Immobile, ou le journal d’une confinée (qui n’est pas celle que vous croyez)

Trop longtemps que ce blogue est en dormance.
On devine bien que, depuis le début de cette maudite pandémie, la femme «toujours un peu partie» a rangé valise et passeport au cimetière des objets désormais inutiles.
J’ai dû trouver d’autres façons d’occuper mon cerveau que la perspective d’un voyage prochain.
J’ai boulangé et cuisiné plus que jamais. Je me suis mise à faire des puzzles de 1000 morceaux qui n’étaient jamais assez compliqués pour moi.


Parallèlement à ça, j’observais la courbe ascendante du nombre de cas de COVID avec une anxiété proportionnelle.
Je me suis scandalisée de l’incurie et de l’incompétence de nos gouvernements, j’ai pesté contre les sceptiques, pleuré des morts que je ne connaissais pas.
Je l’avoue, je lis la nécrologie quotidiennement depuis des années (ne me demandez pas pourquoi), et j’étais effarée par le nombre de morts qui s’ajoutait chaque jour. Toutes ces vieilles personnes qui ont pratiquement bâti le Québec, et qui sont parties seules, sans soins, sans accompagnement, sans reconnaissance, comme on ne laisse même pas mourir nos chiens…
À l’aube de ce qu’on s’accorde à désigner comme la deuxième vague de contagion, je m’apprête à me retirer dans mes quartiers après la trop brève accalmie de l’été.

Mais j’ai pris quelques précautions. Notamment, ma délicieuse amie Catherine m’a prêté un appareil de luminothérapie, juste au cas.

Et moi qui m’étais juré, à la mort de mon vieux Filou, que je n’aurais plus jamais de chat, je viens d’adopter une adorable petite minette, fine et élégante comme une liane, un peu sauvageonne parce qu’elle a été recueillie errante et grosse de quatre chatons. Je l’ai baptisée Sissi, comme l’impératrice.

Elle était peut-être sans abri, mais elle a des lettres, ma Sissi. Elle écrit son journal.
Je ne devrais pas le lire, mais elle ne laisse traîner partout. Je suppose que c’est une sorte d’acte manqué, une façon qu’elle a trouvée de me faire comprendre ce qui se passe dans sa tête sans avoir à en parler.
Je pense aussi qu’elle a des velléités de publication. C’est pourquoi je me permets de réaliser son voeu, elle me remerciera plus tard. Quand je pense que j’avais envisagé de l’appeler Colette, en hommage à mon écrivaine préférée! Je serais donc un peu son Willy? Il n’y a pas de hasard, comme on dit.

En tout cas.

Voici donc le premier épisode de ce journal. Je vous avertis, c’est un peu le langage de la rue, elle a un style et un vocabulaire qui demanderont à être raffinés (ou pas: à titre d’éditrice, je pense pouvoir dire avec certitude que Sissi est à la littérature féline ce que Michel Tremblay a été au théâtre québécois).

Ouais, j’ai une grafigne sur le nez, j’me suis pognée avec mon plus vieux dans l’autre maison. Le p’tit maudit baveux, y sait pas vivre. Y était temps que je déménage, finalement.


18 septembre 2020
Cher journal,
Aujourd’hui, j’ai passé la journée tapie sous le canapé («tapie sous le canapé», ça sonne, quand même, hein?), en tout cas, cachée en d’sour du divan de l’humaine qui m’a emmenée chez elle sans me demander mon avis. J’ai protesté toute la soirée, hier, mais ç’a rien changé. On dirait ben que chuis pognée icitte.
Fait que là, je boude.
C’est vrai que c’est pas mal plus tranquille ici que dans l’autre maison, où j’avais encore dans les pattes trois de mes quatre petits bandits (qui sont rendus presque aussi gros que moi, à quatre mois! J’en pouvais pu!), en plus d’un chien complètement hyperactif et d’un nombre indéterminé d’ados humains (j’sais pas comment elle fait, la mère, pour endurer ça).
Mais j’hayis ça, déménager. Tsé, quand t’as connu la rue, à un m’ment donné, tu veux juste un peu de stabilité! J’veux dire, si on m’a tirée de là pour me barouetter d’un bord pis d’l’autre, franchement, j’aurais mieux aimé qu’on m’y laisse!
Bon, OK, non, peut-être pas, parce que maintenant, au moins, je mange à ma faim, pis j’sais pas comment j’aurais fait pour mettre au monde mes quatre petits chenapans, sans parler de me nourrir tout en les allaitant.


Mais là! Après cette horrible visite chez ce qu’ils ont appelé «le vétérinaire», et deux semaines de punition avec un genre d’entonnoir autour du cou comme si j’avais fait quelque chose de mal, et une démangeaison au ventre que j’pouvais même pas lécher à cause justement de ce maudit machin qu’ils m’ont mis, je pensais que mon calvaire était fini et que j’aurais enfin la paix.
Pantoute!
Arrive une humaine que je connaissais pas.
Elle m’a mise dans un genre de petite niche rose avec des moustiquaires et un bon coussin tout moelleux, c’était douillet, j’étais contente. Mais après, elle a crissé toute la chibagne dans une machine qui se déplaçait, ça m’a rappelé la fois qu’ils m’ont emmenée chez le vétérinaire, au secours! À la fin, j’étais vraiment tannée, je chialais à m’époumoner. Puis la machine s’est enfin arrêtée, et après encore un peu de barouettage (estie que ch’tannée), l’humaine m’a libérée de ma petite niche.
Le choc! Je savais pas pantoute où j’étais!
Ben j’étais icitte.
Je me suis terrée dans la première cachette que j’ai trouvée.
Elle, la nouvelle humaine, s’approche parfois de ma cachette (c’est vraiment poche que j’en aie pas trouvé une meilleure). Elle me tend des croquettes.
Je boude, mais faut ben manger si j’veux me sauver un jour.
Fait que je m’approche un peu. Pis je mange les croquettes, parfois même dans sa main, pis je m’étire, je lui fais des mines, je ronronne, je fais des prrrrouu, je me frotte la tête contre la structure du canapé… Parce que oui, la madame se roule par terre pour me parler, hahahaha!
Quelle conne.
En tout cas.
Tantôt, pendant que c’était tranquille (je sais pas ce qu’elle est en train de faire, mais elle me crisse enfin patience), je suis sortie explorer un peu mon nouveau royaume (parce que, hein, si j’suis pas la reine icitte, personne le sera).
J’ai trouvé un grattoir pour mes griffes. Il marche bien, c’était l’fun! J’ai aussi découvert un genre de fontaine où de l’eau a l’air de couler en permanence — ça, c’est super cool parce que l’eau des toilettes, franchement, c’est dégueu, pis l’eau croupie dans un bol, c’est pire.
J’pense aussi que j’ai trouvé son lit, hahaha!
Elle a pas fini avec moi.
J’suis petite, mais j’suis futée.

2 réflexions sur “Immobile, ou le journal d’une confinée (qui n’est pas celle que vous croyez)

  1. Salut la voyageuse, quel plaisir que ta plume ne pas restée immobile et de retrouver l acuité de ta passionnante vision du monde…
    Bien que peu presente par mes commentaires, je suis avec grand intérêt tes chroniques si bien écrites…Nous aussi nous avons réduit notre nomadisme à l hexagone…
    Bises
    Brigitte

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