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La route des volcans

La Ruta de los volcanes. C’est le nom de l’auberge où s’est posé notre petit groupe pour deux nuits, à 3500 mètres d’altitude.

Le chemin qui mène là-haut, en partie pavé de pierres de lave et cahoteux en conséquence, se tortille à travers des paysages immémoriaux qu’on dirait peints par le douanier Rousseau, eût-il peint autre chose que la jungle.

Le patron de l’auberge, qui s’appelle Darwin (ça ne s’invente pas), nous a accueillis sous une pluie apocalyptique qui s’est déclenchée au moment où notre voiture atteignait le stationnement — le genre de pluie qu’on ne voit qu’au cinéma ou sous les Tropiques.

J’adore ça.

Darwin déploie une énergie formidable pour mettre en valeur sa terre et ses merveilles. On ne peut sortir de chez lui que le coeur content, le ventre plein et les yeux écarquillés par tant de beauté.

Il nous a confiés, dimanche, aux bons soins de son ami Patricio, fier chagra (l’équivalent des gauchos argentins, disons) qui connaît son Cotopaxi comme la paume de sa main. Personne mieux que lui, je crois bien, n’aurait pu nous mener à travers cet immense parc national avec autant de fierté, de gentillesse et de savoir.

Je n’avais pas assez d’yeux pour tout embrasser de ces paysages quasi désertiques modelés par les volcans.

Mine de rien, au fil des arrêts, nous avons marché presque 8 kilomètres. À 4000 mètres d’altitude, j’estime que ça vaut le double. On pouvait bien être vannés à la fin!

(J’ajoute, à l’intention de ma soeur et de tous les amateurs de sports plus ou moins extrêmes, qu’il y a moyen d’escalader le Cotopaxi, considéré comme l’un des volcans les plus dangereux du monde, et de s’adonner à d’autres folies du genre.)

Mais, aussi fatiguée fussé-je, je n’ai pas pu dire non quand Patricio m’a proposé une courte promenade à cheval dans les environs de l’auberge, à l’heure où le soleil déclinant nimbe d’or tout ce qu’il touche.

Ni refuser d’enfiler le costume des Chagras: poncho de laine tissée bien serré, jambières en peau de vache et chapeau de cuir.

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¡Vamos a Ecuador!

C’est ma jeune amie Marianne qui m’a mis ce projet en tête, en novembre dernier. « Équateur et Galápagos avec nous, ça te dirait? »

« Nous », en l’occurrence, c’est elle, son équatorien de mari, Alejandro, et leurs deux fillettes, Layla, six ans, et Emilia, presque trois ans.

J’ai connu Marianne grâce à une page Facebook créée au début de la pandémie pour des échanges de services. Nous sommes devenues amies. Nous nous rencontrons au parc, à la bibliothèque, chez moi ou chez elle. Je l’ai vue enceinte jusqu’aux yeux et j’ai tenu Emilia dans mes bras quand elle n’avait que 5 jours.

Comme quoi la maudite COVID a quand même eu du bon.

Bref, Marianne m’a proposé ça. Nous irions quelques jours chez Julio et Martha, les parents d’Alejandro (que je connais pour les avoir hébergés quand ils sont venus à Montréal, il y a deux ans), avec visites dans les environs de Quito, puis 10 jours aux Galápagos, puis de nouveau quelques jours avec Julio et Martha. Trois semaines en tout.

Croyez-le ou non, j’ai hésité. « Va faire trop chaud, aux Galápagos! »

(J’peux pas croire que j’ai pu même PENSER ça.)

« Hmmm, Fabienne, t’es sûre? Les Galápagos, quand même… »

Ça fait que nous voici donc en Équateur depuis hier soir, après une équipée qui nous a tous mis sur les rotules.

Nous devions partir le mercredi 4 sur les ailes de Copa Airlines. C’est ce jour-là que l’hiver a choisi pour balancer sur notre doux pays une ultime bordée de neige. Notre avion n’a jamais pu décoller, en partie à cause de la neige, mais surtout à cause d’un problème technique. Nous avons passé en tout six heures dans ce maudit avion avant que Copa finisse enfin par nous annoncer que notre vol était annulé.

