Une obsession

Ça m’arrive tout le temps quand je rentre de voyage: je ne pense qu’à reproduire ce que j’ai mangé, une manière comme une autre de prolonger le bonheur d’avoir été ailleurs, de ralentir l’atterrissage, de continuer de rêver.

Mais on dirait que c’est plus grave et incurable dans le cas de l’Italie.

Je suis donc allée vendredi à la Baia dei formaggi, puis à la boucherie Capitol (au marché Jean-Talon). J’ai acheté de la guanciale aux deux endroits (pour comparer, tsé), à un prix qui me fait presque pleurer quand je pense à ce qu’on m’a confisqué à la douane.

Et je pleure carrément quand je pense que ça a fini aux poubelles.

Parce que non, les douaniers canadiens ne gardent pas ça peur eux, hein, franchement. On n’est pas dans une république de bananes.

Ils doivent avoir souvent envie de pleurer eux aussi.

J’ai au moins réussi à faire rire celui qui m’a confisqué ma guanciale et mon prosciutto quand je lui ai dit que je reviendrais fouiller dans les poubelles pendant la nuit.

Il était presque aussi beau, gentil et poli que mon propre fils. Ça console.

Bref, je vous le dis et vous le répète, ne rapportez au Canada aucune sorte de viande, fût-elle salée, séchée et emballée sous vide, en pensant que c’est légal: ça ne l’est pas. Après, si vous avez une âme de gambler, vous pouvez toujours essayer de passer ça en douce, en espérant de ne pas faire l’objet d’un contrôle aléatoire. Si vous vous faites prendre, vous risquez une grosse amende, mais pire: vous serez fiché à la douane comme un trafiquant de cocaïne (j’exagère, mais pas tant que ça).

Vous ferez bien ce que vous voudrez, mais vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas.

Je peux en tout cas vous affirmer que nos tomates en conserve Aylmer ou autres n’arriveront jamais à égaler le goût et la qualité des tomates italiennes, c’est comme ça. La passata, pareil,

Et les pâtes, aaahhh, mon doux, les pâtes! Sont pas toutes égales devant Dieu et les Hommes, oh que non! J’ai acheté hier chez Milano un paquet de spaghettone qui m’a coûté trois fois un paquet de Barilla, mais qui m’a procuré au moins six fois plus de bonheur.

J’avais fait un ragù alla bolognese du feu de Dieu, un truc tout simple qu’on ne peut absolument pas rater.

J’ai dû être italienne dans une vie antérieure. Il me manque juste une famille nombreuse.

Buona notte a tutti.

Décalage

Je pense que je n’ai jamais eu autant de mal à me réadapter après un voyage en Europe.

Bon, c’est vrai, je ne suis rentrée que depuis trois jours. Mais quand même. Il fut un temps où je passais à travers ça comme l’eau des spaghettis à travers une passoire. Mais on ne rajeunit pas, hein?

Je me surprends à me lever dès 7h30 le matin avec une faim d’ogresse, j’ai envie de faire une sieste à 10h et de manger des pâtes à 5h de l’après-midi, je me retiens à deux mains pour ne pas me coucher à 7h du soir.

Il est vrai que la Sissi me réveille au beau milieu de la nuit en me léchant le visage, les mains, les épaules (tout ce qui dépasse de la couette, en fait) jusqu’à ce que je finisse par acheter la paix en lui donnant une avance sur ses croquettes du jour. Quand je vous dis que j’ai créé un monstre…

Mais qui suis-je pour la juger? Moi aussi, je ne pense qu’à manger. Des rigatoni all’amatriciana, des spaghetti alla bolognese, alla puttanesca, all’arrabiata ou alla carbonara…

J’ai trouvé un site italien où on donne les recettes de base de ces grands classiques. Allez voir ça. Même si c’est en italien, vous allez comprendre qu’on n’a rien compris quand on entasse une montagne de spaghettis dans une assiette et qu’on la couronne ensuite de sauce.

En tout cas.

Là, il est 20h, je m’accorde le droit de me coucher.

