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Arrière-pays

Je suis rentrée hier de ce voyage de groupe au lac Atitlan puis à Chichicastenango, dont je vous ai parlé avant de partir. À ce sujet, je corrige: le marché de Chichi est le plus grand et le plus ancien d’Amérique centrale, non d’Amérique latine. Ça fait quand même une petite différence…

Mais commençons par le lac Atitlan. Douze kilomètres sur huit, des volcans (éteints) tout autour, on dit que c’est le plus beau plan d’eau du monde. Hélas, c’est la saison des récoltes de canne à sucre, qu’on cultive encore sur brûlis. Résultat: le paysage est noyé dans une fumée blanche au parfum très doux, si bien que nous n’avons pu que deviner la cime des volcans, qui se dressent comme des fantômes dans ce décor de fin du monde. Nous avons néanmoins visité quelques villes et villages, et mon coeur se serre au souvenir de ces hommes que l’on sortait ivres-morts d’une guinguette où jouait de la salsa et que l’on déposait sur l’étroit trottoir comme de pauvres sacs de maïs avarié.

Plus loin, sur le chemin de l’église, trois hommes assis cuvaient leur aguardiente. Quand nous sommes repassés, l’un d’eux était tombé carrément dans la rue, où nul ne se souciait de le ramasser, et du sang s’écoulait de sa joue sur l’asphalte. Triste spectacle que celui de ces gens si fiers qu’ils refusent de se laisser photographier mais que l’espoir d’une vie meilleure semble avoir quittés à jamais…

Le long des rues, des familles entières se vouent au négoce d’objets d’artisanat (surtout les femmes et les enfants, en fait – comme partout dans les pays « en développement », on ne voit pas beaucoup les hommes ailleurs qu’au café). Les femmes sont parfois si petites que, vues de dos, on croit qu’il s’agit de fillettes de 8 ou 9 ans. Elles portent un bébé sur le dos, ou devant lorsqu’elle l’allaitent tout en travaillant, dans ce tissu aux couleurs éclatantes qui sert à tous les usages. De fait, il est bien possible qu’elles aient eu leur premier bébé à 11 ou 12 ans.

Et à Chichicastenango, alors là, moi qui raffole des marchés, j’ai été servie. Il y a là un foisonnement de couleurs, d’odeurs, de sons comme je n’en ai jamais vu. Les petits cireurs de chaussures vous suivent sur des mètres en vous suppliant de leur confier vos sandales, des fillettes proposent des poupées, ou des foulards, ou des colifichets, les femmes se cachent le visage si vous faites mine de vouloir les photographier (l’une d’elles m’a même jeté un sort, j’en suis sûre, parce que j’ai eu le malheur de prendre en photo la devanture de sa boucherie, où bourdonnaient les mouches autour des quartiers de porc pendus à des crochets).

Dans les marches de l’église, des hommes font brûler de l’encens à en étouffer, les femmes vendent des fleurs, et toujours les petits cireurs de chaussures vous suivent… J’ai donné à l’un d’eux la mangue que je venais d’acheter, il s’en est allé content comme si je lui avais offert sa paie de la journée, souriant de toutes ses belles dents éclatantes.

Aujourd’hui, il fait une chaleur tropicale à Antigua. Je vais dîner tantôt chez mes hôtes, qui sont adorables, puis je dois voir cet après-midi un homme qui a mis sur pied un projet d’aide scolaire pour les enfants en difficulté, et qui a besoin de bénévoles à Huehuetenango, dans le Guatemala profond. Si j’y vais, ce qui est probable, ça risque d’être une expérience assez fameuse.

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En odorama

J’écris sur un clavier tellement usé que la moitié des touches sont effacées. Remerciez-moi (ou félicitez-moi) de réussir à trouver les accents sur ce clavier aveugle, moi qui tape déjà comme une incapable.

Je voudrais pouvoir vous envoyer des odeurs et des sons. À l’approche de Pâques, la ville devient de plus en plus fébrile. Les environs de cathédrale de La Merced débordent de marchands ambulants, qui offrent des bocadillos (sandwiches), des bijoux, des bananes plantain frites, de la barbe à papa, des tissages mayas traditionnels, des jus aux couleurs bizarres vendus dans de petits sachets de plastique, des mangues fendues de deux incisions en croix, qu’on pèle et mange comme des bananes (moi qui n’ai jamais aimé les mangues chez nous, me voici accro, je n’en ai jamais goûté d’aussi sucrées, tendres, parfumées, un vrai péché!).

