Comme un épilogue

J’ai atterri hier matin à Montréal après un vol qui, fût-il en classe affaires, m’a paru interminable. J’étais accompagnée d’un jeune infirmier qui a consciencieusement pris mes signes vitaux aux trois heures. Il n’a pas eu à utiliser le compresseur dont il était muni, mes poumons ont bien fait leur travail. Pour un peu, je serais fière de moi!

Je suis chez mon fils et sa douce, bien en sécurité dans leur grande maison à Saint-Eustache, en attendant que mon appartement se libère. Je suis si heureuse de les voir chaque jour, ça m’enlève tout sentiment d’urgence ou d’impatience.

Bien sûr, j’ai hâte de faire mes boîtes à fleurs, de marcher dans les rues toutes fleuries de mon quartier, mais ça viendra quand ça viendra.

Je renoue avec les petits plaisirs sur lesquels je me concentrais pour me donner du courage quand j’étais sous respirateur: un café au lait bien mousseux. Un bagel au fromage à la crème et à la confiture dégoulinant de beurre fondu. Des toasts aux cretons. Un verre de vin blanc très frais. Ces petites choses-là, auxquelles on ne pense pas d’ordinaire, tant elles sont ordinaires, justement.

Je viens d’aller marcher un peu dans le grand dehors. Derrière la maison, il y a un petit réseau d’étangs avec des jets d’eau, c’est très joli. J’ai écouté avec délice le cri des carouges, observé les acrobaties d’une hirondelle, respiré le parfum du trèfle, senti la douceur du vent sur ma peau. J’ai en tête cette vieille chanson de Ferrat, vous savez?

Sincèrement, je crois que je ne serai plus jamais la même.

De retour parmi les vivants

Jamais je n’avais vu les glaciers aussi étincelants, aussi écrasants de puissance et de lumière. Ils faisaient miroiter leurs arêtes coupantes dans ce ciel d’un bleu surréaliste, altiers, austères et indifférents comme des officiers en grand uniforme. C’est le dernier souvenir que j’emporte d’eux.

De ce minuscule avion qui m’emmenait enfin à Lima, j’ai regardé se dérouler en bas les plis veloutés de la Cordillera Negra, avec un pincement au coeur pour tout ce que je n’aurai pas vu et fait au Pérou. Et un immense, un insondable épuisement.

L’ambulance a mis une bonne heure pour nous rejoindre à l’aéroport, puis une autre encore, toutes sirènes dehors, pour rallier l’hôpital. Typique du chaos perpétuel qui caractérise la circulation à Lima. Malgré la sirène et les gyrophares, les gens ne font même pas mine d’essayer de céder le passage, alors le chauffeur doit gueuler dans des haut-parleurs pour les exhorter à le faire. Paraît que plein de gens meurent comme ça en ambulance à cause de l’indifférence des automobilistes liméniens. Une chance que je n’étais pas à l’article de la mort…

À l’hôpital, on m’a mise aux soins intensifs. Électrodes, perfusion, oxygène, tensiomètre, oxymètre (pour mesurer le taux d’oxygène dans le sang), on m’a fait des prises de sang, on m’a posé mille fois les mêmes questions. J’étais plus ou moins consciente de ce qui m’arrivait, je pense.

Heureusement.

Devant l’incapacité de mes poumons à absorber ne fût-ce qu’un peu des je ne sais combien de litres d’oxygène à la minute qu’on leur envoyait (10? 15?), on a décidé de me mettre sous respirateur, ultime tentative pour m’aider à «prendre mon gaz égal» avant la solution extrême qu’est l’intubation.

Pour ça, on te strappe l’équivalent en polycarbonate du masque d’Hannibal Lecter bien serré dans la figure, mais bien serré comme dans hermétiquement, et tout à coup c’est plus toi qui décides quand et comment tu vas respirer. C’est la machine.

Quand j’ai eu compris que le pneumologue, après avoir réglé l’appareil à sa satisfaction, allait vraiment me laisser comme ça, comme une truite hors de l’eau, sans air, sans défense, sans recours, j’ai vraiment cru mourir.

J’ai passé la première partie de la nuit à pleurer et à me débattre dans la panique la plus complète et dans une sorte de brouillard hallucinatoire rempli d’images cauchemardesques. J’ai fini par réussir à me calmer en imaginant le fleuve Saint-Laurent, des arbres qui frémissent dans le vent, un grand parc avec un banc, et en me parlant: «Tu te calmes, tu ne peux aller nulle part de toute façon, tu restes ici, tu ne vas pas mourir. Tu te calmes, tu ne peux aller nulle part de toute façon, tu restes ici, tu ne vas pas mourir.»

