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La fête à la grenouille

Mes amis, il pleut, il pleut, il pleut. Jamais vu autant d’eau. En plus, nous sommes en basse saison, tout est fermé, à se demander pourquoi on m’a envoyée ici. Je ne formulerai pas d’hypothèses qui risqueraient de plonger dans la perplexité ceux qui ne connaissent pas mon adorable patronne, mais les autres comprendront.

Je suis certaine que la Hollande est un pays adorable. J’aimerais seulement voir tout ça pendant une saison normale, c’est-â-dire quand il y a des feuilles aux arbres, des fleurs, des gens, chépas, mais de la VIE.

Enfin.

J’ai l’air de me plaindre, comme ça, mais ne vous y trompez pas, je n’en ai pas l’air: c’est exactement ce que je fais. 

Ce soir, pour apprécier pleinement la gastronomie hollandaise, nous sommes allés manger dans un restaurant chinois. C’était délicieux. J’ai pris un filet d’agneau sauce soya, Ivanoh a choisi un sauté poulet-crevettes. 

Pour tout vous dire, le mot gastronomie n’existe probablement pas en néerlandais.

Amsterdam est une ville magnifique, la campagne est tout à fait adorable le temps qu’elle dure (on n’est pas sitôt sorti d’un hameau qu’on entre dans un autre, ça n’arrête jamais) et les gens, ben les gens, malgré toute l’eau qu’il tombe, ils pédalent stoïquement, tête et mains nues, sur leurs bonnes grosses bicyclettes à une vitesse, les mains soudées au guidon, un enfant ou deux juchés sur le porte-bagage oui le guidon. C’est quand même étonnant que le vélomoteur et le scooter n’aient pas supplanté le vélo. 

Nous logeons ce soir dans un gîte tenu par une Française charmante, tout est impeccable. Si seulement il peut arrêter de pleuvoir (et, partant, mon photographe de râler), mon bonheur commencera à poindre.

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Le chaos

Eh non, je ne suis pas à Amsterdam. Mes pires appréhensions se sont matérialisées: nous avons longuement attendu un vol qui n’est jamais parti, pour cause de tempête du siècle. 

Aventure, aventure, quand tu nous tiens! 

Il y avait cinq heures d’attente pour obtenir un taxi, alors je me suis résolue à appeler mon bon Pierre à 2 h du matin (3 à l’heure avancée, en fait), qui s’est vaillamment extrait de son lit douillet pour venir nous récupérer, Ivanoh et moi. C’est pas un amoureux, ça?

En principe, nous devons donc partir ce soir mais, compte tenu de l’indescriptible chaos qui régnait partout dans l’aéroport hier, je me demande si on n’aura pas égaré l’avion, le pilote ou peut-être même nos noms sur la liste des passagers.

Enfin, nous verrons bien. Au moins Ivanoh a-t-il bravement récupéré nos bagages, de sorte qu’ils ne risquent pas de se retrouver à Tahiti pendant que nous nous ferons doucher par les averses néerlandaises. (Mais l’inverse ne me dérangerait pas tant que ça.)

Voilà, je vais profiter de l’occasion pour faire une dernière révision de ma valise, des fois que je pourrais y glisser quelque indispensable brimborion que j’aurais oublié.

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Lili-Mai

Une fois n’est pas coutume: je ne parerai pas de voyage aujourd’hui. Comme vous avez été nombreux à me demander qui est Lili-Mai, que j’ai eu l’insigne honneur de voir en chair et en os dans le métro hier, je consens à combler cette grave lacune dans votre culture. 

Il s’agit d’un personnage du téléroman Providence (Radio-Canada, mardi, 20h). Un truc abracadabrant où les gens meurent, se marient, ont des problèmes de jeu compulsif, des accidents et des maladies à une cadence qui rendrait fou n’importe quel être humain normalement constitué. 


En plus, il y a tout un tricotage d’enfants illégitimes qui ne sont plus des demi-frères et avec qui on peut donc désormais coucher sans arrière-pensée, des concurrents en affaires qui deviennent amants, une histoire de femme battue, un enfant rejet à l’école, un fiancé qui ne veut plus se marier parce qu’il a appris que sa future avait couché avec son ex-mari, alors que lui-même a déjà couché avec le demi-frère de la soeur de l’ex. 

