Les Cadets de la forêt

Enfant, je regardais passionnément cette émission, qui était probablement assez mauvaise et pleine de clichés, comme tout ce que nous avions à regarder en ce temps-là.

C’est, assez bizarrement, l’indicatif musical de cette série qui me trotte dans la tête depuis tantôt. J’imagine que c’est à cause des 24 heures de camping sauvage de luxe que je viens de vivre grâce à ma nouvelle amie Sylvie et à ses amis à elle, qui ont un campement pas tout à fait légal mais pas non plus complètement illégal dans l’une des îles auxquelles la ville de Sept-Îles doit son nom.

Vous dire le bonheur qui s’est improvisé là demanderait des heures.

On a mangé des homards monstrueux que les gars sont allés capturer en plongée sous-marine (moi, je veux un homme comme un de ceux-là, pour vrai, ils ont été trop parfaits, et pas seulement à cause du homard). On a joué au Scrabble (et comme j’avais décrété que la gagnante devrait se jeter à l’eau, je me suis baignée, oui mesdames et messieurs, et c’était délicieux). On a évidemment trop bu, fait un feu de fou sur la plage, déjeuné ce matin avec du boudin, du bacon, du café en abondance, des toasts sur le feu de bois… Je résume, hein.

Bref, nous étions des Robinson Crusoë en mieux puisque nous étions en gang.

Tous mes habits sentent le feu de bois, je porte les mêmes vêtements depuis trois jours, je n’ai pas été aussi outrageusement bronzée depuis des lustres. Je suis une sauvageonne aux pieds de vieux cuir, et je suis au comble de la joie.

Je couche ce soir à Portneuf-sur-Mer, au gîte La Nichée, tenu par un couple absolument délicieux. Camille a 81 ans, Joachim, 83, ils s’aiment et se taquinent comme des jeunesses, tutoient tout le monde, ont mille histoires à raconter… pour un peu, je resterais collée ici comme je l’ai fait à Natashquan.

Je viens de prendre une bonne douche chaude et savonneuse (ne sous-estimons pas les avantages du monde moderne).

Je suis prête pour toutes les aventures.

Chicanes à Natashquan

Comme je l’avais subodoré, tout n’est pas aussi lisse qu’il y paraît au village, non plus que dans la maison de Raymonde et Jean-Louis (et c’est bien normal).

Mes hôtes sont tous les deux infirmiers de profession. Jean-Louis a été frère hospitalier avant d’obtenir un baccalauréat en nursing; Raymonde et lui se sont connus au travail il y a 40 et quelques années. Ensemble, ils ont tenu à bout de bras le dispensaire de Natashquan dans des conditions presque héroïques. Elle a été mairesse de Natashquan pendant plusieurs années. Ils ont des centaines d’anecdotes à raconter, mais chacun a sa version et ils s’asticotent constamment pour savoir qui a raison, si bien qu’il devient presque impossible de savoir le fin mot de l’histoire.

Avec tout ce qu’ils content, je pourrais écrire un téléroman qui n’aurait rien à envier aux sagas de Victor-Lévy Beaulieu.

Raymonde a eu la polio quand elle était enfant; elle s’est battue toute sa vie pour surmonter son handicap et a dû réapprendre à marcher quatre fois. Elle souffre maintenant du syndrome postpolio, qui lui cause des douleurs aux mains telles qu’elle ne peut parfois pas mettre les mains dans l’eau. J’imagine que cela explique son caractère quelque peu abrasif, ses affirmations à l’emporte-pièce, ses façons de rabrouer son mari qui me peinent un peu, car elle est par ailleurs d’une générosité sans bornes et son Jean-Louis, d’une douceur qui ne se dément pas.

Il s’affaire autour de la maison, bricole ceci, repeint cela, répare autre chose… Il travaille avec une constance tranquille, rentre à midi pour se reposer un peu, manger, prendre une bière, faire une sieste. Nous causons amicalement l’après-midi, vers 16h, quand il pose ses outils pour la journée.