Mais le plus beau, ce sont les Mayas des villages environnants qui, en prévision du dimanche des rameaux, tressent et vendent des ornements faits de fleurs, d’épis de blé, de feuilles de palmier. Les femmes portent toutes le costume traditionnel, avec une coiffe de velours qui leur permet de poser en équilibre sur leur tête des paniers immenses pleins de leur travail. Je ne me lasse pas de les observer, mais les prendre en photo relève du défi. Vous envoyer des images aussi, d’ailleurs: avec le type de connexion qu’on a ici, je n’ose même pas m’y risquer. Et c’est bien dommage parce que, aujourd’hui, il y avait la procession des enfants, les garçons en habit de pénitent violet, les filles en robe blanche. Un spectacle ahurissant!

Certains groupes de petits enfants, huit ou neuf ans à peine, portent à plusieurs, en marchant d’un pas cadencé, une énorme statue de Jésus en sang ou une vierge au regard halluciné. La fanfare qui les suit (tuba, grosse caisse, caisse claire, xylophone, piccolo, tout le toutim) joue des airs mortuaires et, derrière eux, un camion ramasse les aiguilles de pin et les pétales de fleurs qu’on a semés dans la rue avant leur passage. Jamais vu un camion de déchets sentir aussi bon! La procession parcourt toute la ville, pas moyen d’y échapper.

Il y a de l’encens qui brûle partout, la ville baigne dans un halo de sainteté et de délire religieux qui laisse songeur. Pas ici qu’on observera un mouvement d’apostasie…

Demain, je pars pour le week-end à Chichicastenango, une ville du Nord-Ouest célèbre pour son marché, le plus grand et le plus acien d’Amérique latine. Je vous en reparle…

Muchos besos

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Mon pays magané

Après les charmes inénarrables de la Croatie, céder à ceux de Chicoutimi demande un peu plus d’effort. J’ai fait le voyage avec une ado de 16 ans (la demi-soeur de la fille de mon feu cousin, n’essayez pas de comprendre, il faut un dessin), qui m’a fait écouter de la musique d’ado de 16 ans. C’était, disons, décoiffant. En tout cas, ça m’a gardée éveillée. La route du parc, j’ai le plaisir de vous le dire, est en train de devenir l’une des plus belles du Québec. J’espère que, une fois que ce sera terminé, «ils» (vous savez, eux, ceux qui décident) vont faire passer la limite de vitesse de 90 à 100 km/h. De toute façon, j’ai tenu ça à 120, ça roule comme un charme.
 
Je vous écris du seul et unique café internet de la bonne ville de Chicouticou, qui est chaque fois un peu plus laide que la dernière fois que j’y suis venue. À se demander où ça va s’arrêter. On continue d’abattre les rares maisons patrimoniales encore debout pour construire des immeubles pour «personnes âgées autonomes». Non seulement c’est laid, mais je m’inquiète: «ils» (les mêmes) vont finir par manquer de vieux pour remplir ces clapiers. À tout le moins de vieux autonomes. Enfin.
 
Je suis venue dans ma ville natale pour récupérer les derniers objets du trésor familial, maintenant que mon père est au cimetière avec ma mère. Je n’ai qu’un conseil à vous donner: débarrassez-vous de vos cochonneries à mesure, ça évitera à vos héritiers de nombreux et déchirants voyages à la décharge publique (pardon, à «l’éco-centre») et d’innombrables cas de conscience: «Penses-tu qu’on devrait garder ça?
– Qu’ess tu veux qu’on en fasse?
– Je sais pas, peut-être que ça vaut quelque chose…»
 
Ben voyons.
 