Je vous passe les détails sur la façon indigne dont Copa a géré toute la situation, mais on a fini par obtenir une chambre dans un hôtel. Que nous avons pu intégrer vers 18h. Et qui se trouvait sur l’autoroute Métropolitaine.

Au coin du boulevard Saint-Michel.

À 2 km de chez nous.

C’était tellement absurde!

Qu’à cela ne tienne: Le souper en formule buffet était étonnamment bon, et Layla a trouvé la vue « incroyable »:

Nous avons enfin pu nous envoler jeudi midi pour Panamá (5h30 de vol) puis Quito (1h30).

Nous sommes arrivés exténués à 22h au Tingo, là ou habitent Martha, Julio et Amanda, la soeur d’Alejandro.

Maintenant, disfrutamos (nous profitons)!

Layla cueille des fruits dans le jardin d’abuelita: avocats, chirimoyas,
fruits de la passion…

Layla a même trait une vache!

Partis à midi pour dîner chez les soeurs de Martha dans l’hacienda familiale, nous avons mangé du cuy, trait une vache, dit bonjour aux moutons, puis nous avons repris la route pour nous rendre dans un gîte tout près du Cotopaxi, à 3500m d’altitude.

Tout, absolument tout, ici, me rappelle le Pérou. Les paysages, les villages, les gens, la nourriture. Je craignais un peu ce retour dans un environnement d’où je suis sortie assez mal en point, mais non. Ce que je retrouve ici, c’est tout ce qui m’avait plu à mon arrivée à Caraz, avec en prime une compagnie merveilleuse.

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Le retour

Ça fait que, pour finir mon histoire, il faut que je vous raconte notre retour rocambolesque, chaotique, épique, qui aurait pu être dramatique.

Tout a commencé doucement et s’annonçait comme une affaire de rien. On a pris un jet à Puvirnituk. Un Boeing! Mon petit Charlie se demandait bien pourquoi cet avion n’avait pas d’hélices. J’aurais aimé pouvoir lui expliquer la différence entre un avion à hélices et un avion à réaction, mais mes compétences, évidemment, ne vont pas jusque-là.

Quand l’agent de bord a fait son petit laïus au sujet de la sécurité (un peu plus long que pour un Dash 8), Charlie m’a semblé plus inquiet que les autres fois. Il a bien observé chaque case du feuillet explicatif en me posant mille questions (« pourquoi il faut mettre un masque? Pourquoi l’avion est sur l’eau? Pourquoi les gens marchent sur l’aile? »).

J’ai fait de mon mieux pour le rassurer, en lui disant que les accidents d’avion sont rarissimes, qu’Air Inuit entretient ses appareils de manière exemplaire et qu’elle n’engage que les meilleurs pilotes (ce qui est, je pense, rigoureusement vrai).

On a fini par s’envoler, et ensemble on s’est émerveillés de la splendeur des paysages et des formes des nuages qui s’offraient à nos yeux. Puis on a joué à toutes sortes de choses très drôles. Charlie a une imagination et un sens de l’humour incroyables, nous nous trouvons très rigolos mutuellement, j’ai rarement vu un enfant aussi prompt à entrer dans un petit jeu de rien du tout.

On avait un arrêt prévu à La Grande, pour scanner nos personnes et nos bagages afin que nous puissions rentrer à l’aéroport Trudeau aussi purs qu’un jus de pomme filtré, parce qu’il n’y a pas l’équipement nécessaire à Puvirnituq.

Après cette escale qui a bien duré une heure, nous avons repris notre avion. J’étais assise avec Charlie, et Sylvie, de l’autre côté de l’allée avec Eric. Il restait une heure et demie ou deux de vol, nous avions un petit repas de saumon fumé en perspective, tout le monde était content.