Ce matin, Raymonde paraissait particulièrement à cran; je me suis esquivée cet après-midi pour venir écrire à L’Échouerie, où j’ai failli me battre avec un type de Havre-Saint-Pierre qui a traité William (le responsable du resto) de nègre. Bon, j’exagère, je n’ai pas failli me battre, mais je lui ai dit ma façon de penser. Je tremblais de rage.

* * *

C’est fête au village ce week-end: le Festival des Macacains bat son plein jusqu’à demain. Innus et Blancs se côtoient sur la plage, il y a des jeux pour enfants, des tournois de bubble soccer et de volleyball, et on est en train d’organiser un combat de mousse (je sens qu’on va rire). L’atmosphère est bon enfant, paisible, amicale, sauf pour ce sombre crétin qui a mis tout le monde du café à l’envers.

Mais bon, on ne va pas rester sur ces émotions-là, comme a dit William avec sa sagesse de vieille âme. Ces jeunes-là sont tous d’une intelligence, d’une ouverture et d’une gentillesse qui me renverse.

Natashquan

Depuis des années, ce seul nom me fait rêver. Parce que c’est le pays de Gilles Vigneault, bien sûr. Et aussi parce que, jusqu’en 2013, c’était le bout de la route 138, dite le Chemin du roi. Depuis, la 138 se rend à Kegaska, 40 km plus loin. On dit qu’elle sera encore prolongée jusqu’à La Romaine. Mais pour moi, et plus encore maintenant que je m’y suis enfin rendue, Natashquan reste la fin du chemin.

Dans ce tout petit village (263 habitants en 2016), les gens sourient spontanément aux étrangers. Ils ont l’accent des Madelinots puisque les premiers Blancs à s’établir ici, au milieu du XIXe siècle, venaient des Îles-de-la-Madeleine, où ils se faisaient exploiter par la famille Robin. Des Landry, des Lapierre, des Vigneault, des Cormier, des Chiasson sont donc venus voisiner les Innus, qui occupaient le territoire depuis des millénaires (et, accessoirement, continuer de se faire exploiter par les Robin).

Je ne saurais dire comment se vit cette cohabitation. Je sais que la «réserve» (je hais ce terme), Nutashkuan, se trouve à quelques kilomètres, c’est tout.

Je finirai bien par faire ma petite enquête.

* * *

Je ne cesse de m’émerveiller de la beauté de ce pays. Le long de la route, entre Havre-Saint-Pierre et Natashquan, le paysage prend des airs de toundra — arbres nains, mousse, lichen, crans rocheux d’un joli rose… Il se change parfois en tourbières où prolifèrent de minuscules fleurs semblables à du coton dont j’ai encore oublié le nom. On traverse aussi une forêt d’épinettes qui a brûlé il y a peu, où les squelettes gris des arbres pointent leurs cimes désolées vers ce ciel qui semble plus infini et plus bleu qu’ailleurs. C’est à la fois cauchemardesque et magnifique.

Les villages égrènent paisiblement leurs petites maisons carrées au bord d’anses charmantes, désertes… on dirait que le temps ne passe pas par ici, ou alors qu’il s’est arrêté carrément. On voudrait, comme lui, s’arrêter partout, on se dit qu’on le fera au retour, puisqu’on ne sera pas du tout pressé de rentrer.

* * *

Je suis installée devant la mer, sur la terrasse de L’Échouerie, un joli café-bistro qui fait aussi salle de spectacle. Le menu se résume à peu de chose (pizzas, nachos, ailes de poulet) pour la simple raison qu’on n’arrive pas à trouver suffisamment de personnel pour faire mieux. Qui l’eût cru? Dans ma jeunesse, les régions se mouraient pour cause de chômage. Aujourd’hui, elles se meurent parce qu’elles manquent de main-d’oeuvre. C’est bien triste.