On a donc balancé: la balance pour bébés au vaste cadran peint d’une cigogne (sur laquelle nous avons tous les quatre dûment été pesés, après quoi elle a servi à calculer la durée de cuisson des poulets du dimanche), des piles de 33 tours et même de 78 tours, des boîtes de cassettes, un appareil photo Polaroïd de première génération, des bouquins en anglais dont je soupçonne qu’ils n’avaient pour utilité que de décorer la bibliothèque dans laquelle je les ai toujours vus, le missel de première année de mon frère aîné, sans compter une quantité ébouriffante de seaux et de paniers (pour la cueillette des bleuets), des piquets pour tuteurer les framboisiers, une valise en plastique, des guirlandes de lumières de Noël, plusieurs numéros de la revue jeunesse Vidéopresse datant de 1974, la collection complète de L’Encyclopédie des Deux Coqs d’or pour garçons et filles (les seuls livres qu’il y avait chez nous, avec quelques recueils de condensés de Sélection du Reader’s Digest et, bien sûr, les fameux livres décoratifs en anglais).
 
«Qu’ess tu veux qu’on fasse de ça?»
 
J’ai récupéré un certain nombre d’objets pour lesquels je nourrissais un attachement sentimental immodéré. Cadeaux de noces de ma mère, bibelots, une cocotte de fonte émaillée qui fait les meilleures tourtières du monde, un faitout à fond de cuivre… Ces objets ont beau nous appartenir, je me sentais comme une voleuse, et Raymonde, la femme de mon père, n’a rien fait pour dissiper ce sentiment. 
 
Si bien, mes amis, que j’ai foutrement hâte de rentrer à Montréal et de n’y plus songer jusqu’à ce que la fin de la fin se dessine enfin. Mais il faut encore acheter le monument funéraire (mon frère et moi sommes les rois de la procrastination) et régler d’autres questions de propriété.
 
Je pense que je vais léguer tous mes biens à, euh… Oh, j’y penserai une autre fois.
 
Il fait gris et humide dehors, mais glacial dans ce café où beugle une consternante radio locale. Je m’en vais écumer la trépidante rue Racine (désormais à sens unique et bordée de terrasses, c’est la mode). Tout coûte moins cher ici, même l’essence (1,36 au jour d’aujourd’hui), je vais certainement mettre la patte sur quelques irrésistibles aubaines.
 
Je vous permets de rire de mon accent quand je rentrerai, je l’ai rattrapé comme une maladie contagieuse. 

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Touriste chez soi

Je sais, j’ai claironné sur tous les toits que je déteste les bains de foule et que je n’irais pas voir McCartney à Québec. Mais bon, j’y étais, à Québec, et mon amoureux voulait tellement y être, au concert de McCartney, que je n’ai pas su dire non. Nous avons enfourché nos vélos et pédalé les neuf kilomètres qui séparent les plaines d’Abraham de la maison des amis qui nous hébergeaient. Jamais vu Québec aussi bourré de monde. Même à la SuperFrancofête en 1975 (ou en 1974?). Arrrgh.
 
Mais bon, on a attaché nos vélos devant le château Frontenac et on a marché dans les rues, et c’est vrai que la ville est de plus en plus jolie. Puis nous avons acheté une bouteille de rosé, et la dame de la SAQ a été très gentille: elle l’a débouchée, nous a filé deux gobelets de plastique, et nous sommes allés nous adosser à un arbre non loin du monument à Wolfe, un peu un retrait de la terrasse Dufferin, droit devant le fleuve. Il y avait des gens, des flics à vélo, des limousines qui rutilaient sous le porche du château. 

Soudain, une sirène jette un cri bref, des cris retentissent, tout le monde se met à courir vers la cour intérieure: Sir Paul revenait de ses tests de son. La ruée, la folie! Nous ne l’avons pas vu, mais nous avons vu un type qui avait réussi à le photographier, il lévitait. Et il ne comptait même pas aller voir le spectacle!
Nous avons finalement abouti sur les plaines, dans la cohue, au milieu des détritus qui jonchaient la pelouse (les gens ont beau se draper dans un drapeau vert et fermer le robinet entre deux coups de brosse à dents, je peux vous dire que, quand il s’agit de rapporter à la maison les reliefs de soin repas, l’homme est un porc, mes amis).
Nous nous sommes assis droit devant un écran géant, derrière la scène. Pascale Picard a fait son numéro, chouette fille avec un cran d’enfer, et puis Sir Paul est arrivé, élégant, impérial, avec sa face de bébé et sa basse. 