Au matin, quand on m’a enfin enlevé le masque, j’ai pleuré de soulagement, de fatigue, de détresse. On m’a servi un petit-déjeuner que j’ai mis un temps fou à manger, incapable que j’étais de manipuler les couverts, de déplier ma serviette, de porter le pain à ma bouche. Je me sentais complètement hébétée, décérébrée, j’étais convaincue qu’on m’avait droguée, mais non, c’était juste le résultat du premier round.

Le Dr Geng est venu me voir, un homme d’une bonté infinie, pour m’expliquer les tests qu’on allait faire, les diagnostics possibles, ce qui allait se passer, comment on procéderait. Je n’ai pas tout compris parce que mon cerveau était encore en mode redémarrage, mais je me souviens de lui avoir demandé: « Doctor, digame que no voy a morirme acá» (dites-moi que je ne vais pas mourir ici), et je me souviens de son bon regard et de sa main sur mon bras quand il m’a dit : «Non, mais non.»

C’était pas si convaincant, finalement, mais j’ai préféré le croire.

Pendant cinq jours on m’a lavée, retournée, crémée, peignée, changée comme un bébé, et je peux dire que, dans ce vaste apprentissage du lâcher-prise que tu dois faire quand ton corps t’abandonne, la première chose que tu apprends à laisser tomber, c’est ta pudeur.

J’ai passé plusieurs nuits avec Elephant Man (mon respirateur), avec lequel j’ai fini par me réconcilier quelque peu une fois que j’ai eu compris qu’il n’était pas là pour m’étouffer. Il m’arrivait parfois de tricher et de tirer un peu sur le masque pour faire entrer un peu plus d’air, juste un peu, mais sa petite trompette me dénonçait aussitôt — «Poueet poueet», un son complètement incongru dans cet univers réglé par les bip-bip sérieux et affairés des moniteurs.

Chaque matin, un médecin ou un autre (pneumologue, infectiologue, interniste) venait me voir, prendre de mes nouvelles, me donner les résultats des derniers examens, me dire ceux qu’on allait faire… On m’a soutiré une incroyable quantité de sang artériel et veineux, on a fait des tests de toutes sortes (jusqu’au VIH!) pour comprendre ce qui a bien pu jeter par terre comme ça toutes mes défenses immunitaires, et on ne sait toujours pas.

On ne saura peut-être jamais.

Hier, deux taupins en uniforme bleu sont entrés dans ma «chambre» (plutôt une alcôve, droit en face du poste, éclairée jour et nuit, fermée par un simple rideau au besoin, on ne peut pas vraiment appeler ça une chambre) et se sont mis à examiner les lieux. Je pensais qu’ils venaient prendre des mesures pour je ne sais quoi, je les ai observés un moment, puis ils ont dit quelque chose. «…… piso.

— ¿Perdón?

— Vamos a llevarla al piso.»

On te monte à l’étage.

Vous auriez dû me voir. C’était Noël, c’était toutes les cloches de tous les villages qui sonnent en même temps, c’était trop beau pour être vrai. J’ai une chambre incroyable au huitième étage avec une immense fenêtre qui s’ouvre sur Lima. J’ai une SALLE DE BAIN avec DOUCHE (pris ma première douche depuis deux semaines ce matin, un bonheur épuisant mais indicible — ne négligez jamais l’importance de ces petits plaisirs gratuits). J’ai une armada d’infirmières et d’infirmiers à mon service et on prend la peine chaque jour de me demander ce que je veux manger. J’ai banni de mon assiette tout ce qui peut ressembler à du poulet (je ne mangerai plus jamais de poulet de ma vie, j’en fais ici le serment) de même que le riz blanc, les patates douces et le plantain. À partir de là, madame, donne-moi ce que tu veux, avec ben des fruits pis des légumes, et je serai heureuse.

Dans ces conditions, je suis prête à envisager une convalescence un peu plus longue à Lima avant de rentrer enfin au Québec.

Vivante.

« ¿Como amaneciste? »

Il est 6h30, tu dormais sans déranger personne et l’infirmière allume le plafonnier de ta chambre sans préambule ni ménagement comme s’il n’y avait rien de plus urgent. Et elle te demande ça.

Comment je me suis réveillée? Heu… brutalement?