La Côte-Nord me semble cruellement négligée par les touristes, qui se ruent apparemment tous en Gaspésie ou aux Îles-de-la-Madeleine, par les temps qui courent. Pourtant, mon Dieu, toute cette beauté sauvage, inviolée, pratiquement épargnée par les bungalows, les centres commerciaux, les boutiques de souvenirs et… Euh, en fait, c’est justement pour ça que c’est si beau, si doux, si calme.

Venez tandis qu’il en est encore temps.

La mer, à Natashquan, n’est pas plus froide qu’à Ogunquit, et bien moins que n’importe où en Gaspésie. Vrai, il y a ce vent du large qui vous rafraîchit tant qu’il vous ôte le goût de vous saucer, mais une fois dans l’eau, si on aime se baigner, on peut en profiter tout à loisir.

Le camping municipal mérite un prix de propreté, et un autre pour la gentillesse du personnel, et encore un pour ses tarifs, et un surtout pour l’emplacement numéro 38, que nous occupons jusque sur les dunes qui l’entourent, du haut desquelles on peut observer le coucher du soleil sur la mer.

Voilà. Je viens de terminer ma deuxième bière, je retourne à mes amis Anne-Marie et Sylvain, sans lesquels je n’aurais sans doute pas entrepris ce voyage.

Côte-Nord

Me voici donc à Havre-Saint-Pierre, sur le point de m’embarquer avec mes amis Anne-Marie et Sylvain pour quatre jours de camping sauvage dans l’île Quarry, l’une des innombrables îles, îlots et cayes qui composent l’archipel de Mingan.
Sylvain roule à moto et Anne-Marie se partage entre lui et moi dans mon petit bazou bleu, plein jusqu’au toit. Vous dire le bonheur qui m’habite depuis que j’ai entrepris ce voyage avec ces deux-là! On rit, on mange, on roule, on dort et on recommence, comme ça depuis dimanche, quand nous nous sommes rejoints aux Grandes-Bergeronnes.
Nous avons fait une longue pause de trois jours à Sept-Îles, où nous avons été reçus par des amis d’une amie à eux, maintenant un peu à moi aussi j’espère. On s’est bourrés de homard, de bourgots, de crevettes, de vin blanc, de paysages maritimes et de pure félicité avec des personnes adorables que Sylvain et Anne-Marie ont connues à Inukjuak.
Je vous mettrais volontiers des photos, mais je vous écris sur l’ordinateur du pavillon d’accueil du parc national, et je n’ai pas le fil de mon appareil…
Peu importe, dites-vous que c’est beau.
Je m’arrête ici, on embarque tantôt.

 

Côte-Nord

La vue du gîte La Marée, à marée haute.

Après Mont-Saint-Pierre, j’ai roulé jusqu’à Sainte-Félicité, qui se trouve à une petite quinzaine de kilomètres en aval de Matane. Il y a là une auberge absolument adorable, tenue et fréquentée par rien que du beau monde. J’y ai rencontré un ethnologue qui voyageait avec son vieux papa linguiste, sa femme originaire de Mongolie et leurs trois admirables enfants. Imaginez! Ethnologie et langue… j’étais au ciel.

L’auberge (immense, un peu funky, bien tenue, manifestement faite pour les familles) fait aussi crêperie le matin et le midi. Le soir, la salle à manger appartient aux pensionnaires, qui s’y installent au petit bonheur pour manger ce qu’ils ont préparé dans la cuisine commune, dans une ambiance tout à fait conviviale.

J’avais acheté des lasagnes aux fruits de mer à la poissonnerie Matanaise, très bonnes, en vérité. Mais une jeune femme a trouvé (avec raison) que ça manquait de verdure et m’a aimablement proposé un peu de la salade qu’elle venait de préparer pour sa famille. Sa fille m’a apporté ça avec un grand sourire et beaucoup de cérémonie («Voici votre salade, madame!»), c’était charmant et délicieux, au propre comme au figuré.

Il y avait là aussi trois amis Flamands, au Québec pour 10 jours, qui revenaient de Gaspésie et qui devaient rentrer à Montréal le lendemain; une jeune traductrice de Montréal en route pour la Nouvelle-Écosse et dont c’était le premier voyage solo; une famille du Saguenay avec quatre enfants, dont les deux garçons s’appellent Maurice et Henri. (Cette mode des vieux prénoms me fait toujours sourire.)

