Pot-pourri

Pot-pourri, c’est le nom du resto où j’ai mangé hier soir. Je suis arrivée là bien trop tôt, le propriétaire m’a priée de revenir vers 19h et m’a conseillé un endroit où aller prendre l’apéro en attendant, le Bar dei Cesaroni. J’avais vu passer ce nom sur Google Map (devenu mon meilleur ami), ça semblait sympa selon les avis des clients.

Le bar doit sans doute sa popularité au fait qu’il a servi de lieu de tournage dans une télésérie éponyme qui a eu énormément de succès, je ne vois pas autre chose: le patron a une mine parfaitement patibulaire, et les deux femmes qui travaillent avec lui (sa mère et sa soeur? ou sa femme et sa belle-mère?), édentées, boiteuses, bilieuses, pas ragoûtantes, ressemblent à deux maquerelles de fond de bidonville. On aurait dit une scène d’Affreux, sales et méchants! Je me suis bien amusée à observer cette faune qu’on ne verrait jamais dans le Trastevere, devenu un quartier bien trop chic et de bon goût.

En tout cas. Je suis retournée au Pot-Pourri à 19h pile. Il était bien sûr encore trop tôt (les Italiens ne se mettent jamais à table avant 20h, 20h30). Mais j’avais faim, j’avais froid, je voulais un bon gros plat de pâtes bien chaudes. J’étais la seule cliente dans cette grande salle aux tables nappées de vichy rouge et blanc où un jeune homme d’origine sri-lankaise lavait nonchalamment le sol de terrazzo. (Les Sri-Lankais comptent pour le tiers de toute l’immigration en Italie, on les voit partout dans les petits emplois modestes dont personne ne veut.)

Le chef et son comparse portaient des polos qui avaient dû être blancs un jour, maculés de taches de graisse et de sauce tomate à croire qu’ils n’en changent jamais. J’ai eu une pensée pour nos inspecteurs de la salubrité, qui auraient sans doute fait une commotion cérébrale en voyant ça. Et je vous passe les détails sur l’état des toilettes.

Mais ooohhh! Ces rigatoni all’amatriciana tout fumants, qu’ils étaient bons! Que j’ai bien mangé! Et que le patron était gentil! Ça compte plus que tout le reste, non?

Je suis sortie de là repue et contente, j’ai très bien dormi, merci la vie.

Je pars demain, j’avoue que j’ai un peu hâte parce que cette poussée de variant omicron me donne l’impression de courir sur un pont en flammes. En attendant, Paola m’a fort gentiment conviée à souper avec elle, ça me fait grand plaisir et ça me gêne tout à la fois, parce qu’elle va devoir subir ma pauvre conversation de bègue analphabète et sourde. Peut-être qu’un verre de vin ou deux vont m’aider?

Pas si fous, les Romains!

C’est ce qu’on se dit quand on visite les ruines des thermes de Caracalla. Des installations monumentales qui pouvaient accueillir jusqu’à 1600 personnes PAR JOUR, avec une piscine aux dimensions littéralement olympiques, des vestiaires, des gymnases, des bains de vapeur, des bains froids, deux bibliothèques, tout ça sous des plafonds de marbre dont la hauteur pouvait atteindre 40 mètres, et orné de mosaïques, de statues, de fresques…

Je ne vous ferai pas l’historique de tout ça, c’est déjà sur Wikipédia. Allez quand même lire, c’est fort instructif.

Moi, j’ai marché encore 13 kilomètres aujourd’hui, je suis aussi fourbute que mourute et j’ai besoin d’une nouvelle paire de chaussures. J’essaierai de me trouver ça demain, tenez.

Pour l’heure, je me demande où j’irai manger ce soir: c’est dimanche, la plupart des restos sont fermés et j’ai vraiment la flemme de me préparer quelque chose dans la microscopique cuisine de Paola.

Je vous laisse avec des photos de ma virée d’aujourd’hui:

Promenade sur la Via Appia

Un petit bout de la via Appia dans son état original, pavée en lourds blocs de basalte volcanique.