Une autre la suit avec ses médicaments désormais inutiles, mais le docteur l’a indiqué, pas de discussion possible. Le petit déjeuner va atterrir à 8h pile. S’il m’est arrivé de languir pendant des heures pour mon injection de paracetamol, on ne m’a jamais laissé douter du moment des repas. Huit heures, midi, cinq heures, en punto. Immuable et absurde routine des hôpitaux, si éloignée de la vraie vie qu’elle t’en isole encore davantage, alors que tout ce que tu voudrais c’est t’y coller le plus possible.

Tantôt, vraisemblablement au moment même où on aura posé le petit déjeuner sur ma table, seul repas qui me fasse un peu envie, l’infirmière viendra me mettre mon masque de nebulización, une séance d’inhalothérapie qui me laisse le coeur en galopade, les jambes en coton et la bouche pleine de farine.

Elle notera aussi mes signes vitaux — saturation, tension artérielle, température — et me posera cette question qui me fait toujours rire: ¿Deposición? («Selles?»). Deposición. C’est drôle, parfois, l’espagnol. Je suis contente de dire oui parce que, au début, c’était non et que je confonds sans cesse estreñemiento (constipation) et emprendimiento (entrepreneuriat). Ne me demandez pas pourquoi.

Le début de la fin

Ça fait qu’on m’expédie à Lima demain par avion-ambulance, parce que ce petit hôpital de Huaraz n’arrive décidément pas à stabiliser ma condition. J’ai besoin de sans cesse plus d’oxygène, et, malgré tout, mon taux de saturation ne dépasse pas les 85%. On commencera donc par me ramener au niveau de la mer pour m’aider à récupérer mes fonctions respiratoires. Puis quand je serai assez forte pour voyager, on me rapatriera, avec une escorte médicale.

Voilà, c’est ainsi que se terminent les aventures de Tatie Fabi au Pérou, que je voyais tout autrement, cela va de soi. Je laisserai beaucoup de choses en plan, ici. Tant de choses! Je commençais à peine à prendre mes marques, à me sentir à ma place, utile, avec un but, des réalisations claires… Et puis je me suis attachée à mes collègues, je les aime tous autant qu’ils sont, et voilà que je les quitte sans même pouvoir leur dire adieu. Mais on ne choisit pas toujours ce qui nous arrive.

C’est une expérience de vie, disons, dont je pourrai tracer les contours petit à petit, une fois que les choses auront cessé de bouger dans tous les sens. Deux semaines de fièvre, de médicaments débilitants, d’inquiétude et d’insécurité, ça vous désorganise un cerveau. En ce moment, j’ai l’impression de me trouver dans un kaléidoscope que quelqu’un agite furieusement. Si je le pogne, celui-là, il va apprendre à s’asseoir, je vous en passe un papier.

Je suis en train de concevoir une sainte horreur pour le turquoise (couleur de l’uniforme des infirmières), la soupe au poulet, les solutés (qu’on me pose toujours tellement n’importe comment, je pense qu’ils préparent une anthologie de ce qu’il ne faut pas faire et qu’ils ont trouvé la victime idéale, avec pas de veines et trop faible pour se défendre), les fanfares (il y a toujours une criss de fanfare quelque part), le riz blanc, bref, il est temps que je sorte d’ici, ma santé mentale en dépend.

Mais pour l’heure, j’espère surtout sortir de tout cela sans séquelles permanentes pour ma santé physique. Le médecin m’a dit aujourd’hui que les lésions interstitielles dans mes poumons avaient augmenté. J’ai peur. Si ça manque d’air trop longtemps, ces petits trous-là, est-ce que ça sèche pour toujours?

Mais n’anticipons pas. Ou anticipons, mais sur les bonnes choses.

Prendre le café au lait sur mon balcon et regarder pousser les fleurs.

Aller voir mon ami Yves et me baigner dans la rivière.

Boire un verre de rosé avec Maude.

Lire.

Aller à pied au cinéma.

De petites choses. Qui ne sont pas le Pérou.

Au pire, ç’aura été un rendez-vous manqué.

En plongée

Ça fait que me voici hospitalisée à Huaraz depuis vendredi pour une forte fièvre qui durait depuis cinq jours. Oui, bon, cinq jours mais pas TOUTE la journée. Enfin, pas au début. On m’a d’abord diagnostiqué une fièvre paratyphoïde B, mais des tests plus poussés ont rejeté cette hypothèse. Comme je ne peux pas écrire beaucoup, notamment pour cause de perfusion dans le pli du coude qui m’empêche justement de le plier, ce coude, je vous mets ce que j’ai publié jusqu’ici sur Facebook. Désolée pour ceux d’entre vous qui auront déjà lu tout ça.