En fin de compte, le futur s’est marié quand même mais il est mort noyé peu après, ce qui fait que la table est mise pour que sa veuve (par ailleurs enceinte) reprenne enfin avec l’ex-mari, dont la psychologue est tombée amoureuse du frère (celui qui avait des problèmes de jeu compulsif), ce qui fait probablement que sa femme (celle du joueur) va sans doute renouer avec l’autre frère, avec qui elle a eu une fille que Bertrand (le joueur) avait toujours crue sienne. 

Pendant ce temps, Lili-Mai (oui, oui, celle que j’aie vue hier dans le métro), atteinte de fibrose kystique, tousse à fendre l’âme et vit à 100 à l’heure au cas où la Grande Faucheuse viendrait l’enlever. C’est pourquoi, malgré ses 16 ans, elle s’est mariée avec Diego, l’employé de ferme de son père (nul autre que le joueur amoureux de la psy), dont la soeur est danseuse nue et qui, bien qu’il soit aussi latino-américain que sa maman, parle en français avec les deux.

Vous me suivez?

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Je change…

Sans blague.

Je pars après-demain, et la question de mon bagage (notez le singulier) ne m’a même pas encore effleurée. Chaussures? Oh, bon, oui, sans doute, j’aurai quelques angoisses existentielles samedi matin. Mais replaçons les choses en contexte: je serai à Amsterdam et en Belgique au mois de MARS
. Donc: pluie, pluie, pluie (c’est à croire que ma bienveillante patronne a tout fait pour me faire plaisir).

Bref, je vais penser pratique. Je jure donc devant saint Christophe, patron des voyageurs, et devant vous tous, que je n’emporterai pas plus, pour ces 12 jours, que ce que peut contenir ma fidèle petite valise bleue (celle-là même qui m’accompagne depuis le début de cette drôle d’aventure qui n’en est pas une), en plus du sac à dos qui protège le portable antédiluvien que mon employeur a la bonté de me prêter. 

Ce remarquable ascétisme me donne entre autres sujets de fierté celui d’être, parmi toutes les princesses au petit pois du monde, celle qui voyage le plus léger. (Cela fait aussi que je n’ai jamais à subir au carrousel le ridicule de repêcher un bagage surdimensionné.) Toute cette sagesse me permet de passer incognito et vous conviendrez que, pour une journaliste affectée à des sujets d’une importance aussi capitale pour la suite du monde, la chose ne manque pas d’intérêt.

Voilà, je vous raconte tout ça mais on annonce une tempête pour le week-end. Il se pourrait bien que je ne puisse pas partir, auquel cas tout ce que je viens de vous raconter relève du pur fantasme. 

Mais nous verrons plus tard. D’ici là, je tiens à vous signaler que j’ai vu Lili-Mai dans le métro ce matin.

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Dans le port d’Amsterdam…

Dans le port d’Amsterdam
Y a des marins qui chantent
Les rêves qui les hantent
Au large d’Amsterdam
Dans le port d’Amsterdam………………

 
Aha! Voilà, ça y est, je vous ai enfoncé cette chanson jusqu’au fin fond du cervelet, d’où elle ne ressortira que lorsque moi-même serai revenue du périple qui doit me mener là-bas. Je ne pars que le 8 mars, vous avez le temps de souffrir et moi aussi, à me tourner les pouces comme ça entre-temps. Enfin. 
 
J’irai bien sûr visiter la maison d’Anne Frank, et j’espère qu’on ne nous fera pas un jour le coup que Micha Defonseca vient d’avouer qu’elle avait fait avec son livre Survivre avec les loups (dont j’avais fait la recension pour le cahier Lectures de votre journal préféré). Elle avait soutenu que cette histoire était autobiographique. Or, elle a tout inventé. Mais quand on dit tout: elle n’est seulement pas juive! Enfin, ça faisait tout de même une bonne histoire, je me demande pourquoi elle s’est crue obligée de dire que tout était vrai.
 
C’est son éditeur qui doit être content. 
 
Bref. J’irai aussi à Edam, ville du fromage éponyme, et faire semblant de croire qu’il y a vraiment des Hollandais qui portent toujours des sabots à Volendam. 
 
Après la Hollande, ses tulipes, ses sabots et ses moulins à vent, je prendrai le train jusqu’à Gand, en Belgique, puis j’irai à Bruges (Brel a sûrement écrit quelque chose sur Bruges, non? Je vais trouver, vous ne perdez rien pour attendre). 
 