Buona notte a tutti!

Pot-pourri

Pot-pourri, c’est le nom du resto où j’ai mangé hier soir. Je suis arrivée là bien trop tôt, le propriétaire m’a priée de revenir vers 19h et m’a conseillé un endroit où aller prendre l’apéro en attendant, le Bar dei Cesaroni. J’avais vu passer ce nom sur Google Map (devenu mon meilleur ami), ça semblait sympa selon les avis des clients.

Le bar doit sans doute sa popularité au fait qu’il a servi de lieu de tournage dans une télésérie éponyme qui a eu énormément de succès, je ne vois pas autre chose: le patron a une mine parfaitement patibulaire, et les deux femmes qui travaillent avec lui (sa mère et sa soeur? ou sa femme et sa belle-mère?), édentées, boiteuses, bilieuses, pas ragoûtantes, ressemblent à deux maquerelles de fond de bidonville. On aurait dit une scène d’Affreux, sales et méchants! Je me suis bien amusée à observer cette faune qu’on ne verrait jamais dans le Trastevere, devenu un quartier bien trop chic et de bon goût.

En tout cas. Je suis retournée au Pot-Pourri à 19h pile. Il était bien sûr encore trop tôt (les Italiens ne se mettent jamais à table avant 20h, 20h30). Mais j’avais faim, j’avais froid, je voulais un bon gros plat de pâtes bien chaudes. J’étais la seule cliente dans cette grande salle aux tables nappées de vichy rouge et blanc où un jeune homme d’origine sri-lankaise lavait nonchalamment le sol de terrazzo. (Les Sri-Lankais comptent pour le tiers de toute l’immigration en Italie, on les voit partout dans les petits emplois modestes dont personne ne veut.)

Le chef et son comparse portaient des polos qui avaient dû être blancs un jour, maculés de taches de graisse et de sauce tomate à croire qu’ils n’en changent jamais. J’ai eu une pensée pour nos inspecteurs de la salubrité, qui auraient sans doute fait une commotion cérébrale en voyant ça. Et je vous passe les détails sur l’état des toilettes.

Mais ooohhh! Ces rigatoni all’amatriciana tout fumants, qu’ils étaient bons! Que j’ai bien mangé! Et que le patron était gentil! Ça compte plus que tout le reste, non?

Je suis sortie de là repue et contente, j’ai très bien dormi, merci la vie.

Je pars demain, j’avoue que j’ai un peu hâte parce que cette poussée de variant omicron me donne l’impression de courir sur un pont en flammes. En attendant, Paola m’a fort gentiment conviée à souper avec elle, ça me fait grand plaisir et ça me gêne tout à la fois, parce qu’elle va devoir subir ma pauvre conversation de bègue analphabète et sourde. Peut-être qu’un verre de vin ou deux vont m’aider?

Le saucisson

Je pars demain et je n’ai même pas goûté à un seul petit morceau de saucisson de Bologne, celui qui a dégénéré en «baloney» chez nous. J’aurais quand même voulu vérifier si on a la «vraie affaire». Je dois dire et répéter ici que, pour ce qui est de la sauce bolognaise, on l’a.

Comment expliquer ça?

Pourquoi cette recette (avec toutes ses variantes) s’est-elle implantée chez nous avec autant de force, au point de devenir un classique familial? Et le saucisson de Bologne? Sauf erreur, la vaste majorité des Italiens qui ont immigré au Canada (ou en tout cas au Québec) venaient du Sud: des Pouilles, de la Calabre, du Campobasso – rarement du Nord.

J’vais faire mes recherches, comme on dit.

En tout cas. Je pars donc demain pour Rome, mais je promets de m’arrêter dans une salumeria avant de prendre le train, pour goûter au vrai saucisson de Bologne. J’expliquerai l’affaire au charcutier dans mon très mauvais italien, ça va faire rire tout le monde, je vous conterai ça.