SAMEDI, 14h11 (après un mouvement de panique suscité notamment par mon frère au bout de 12 heures de silence, dont huit de sommeil — mon frère est un grand inquiet)

Les amis! Pas de panique s’il vous plaît. Je suis entre bonnes mains, on va me faire tous les examens possibles pour trouver la raison de cette fièvre, l’hôpital est très bien, mes collègues se relaient à mon chevet et je parle chaque jour avec les gens de SUCO.

Je n’écris pas beaucoup parce que je ne peux pas plier le bras gauche à cause du soluté (on n’a pas trouvé de veine ailleurs que dans le pli du coude).

Voilà.

Je vous tiens au courant s’il y a du nouveau.

SAMEDI, 20h26

Mon vocabulaire espagnol du domaine de la santé est en train de s’enrichir, vous crèèriez pas ça. Y a des avantages à tout.

DIMANCHE, 15h37 (un peu excédée par ma dieta blanda)

Saviez-vous ça, vous autres, que boire de l’eau froide, c’est DANGEREUX?

Ma mère nous disait ça quand on était petits. Elle disait aussi qu’on pouvait attraper la polio (ou la diphtérie?) si on se baignait dans un lac avant le 24 juin, la diphtérie (ou la polio) si on mangeait des pelures de banane (ne me demandez pas pourquoi on aurait fait ça) et que manger des patates crues donnait des vers.

Mais on n’est plus en 1965, là. Adelante, Perú!

LUNDI, 16h14

On attend toujours les résultats des tests. Quand le mot «patient» prend tout son sens.

Et oui, c’est un cliché tellement éculé que, dans mes années de correctrice, j’aurais fouetté le journaliste qui m’aurait pondu ça.

Mais après plus d’une semaine de surchauffe extrême à une température constante de 39 degrés, mon cerveau a des courts-circuits.

J’en peux juste pu. J’ai envie de mordre les infirmières. De me déshabiller tout-nue dans le corridor et de me vider le bidon d’eau minérale sur la tête en hurlant. De lancer mes plats sur le mur. De chanter «En revenant de Rigaud» à tue-tête en pleine nuit.

MARDI, 14h38, avec une photo similaire à celle qui coiffe cet article:

La bruxellose et le cytomégalovirus ayant été éliminés de la liste des suspects, j’ai décidé de me mettre à la plongée sous-marine pour passer le temps d’ici à ce qu’on trouve ce que j’ai.

Sans blague, on soupçonne une pneumonie. Je passe un scan ce soir. J’ai jamais tant souhaité avoir une maladie de ma vie.

MARDI, 18h

Mes amis, je m’ai toute trompée tantôt, la piste du cytomégalovirus n’avait point été écartée pantoute. C’est lui le coupable, dans la salle à manger avec le chandelier (que ceux qui n’ont jamais joué à Clue prennent une douche glacée pour avoir cru que la démence venait de m’attaquer par derrière dans la bibliothèque avec la matraque).

En un mot comme en trois, j’ai ça. Le cytomégalovirus.

La tomodensitométrie a également révélé une pneumonie interstitielle.

On en saura plus demain avec le rapport du radiologue.

Il reste à déterminer si la pneumonie est bactérienne et peut se soigner avec des antibiotiques (j’espère que oui).

Voilà, nous sommes fixés.

À partir de là, comme disent nos amis les Anglais, it’s all downhill. Ça va aller tout seul. Ou presque.

Depuis que j’ai compris que, ici, à l’hôpital, il faut se plaindre et réclamer, je suis très bien soignée. Mes collègues sont incroyables de prévenance et de gentillesse, je me suis découvert à Caraz une amie indéfectible, la nourriture est bien meilleure que dans n’importe quel hôpital québécois (vous me direz que c’est pas dur à battre)… Bref, ne vous inquiétez pas. Je vais survivre.

AUJOURD’HUI, au fil de la journée:

Voilà. Je ne vous copie pas les bas de vignettes, je suis au bout de mon rouleau.

Excusez les «fantaisies» de mise en page, pour la même raison.

Hasta pronto.

Pérou profond

Il a fait un temps sublime aujourd’hui à Huari, alors j’ai suivi le conseil de mon collègue et ami Yony, et je suis partie faire une promenade dans la campagne, direction Acopalca, à 4 petits kilomètres d’ici. Il y a là-bas une cevicheria dont il m’a dit beaucoup de bien, j’en ai fait mon objectif.