Je me suis éloignée un peu de la foule quand il a chanté Give peace a chance, juste pour le plaisir d’entendre un quart de million de personnes chanter à l’unisson. 
Nous sommes rentrés en pédalant tranquillement dans la nuit par le chemin Saint-Louis, c’était vraiment sympa. 
Nous sommes arrivés hier à Rivière-du-Loup, à l’Auberge internationale (autrefois connue sous le nom d’auberge de jeunesse, et c’est vrai que c’est plein de jeunes, mais de plus vieux comme nous aussi, et même plus vieux encore, et de familles avec bébés, et surtout de Français). 

Je vous déconseille chaleureusement le restaurant Chez Antoine, où nous avons soupé. C’est bien trop cher pour ce qu’on vous sert, et le décor est franchement hideux. 
Nous mangerons donc à l’auberge ce soir, ce sera chouette. Nous serons 20 cordés autour de la vaste table de bois, anglos, francos et autres, avec en prime ce soir une famille africaine. Comme quoi on n’a pas besoin d’aller loin ni de payer cher pour se sentir ailleurs… J’entends la corne de brume qui lance son appel mélancolique, ça sent la ratatouille, j’ai faim, je vais me verser un autre verre de rosé en attendant.

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Londres

Dear friends and relatives,
 
Il pleut, il pleut, il pleut. C’est Londres, quoi!
 
Nous avons trouve le moyen de nous perdre hier soir en cherchant un bouiboui encore ouvert, passe minuit, parce que le sandwich achete a l’aeroport de Zadar, fait de deux eponges a recurer et d’une tranche de caoutchouc rose, n’avait rempli ni son office ni, par consequent, notre estomac.
 
Nous avons échoué dans une gargote eclairee au neon ou un poste de tele diffusait des videoclips bollywoodiens d’un kitsch absolu (je sais, c’est un pleonasme). J’ai pris un truc delicieux de poulet epice sur un pain nan. Comme quoi il ne faut pas se fier aux apparences.
 
Nous nous sommes donc ensuite egares sous la pluie et sommes rentres transis a notre hotel, une auberge de jeunesse amenagee dans un ancien tribunal ou apparemment le groupe The Clash a eu un proces, mais je ne sais pas pourquoi. En tout cas, nous avons dormi comme des bebes. La salle internet occupe une ancienne salle d’audience restee en l’etat. Je vous ecris dans le box de l’accuse, et il y a un jeune noir assis a la place du juge. C’est assez original, quoique le confort des chambres soit quelque peu spartiate. Mais nous sommes a Londres, c’est pour deux nuits… On s’en fout!
 

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Dubrovnik

Ah, mes amis, quelle beaute! Quelle douceur de vivre, quel charme (quel manque de vocabulaire)!

Nous avons pris le bateau et navigue toute la nuit, puis une partie du jour. Nous nous sommes leves a 6h pour voir la cote de Zadar, puis nous avons fait escale a Korčula, la ville natale de Marco Polo (c’est du moins ce que se plaisent a dire les Croates). Chaque fois, notre coeur s’est arrete en meme temps que le navire. Nous avons d-barque a Dubrovnik en fin d’apres-midi, et nous avons ete assaillis par une horde de locaux qui louent des chambres chez eux. Nous avons jete notre devolu sur Ivana, robuste infirmiere d’une cinquantaine d’annees, qui occupe une maison non loin du port. 

Notre fenetre donnait sur un jardin ou nous prenions l’apero en fin de journee, au milieu d’une invraisemblable quantite de chats de toutes les tailles et de toutes les couleurs, dont un nombre intdetermine de chatons qui tetent indifferemment une mere ou l’autre, selon celle qui se trouve a proximite au moment voulu.

Dubrovnik est splendide, mais j’aime autant ne pas penser au nombre de touristes qui doivent se bousculer dans les murs de la vieille ville en haute saison. Nous ne sommes que fin mai, et c’est deja bourre de monde, des groupes d’Italiens ou d’Anglais qui suivent leur guide comme des moutons leur berger, des Francais tout contents d’etre eux-memes, des Americains en bermuda et des Croates qui boivent de la biere des 10h du matin.