J’ai beaucoup aimé Bologne, mais j’ai quand même très hâte de regagner Rome, où le climat est infiniment plus doux qu’ici, et où, comme j’ai déjà dit, je ne ferai rien d’autre que de vivre une vie à peu près romaine pendant trois ou quatre jours. Pas de musée (ou peut-être un ou deux?), pas de presse, juste la dolce vita.

Buona notte a tutti!


Viterbo

J’ai du retard dans mes histoires!

Je récapitule un peu: j’ai passé la journée de vendredi à baguenauder dans les vieux quartiers du Trastevere et de l’ancien ghetto (je vous invite fortement à cliquer sur ce lien pour comprendre l’origine du mot et du concept).

Au hasard de ma promenade, je suis tombée sur une trattoria, Da Enzo, qui sert notamment l’un des plats emblématiques de la cuisine judéo-romaine, l’artichaut frit, que je voulais absolument goûter.

Ça ouvrait à peine, il était midi et quart, il y avait déjà un peu de monde mais encore assez de place pour tous et donc pour moi. J’ai demandé une table sans tergiverser, j’ai commandé, boum: carciofo alla giudia, avec des croquettes de morue farcies à la mozzarella et un verre de vin blanc.

J’ai mangé ça avec délectation (l’artichaut frit, wow, quelle formidable et délicieuse invention!) en prenant tout mon temps, tandis que la file des amateurs s’allongeait dans la rue. Quand je suis sortie, ils étaient bien 30 ou 40 à attendre une table.

Au mois de novembre.

En pleine pandémie.

Imaginez en temps dit «normal».

En tout cas.

J’ai donc quitté Rome hier matin, et je n’en étais pas fâchée. J’en ai bien profité, mais disons que ce n’est pas une ville reposante.

Et puis ma logeuse est un animal rare. Elle se présente comme une chanteuse classique. C’est sans doute nouveau (aussi nouveau que sa photo sur Airbnb est ancienne). Le soir, dans son salon (je dors dans ce qui est normalement sa chambre), elle répétait des chants de Noël en faussant horriblement (Minuit, chrétiens, Mon beau sapin, etc.) tout en piochant sur un piano dont elle essayait de tirer à tâtons les bonnes notes. Je me suis empêchée de lui venir en aide, moi qui suis une cancre finie en musique.

J’ai eu souvent l’impression de la déranger, même si elle se prêtait volontiers à la conversation, comme on se prête à une obligation.

Enfin, j’avais bien hâte de voir Grazia et Tommaso, de vieux amis que j’ai connus grâce à Pierre il y a plus de 20 ans. Ils m’attendaient à midi avec une carbonara de la mort et leur inextinguible gentillesse, dans leur maison où règne un bordel aussi invraisemblable que permanent.

Il y a ici un vieux labrador dépendant affectif qui a peur de l’eau et treize chats de toutes les couleurs, des livres et des disques sur tous les murs; des bidons, des cuves, des cruches, des bouteilles et des bocaux vides dans tous les coins (pour l’huile d’olive, le vin ou les confitures); des vêtements sur chaque fauteuil, des trucs et des machins partout. Les interrupteurs sont systématiquement posés du mauvais côté des portes (ou alors toutes les portes s’ouvrent à l’envers), l’évier est toujours plein de vaisselle, et Grazia règne là-dessus, imperturbable, pendant que Tommaso regarde le foot à la télé ou s’occupe du jardin.

Grazia est intarissable, je dois parfois lui demander de ralentir le débit quand elle me parle en italien, ce qu’elle fait volontiers, quand elle ne passe pas au français, avec son accent tout roucoulant.

De mon côté, je commence à pouvoir formuler quelques phrases à peu près cohérentes – je vais finir par y arriver et par trouver les interrupteurs sans tâtonner.

Grazia et moi partons jeudi pour Venise.

Ce sera tout pour ce soir.

Je vous mets des photos en vrac: la cour intérieure d’une maison du Trastevere avec, sur le seuil, les noms des personnes qui y habitaient avant d’être emportés par la Shoah:

Le forum et des amoureux devant la fontaine de Trevi:

Buona notte a tutti!