Mon amie l’appli MapsMe m’avait signalé des sentiers qui me permettaient d’éviter la route, aussi poussiéreuse que périlleuse, pour traverser plutôt de riants paysages agrestes semés de maisonnettes en adobe, dont bon nombre, tristement abandonnées, retournent doucement à la nature.

Des champs de maïs, de pommes de terre et de luzerne, dessinés, dirait-on, autant par fantaisie que par les accidents de terrain, montent à l’assaut des montagnes dans un doux patchwork de velours vert. Au fond de la vallée, les eaux blanc-bleu d’un torrent chantent leur chanson mouillée. J’avais si chaud, j’ai bien failli descendre pour m’y tremper les pieds, mais la perspective de la remontée m’a, pour ainsi dire, démontée.

J’ai donc poursuivi mon chemin jusqu’au village d’Apocalpa, que j’avais déjà traversé en vitesse et en camionnette pour aller visiter des fromagères avec mes collègues Edgar, María Isabel et Diana. Ça m’avait paru plutôt mignon et, de fait, la petite place a un certain charme.

Mais sous le soleil impitoyable de ce samedi après-midi, il y régnait une torpeur désolante qui rendait encore plus tristes ses trois rues boueuses et semées de détritus, ses maisons de pisé à demi-écroulées, ses chiens pelés affalés sur le perron des portes, ses poules en liberté qui picorent au hasard. Deux ânes et un cochon, attachés par une patte, broutaient placidement au bort du chemin, des enfants qui jouaient avec trois fois rien se sont immobilisés longuement pour me regarder passer, ont timidement répondu à mon salut et ont repris leurs jeux.

Une petite vieille toute cassée en deux m’a souri de ses trois dents en me souhaitant buenas tardes de sa voix chevrotante.

Je suis arrivée en nage à la cevicheria, où plusieurs familles occupaient trois des cinq ou six longues tables de la salle dans un joyeux brouhaha.

J’ai commandé une Cusqueña noire (ma bière préférée) et un ceviche de truite, un vrai délice dont je ne me lasse pas. Avec ça, un chilcano (bouillon de truite parfumé à la coriandre) offert par la maison.

Ça valait mon heure et demie de marche.

Mais la bière aidant (ou pas), et même si la route du retour était tout en descendant, j’ai eu la flemme de rentrer à pied. Je me disais que j’allais héler un de ces taxis collectifs hyperbondés qui passent régulièrement en soulevant derrière eux d’interminables nuages de poussière, mais justement, ils sont toujours bondés au-delà du possible. J’ai demandé à la gentille patronne si elle pensait que je trouverais facilement une occasion pour redescendre à Huari, et elle m’a proposé d’appeler un taxi. Lequel, en l’occurrence, n’était nul autre que son mari, Justinio, qui m’a aimablement fait la causette jusqu’au village et un peu disputée parce que je n’étais pas allée jusqu’à la piscigranja, la pisciculture où il achète ses truites.

Tu vas devoir revenir, m’a-t-il dit.

Avec plaisir, j’ai répondu.

Après, j’ai marché un peu dans Huari, jusqu’au joli belvédère tout fleuri qui domine la vallée. Un monsieur est venu me parler, m’a évidemment demandé d’où je venais, m’a sorti ses six mots d’anglais, proposé une bière ou une chicha, ce que j’ai décliné poliment. De toute façon, il devait s’en aller, mais il m’a indiqué sa maison, juste là au coin, et il m’a sommée de revenir demain.

Peut-être bien, j’ai répondu.

Là, l’orage gronde, j’entends crépiter la pluie, je vais sortir essayer de trouver quelque chose à manger qui ne soit pas du poulet grillé.

La leçon de français

Ma voisine María Angelica me l’avait demandé il y a quelques semaines: aider son fils dans les cours de français qu’il suit à distance dans le cadre de ses études en tourisme. Quel plaisir ça m’a fait! J’avais vraiment hâte, mais, pour toutes sortes de raisons, je n’ai pu y aller qu’aujourd’hui.

Je me suis présentée là à 13 h (las trece en espagnol), mais le rendez-vous était à 3 h (las tres). J’ai toujours été pourrie dans les chiffres. Surtout en langue étrangère. La preuve, j’avais compris que María avait six chiens (séis), mais non. Elle en a 16! SEIZE CHIENS! Dieciséis! Tous recueillis dans la rue. Quand je passe devant chez elle, ils jappent comme des enragés, je frôle l’infarctus chaque fois. Si je meurs, ce sera leur faute. Mais je comprends enfin que tout ce boucan vient de presque trois fois le nombre de fauves que j’imaginais. Et franchement, je pourrais prendre l’habitude de passer de l’autre côté de la rue.