Voilà. Les moules et les frites n’ont qu’à bien se tenir.

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Au pays des castors

Me voici en plein coeur de la forêt laurentienne, où je suis censée traquer le Français assoiffé de grands espaces et recueillir ses impressions. Je reconnais que, à la suite du voyage quasi initiatique que je viens de faire jusqu’aux tréfonds de mes racines dans la Normandie profonde, le contraste est plutôt fort et l’ironie, assez piquante. 

Remarquez, je n’aurai pas loin à marcher, car j’aime autant vous le dire, et je compte en alerter la population: nous sommes INFESTÉS de Français à la recherche d’authenticité!

Donc, au programme demain: randonnée en traîneau à chiens, puis retour aux sombres jours de mon enfance pour une promenade en motoneige. J’ose espérer qu’Armand, mon collègue photographe, aura pour ma pauvre personne plus d’égards que n’en avait feu notre père. Il était fort aimant, certes, mais néanmoins quelque peu emporté. Ainsi lui arrivait-il régulièrement de nous semer en route sans s’en apercevoir, tout occupé qu’il était à maîtriser son rutilant Sno-Jet et à caracoler dans les sentiers cahoteux de la forêt derrière chez nous, où s’élèvent désormais des séries de manoirs californiens en placoplâtre posés sur des mouchoirs de poche gazonnés.

Les temps changent, que voulez-vous.

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La classe

Chers et estimés,

Je suis rentrée en classe affaires, oui messieurs-dames, et j’aime autant vous dire qu’Air France ne niaise pas avec ces choses-là. Et que je te déplie une petite nappe blanche sur ta petite table, et que je te pose là-dessus un petit plateau lui-même nappé de blanc, avec encore une serviette blanche qui enveloppe deux fois trop de couverts en bon et bel acier, à croire que les terroristes susceptibles de commettre un attentat au couteau de table ne pourraient songer à débourser le malheureux supplément qu’il faut pour avoir le droit de manger comme des personnes civilisées en avion et d’égorger ensuite le pilote, le copilote et tous les agents de bord. 


Remarquez, c’est bien agréable de faire dînette comme ça, mais un peu moins de tissu blanc ne changerait rien à l’affaire. Trop de chichis, c’est comme pas assez.

Aussi galonné que des membres de l’amirauté, le personnel traite les passagers de ce côté-ci du rideau comme de grands convalescents. Vous me direz, c’est pareil en classe écono. Ah mais pas du tout. En classe écono, on nous traite comme des déficients légers. Pourtant, s’il y a une chose qui devrait être inversée, c’est bien celle-là.

À l’aéroport, nous sommes arrivés en même temps que deux ou trois fournées de joyeux naufragés de retour de Punta Cana ou de je ne sais quel bord de mer. Des beaufs en marcel et bermuda avec leur dame boudinée dans une minijupe de jean, le chapeau de palme tressée attaché à la poussette, des valises absurdement énormes, ça s’interpelle, ça pleure au contrôle de la douane parce que ça n’a pas rempli son formulaire ou parce que ça rapporte une bouteille de rhum de trop, tout ce beau monde est toasté comme un paquet de biscottes, ils sont contents d’être heureux et on est heureux pour eux, mais contents de ne pas être eux, quand même.

Bon, encore des commentaires subjectifs, ma boss n’aimerait pas ça.

Voilà, j’ai donc retrouvé mes deux fauves affamés qui m’ont ronronné dans les oreilles toute la nuit, mes six oreillers, mes insomnies et mon angoisse de l’écran vide. J’en suis déjà à mon second café, je n’aurai bientôt plus d’excuse, faudra que je m’y mette.

Mais pas avant d’avoir lu mon journal. 

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Capitale du boudin

Chers amis gastronomes (et les autres aussi),

Je me trouve en ce moment à Mortagne-au-Perche, où dit-on le boudin noir est le meilleur de France. Bien sûr, on m’objectera qu’il y a peu de raisons de disputer ce titre à un bled de 4500 habitants, à peu près comme on se soucie fort peu de chicaner au sujet de la suprématie de Louiseville en matière de galettes de sarrasin. Mais on se valorise avec ce qu’on a, et je dois reconnaître que, malgré mon peu d’appétit et la nausée qui me poursuit, je n’ai pu ce soir résister au croustillant de boudin, spécialité de l’hôtel du Tribunal, où nous logeons et où, comme de juste, j’ai hérité de la chambre de la princesse.