La fois où je n’ai pas vu Toulouse

Me voici donc au chic restaurant Courtepaille (l’équivalent, disons, d’un Normandin au Québec), à quelques mètres à vol d’oiseau du non moins chic hôtel Ibis Budget de l’aéroport de Toulouse, où je passerai la nuit en prévision de mon vol pour Valence, demain matin à 8h.

J’aurais bien voulu flâner un peu dans cette bonne ville que j’aime tant avant de venir m’enfermer dans un hôtel bon marché au bord de l’autoroute, mais les Gilets jaunes, qui soulignaient aujourd’hui le premier anniversaire de leur mouvement, en ont décidé autrement: manif, gaz lacrymo, centre-ville paralysé, on repassera.

Je suis donc restée un peu plus longtemps à Foix, et j’ai pu aller marcher avec ma chère Séverine dans les contreforts des Pyrénées, saupoudrés de la première neige, sous un soleil qui jusque-là nous avait cruellement fait défaut. C’était magnifique, lumineux, bleu, infini, doux comme un velours.

Séverine m’a finalement déposée à la gare de Foix à temps pour le train de 17h05. Je la laisse pleine de soucis, et je maudis le rhume qui m’a empêchée de la distraire, de sortir avec elle, d’alléger un peu son quotidien. J’espère seulement qu’elle finira par sortir de la tempête de merde que lui balance son ex sans se lasser.

Je ne comprendrai jamais ça.

Cette méchanceté, envers quelqu’un qui ne t’a RIEN FAIT, avec qui tu as vécu pendant des années et qui est la mère de tes enfants.

En tout cas.

Je quitte donc la France demain matin.

Quelques constats:

Boucane

Les Français fument. Jeunes (et même très jeunes), vieux, hommes, femmes, ça fume, beaucoup et partout: sur les terrasses, sur les quais de gare ou de tramway, dans les abribus, dans la rue, dans les files d’attente, on a toujours une bouffėe de boucane dans le nez. C’est dégueulasse. En revanche, ils ont la décence de ne pas jeter leurs mégots dans la rue, le croirez-vous? Je n’en ai vu aucun.

Accent

Notre accent québécois «pogne» toujours autant, c’est étonnant. Je ne peux pas vous dire combien de fois j’ai entendu «Rhôôô, l’accent, j’adooooore!» J’avoue que ça m’agace un peu. Mais je refuse de le gommer.

Argent

La vie est chère, très chère, bien plus chère que chez nous, et pour ça on peut comprendre les Gilets jaunes, parce que la fameuse couverture sociale, par ailleurs, est en train de devenir un mouchoir de poche. Exemple: deux mois et demi de congé de maternité! Dix jours pour l’autre parent!

* * *

En tout cas. Mon repas de ce soir a été parfaitement dégueulasse, mais je n’en attendais rien de toute façon.

Je vais donc régler mon addition (à laquelle ne s’ajoutera ni taxe ni pourboire et c’est quand même bien agréable) et remarcher vers mon hôtel.

Demain, même heure, je serai chez mon cher ami Antonio, en train de boire du vin d’Espagne et de parler espagnol.

¡Hasta pronto!

Comme un épilogue

J’ai atterri hier matin à Montréal après un vol qui, fût-il en classe affaires, m’a paru interminable. J’étais accompagnée d’un jeune infirmier qui a consciencieusement pris mes signes vitaux aux trois heures. Il n’a pas eu à utiliser le compresseur dont il était muni, mes poumons ont bien fait leur travail. Pour un peu, je serais fière de moi!

Je suis chez mon fils et sa douce, bien en sécurité dans leur grande maison à Saint-Eustache, en attendant que mon appartement se libère. Je suis si heureuse de les voir chaque jour, ça m’enlève tout sentiment d’urgence ou d’impatience.

Bien sûr, j’ai hâte de faire mes boîtes à fleurs, de marcher dans les rues toutes fleuries de mon quartier, mais ça viendra quand ça viendra.