Quand le repas est arrivé, Charlie n’a voulu manger que le saumon, sans rien d’autre. Même pas le dessert (pas trop normal dans son cas). Il a fini par me dire qu’il ne se sentait pas très bien et qu’il avait peur de vomir. J’ai donc, à tout hasard, préparé un sac à vomi, mais le petit a semblé s’endormir, alors je ne m’en suis pas fait outre mesure.

Et puis, alors même que nous entamions notre descente vers l’aéroport de Montréal, le chaos est arrivé comme un ouragan.

Charlie s’est réveillé dans un cri rauque, j’ai eu tout juste le temps de mettre le sac en position, et le pauvre petit a vomi dedans à grands jets jusqu’à le remplir, tandis que je demandais à la ronde qu’on m’en donne d’autres. Il a continué de vomir tripes et boyaux, je n’aurais jamais cru que l’estomac d’un enfant de 5 ans puisse contenir autant.

Quand ça s’est calmé, je l’ai aidé à se moucher, je lui ai lavé le visage, je lui ai fait rincer sa bouche, et je l’ai félicité pour son courage et son calme (il m’a vraiment impressionnée).

De l’autre bord de l’allée, ma pauvre Sylvie, avec Eric sur les genoux, ne pouvait pas faire grand-chose.

Mais après tout ça, Charlie a demandé à être assis près de sa maman, ce qui est bien compréhensible. Nous avons donc échangé nos places, elle et moi: j’ai traversé l’allée et pris Eric dans mes bras, tandis que Sylvie s’asseyait à coté de Charlie.

Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées que Sylvie elle-même s’est transformée en geyser.

Malade comme un chien.

Un gentil infirmier, assis derrière nous, nous a appris qu’une épidémie de gastro-entérite avait fait fermer les garderies et les écoles de Puvirnituq la veille.

Ah ben, j’suis pas mieux que morte, me suis-je dit. Je m’attendais à tomber malade moi aussi dans les minutes suivantes. Mais non.

Je suis une miraculée!

Et heureusement! Sinon, je ne sais ce qu’il serait advenu de nous.

L’avion a donc atterri, et il a bien fallu finir par se résoudre à débarquer, même si Sylvie avait envie de mourir sur place (et je la comprenais totalement).

Malade comme elle l’était, elle ne pouvait plus rien faire. J’ai donc récupéré nos affaires (les manteaux d’hiver, les sacs, les bagages de cabine), habillé sommairement les enfants, pris le bébé et tout ce que je pouvais porter en laissant le minimum à ma pauvre Sylvie, puis nous sommes sortis de l’avion bon derniers sur le tarmac, où j’ai pu récupérer la poussette pour enfin y déposer Eric, qui n’est quand même pas un poids plume.

Nous avons marché comme des forçats jusqu’à l’aérogare, et je me demande encore pourquoi je n’ai pas eu le réflexe de demander de l’aide.

J’ai mis nos bagages de cabine sur un chariot, et j’ai accompagné Sylvie et Charlie, plus morts que vifs et qui ne cherchaient que les toilettes, tout en espérant que le petit Eric ne tombe pas malade à son tour.

Heureusement, Eric n’avait rien. Bébé placide entre tous, il a patiemment attendu tout ce temps dans sa poussette sans protester.

J’ai fini par requérir l’aide d’un agent de sécurité, qui a trouvé une petite chaise roulante pour Charlie, désormais trop faible pour marcher. L’agent m’a accompagnée jusqu’au carrousel des bagages tandis que je poussais Eric d’une main et que je traînais le chariot à bagages de l’autre.

Sylvie m’y attendait après un énième arrêt aux toilettes.

Elle avait décidé de coucher à l’hôtel de l’aéroport plutôt que de rentrer chez elle, à une heure et demie de route (sage décision).

J’ai assis Charlie sur le chariot à bagages qui pesait une tonne, et nous avons marché sur ce qui m’a paru une distance interminable, avec une Sylvie livide qui, derrière moi, tenait d’une main la poussette et de l’autre le chariot des bagages de cabine.

Pis j’ai pris un taxi pour rentrer chez moi.

Mais vous savez quoi?

Je referais tout, pareil.

