Mon pays magané

Après les charmes inénarrables de la Croatie, céder à ceux de Chicoutimi demande un peu plus d’effort. J’ai fait le voyage avec une ado de 16 ans (la demi-soeur de la fille de mon feu cousin, n’essayez pas de comprendre, il faut un dessin), qui m’a fait écouter de la musique d’ado de 16 ans. C’était, disons, décoiffant. En tout cas, ça m’a gardée éveillée. La route du parc, j’ai le plaisir de vous le dire, est en train de devenir l’une des plus belles du Québec. J’espère que, une fois que ce sera terminé, «ils» (vous savez, eux, ceux qui décident) vont faire passer la limite de vitesse de 90 à 100 km/h. De toute façon, j’ai tenu ça à 120, ça roule comme un charme.
 
Je vous écris du seul et unique café internet de la bonne ville de Chicouticou, qui est chaque fois un peu plus laide que la dernière fois que j’y suis venue. À se demander où ça va s’arrêter. On continue d’abattre les rares maisons patrimoniales encore debout pour construire des immeubles pour «personnes âgées autonomes». Non seulement c’est laid, mais je m’inquiète: «ils» (les mêmes) vont finir par manquer de vieux pour remplir ces clapiers. À tout le moins de vieux autonomes. Enfin.
 
Je suis venue dans ma ville natale pour récupérer les derniers objets du trésor familial, maintenant que mon père est au cimetière avec ma mère. Je n’ai qu’un conseil à vous donner: débarrassez-vous de vos cochonneries à mesure, ça évitera à vos héritiers de nombreux et déchirants voyages à la décharge publique (pardon, à «l’éco-centre») et d’innombrables cas de conscience: «Penses-tu qu’on devrait garder ça?
– Qu’ess tu veux qu’on en fasse?
– Je sais pas, peut-être que ça vaut quelque chose…»
 
Ben voyons.
 
On a donc balancé: la balance pour bébés au vaste cadran peint d’une cigogne (sur laquelle nous avons tous les quatre dûment été pesés, après quoi elle a servi à calculer la durée de cuisson des poulets du dimanche), des piles de 33 tours et même de 78 tours, des boîtes de cassettes, un appareil photo Polaroïd de première génération, des bouquins en anglais dont je soupçonne qu’ils n’avaient pour utilité que de décorer la bibliothèque dans laquelle je les ai toujours vus, le missel de première année de mon frère aîné, sans compter une quantité ébouriffante de seaux et de paniers (pour la cueillette des bleuets), des piquets pour tuteurer les framboisiers, une valise en plastique, des guirlandes de lumières de Noël, plusieurs numéros de la revue jeunesse Vidéopresse datant de 1974, la collection complète de L’Encyclopédie des Deux Coqs d’or pour garçons et filles (les seuls livres qu’il y avait chez nous, avec quelques recueils de condensés de Sélection du Reader’s Digest et, bien sûr, les fameux livres décoratifs en anglais).
 
«Qu’ess tu veux qu’on fasse de ça?»
 
J’ai récupéré un certain nombre d’objets pour lesquels je nourrissais un attachement sentimental immodéré. Cadeaux de noces de ma mère, bibelots, une cocotte de fonte émaillée qui fait les meilleures tourtières du monde, un faitout à fond de cuivre… Ces objets ont beau nous appartenir, je me sentais comme une voleuse, et Raymonde, la femme de mon père, n’a rien fait pour dissiper ce sentiment. 
 
Si bien, mes amis, que j’ai foutrement hâte de rentrer à Montréal et de n’y plus songer jusqu’à ce que la fin de la fin se dessine enfin. Mais il faut encore acheter le monument funéraire (mon frère et moi sommes les rois de la procrastination) et régler d’autres questions de propriété.
 
Je pense que je vais léguer tous mes biens à, euh… Oh, j’y penserai une autre fois.
 
Il fait gris et humide dehors, mais glacial dans ce café où beugle une consternante radio locale. Je m’en vais écumer la trépidante rue Racine (désormais à sens unique et bordée de terrasses, c’est la mode). Tout coûte moins cher ici, même l’essence (1,36 au jour d’aujourd’hui), je vais certainement mettre la patte sur quelques irrésistibles aubaines.
 
Je vous permets de rire de mon accent quand je rentrerai, je l’ai rattrapé comme une maladie contagieuse. 

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