De Tineghir à Ouarzazate

En fin de compte, et comme je m’y attendais, notre ami Hassan ne s’est jamais présenté au  rendez-vous le lendemain de notre rencontre. Aussi bien, nous n’avions pas vraiment besoin d’un guide: la piste, qu’empruntent régulièrement les nomades de la montagne et les touristes, est parfaitement balisée par le crottin des mules. On n’a qu’à suivre.
Nous  avons fait une superbe randonnée de quatre heures à travers un paysage de roc rouge piqueté de thym sauvage et de petites fleurs, c’était grandiose.

À mi-chemin de la boucle, une famille de nomades a judicieusement installé son campement dans une jolie vallée et offre le thé aux randonneurs contre quelques dirhams. 

Une fillette au visage à demi dissimulé derrière un voile noir est venue à  notre rencontre, un chevreau de quelques jours dans les bras, toute prête pour la photo. Sa grande sœur, âgée de 12 ou 13 ans, a préparé le thé avec une remarquable économie de moyens, de gestes et d’espace. Elle a sommairement lavé des verres rangés dans une boîte de métal, allumé quelques brindilles sous une antique bouilloire noire de suie, cassé avec une pierre quelques morceaux de sucre précieusement rangés dans une autre boîte de métal et mélangé au thé des brins de thym. 

Son petit frère, un gamin de 3 ans, nu-fesses sous son long chandail crasseux, faisait le pitre en jouant avec la lame ébréchée mais néanmoins fort pointue d’un vieux couteau, ce dont personne à part nous ne semblait se préoccuper.

La maman, allongée dans un coin à l’écart, allaitait un minuscule nourrisson de quelques jours. La conversation était bien sûr limitée : la petite ne parlait que berbère, et mes huit mots d’arabe n’éveillaient rien chez elle. Le thé bu, nous lui avons remis quelques dirhams, et elle nous a confirmé d’un ample geste l’endroit où reprenait la piste.
Nous avons poursuivi notre chemin vers la palmeraie et le village, qu’un petit Mohammed de 10 ans beau comme un cœur nous a fait traverser en babillant dans son français de gamin des rues. À la fin, il a noblement refusé les 10 dirhams que je lui tendais. Il en voulait 15! J’ai fini par déposer la pièce sur le sol, et il l’a ramassée prestement, mais sans un merci. On a sa fierté.
De retour à Tineghir, nous avons attrapé un car vers Skoura, où j’avais l’adresse d’un gîte tout à fait sympa. Dans le car, nous avons lié conversation avec un couple qui rentrait chez lui avec ses deux enfants. Le père, Hassan, a fini par nous inviter, et nous avons accepté. 

Nous avons donc débarqué à Kelaa, un peu avant Skoura. La famille habite un trois-pièces tristounet au sol de béton, dont les deux seules fenêtres donnent sur la place de la ville. J’ai préparé le couscous avec Zoulikha dans sa cuisine rudimentaire, équipée d’un brûleur directement monté sur la bonbonne de gaz et d’un évier muni d’un unique robinet d’eau froide. 

Nous avons mangé avec les doigts, à la marocaine, dans la pièce de séjour où la télé joue en permanence. Les enfants étaient hypnotisés par une émission américaine, celle où Barney, ce gros dinosaure mauve et ridicule, s’agite en compagnie de gamins parfaitement blonds et en santé dans un décor de carton-pâte. C’était surréaliste.
À la fin de la soirée, les petits m’ont regardée avec curiosité me brosser les dents, chose qu’ils n’avaient manifestement jamais vue. Leurs pauvres petites dents déjà cariées le confirment hélas éloquemment…
Le lendemain, je suis allée au hammam (bain public) avec Zoulikha, qui m’a  vigoureusement étrillée au gant de crin après que je me fus enduite d’un savon noir à base d’huile d’olive et à texture de vaseline. Autour de nous, des tas de filles et de femmes se frictionnaient mutuellement, se brossaient longuement les cheveux ou, pudiquement tournées vers le mur, se rasaient le sexe avec soin («sinon, le mari n’aime pas ça», m’a expliqué Zoulikha). Le harem comme si vous y étiez!
Nous avons finalement dormi hier soir au gîte Chez Slimani, charmante maison rustique qui n’a l’électricité que depuis peu. Murs de pisé, jolie cour intérieure, terrasse avec vue sur la palmeraie… Notre chambre est pourvue de deux fenêtres par lesquelles ne nous parviennent que le chant des oiseaux et des grenouilles, le braiment neurasthénique d’un âne ou le bêlement des chèvres.
Nous aurions bien dû y rester un jour de plus puisque nous avons raté le bus Ouarzazate-Taroudant. L’étape de Kelaa a en outre été fort coûteuse pour Pierre, qui a semé en route son lecteur MP3, sa précieuse casquette et son canif. Il a en plus oublié son chargeur de piles chez M. Slimani, qui heureusement s’en est rendu compte assez vite et nous a rejoints en moto pour nous le rendre. Enfin, si Pierre a encore ses lunettes de soleil, c’est parce que le garçon du café où nous avons mangé tantôt lui a couru après pour les lui remettre. Je crains maintenant qu’il ne m’oublie en route, je ne le quitte plus d’une semelle.
Nous essayons de trouver un vol de retour pour Paris, mais internet est d’une lenteur de tortue. Mon amoureux sacre et soupire comme un pousseur de charrette à bras. Je vais voir si je peux l’exaspérer un peu plus.

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