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Un samedi à Puvi

PUVIRNITUQ — Ce matin, Charlie a pu aller voir son anaana (sa mère, qui s’est heureusement ressaisie pour cette visite), et j’en ai profité pour me balader un peu dans le village encore tout endormi.

L’air était sec et clair, la neige croustillait sous mes pas, le soleil paresseux faisait briller la glace neuve d’un éclat métallique. Quelques chiens allaient leur chemin, sur des pistes maintes fois empruntées. De temps en temps, un VTT passait en pétaradant, conduit par un petit vieux édenté, la cigarette au bec, ou par une ado dans son beau parka orné d’une luxuriante fourrure.

Le village était probablement un peu « lendemain de veille » — c’était la folie hier soir au magasin de la Coop. Pensez: un vendredi soir, lendemain du jour de paie et surlendemain du premier du mois (jour des chèques d’aide sociale)… Ajoutez à cela qu’on ne vend pas d’alcool les samedis et dimanches, vous voyez le tableau.

Les VTT rouges allaient et venaient devant le magasin dans un bourdonnement continu. Ça s’interpellait, ça rigolait, tout le monde repartait avec le maximum de bières permis (c’est très réglementé, ce qui n’empêche pas les excès), les caisses de Budweiser et de Molson sortaient à pleines portes.

Mais ce matin — toute la journée, en fait — on sentait le village un peu engourdi.

Cet après-midi, à l’ouverture de la Coop, c’était corvée de canettes pour les enfants, et je suppose que ce rituel se reproduit tous les samedis: ils s’amènent à la Coop avec d’immenses sacs-poubelles remplis de canettes vides qu’ils enfilent avec régularité dans les trois gobeuses alignées à l’entrée du magasin.

C’est triste, comme beaucoup de choses ici.

Je suis ressortie au coucher du soleil, hypnotisée par la lumière malgré le froid mordant qui menaçait de me couper les doigts.

Je vous laisse là-dessus.

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Rendez-vous manqué

PUVIRNITUQ — Hier, quand nous avons débarqué à l’aéroport, la mère de Charlie nous attendait avec impatience. Elle a embrassé le petit à le dévorer (les Inuit embrassent leurs enfants à pleine bouche, c’est très particulier), s’est exclamée de le voir si beau et si grand déjà, l’a emmené par la main pour le montrer à la ronde (l’aéroport est un lieu de rencontres dans ce village où tout le monde se connaît et où il ne se passe pas grand-chose).

Elle sentait bien un peu l’alcool, mais bon, sa joie faisait tellement plaisir à voir, on ne doutait pas qu’elle serait au rendez-vous fixé ce matin à 9h, qu’elle attendait depuis si longtemps.

La travailleuse sociale est donc venue chercher Charlie à l’heure dite, puis elle est passée prendre la maman pour les emmener tous les deux à la maison des familles, où ils devaient rester quelques heures ensemble.

Mais la maman n’était pas là.

La TS a expliqué au petit que sa mère dormait encore et qu’il la verrait plus tard en après-midi — elle espérait la trouver entre-temps. Sinon, une visite était aussi prévue avec le papa. Mais celui-ci a été aussi introuvable que la mère.

Autant dire que nous sommes venus ici pour rien, parce qu’il semble bien que la mère, submergée par des émotions qu’elle ne peut pas gérer, soit partie sur une « dérape », comme on dit.

À moins qu’elle se reprenne demain…

Chants de gorge

Sur une note plus gaie, hier soir, il y avait une petite fête dans la salle à manger de l’hôtel (plus proche d’une auberge de jeunesse que d’un hôtel, en fait).

Nous l’ignorions, mais il y avait là l’une des chanteuses de gorge les plus renommées du Nunavik. C’était splendide.

Ce n’est que vers la fin que j’ai osé demander si je pouvais filmer un peu (j’aurais donc dû le faire avant!).

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Grand Nord

PUVIRNITUQ — C’est à quelque 1600 km de Montréal à vol d’oiseau. On est sur le 60e parallèle et, à vrai dire, dans un monde parallèle.