Je suis loin d’avoir tout vu, hein, la portion documentée de la route fait je ne sais combien de kilomètres, j’en ai parcouru à peine sept. Je n’ai pas visité les catacombes, qui me semblaient d’un intérêt limité. C’est une superbe promenade, ça m’a suffi, je suis revenue en bus, affamée et fatiguée. J’ai mangé un sandwich dégueulasse dans un café que m’avait pourtant recommandé Paola, je suis allée faire un tour dans un marché aux puces aux prix délirants et je suis rentrée tranquillement à la maison. Ce sera tout pour aujourd’hui.

Un buste de Jésus par Le Bernin (sa dernière oeuvre) dans l’église San Sebastiano

Viterbo

J’ai du retard dans mes histoires!

Je récapitule un peu: j’ai passé la journée de vendredi à baguenauder dans les vieux quartiers du Trastevere et de l’ancien ghetto (je vous invite fortement à cliquer sur ce lien pour comprendre l’origine du mot et du concept).

Au hasard de ma promenade, je suis tombée sur une trattoria, Da Enzo, qui sert notamment l’un des plats emblématiques de la cuisine judéo-romaine, l’artichaut frit, que je voulais absolument goûter.

Ça ouvrait à peine, il était midi et quart, il y avait déjà un peu de monde mais encore assez de place pour tous et donc pour moi. J’ai demandé une table sans tergiverser, j’ai commandé, boum: carciofo alla giudia, avec des croquettes de morue farcies à la mozzarella et un verre de vin blanc.

J’ai mangé ça avec délectation (l’artichaut frit, wow, quelle formidable et délicieuse invention!) en prenant tout mon temps, tandis que la file des amateurs s’allongeait dans la rue. Quand je suis sortie, ils étaient bien 30 ou 40 à attendre une table.

Au mois de novembre.

En pleine pandémie.

Imaginez en temps dit «normal».

En tout cas.

J’ai donc quitté Rome hier matin, et je n’en étais pas fâchée. J’en ai bien profité, mais disons que ce n’est pas une ville reposante.

Et puis ma logeuse est un animal rare. Elle se présente comme une chanteuse classique. C’est sans doute nouveau (aussi nouveau que sa photo sur Airbnb est ancienne). Le soir, dans son salon (je dors dans ce qui est normalement sa chambre), elle répétait des chants de Noël en faussant horriblement (Minuit, chrétiens, Mon beau sapin, etc.) tout en piochant sur un piano dont elle essayait de tirer à tâtons les bonnes notes. Je me suis empêchée de lui venir en aide, moi qui suis une cancre finie en musique.

J’ai eu souvent l’impression de la déranger, même si elle se prêtait volontiers à la conversation, comme on se prête à une obligation.

Enfin, j’avais bien hâte de voir Grazia et Tommaso, de vieux amis que j’ai connus grâce à Pierre il y a plus de 20 ans. Ils m’attendaient à midi avec une carbonara de la mort et leur inextinguible gentillesse, dans leur maison où règne un bordel aussi invraisemblable que permanent.

Il y a ici un vieux labrador dépendant affectif qui a peur de l’eau et treize chats de toutes les couleurs, des livres et des disques sur tous les murs; des bidons, des cuves, des cruches, des bouteilles et des bocaux vides dans tous les coins (pour l’huile d’olive, le vin ou les confitures); des vêtements sur chaque fauteuil, des trucs et des machins partout. Les interrupteurs sont systématiquement posés du mauvais côté des portes (ou alors toutes les portes s’ouvrent à l’envers), l’évier est toujours plein de vaisselle, et Grazia règne là-dessus, imperturbable, pendant que Tommaso regarde le foot à la télé ou s’occupe du jardin.

Grazia est intarissable, je dois parfois lui demander de ralentir le débit quand elle me parle en italien, ce qu’elle fait volontiers, quand elle ne passe pas au français, avec son accent tout roucoulant.

De mon côté, je commence à pouvoir formuler quelques phrases à peu près cohérentes – je vais finir par y arriver et par trouver les interrupteurs sans tâtonner.