Je renoue avec les petits plaisirs sur lesquels je me concentrais pour me donner du courage quand j’étais sous respirateur: un café au lait bien mousseux. Un bagel au fromage à la crème et à la confiture dégoulinant de beurre fondu. Des toasts aux cretons. Un verre de vin blanc très frais. Ces petites choses-là, auxquelles on ne pense pas d’ordinaire, tant elles sont ordinaires, justement.

Je viens d’aller marcher un peu dans le grand dehors. Derrière la maison, il y a un petit réseau d’étangs avec des jets d’eau, c’est très joli. J’ai écouté avec délice le cri des carouges, observé les acrobaties d’une hirondelle, respiré le parfum du trèfle, senti la douceur du vent sur ma peau. J’ai en tête cette vieille chanson de Ferrat, vous savez?

Sincèrement, je crois que je ne serai plus jamais la même.

De retour parmi les vivants

Jamais je n’avais vu les glaciers aussi étincelants, aussi écrasants de puissance et de lumière. Ils faisaient miroiter leurs arêtes coupantes dans ce ciel d’un bleu surréaliste, altiers, austères et indifférents comme des officiers en grand uniforme. C’est le dernier souvenir que j’emporte d’eux.

De ce minuscule avion qui m’emmenait enfin à Lima, j’ai regardé se dérouler en bas les plis veloutés de la Cordillera Negra, avec un pincement au coeur pour tout ce que je n’aurai pas vu et fait au Pérou. Et un immense, un insondable épuisement.

L’ambulance a mis une bonne heure pour nous rejoindre à l’aéroport, puis une autre encore, toutes sirènes dehors, pour rallier l’hôpital. Typique du chaos perpétuel qui caractérise la circulation à Lima. Malgré la sirène et les gyrophares, les gens ne font même pas mine d’essayer de céder le passage, alors le chauffeur doit gueuler dans des haut-parleurs pour les exhorter à le faire. Paraît que plein de gens meurent comme ça en ambulance à cause de l’indifférence des automobilistes liméniens. Une chance que je n’étais pas à l’article de la mort…

À l’hôpital, on m’a mise aux soins intensifs. Électrodes, perfusion, oxygène, tensiomètre, oxymètre (pour mesurer le taux d’oxygène dans le sang), on m’a fait des prises de sang, on m’a posé mille fois les mêmes questions. J’étais plus ou moins consciente de ce qui m’arrivait, je pense.

Heureusement.

Devant l’incapacité de mes poumons à absorber ne fût-ce qu’un peu des je ne sais combien de litres d’oxygène à la minute qu’on leur envoyait (10? 15?), on a décidé de me mettre sous respirateur, ultime tentative pour m’aider à «prendre mon gaz égal» avant la solution extrême qu’est l’intubation.

Pour ça, on te strappe l’équivalent en polycarbonate du masque d’Hannibal Lecter bien serré dans la figure, mais bien serré comme dans hermétiquement, et tout à coup c’est plus toi qui décides quand et comment tu vas respirer. C’est la machine.

Quand j’ai eu compris que le pneumologue, après avoir réglé l’appareil à sa satisfaction, allait vraiment me laisser comme ça, comme une truite hors de l’eau, sans air, sans défense, sans recours, j’ai vraiment cru mourir.

J’ai passé la première partie de la nuit à pleurer et à me débattre dans la panique la plus complète et dans une sorte de brouillard hallucinatoire rempli d’images cauchemardesques. J’ai fini par réussir à me calmer en imaginant le fleuve Saint-Laurent, des arbres qui frémissent dans le vent, un grand parc avec un banc, et en me parlant: «Tu te calmes, tu ne peux aller nulle part de toute façon, tu restes ici, tu ne vas pas mourir. Tu te calmes, tu ne peux aller nulle part de toute façon, tu restes ici, tu ne vas pas mourir.»

Au matin, quand on m’a enfin enlevé le masque, j’ai pleuré de soulagement, de fatigue, de détresse. On m’a servi un petit-déjeuner que j’ai mis un temps fou à manger, incapable que j’étais de manipuler les couverts, de déplier ma serviette, de porter le pain à ma bouche. Je me sentais complètement hébétée, décérébrée, j’étais convaincue qu’on m’avait droguée, mais non, c’était juste le résultat du premier round.