Le traversier partait de Matane à 15 h, j’ai flâné un max, me suis rendue à l’embarcadère bien trop d’avance, j’ai lu, observé les manoeuvres d’embarquement des poids lourds et des voitures avec roulotte, qui entrent à reculons dans le ventre du navire (je ne voudrais pas m’y voir). On a fini par larguer les amarres, à l’heure pile-poil. Durant toute la traversée, j’ai scruté la mer avec attention et mes jumelles dans l’espoir d’apercevoir une baleine, quelques bélugas, une compagnie de marsouins, mais rien.

* * *

Dès qu’on prend la 138 à Baie-Comeau, on voit qu’on n’est plus dans le même pays. On ne sent pas de ce côté-ci cette vieille culture maritime omniprésente de Saint-Jean-Port-Joli à Gaspé. On n’est plus dans un pays de pêcheurs et de navigateurs, on est dans un pays de bois, de mines, de chantiers démesurés.

On croise d’abord les installations de l’aluminerie d’Alcoa, un monstre à tentacules métalliques qui fait presque peur. Puis on traverse la rivière Manicouagan – ou plutôt ce qu’il en reste puisque, à la hauteur du Saint-Laurent, seuls des rochers dénudés et un filet d’eau rendent compte de ce qu’elle a dû être avant les multiples barrages qui l’ont asséchée. Pareil à Chute-aux-Outardes. Ça me fait me poser mille questions sur les conséquences de l’activité humaine. Le Québec se vante de produire une énergie «propre» et renouvelable… Certes, ça vaut mieux que le carnage qui s’opère en Alberta pour l’extraction des sables bitumineux, mais quand même. Tous ces paysages déviergés…

En tout cas.

J’ai avalé d’une traite les 117 km qui me séparaient de Portneuf-sur-Mer, où une chambre m’attendait dans un gîte qui s’est révélé aussi charmant qu’il en avait l’air. Quatre chambres impeccables, une proprio toute gentille qui, comme tout le monde ici, te tutoie d’emblée, une vue sur les marais salés juste là en bas, puis sur un banc de sable un peu plus loin et, encore plus loin, sur les collines bleues de la côte Sud.

Hier soir, un peu après mon arrivée, un monsieur s’est annoncé. Il avait en vain cherché une chambre à Forestville, à 15 km d’ici, et c’est la préposée de l’hôtel qui a téléphoné pour lui. Sylvianne, la propriétaire du gîte, était un peu inquiète parce que le monsieur était américain et qu’elle ne parle pas un mot d’anglais. Pas grave, j’ai dit, je vais traduire.

Il se trouve que ce monsieur, qui vient du Maine, est un très, très vieux monsieur. À 85 ans, il marche courbé et avec une précautionneuse lenteur, mais je peux vous dire qu’il a toute sa tête. Il avait roulé jusqu’à Kegaska, là ou finit la route 138, bien après Natashquan, juste comme ça, parce qu’il rêvait de se rendre à Terre-Neuve mais que, manifestement, il n’avait pas consulté Google Maps. Quand il est arrivé au gîte, il était visiblement fatigué et n’avait pas encore mangé. Sylvianne l’a envoyé à l’unique cantine du village… d’où il est revenu dare-dare: elle était fermée.

Il me restait la moitié d’une baguette, des cretons, de la laitue, de la moutarde à l’ancienne… Je lui ai proposé de lui bricoler un sandwich, ce qu’il a accepté avec grâce. J’avais un peu peur qu’il se casse les dents sur ma baguette plus très fraîche, mais il a dévoré ça sans mal. Je me suis attablée avec lui et je l’ai bombardé de questions.

L’histoire de cet homme est un véritable roman, j’aurais dû prendre des notes. Hélas, il est parti tôt ce matin, je ne le reverrai jamais.

Ainsi va la vie.