Nous avons deguste hier un plat de poisson et de fruits de mer tellement frais et delicieux que j’ai bien peur de ne plus jamais aimer celui qu’on mange chez nous. Le vin local a la couleur et le parfum du miel, nous l’avons deguste en compagnie de Luka, le frere d’Ivana, un homme de 51 ans qui a fait la guerre contre les Serbes en 90 et qui en a vu de toutes les couleurs. On voit des traces des combats partout sur les murs — les Serbes ont carrement tente de detruire Dubrovnik, selon ce que disent les Croates — et il est raisonnable de croire que ces traces restent aussi dans la tete et le coeur des habitants. 

Hier, nous avons passe l’apres-midi au bord de l’Adriatique, dont la couleur atteint une perfection de bleu que je ne crois pas avoir jamais vue. Tout juste a la sortie de la vieille ville, on a amenage quelques terrasses de beton au milieu des rochers; c’est la que les locaux viennent prendre le frais. Il y a un estaminet ou des messieurs jouent aux cartes en buvant du vin blanc coupe d’eau minerale, des filles qui soignent leur bronzage et de beaux grands ados jouent dans l’eau comme de jeunes chiens, avec une vigueur et une bonne humeur qui fait plaisir a voir. Quand ils se sont mis a se jeter a la mer depuis des hauteurs de fou, je me suis rejouie de n’etre pas leur maman… Je l’ai dit a l’un d’eux, qui m’a repondu dans un grand sourire que sa mere non plus n’aimerait pas le voir faire.

Nous irons tout a l’heure dans l’ile de Lopud, a quelques minutes d’ici, puis nous prendrons un car en fin de journee qui nous emmenera a Split, seconde ville en importance de Croatie, ou se trouve le palais d’ete de Diocletien. 

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Budapest

Telle que vous ne me voyez pas, c'est la premiere fois de ma vie que je gueris normalement d'une grippe, c'est-a-dire sans me bourrer d'antibiotiques pour terrasser une bronchite avant qu'elle ne devienne pneumonie et ne me terrasse elle-meme.

J'en benis les eaux thermales de Budapest, dans lesquelles nous avons longuement marine a deux reprises au milieu d'une quantite remarquable d'eclopes de tout acabit - bossus, boiteux, ventrus, manchots et autres vieillards cacochymes. C'etait chouette, parce que, au milieu de cette faune, nous nous trouvions vachement beaux, mon homme et moi!

Budapest ne se laisse pas aimer au premier abord -- il nous a fallu y mettre quelque effort. On voit bien que la ville et ses habitants ont beaucoup souffert de la guerre et du regime communiste. Mais, curieusement, un serveur nous a affirme que ses parents, qui sont a l'aube de la soixantaine, eprouvent de la nostalgie pour les annees sovietiques. Cela donne une ville qui se cherche, entre des jeunes tres dynamiques qui demarrent de petites entreprises, ou on les voit travailler tard le soir, et une generation pour ainsi dire perdue, ceux qui avaient toujours ete completement pris en charge par l'Etat et qui ont ete abandonnes.

L'architecture baroque est ternie par des annees de pollution et de negligence, mais je prefere encore ces immeubles patines et decatis aux maisons de poupee pragoises, comme trop belles pour etre vraies. Nous logions dans une auberge de jeunesse (pas du tout reservee aux jeunes, contrairement a ce qu'on pourrait croire, mais dans tous les cas bon marche et impeccable), au milieu du quartier juif - a mon avis le plus interessant de Budapest. Un matin, nous avons atterri dans un minuscule cafe tenu par Micklos, un tres beau jeune juif au regard incroyablement franc et chaleureux, et nous avons mange les meilleurs strudels aux cerises de toute la Hongrie, j'en mettrais ma main au feu. 