Grazia et moi partons jeudi pour Venise.

Ce sera tout pour ce soir.

Je vous mets des photos en vrac: la cour intérieure d’une maison du Trastevere avec, sur le seuil, les noms des personnes qui y habitaient avant d’être emportés par la Shoah:

Le forum et des amoureux devant la fontaine de Trevi:

Buona notte a tutti!

Sourde et muette, mais pas aveugle

C’est ainsi: je n’arrive plus à prononcer une seule phrase cohérente (ça sort dans un sabir digne des croisades), et je ne comprends rien de ce qu’on me dit à cause des maudits masques (et aussi parce que je suis déjà dure d’oreille). Vous dire comme ça me frustre…

MAIS! Mais mais mais! J’ai encore des yeux pour voir et des jambes pour marcher. Et c’est tout ce qu’il faut, en fait, pour aimer Rome d’amour.

Je marche, je marche, au hasard ou pas. Je suis tombée hier sur un palazzo splendide, attirée par sa cour intérieure. Sur le seuil, j’ai soudain remarqué des pavés de laiton où sont gravés les noms de ceux et celles qui vivaient là et qui ont été emportés par la Shoah. J’étais aux portes du Ghetto, sans le savoir.

J’étais partie du coin méconnu du Trastevere où j’habite pour me rendre au musée des Écuries du Quirinal. Il y a là une exposition incroyablement brillante autour de L’enfer de Dante, un truc qu’on ne verra jamais chez nous.

Cette vision de Dante a inspiré beaucoup de peintres (bonjour, Brueghel et Bosch!) et de cinéastes majeurs dans l’iconographie collective, ainsi que beaucoup trop d’ecclésiastiques.

L’exposition fait le lien entre cet univers aussi imaginaire que terrifiant et ce que les hommes ont créé dans la vraie vie: l’esclavage, la torture, les travaux forcés, l’industrialisation à tout prix, les génocides… Les hommes (je dis bien les hommes, pas les femmes) avaient-ils donc si peur de la mort et surtout de la vie pour gâcher tant de beauté?

C’est vraiment troublant.

Pardon pour ces très mauvaises photos, mais tous mes appareils semblent s’être ligués contre moi. Allez voir le site du musée, ce sera mieux de toute façon.

Sinon, j’ai vu aujourd’hui au Musée de Rome une autre exposition absolument formidable sur Gustav Klimt, un des peintres que j’aime le plus au monde. Il y avait là des oeuvres qui n’avaient pratiquement jamais été exposées. J’ai flotté pendant deux ou trois heures dans le monde enluminé de ce peintre illuminé. Pas de photos ici, ça ne vaut jamais la peine. Encore là, allez voir le site du musée dont je vous ai aimablement mis le lien plus haut.

Je suis sortie de là tout étourdie sur la Piazza Navona, avec ses fontaines bruissantes sous le soleil doré qui nimbe la ville d’une indicible douceur.

J’ai marché encore jusqu’à la Piazza d’Espagna, dont j’avais gardé un souvenir ravi. Mais j’ai eu quelques haut-le-coeur dans les rues qui y menaient, toutes envahies par les grandes marques de ce monde de débiles: Rolex, Prada, Zegna, chépuqui, nommez-les, elles y sont toutes.

Un petit manteau d’automne en peluche à 2300 euros pour la Signora? Mais ouiiii! Et ces jolies chaussures «sport» en paillettes à 5000 euros pour il Signore, pourquoi pas? Vous aurez bien encore un peu d’espace, dans votre Mercedes, pour ce petit sac Gucci à 2000 euros?

Après ça, on aboutit sur la place, où des vendeurs d’origine africaine ou indo-pakistanaise essaient de vendre leur camelote à deux euros à des touristes aussi désabusés qu’indifférents.

J’ai acheté en pensant à Sissi un truc très rigolo à quelqu’un qui n’avait pas du tout envie de rire.

Et puis j’ai pris le tramway pour rentrer chez ma logeuse, et ce sera tout pour aujourd’hui.

Ciao a tutti!