J’accompagne une amie qui a la garde de deux petits garçons inuit, qu’elle emmène périodiquement visiter leur famille d’origine. Le plus vieux, que j’appellerai Charlie, a 5 ans et est né ici, à Puvirnituq. Le petit, baptisons-le Eric, a 18 mois et est né à Inukjuak.

Nous avons donc atterri mardi à Inukjuak après une équipée de 8 heures à bord d’un Dash 8 (45 passagers) qui s’était successivement posé à La Grande, à Kuujuarapik et à Iliujak.

À Inukjuak, c’était l’Halloween, on devait faire la tournée des maisons avec la maman d’Eric, mais notre avion est arrivé avec deux heures de retard.

Ici, enfants et adultes commencent la tournée à 16h, dans une frénésie de VTT où l’on s’entasse à cinq, six, voire plus (évidemment sans casque, pour quoi faire?).

Une demi-heure après, c’est fini: tous les bonbons ont été distribués, ce qu’indiquent des affichettes scotchées dans la porte: « Sorry, no more candies. »

C’est ce à quoi nous nous sommes heurtées à 17h, quand nous sommes enfin sorties après avoir dûment costumé les deux enfants. Pouet pouet!

Heureusement, mon amie Sylvie avait elle-même apporté une tonne de friandises dans le but de les distribuer — ce que nous n’avons évidemment pas pu faire — et on est restées avec notre butin, si bien que Charlie n’a pas été trop déçu: il a des bonbons pour le restant de ses jours!

Le lendemain, petite promenade dans les rues du village, il ne faisait pas trop froid, c’était juste bien. Charlie s’est fait un copain.

Puis on a soupé tous les quatre chez mes chers amis Anne-Marie et Sylvain, qui travaillent là-bas. Ça avait quelque chose de complètement surréaliste de nous voir dans ce cadre.

Ce matin, activité de confection de biscuits à l’école de cuisine où enseigne Sylvain, avec quelques élèves de la classe de troisième année primaire où Anne-Marie remplace la prof… d’inuktitut.

Il va sans dire qu’elle ne leur enseignera pas l’inuktitut, mais au moins elle leur fait travailler leur français et les plonge dans toutes sortes d’activités créatives incroyables — sculptures de papier mâché, gouache, collage, expérimentation à l’acrylique sur cartons récupérés… Ça donne des résultats franchement épatants.

Ils ont de la chance de l’avoir, ces enfants, parce que n’importe qui peut se voir engager comme prof suppléant. Vraiment n’importe qui, du moment qu’il y a un adulte dans la classe. C’est assez triste, mais c’est comme ça.

À l’école de formation professionnelle où enseigne Sylvain, il y a tout ce qu’il faut pour former des mécaniciens, des menuisiers, voire des plombiers. Des ateliers immenses, équipés à n’y pas croire. Mais ils ne servent à rien: y a pas de prof.

C’est affligeant.

Mais bon, la séance de cuisine, à laquelle je suis allée avec Charlie, a été très rigolote. Il n’y aura pas d’autres photos pour protéger l’identité de Charlie.

Quand nous sommes sorties de l’école (Sylvie était venue nous rejoindre après avoir laissé Eric avec sa mère pour une ultime rencontre), il y avait un blizzard à vous arracher la tête. On a craint que notre avion pour Puvirnituq ne puisse décoller, mais le temps s’est calmé juste assez pour que nous puissions partir.

Là, je suis crevée, j’ai attrapé le rhume des enfants, j’espère que ça ne tournera pas en bronchite avant le 5, jour prévu de notre retour, si la météo collabore.

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L’école

(Photo ci-dessus tirée de Google)

Hier, quand j’ai eu Fabian à moi toute seule, je lui ai demandé s’il allait à l’école. Je me disais qu’Ismaél, à qui j’avais déjà posé la question, était déjà bien trop rusé pour me dire la vérité (ou pas).