Nous avons bien sur marche dans Buda, la partie plus bourgeoise et plus calme de la ville, mais elle nous a paru un peu desincarnee, une sorte de Westmount refaite apres la guerre et la revolution de 1956. En fait, le clou de notre sejour est sans conteste Memento Park, un lieu fantastique ou les Hongrois ont eu l'intelligence de conserver les icones du communisme deboulonnees en 1990. Il y a la de gigantesques statues de Lenine et de Marx, des oeuvres celebrant la gloire du proletariat ou les "martyrs de la contre-revolution" de 1956 (comme quoi tout est toujours une question de point de vue!) et autres chef-d'oeuvre du realisme socialiste. Tres instructif, et tout cela sans une once d'ironie: c'est un temoignage historique, un desir de ne pas tout effacer, en fait l'exact contraire du revisionnisme historique si cher aux apparatchiks, et c'est par la meme une entreprise remarquable.

Aujourd'hui, je vous ecris de Croatie, plus precisement de Rijeka, une ville portuaire au bord de l'Adriatique, ou nous sommes arrives hier apres une journee a Zagreb, dont nous sommes tombes raides amoureux apres la grisaille hongroise. Zagreb, tout en pentes, recele des jardins secrets, des coins invisibles, des venelles envahies de lierre et de fleurs echevelees, des terrasses ombragees, de vieilles pierres comme on les aime. Nous logions dans une tres ancienne maison dont la proprietaire n'occupe plus que deux pieces. Elle loue les autres aux voyageurs. La collection de portraits qui orne la piece centrale donne a croire qu'elle vient d'une grande famille bourgeoise qui a perdu sa fortune, peut-etre a cause des guerres, allez savoir... 

De la ville haute, ou se trouve cette maison, le regard embrasse une cascade de toits de tuiles rouges piquetee de clochers de toutes les formes qui, en ce dimanche, sonnaient a l'unisson l'heure des messes (les Croates sont tres pratiquants). Nous ne manquons pas, tout mecreants que nous soyons, de visiter toutes les eglises que nous croisons. Cela nous emerveille, nous emeut, nous touche toujours d'une manniere ou d'une autre.

Nous sommes arrives a Rijeka hier soir apres avoir traverse en car des montagnes semees de hameaux proprets, que nous avons ensuite devalees vers la mer par des chemins sinueux dans lesquels le car ne se faufilait qu'au prix de mille precautions. Ici, il y a des cafes partout, les Croates parlent italien (o joie!), mangent des glaces, font des plats de poisson divins (comment vous decrire sans vous faire pleirer notre repas d'hier, pris dans le seul restaurant de Rijeka ouvert un dimanche soir?). La mer est a deux pas, nous la prenons ce soir a bord du Marco Polo, qui nous emmenera a Dubrovnik, a l'autre bout de la cote dalmate. De la, nous remonterons tranquillement jusqu'a Zadar, d'ou nous prendrons l'avion qui nous ramenera vers Londres. Mais il ne faut pas que j'y pense trop, je vais pleurer. Carpe diem, comme on dit.
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Auschwitz

Bon, vous excuserez le decrochage chronologique, mais il me fallait prendre le temps de decanter tout cela…

Nous sommes donc alles a Auschwitz lundi. 

A l’arrivee, les batiments de brique rouge, les allees bordees de grands arbres peignes par le vent, les oiseaux qui chantent nous font presque oublier ce qui s’est passe ici. Chaque baraque est consacree a un aspect de la vie du camp ou a ce qui s’est passe dans certains pays en particulier (Belgique, Pays-Bas, etc.). Quand on a beaucoup lu sur le sujet, on n’est pas etonne – juste un peu plus profondement enfonce dans l’incomprehension. Car enfin, s’il ne s’etait agi « que » de detruire un peuple, on aurait pu le conduire a l’abattoir directement, comme on le fait avec le betail. C’aurait deja ete affreux, mais au moins n’y aurait-il pas eu toutes ces souffrances infinies… Mais non. Il fallait encore l’humiliation, l’abjection, la negation de toute humanite, la lente agonie dans le froid et les privations.

Comment toute une societe en est arrivee a cautionner cette entreprise dementielle, comment on est parvenu a deshumaniser autant de soldats pour qu’ils jouent le sinistre role qu’on avait planifie pour eux, cela me depasse encore plus qu’avant, je crois bien.

