se lamenter! Enfin, voici donc notre itinéraire.

Je vous passe les détails, mais bref, nous sommes entrés, hilares et pleins d’allant, dans le parc de la Pendjari vers 10h le lendemain, parés à affronter tous les fauves de la savane africaine du haut du toit du pick-up de notre guide, Razak.

Nous avons vu des antilopes en quantité, des éléphants, des babouins, un hippopotame, des oiseaux fabuleux, nous avons consciencieusement mitraillé tout ça de nos objectifs (et nous avons tous fait les mêmes photos).

Le soir venu, halte au bord de la mare  pour une nuit de camping. Pendant que nous montions les tentes, on pouvait entendre grogner un hippopotame caché juste là, sous la mangrove qui borde la mare, à 20 pas.

Razak a allumé un feu à l’aide de bouse d’éléphant qu’il est allé chercher juste à côté, dans le bois (ça ne s’invente pas). Nous avons mitonné notre souper, mangé, rangé et hop! au dodo, parce qu’on se lève à 6h demain, départ à 7h au plus tard: les animaux savent vivre, ils font la sieste entre midi et 15h et sont donc invisibles. Il faut se lever de bonne heure si on veut avoir la chance d’en apercevoir.

Chose dite, chose faite. Au matin, nous étions prêts à temps, tentes démontées, petit-déjeuner avalé (oeufs brouillés, petits pains et café, oui madame: nous autres aussi, on sait vivre).
Nous étions prêts, mais Razak, non: le camion refusait de démarrer. Il a tout tenté pendant deux heures avant de se résoudre à partir chercher de l’aide. Furieux contre lui-même ou contre le mauvais sort, il a refusé d’emporter la bouteille d’eau et le sandwich que nous lui proposions, et il est parti comme ça, sans nous dire dans quelle direction il comptait marcher ni quel était son plan.

L’attente a commencé.

Et duré.

Le braconnage est l’un des grands problèmes du parc. Qu’un chasseur blesse une bête, elle deviendra enragée et pourra charger sur tout ce qui bouge. C’est ce que Razak nous a dit quand il nous a demandé de ne pas nous éloigner du campement. Et le voilà, lui, tout seul, à pied, sans eau…

À midi, nous avons commencé à nous inquiéter. À 14 h, Renée et Pierre ont commencé à former le projet de partir à sa recherche (folie, folie!), en essayant de supputer dans quelle direction il avait pu partir. À 15 h, nous avons organisé des tours de garde au bord du chemin, au cas où passerait un véhicule. Puis commencé à rationner l’eau. Et évalué ce qu’il restait à manger: un demi-paquet de pâtes, trois ou quatre tomates cerises, quelques biscuits Lu.

À la fin, nous nous sommes résignés à manger nos pauvres pâtes, carrément installés au milieu du chemin: pas question qu’une voiture passe sans s’arrêter! C’est juste à ce moment qu’un 4X4 blanc s’est profilé loin, loin là-bas, dans la lumière dorée du jour finissant. C’était notre Razak, avec deux types du Burkina Faso qu’il avait rencontrés à l’hôtel. Il avait marché 47 kilomètres pour s’y rendre. QUARANTE-SEPT KILOMÈTRES! Sans eau ni nourriture, sous ce soleil impitoyable. Il boitait, il était à demi-mort, mais il était là.

Nous avons repris la  route de l’hôtel. Il faisait nuit, le conducteur roulait à tombeau ouvert dans ces étroits chemins de terre rouge. Il a failli heurter une antilope, a effrayé toute une tribu de singes avant de consentir à ralentir. Et le miracle s’est produit. Là, sur le chemin, tout près, dans la lumière des phares, ont surgi trois lions: le mâle, la femelle et un lionceau de quelques mois. Le mâle s’est paresseusement étendu sur le bas-côté de la route d’un air dédaigneux, tandis que la femelle s’est éclipsée dans les hautes herbes. Le lionceau, lui, s’est tranquillement assis sur son petit derrière pour nous observer avec curiosité. L’euphorie dans la voiture, je ne vous dis pas.

Non, on n’a pas de photos, il faudra nous croire sur parole.

Quant à Razak, il a été d’un chic absolu, gentleman jusqu’à la fin. Il nous a offert  de reprendre le lendemain la journée que nous avions perdue. Malgré l’épuisement, il est retourné au camping réparer son camion et est venu nous rejoindre à l’hôtel, d’où nous sommes partis à 7h pile le matin suivant. Et nous en avons eu plein les yeux.

La mésaventure…

… et l’aventure