J’avais pris mes dispositions pour passer deux jours à Paris au lieu de rentrer dès demain, mais je crains de ne pouvoir résister à l’appel constant de la bonne chère en ce doux pays et de revenir sous perfusion. Alors en fin de compte, je reprends l’avion demain avec deux Gravol et le reste de mes compagnons de voyage.

Nous avons aujourd’hui écumé la région du Perche, où sans doute le mot bucolique a été inventé. Je souffre de vivre dans un pays où l’on s’est appliqué à saccager la moindre parcelle de beauté quand je vois ces maisons si bien fondues au paysage (ou est-ce l’inverse?). Imaginez la Côte-du-Sud sans ces absurdes bungalows californiens, Rivière-du-Loup sans le centre commercial au bord du fleuve, La Malbaie sans l’autoroute… 

Enfin. On pourrait épiloguer longtemps là-dessus mais, comme on dit, le mal est fait. Et il fait mal.

Ça fait que je m’en vais faire dodo dans ma chambre de princesse et essayer de digérer mon fort peu princier boudin, dans l’espoir qu’il me restera assez d’énergie demain matin pour explorer un peu Mortagne, toute vieille petite commune repliée dans sa vallée.

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Je n’ai pas vu Honfleur

La nuit dernière, je me suis réveillée vers trois heures avec un petit mal de coeur qui ne laissait rien présager de bon. Ah, me suis-je gourmandée, tu auras trop mangé. Vous savez ce que c’est. Des huîtres, ah, mais ça se mange sans faim, et puis elles sont si délicieuses, ici! Ce petit sorbet au calvados ne saurait me faire de tort avant mon plat de poulet fermier… Du camembert, mais comment donc, et puis du pont-l’évêque aussi, pourquoi pas? On n’est pas tous les jours en Normandie… Du dessert? Non, merci, je ne mange jamais de… Ah, mais une tarte fine aux pommes et à la crème fraîche, évidemment, ça ne se refuse pas…

Bref, à l’aube, j’ai vomi tripes et boyaux, et plutôt deux fois qu’une, même que j’ai bien cru y laisser aussi mon dernier souffle.

J’ai d’abord soupçonné Jean-Maurice, mon collègue du Journal de Montréal, d’avoir mis quelque chose dans mon café, histoire de neutraliser une concurrence trop dérangeante, mais il jure que non.  Il faut dire que l’une des accompagnatrices du voyage a subi le même sort que moi, alors ça affaiblit un peu l’hypothèse, encore qu’il aurait pu l’empoisonner aussi pour brouiller les pistes. Si personne d’autre ne se montre atteint d’ici à la fin du voyage, les huîtres auront des explications à donner. L’enquête se poursuit.

En attendant, pendant que mes camarades allaient visiter la très jolie ville de Honfleur, je suis restée à agoniser dans ma petite chambre, d’où l’on est venu me tirer à 14h, direction Lisieux. Non, ce n’était pas pour implorer sainte Thérèse de me remettre sur pied, mais pour voir la basilique. J’ai tout de même failli allumer un lampion, mais je me suis dit que Thérèse me rirait au nez, moi la mécréante et la pécheresse. Bon c’est vrai, elle a tout de même guéri Édith Piaf de sa cécité, mais je ne me sentais pas la force d’argumenter.

Ce soir ça allait un peu mieux, grâce à des médicaments que nous a conseillés un pharmacien très gentil, qui nous les a même servis avec un verre d’eau. Disons que ce n’est pas le genre de comptoir auquel je comptais m’attabler, mais les voyages sont remplis d’aléas. 

Nous dormons dans un hôtel au tenace parfum de renfermé, au bord d’une autoroute où il y a aussi un supermégahypermarché et je ne sais trop quoi d’autre. C’est une halte qui nous permet d’être plus près de notre destination de demain, un monument qui souligne la dernière bataille de la campagne de Normandie en 1944 ou 45. J’aurai une pensée pour mon vieux papa, comme vous vous en doutez bien.

Ce soir, nous avons soupé à la salle à manger de l’hôtel, je me suis contentée d’un bol de potage, d’une frite ou deux grappillées dans l’assiette d’un commensal et de quelques bouchées de riz au lait, repas pantagruélique couronné d’une petite infusion menthe-réglisse que je suis venue écluser dans ma chambre. Mais savez-vous, je suis quand même contente: au vu des assiettes de mes compagnons, je n’ai rien raté.