Fabian m’a raconté qu’ils y allaient tous les deux, qu’ils commençaient à 8h et finissaient à 14h, d’où leur présence sur la plage à l’heure où j’y arrive (avant ça, il fait trop chaud pour moi).

Si on compte bien, ça fait quand même six heures d’école, ce qui est très respectable.

Fabian m’a dit que son papa travaillait comme compagnon dans la construction, que sa mère faisait de l’artisanat à la maison.

Mais si c’était vrai, pourquoi ces gens-là lâcheraient-ils leurs enfants « lousses » sur une plage, à vendre des babioles et des colifichets à de purs étrangers qui pourraient leur faire n’importe quoi?

Je n’ai pas vu mes petits amis aujourd’hui, mais Concha (la dame qui fait de si délicieux pains aux bananes) s’est arrêtée pour causer un peu avec moi, comme elle le fait chaque jour.

Elle aussi a le don de se matérialiser soudain à mon côté. Elle pose alors sur mon épaule ou sur mon bras une main si douce, si chaleureuse, si pleine de gentillesse que je la reconnaîtrais même sans la voir.

Quand elle est arrivée, aujourd’hui, un minuscule petit garçon jouait près de moi dans le sable, son panier d’animalitos à côté de lui, un billet de 50 pesos (un peu moins de 4$) dans la main.

Il m’a dit qu’il s’appelait Victor et qu’il avait cinq ans, mais je lui en aurais donné trois.

J’ai montré le gamin à Concha; j’étais alarmée, consternée. Elle m’a dit que bien des enfants qui vendaient étaient plus jeunes encore. Elle s’est penchée sur le petit pour lui dire qu’il devait mettre son billet dans sa poche pour ne pas le perdre.

Mais Victor n’avait pas de poche.

Elle a donc tiré de ses affaires un sachet de plastique où elle a enfermé le billet, et elle a placé le tout sous les animalitos, pour que le billet ne s’envole pas au vent.

J’ai invité Concha à s’assoir un peu, et nous avons causé.

Elle m’a affirmé qu’aucun de ces enfants ne va à l’école, que leurs parents ne travaillent pas et font plus d’argent qu’elle, que ceux qui fabriquent ces babioles au Chiapas gagnent très bien leur vie.

Concha vient de Guadalajara. Elle s’est récriée vivement quand je lui ai demandé si elle venait elle aussi du Chiapas.

Je soupçonne qu’elle entretient au sujet des peuples indigenos les mêmes préjugés que nous au sujet de « nos » Autochtones.

Ça me vient à l’esprit tandis que je vous écris, je n’en sais rien du tout.

Si je la vois demain, je lui poserai d’autres questions. En attendant, je lui ai acheté un pain aux bananes, que je vais manger avec délice demain matin.

Ce sera ma dernière journée ici.

Prochaine fois, je crois bien que j’irai dans le Chiapas.

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Grand-maman

Aujourd’hui, comme hier et avant-hier et le jour d’avant, j’ai marché sur la plage et je me suis posée chez El Brujo.

Fabian et Ismaél n’ont pas tardé à me repérer et m’ont tout de go proposé une autre partie de dominos.

Bien sûr, j’ai accepté, et bien sûr, j’ai perdu. Leur façon de jouer favorise inévitablement celui ou celle qui a commencé, et je ne commence jamais, et je suis trop contente de féliciter el gañador, qui est toujours Fabian, le plus petit.

On a aussi joué AVEC les dominos, et vous n’avez pas idée de tout ce qu’on peut faire avec ces petits blocs de bois.

Au bout d’un moment, les enfants m’ont signalé la présence de leur abuela (leur grand-mère).

Ils me l’avaient déjà présentée, mais j’avoue que, parmi toutes les personnes qui arpentent la plage pour vendre leurs petites choses, je m’y perds parfois.

Aujourd’hui, donc, elle s’est assise un peu avec ses petits-fils et moi. Je ne l’oublierai plus, désormais. Son sourire tout encadré d’argent, comme ça se fait beaucoup en Amérique latine, son regard fatigué, le sac de plastique dans lequel elle transporte les animaux de feutrine brodés qu’elle offre à vendre — girafes, lions, licornes, oiseaux…

Elle s’appelle Angelina. Elle ne parle pas espagnol, ou alors seulement quelques mots.