Le Dr Geng est venu me voir, un homme d’une bonté infinie, pour m’expliquer les tests qu’on allait faire, les diagnostics possibles, ce qui allait se passer, comment on procéderait. Je n’ai pas tout compris parce que mon cerveau était encore en mode redémarrage, mais je me souviens de lui avoir demandé: « Doctor, digame que no voy a morirme acá» (dites-moi que je ne vais pas mourir ici), et je me souviens de son bon regard et de sa main sur mon bras quand il m’a dit : «Non, mais non.»

C’était pas si convaincant, finalement, mais j’ai préféré le croire.

Pendant cinq jours on m’a lavée, retournée, crémée, peignée, changée comme un bébé, et je peux dire que, dans ce vaste apprentissage du lâcher-prise que tu dois faire quand ton corps t’abandonne, la première chose que tu apprends à laisser tomber, c’est ta pudeur.

J’ai passé plusieurs nuits avec Elephant Man (mon respirateur), avec lequel j’ai fini par me réconcilier quelque peu une fois que j’ai eu compris qu’il n’était pas là pour m’étouffer. Il m’arrivait parfois de tricher et de tirer un peu sur le masque pour faire entrer un peu plus d’air, juste un peu, mais sa petite trompette me dénonçait aussitôt — «Poueet poueet», un son complètement incongru dans cet univers réglé par les bip-bip sérieux et affairés des moniteurs.

Chaque matin, un médecin ou un autre (pneumologue, infectiologue, interniste) venait me voir, prendre de mes nouvelles, me donner les résultats des derniers examens, me dire ceux qu’on allait faire… On m’a soutiré une incroyable quantité de sang artériel et veineux, on a fait des tests de toutes sortes (jusqu’au VIH!) pour comprendre ce qui a bien pu jeter par terre comme ça toutes mes défenses immunitaires, et on ne sait toujours pas.

On ne saura peut-être jamais.

Hier, deux taupins en uniforme bleu sont entrés dans ma «chambre» (plutôt une alcôve, droit en face du poste, éclairée jour et nuit, fermée par un simple rideau au besoin, on ne peut pas vraiment appeler ça une chambre) et se sont mis à examiner les lieux. Je pensais qu’ils venaient prendre des mesures pour je ne sais quoi, je les ai observés un moment, puis ils ont dit quelque chose. «…… piso.

— ¿Perdón?

— Vamos a llevarla al piso.»

On te monte à l’étage.

Vous auriez dû me voir. C’était Noël, c’était toutes les cloches de tous les villages qui sonnent en même temps, c’était trop beau pour être vrai. J’ai une chambre incroyable au huitième étage avec une immense fenêtre qui s’ouvre sur Lima. J’ai une SALLE DE BAIN avec DOUCHE (pris ma première douche depuis deux semaines ce matin, un bonheur épuisant mais indicible — ne négligez jamais l’importance de ces petits plaisirs gratuits). J’ai une armada d’infirmières et d’infirmiers à mon service et on prend la peine chaque jour de me demander ce que je veux manger. J’ai banni de mon assiette tout ce qui peut ressembler à du poulet (je ne mangerai plus jamais de poulet de ma vie, j’en fais ici le serment) de même que le riz blanc, les patates douces et le plantain. À partir de là, madame, donne-moi ce que tu veux, avec ben des fruits pis des légumes, et je serai heureuse.

Dans ces conditions, je suis prête à envisager une convalescence un peu plus longue à Lima avant de rentrer enfin au Québec.

Vivante.

« ¿Como amaneciste? »

Il est 6h30, tu dormais sans déranger personne et l’infirmière allume le plafonnier de ta chambre sans préambule ni ménagement comme s’il n’y avait rien de plus urgent. Et elle te demande ça.

Comment je me suis réveillée? Heu… brutalement?