Bon, allez, je me recouche. Je vais réfléchir à une manière de retrouner voir Honfleur, que je rêvais de visiter par-dessus tout. 

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J’irai revoir ma Normandiiiiiie

Sitôt rentrée de mes folles pérégrinations à Aruba au milieu des cactus, des ânes sauvages et des iguanes mangeurs d’hommes, je me suis immergée dans un marathon d’écriture dont je ne sors qu’à peine. 

Mon bronzage pâlit déjà, et ce n’est pas en Normandie que je vais pouvoir le raviver. Eh oui. J’irai revoir… (air connu, et j’entends d’ici mes collègues du pupitre se lamenter de ne pouvoir entendre ma profonde voix d’alto leur susurrer cet air impérissable. Ce sera pour la prochaine fois.)
 
À défaut d’entretenir mon cancer de la peau, je m’en vais donc préparer ma cirrhose au pays du calvados. Nous irons à Honfleur, à Rouen, à Lisieux, voir la terre bénie d’où nos vaillants ancêtres, ne sachant sans doute point ce qui les attendait, ont quitté la douce France pour venir manger de la misère et attraper le scorbut en Amérique. 
 
Ce voyage aura une saveur généalogique; je suis censée partir à la recherche de mes racines. Le hic, c’est que le premier Couturier arrivé au Québec, André de son prénom, est parti de Franche-Comté. Et pour tout vous dire, je m’en soucie autant que de ma première paire de bottines. Mais si vous avez une mission à me confier, je suis preneuse.
 
La Normandie, en fait, m’intéresse bien plus parce que feu mon vieux papa y a fait le débarquement en 44. Mon ami Jean (coucou, Jean!) m’a emmenée l’an dernier en faire la tournée. À Arromanches, j’ai appelé papa: Allô, papa? J’y suis, il y a encore le pont flottant là devant, je le vois pendant que je te parle.
 
Il a voulu savoir s’il y avait encore des traces des batailles (oui), si les bunkers allemands étaient toujours là (re-oui), s’est émerveillé de ce que je semblais l’appeler de la maison d’à côté (papa criait toujours au téléphone comme si on était encore en 1930), m’a parlé de la bataille de Caen (où je ne suis pas allée, et où hélas je n’irai pas cette fois non plus). Il était ému et content que je l’appelle.
 
C’est mon meilleur souvenir de la Normandie. 
 
Ça et les huîtres. Charnues, fines, soyeuses, rien à voir avec celle qu’on a ici. Eh. C’est la France. En fait, je pense que j’en veux un peu à cet imbécile de Colbert, sans qui on aurait pu vivre une vie peinarde là-bas à manger du camembert et à boire du calva. Mais bon, c’était il y a longtemps, alors peut-être que je vais profiter de ce voyage, en fin de compte, pour me réconcilier avec lui (et pour manger quelques huîtres).
 
D’ici là, il me reste évidemment quelques équations à résoudre, comme: combien de paires de chaussures réussirai-je cette fois à faire entrer dans ma valise? Mon record est de cinq, mais il est vrai que, dans le Sud, on n’a besoin que d’un mouchoir pour s’habiller. Et de quelques mouchoirs de rechange, bien sûr.
 
Remarquez, je suis en train de devenir experte: chacun s’émerveille de l’apparente sobriété de mon bagage, une petite valise que je peux emporter en cabine. Mais nul ne se doute des trésors d’ingéniosité que je déploie pour y faire tenir toutes ces chaussures, quatre ou cinq bouquins (comme si j’allais avoir l’énergie de lire) et une quantité affolante de petites bouteilles de 100 ml remplies de ces liquides maudits, dûment et hermétiquement scellées dans un Ziploc réglementaire, que mon plus gentil sourire contrit réussit toujours à faire accepter aux préposés à la sécurité. Sauf quand c’est une femme, bien sûr.
 
Voilà, sur ces questions capitales, je vous embrasse, je tâcherai de vous écrire de là-bas, entre une réception avec le directeur de l’office du tourisme de X et une visite des archives de Y.
 
D’ici là, ne ratez pas notre palpitant reportage sur la route des Keys, à paraître samedi dans votre journal préféré.