Fabian et Ismaél nous servent d’interprètes.

Elle a 56 ans. Elle a eu sept enfants, trois filles et quatre garçons.

J’aurais dû mentir quand elle m’a demandé mon âge.

Elle m’a regardée d’un air incrédule, m’a demandé si je n’avais pas, moi aussi, mal au dos, à la tête, aux os…

Je n’ai rien trouvé d’autre à répondre que oui, bien sûr, un peu. On est restées là sans rien dire, et puis elle est repartie de son air las, parce qu’il fallait bien travailler.

Les enfants avaient envie de se baigner. C’était la première fois que je les voyais aussi joyeux, disponibles. Peut-être parce que c’était vendredi.

« Vous avez la permission de vous baigner?, ai-je demandé.

— Je vais appeler ma mère pour lui demander, a dit Ismaél. On a essayé avec mon téléphone, mais on est tombés dans le buzón (la boîte vocale), dont personne ne semble se servir ici.

Ismaél a donc couru au resto où travaille sa soeur pour demander la permission. Il est revenu tout essoufflé, triomphant, et les deux se sont déshabillés en deux secondes, ne gardant que leur short, pour se jeter à l’eau comme deux petits chiens fous.

C’était beau à voir.

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La partie de dominos

Pardonnez cette très mauvaise photo: tant la lentille de mon téléphone que mes lunettes se couvrent d’embruns au bout d’une demi-heure au bord de la mer.

Je m’en rends compte pour les lunettes, évidemment, mais j’oublie souvent le téléphone.

Peu importe: l’essentiel est ce qui suit.

Aujourd’hui, fidèle à mes petites habitudes, je me suis rendue au bar El Brujo, où je peux m’assoir à l’ombre et lire tranquille moyennant une ou deux Modelo Especial (43 pesos chacune, soit un peu plus de 3$).

Je l’ai déjà dit, j’aime cet endroit parce qu’il est fréquenté essentiellement par des Mexicains, et aussi parce que, à force, je me suis un peu attachée à certains vendeurs itinérants.

Ainsi en est-il d’Ismael et de son petit frère Fabian, à qui j’avais acheté les animalitos de la ménagerie dont je vous ai parlé l’autre jour.

Je n’avais alors pas eu la présence d’esprit de leur demander leurs noms ni de les prendre en photo.

Mais voici que désormais, quand ils passent, ils s’arrêtent pour me saluer. C’est Ismaél qui prend l’initiative: il se matérialise soudain à mon côté, et Fabian, qui le suit comme un petit chien, arrive bientôt sur ses talons. Nous causons:

— Comment a été ta journée, Ismaél? Tu as vendu un peu, aujourd’hui? — Oui. — Plus qu’hier, alors? — Oui. — Ah, je suis contente! Et qu’as-tu vendu le plus? Il me montre les animalitos.

— C’est ce que je préfère dans ta marchandise, tu sais. Je vais toujours me souvenir de vous deux grâce à ça, quand je serai rentrée chez moi.

Il me regarde de ses beaux yeux doux comme un velours, je ne sais trop ce que je dois y lire.

Les deux acceptent de s’assoir brièvement, le temps d’une petite pause, et puis Ismaél, sérieux et affairé, déclare qu’ils doivent retourner travailler.

N’oubliez pas que ces gamins ont respectivement 8 et 6 ans.

Aujourd’hui, vers 16h, Fabian arrive vers moi et me demande, de but en blanc: « Est-ce que tu sais jouer aux dominos? »

— Euhhh, oui, pourquoi?

— Tu veux faire une partie?

— Hein?

— Veux-tu jouer aux dominos avec nous?

— Ay, claro que si!

Et voilà Fabian qui sort un petit jeu de double-six, qu’il garde dans une poche latérale de son sac à dos.