Une autre la suit avec ses médicaments désormais inutiles, mais le docteur l’a indiqué, pas de discussion possible. Le petit déjeuner va atterrir à 8h pile. S’il m’est arrivé de languir pendant des heures pour mon injection de paracetamol, on ne m’a jamais laissé douter du moment des repas. Huit heures, midi, cinq heures, en punto. Immuable et absurde routine des hôpitaux, si éloignée de la vraie vie qu’elle t’en isole encore davantage, alors que tout ce que tu voudrais c’est t’y coller le plus possible.

Tantôt, vraisemblablement au moment même où on aura posé le petit déjeuner sur ma table, seul repas qui me fasse un peu envie, l’infirmière viendra me mettre mon masque de nebulización, une séance d’inhalothérapie qui me laisse le coeur en galopade, les jambes en coton et la bouche pleine de farine.

Elle notera aussi mes signes vitaux — saturation, tension artérielle, température — et me posera cette question qui me fait toujours rire: ¿Deposición? («Selles?»). Deposición. C’est drôle, parfois, l’espagnol. Je suis contente de dire oui parce que, au début, c’était non et que je confonds sans cesse estreñemiento (constipation) et emprendimiento (entrepreneuriat). Ne me demandez pas pourquoi.

Le début de la fin

Ça fait qu’on m’expédie à Lima demain par avion-ambulance, parce que ce petit hôpital de Huaraz n’arrive décidément pas à stabiliser ma condition. J’ai besoin de sans cesse plus d’oxygène, et, malgré tout, mon taux de saturation ne dépasse pas les 85%. On commencera donc par me ramener au niveau de la mer pour m’aider à récupérer mes fonctions respiratoires. Puis quand je serai assez forte pour voyager, on me rapatriera, avec une escorte médicale.

Voilà, c’est ainsi que se terminent les aventures de Tatie Fabi au Pérou, que je voyais tout autrement, cela va de soi. Je laisserai beaucoup de choses en plan, ici. Tant de choses! Je commençais à peine à prendre mes marques, à me sentir à ma place, utile, avec un but, des réalisations claires… Et puis je me suis attachée à mes collègues, je les aime tous autant qu’ils sont, et voilà que je les quitte sans même pouvoir leur dire adieu. Mais on ne choisit pas toujours ce qui nous arrive.

C’est une expérience de vie, disons, dont je pourrai tracer les contours petit à petit, une fois que les choses auront cessé de bouger dans tous les sens. Deux semaines de fièvre, de médicaments débilitants, d’inquiétude et d’insécurité, ça vous désorganise un cerveau. En ce moment, j’ai l’impression de me trouver dans un kaléidoscope que quelqu’un agite furieusement. Si je le pogne, celui-là, il va apprendre à s’asseoir, je vous en passe un papier.

Je suis en train de concevoir une sainte horreur pour le turquoise (couleur de l’uniforme des infirmières), la soupe au poulet, les solutés (qu’on me pose toujours tellement n’importe comment, je pense qu’ils préparent une anthologie de ce qu’il ne faut pas faire et qu’ils ont trouvé la victime idéale, avec pas de veines et trop faible pour se défendre), les fanfares (il y a toujours une criss de fanfare quelque part), le riz blanc, bref, il est temps que je sorte d’ici, ma santé mentale en dépend.

Mais pour l’heure, j’espère surtout sortir de tout cela sans séquelles permanentes pour ma santé physique. Le médecin m’a dit aujourd’hui que les lésions interstitielles dans mes poumons avaient augmenté. J’ai peur. Si ça manque d’air trop longtemps, ces petits trous-là, est-ce que ça sèche pour toujours?

Mais n’anticipons pas. Ou anticipons, mais sur les bonnes choses.

Prendre le café au lait sur mon balcon et regarder pousser les fleurs.

Aller voir mon ami Yves et me baigner dans la rivière.

Boire un verre de rosé avec Maude.

Lire.

Aller à pied au cinéma.

De petites choses. Qui ne sont pas le Pérou.

Au pire, ç’aura été un rendez-vous manqué.