Les femmes

Je vous ai brièvement parlé de l’école de Gothèye ici. Nous avons passé là-bas quelques jours, notamment à l’occasion de la fête de fin d’année, où nous avons pu rencontrer les enseignantes, les cuisinières, les élèves, leurs parents… En fait, ce jour-là, le village entier était réuni dans la grande cour sablonneuse de l’école, sous un soleil impitoyable, pour assister à la distribution des prix.

Ce qui me frappe toujours, c’est la force des femmes. Elles travaillent sans relâche de l’aube au crépuscule, au puits, aux champs, aux fourneaux, avec un bébé sur le dos (ou enceintes, ou les deux), dans des conditions souvent intenables. Analphabètes pour la plupart, elles font des miracles avec trois fois rien et sont l’incarnation de la débrouillardise. Drôles, dignes, spirituelles, touchantes, résilientes, fières, les voici.

La clé du développement

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L’une des écoles que nous avons visitées se trouve dans un gros bourg rural aux maisons de brique crue plantées n’importe comment de part et d’autre d’une unique voie goudronnée. D’étroites ruelles sablonneuses serpentent entre ces maisons qui semblent n’avoir pas changé depuis 1000 ans. On y trouve quelques petites mosquées et deux bars bien discrets où, presque en cachette, les mécréants comme nous vont communier aux saintes espèces que sont la bière locale (la Niger) et les arachides rôties tandis que le muezzin s’égosille.

L’école comptait à son ouverture, en 2006, 33 élèves. C’était une simple paillote bâtie à la lisière du bourg, dans une zone particulièrement défavorisée où envoyer les enfants en classe constitue une gêne plus qu’un avantage puisqu’on ne peut plus, alors, les faire travailler aux champs ou les envoyer garder les troupeaux, comme ces deux petits, photographiés à quelques mètres seulement de l’école, qu’ils ne fréquentent pas:

Or, depuis qu’Oxfam et ADD y ont implanté une cantine, l’effectif de l’école est passé à quelque 500 élèves, dont une bonne moitié de filles, lesquelles réussissent mieux que les garçons. Évidemment, c’est un exploit dont tout le monde se réjouit. Les discours officiels n’ont pas manqué de souligner que l’éducation des jeunes filles est la clé du développement et qu’elle doit être une priorité pour la société nigérienne.

Ce qui n’a pas empêché plusieurs messieurs instruits et auteurs de ces beaux discours de défendre farouchement le bien-fondé de la polygamie dès que j’ai abordé le sujet dans un cadre un peu moins formel: le Coran le permet, alors c’est correct. Je leur ai fait remarquer que le Coran a été écrit au VIIe siècle et que, depuis, la société a quand même évolué un tant soit peu, mais bon, paraît qu’on ne peut pas remettre en question cette sourate-là. Les autres, oui, genre: les 40 coups de fouet ne sont peut-être plus indiqués dans le cas de l’apostasie, et il se pourrait que lapider la femme adultère soit un châtiment cruel et excessif… Encore que l’un des messieurs ait osé me dire que si c’est dans la Constitution d’un pays, c’est légal et démocratique, donc acceptable.

J’ai eu du mal à ne pas le mordre. Je vous ai dit que je fais des progrès en matière de diplomatie?

En tout cas. Ce que ces messieurs (qui n’en sont pas à une contradiction près) n’ont peut-être pas encore compris, c’est que, quand leurs filles seront assez instruites, elles n’accepteront probablement plus qu’on les traite comme du bétail. C’est du moins la grâce que je leur souhaite (aux filles, bien sûr).

En attendant, mes beaux messieurs, continuez de militer pour leur éducation!

Moment de grâce

Bon, je pars demain pour Jérémie. Il m’a fallu remuer ciel et terre pour trouver un transport: le bateau qui fait normalement la navette Jérémie–Port-au-Prince n’est pas venu cette semaine, faute d’un nombre suffisant de passagers; la route est peu sûre en raison des crues; et il n’y a plus de liaison aérienne depuis deux ou trois semaines parce que, selon ce que j’ai appris de source officieuse, l’avion de Tortug’air est en panne.

J’ai failli avoir une place dans l’hélico de la Minustah (ça fait tellement Indiana Jane!), mais le prochain vol possible ne partait que mardi. Or, Mika, la dame que je veux absolument voir aux Abricots (un village à 25 km de Jérémie, mais qu’on met près de deux heures à atteindre en 4X4), part pour les États-unis le 12 avril. Pas question, donc, d’attendre mardi. Solution ultime: l’avion privé, à prix d’ami: 350$US, aller seulement. Oui, oui, prix d’ami. C’est normalement le double, mais quand on est bien branché, surtout en Haïti, on finit toujours par s’organiser.

Je loge actuellement chez une jeune femme absolument admirable, Natacha (dont je reparlerai), rencontrée grâce à CouchSurfing.org (dont je ne parlerai jamais assez). Elle a ouvert à Carrefour Feuilles, un des quartiers les plus défavorisés de Port-au-Prince, une école que j’ai visitée hier et dont je vous reparlerai aussi, parce que c’est vraiment quelque chose de complètement épatant.

Durant cette visite, j’ai revu mes années d’école: les uniformes, les pupitres de bois, la discipline…

Chaque fois qu’on entrait dans une classe, les élèves se levaient en bloc et ânonnaient en chœur: «Bonjour madame, comment allez-vous?
– Je vais très bien, merci, et vous?
– (Toujours en chœur) Très bien, merci, madame!»

Dans chaque classe, je me suis présentée brièvement, j’ai posé quelques questions aux enfants et pris quelques très mauvaises photos (j’étais, je pense, aussi intimidée que les élèves eux-mêmes). Je vous les mets pareil.

À la fin de la visite, comme Natacha avait des choses à régler, je suis allée l’attendre sur un banc près de la sortie. Les classes étaient terminées. Près de moi, deux ou trois petites filles aux tresses enrubannées de blanc attendaient leur maman et me regardaient du coin de l’œil. J’ai entamé la conversation en leur posant les habituelles questions de grande personne: leur nom, leur âge, ce qu’elles voulaient faire quand elles seraient grandes…

J’ai fini par être entourée d’un essaim de fillettes en uniforme rouge qui caressaient mes cheveux (dont la texture les fascine), touchaient ma peau, me posaient mille questions (as-tu des enfants? Ah bon, un seul? Et pourquoi? Et où est son papa?). L’une a voulu savoir pourquoi ma peau n’était pas partout de la même couleur (coup de soleil sur le décolleté, l’intérieur des bras bien blanc); une autre m’a demandé d’un air entendu si le papa de mon fils m’avait quittée pour une autre femme…

L’une d’elles a fini par demander à essayer mon appareil photo. Elles se le sont passé de l’une à l’autre, se sont photographiées à tour de rôle, puis chacune avec moi, puis en groupe, puis se sont tournées vers d’autres sujets. Voici le résultat, sans retouches ni rien (et même si j’ai l’air d’un chien mouillé).

Ça s’appelle un moment de grâce.