Ce qui frappe, quand on visite tous ces lieux commemoratif, ce sont les listes. Listes soigneusement dactylographiees des noms de ceux qu’on envoie a la mort, listes des biens qu’on leur a pris, listes des morts du jour, listes des objets envoyes en Allemagne pour reutilisation… Cela confine a la schizophrenie, une sorte d’obsession compulsive qui doit bien, quelque part, hanter la memoire collective des Allemands.

Et puis on prend une navette qui nous emmene a Birkenau, la ou on a porte la mecanique de mort a un sommet de cynisme et d’efficacite. Il reste peu de chose de cette section du camp, les Allemand en ayant dynamite une bonne partie dans l’espoir d’effacer les traces les plus compromettantes de leurs crimes. Le batiment des douches, intact, laisse neanmoins voir a quel point tout etait pense pour tuer un maximum de gens en un minimum de temps. 

Et puis il reste les ruines des fours crematoires, pres desquelles on a edifie un monument commemoratif. Ce jour-la, un groupe d’Israeliens se recueillaient, et il y avait dans un coin plusieurs adolescents assis tout pres les uns des autres, mais sans se toucher, le long d’une serie de marches. De temps en temps, un garcon detournait la tete pour ecraser une larme, une fille se tamponnait les yeux. Cela sans effusions, sans un mot, presque sans un geste, dans un grand silence consterne. Il y avait aussi un vieil homme coiffe d’une kippa, tres beau et tres digne, mais comme ecrase de peine. 

Nous avons repris le chemin du batiment principal, et il s’est mis a pleuvoir. D’abord doucement, une belle et bonne pluie d’ete. Puis de plus en plus fort. Pierre a eu l’idee de couper a travers une section du camp fermee par une chaine cadenassee. Je l’ai suivi. Il s’est mis a tomber des clous, des cordes, des chiens et des chats, name it. Mes sandales ne m’ont bientot plus ete d’aucune utilite dans ce chemin pierreux et vaseux; j’etais trempee comme une soupe et je sacrais comme une diablesse en maudissant mon amoureux, qui a toujours des plans sans bon sens (parce que, evidemment, si c’etait ferme, ce n’etait pas pour qu’on y entre; apres avoir traverse tout le champ, nous nous sommes retrouves pieges par les barbeles).

Et j’ai soudain pense aux millions de personnes qui ont vecu tellement, tellement pire dans ces lieux memes, dans le froid de l’hiver, sans espoir d’en sortir un jour, et je me suis mise a rire de moi-meme.

J’ai seche mon pantalon dans la salle des toilettes, nous sommes rentres en silence.


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Un train de nuit vers Budapest

Les compagnies de chemin de fer se suivent et ne se ressemblent pas (comme les villes, les jours et les claviers d’ordinateur, d’ailleurs celui sur lequel je vous ecris est magyar, comme le clament les Hongrois avec fierte, et j’aime autant vous dire que c’est pas de la tarte). Le train dans lequel nous avons voyage datait sans doute de l’ere communiste. Rien ne fonctionnait normalement, le controleur avait une tete de chien enrage, mais tant pis: nous avons tout de meme dormi comme des bebes. 

Bref, a cote de la Hongrie (ou du moins de Budapest), la Pologne (ou du moins Cracovie) est une contree de richesses, de joie de vivre et d’abondance. 

Enfin. Il est vrai qu’il pleut a verse et que nous sommes tous les deux malades comme des chiens (jamais vu Pierre aussi mal en point – en fait, je ne l’avais jamais vu malade!), mais notre premier contact avec la ville n’a pas provoque de coup de foudre. 
Pourtant, il y a ici de fort bons vins (on dit beaucoup de bien du fameur Tokaj), la cuisine sort enfin de l’eternelle equation cotelette panee-patates-chou, l’architecture est completement delirante… Mais il regne une sorte de morosite qui se lit sur pratiquement tous les visages. C’est tout de meme curieux que les Hongrois ne soient pas parvenus a se sortir de cette grisaille. Nous sommes parvenus a la conclusioin qu’ils doivent commencer a sourire apres cinq heures… ou cinq bieres.