Une fois l’affaire conclue, Ismaél arrive à son tour. C’est lui qui détermine les règles: qui commence, combien on pige de dominos, à qui le tour.

Les dominos sont légers et minuscules, impossible de les placer debout comme nous faisons chez nous: le vent fou du Pacifique les abat inévitablement. Les garçons me montrent comment les tenir tous dans une main, ce qu’ils font avec aisance malgré leurs petits doigts, alors que mes grosses pattes n’y arrivent pas.

Fabian ne sait pas encore très bien compter, mais Ismaél l’aide gentiment.

On a joué trois parties, je n’en ai gagné aucune.

Après la deuxième, Ismaél m’a prévenue: la prochaine serait la dernière, parce qu’ils devaient retourner travailler. Ce qu’ils firent, non sans me demander si je serais là aussi demain.

Je ne sais pas si j’ai bien fait, mais je leur ai donné à chacun une pièce de 5 pesos, pour les remercier d’avoir pris de leur temps pour moi.

Cinq pesos, ce n’est rien. Même pas 1$. Mais la question n’est pas là.

Ces enfants ne vont manifestement pas à l’école. Ismaél sait écrire son prénom et il sait compter, mais il ne peut pas (ou ne veut pas) me dire son nom de famille.

La question est surtout: que suis-je en train de faire?

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Rebonjour, Bucerías!

À peine arrivée à Sayulita, j’ai su que je détesterais cet endroit.

Médusée par les hordes de barbares qui se baladent en maillot de bain en pleine rue (VOYONS?!), par les enfilades de restaurants et d’hôtels qui ne laissent plus aucune place aux habitations (et donc aux habitants), par la furieuse pulsation qui semblait secouer toute la ville, j’ai mis deux bonnes heures, après avoir pris possession de mon lit, pour me décider à ressortir.

« Ressaisis-toi, ça doit pas être si pire », me suis-je dit.

J’ai donc marché jusqu’à la plage, où les parasols et les stations de massage s’étendent à perte de vue.

J’ai fait le tour de la place centrale, dont on ne distingue plus rien de l’architecture parce que des milliers de fanions multicolores barrent le ciel (c’est tellement festif).

Je me suis arrêtée pour manger à un boui-boui recommandé par mon hôtel pour sa cuisine authentique, où les clients, tous étrangers, se succèdent à un rythme d’usine sans se regarder.

J’ai parcouru quelques rues, où les voiturettes de golf disputent l’espace aux automobiles et aux scooters.

Et j’ai conclu que oui, c’est si pire. C’est même plus pire.

J’étais tellement découragée que je n’ai même pas pris de photos. Vous devrez donc me croire sur parole, comme pour Puerto Vallarta (c’est quand même drôle).

D’ailleurs, comparé à Sayulita, Puerto Vallarta semble une succursale de l’Éden.

Bref, après avoir acheté de quoi me bricoler un petit souper, je suis rentrée à mon hôtel pour femmes, où j’ai en effet rencontré de très belles et gentilles personnes, dont je pourrais techniquement être la grand-mère.

Elles m’ont aimablement invitée à sortir avec elles, mais je n’ai pas voulu abuser de leur grandeur d’âme. Dans tout ce boucan, avec leurs accents de l’Angleterre ou de l’Oregon et mes vieilles oreilles, sans parler des courts-circuits qui se produisent dans ma tête entre l’anglais, le français et l’espagnol, la conversation risquait de devenir beaucoup trop laborieuse.

J’ai donc tranquillement mangé mes toasts à l’avocat (je ne me lasserai jamais de ça), et j’ai résolu de rentrer à Bucerías dès le lendemain (donc ce matin même), faute de pouvoir devancer mon vol de retour sans que ça me coûte un rein.

On peut dire que ce n’est pas le plus beau voyage de ma vie.

Mais au moins j’améliore mon espagnol, la mer est tout près, j’ai de quoi lire, et quelques personnes, ici, me reconnaissent, dont José, le serveur de mon bar de plage préféré (n’espérez jamais ça à Sayulita).

Ça pourrait être pire, hein?