On voit beaucoup de personnes ravagees par l’alcool, ou par une vie difficile, ou les deux (a Cracovie aussi, remarquez). Les immeubles baroques portent eux aussi les cicatrices des annes noires du regime sovietique, qui les a laisses a l’abandon pour cause de beaute. La lepre les a gagnes depuis longtemps et ils montrent tristement ce qu1il reste des splendeurs de leur gloire passee. Cela a quelque chose de poignant et de choquant tout a la fois. Quand je pense qu’il s’est trouve autant de gens en Amerique pour cautionner ce regime, j’en rougis.

Demain nous irons soigner notre grippe dans un bain thermal, je mise beaucoup la-dessus parce que, apparemment, le lampion que j’ai allume a l’eglise Notre-Dame, a Cracovie, ne semble pas avoir emu les Plus Hautes Autorites.

Je ne vous parle pas de notre visite a Auschwitz, ce serait trop long et j’ai la tete comme une citrouille, m’en vais m’etendre un peu. Demain, je vous raconterai.

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Grippe tchèque

Il fallait s’y attendre: nous avons attrape le virus de Laima. Mais non, ce n’est pas une nouvelle souche de grippe du poulet! Laima, c’etait notre hotesse pragoise, qui avait une grippe d’enfer quans nous y sommes alles, et nous voila malades comme des chiens. Pierre a tellement de fievre qu’il brille dans le noir. S’il se jette dans la Vistule, il va tout faire sauter (on dit que cette riviere a ete affreusement polluee par les acieries que le regime communiste avait implantees non loin d’ici). Pour ma part, je prie saint Stanislas, patron de la Pologne (ou est-ce saint Wenceslas?), pour qu’il m’epargne la pneumonie.

Nous avons tout de meme pu nous balader encore dans Cracovie aujourd’hui, qui a acheve de nous seduire. Curieux, quand meme, apres la perfection de Prague, mais c’est comme ca: j’aime bien ce qui est imparfait, en fin de compte. Ici, les immeubles portent les traces de leur age, mais la splendeur de leur architecture n’en parait que plus authentique. La difference, disons, entre Jeanne Moreau et Catherine Deneuve. Il faut toutefois faire bien attention, quand on leve le nez pour admirer une frise baroque, a ne pas se tordre la cheville dans un des innombrables trous des trottoirs, sur lesquels, par ailleurs, se garent systematiquement les voitures. Cela ne laisse qu’un mince corridor aux pietons, mais qu’a cela ne tienne: les Polonais sont des conducteurs fort courtois. D’ailleurs, c’est la une autre agreable surprise: ici, les gens sourient, rigolent et vous aident volontiers – radical changement par rapport aux Tcheques, lesquels, je regrette d ‘avoir a le dire, se comportent encore comme si un indic allait les denoncer aux autorites s’ils fraternisent avec un etranger. 

Le regime sovietique a laisse de nombreuses traces ici, dont les Polonais tirent parti avec un humour bien particulier. Par exemple, une agence propose un tour en Trabant, ce celebre tacot est-allemand, dans de hauts lieux du communisme, notamment a Nowa Huta, une acierie et des habitations elevees dans toute la beaute de l’architecture sovietique dans le but de meler un peu de proletariat aux habitants de Cracovie, un peu trop intellectuels et cathos au gout du regime. Le prospectus explique qu’on finit la balade par une visite a un « expert en vodka et authentique vestige du regime communiste (pour autant que ce dernier ne se soit pas saoule a mort) ». Comme dirait mon ami Marius, c’est pas gentil, mais c’est drole.

Nous esperions aller a Auschwitz demain (c’est quand meme bizarre d’ecrire ca…) mais peut-etre remettrons-nous cela a plus tard. Aussi bien, quelque chose me dit, a en juger par la quantite de touristes qui sont ici, que ca risque d’etre plutot encombre.  Notex bien ceci: Cracovie est a la mode, mes amis.

Voila, je vais essayer de dormir un peu pendant que le reste de la ville se noie dans la vodka et la biere a 5 zlotys le demi-litre (soit un peu plus de 1,50$).

Bises virtuelles, donc vous n’avez rien a craindre, mais allumez quand meme un petit lampion a saint Wenceslas (ou Stanislas?) pour le salut de mes bronches.