En tout cas. Je ne comprendrai jamais. Seize chiens, bâtard! (Pour mes amis étrangers, «bâtard» est un juron, que je trouve particulièrement approprié dans les circonstances.)

Mais je m’égare. Bref, comme j’avais du temps à tuer et l’estomac vide, je suis allée prendre l’almuerzo dans le premier bouiboui que j’ai trouvé sur mon chemin. Celui-là ou un autre, ils servent tous la même tambouille, mais j’avais été appâtée par l’annonce de trucha frita (truite frite) au menu. Comme de raison, ce n’était qu’un appât, y en avait pas. Je me suis rabattue sur une côtelette de porc, qui m’est arrivée sur un lit king de frijoles (haricots blancs) avec pour tout légume un petit tas de rondelles d’oignon cru et une mini-tranche de bébé tomate. Comme d’hab, j’ai laissé la moitié de mon assiette. Je n’arrive pas à me réconcilier avec la cuisine péruvienne.

Mais je m’égare encore.

Je suis donc retournée à 15h au petit hôtel pour backpackers que tient María avec son fils (je dirais peut-être mieux: «qu’elle a acheté pour son fils», mais ce n’est qu’une intuition), et j’ai entamé ma nouvelle carrière de prof de français.

Patrick a 30 ans, l’air d’en avoir 18, un physique de jeune premier, des yeux de velours et, d’après ce que j’ai pu constater, pas beaucoup d’initiative. Ou d’enthousiasme. Il a commencé ce cours, si j’ai bien compris, il y a un mois. Or, au jour d’aujourd’hui, il ne savait pas un traître mot de français, même pas bonjour ou s’il vous plaît. Je pense qu’il m’attendait pour commencer. Le hic, c’est qu’il a un examen… la semaine prochaine!

Il faut dire que son manuel de français est probablement ce qu’on peut imaginer de pire comme outil d’apprentissage. Mal foutu, bourré de fautes, incomplet, sans structure, ni ordre, ni méthode… quand j’ai vu ça, j’ai eu envie de le jeter au recyclage et de faire à ma tête. Mais, premièrement, il n’y a pas de recyclage au Pérou. Deuxièmement, il y a ce fameux examen, qui va porter sur le premier chapitre du manuel. Troisièmement, ma tête, elle vaut ce qu’elle vaut, et c’est le contraire du vin: ça ne s’améliore pas avec l’âge. Alors j’ai pris mon courage à deux mains, mon stylo de l’autre, et j’ai commencé par l’a b c, littéralement.

On a vu les phrases classiques: bonjour, je m’appelle Patrick, je suis péruvien, comment t’appelles-tu, voulez-vous coucher avec moi… ben non, pas ça, pour qui me prenez-vous?

Puis les chiffres. Les moments de la journée, les jours de la semaine, les mois de l’année, les articles définis et indéfinis, les couleurs. Les verbes être et avoir au présent de l’indicatif, un peu de vocabulaire, le «s» du pluriel, toutes ces lettres qui s’écrivent mais ne se prononcent pas, toutes ces consonnes bizarres qui n’existent pas en espagnol… Il a fait des efforts remarquables, et il est doué, même s’il n’articulera jamais assez à mon goût.

Au bout de deux heures et demie, nos cerveaux se sont mis à émettre des cliquetis suspects et une légère odeur de surchauffe, alors j’ai mis fin à la séance.

À travers ça, María aurait voulu que j’aide Patrick à faire son premier devoir. Quand j’ai vu de quoi il s’agissait, il y a eu un grand fracas dans la pièce: mes deux bras étaient tombés. Il fallait réaliser deux infographies pour expliquer l’influence du français dans le monde, pourquoi c’est important de l’apprendre, patati et patata. En français. Après quatre semaines de non-cours.

— Euh, j’ai dit, c’est impossible.

— Mais s’il ne rend pas ce devoir, il va couler! Tu ne pourrais pas le faire à sa place?

— Euh, ça aussi, c’est impossible. Parce que ça demande bien trop de temps, et surtout parce que ce serait malhonnête. On va se concentrer sur l’examen, ce sera meilleur pour son apprentissage. C’est le but, non?

Elle s’est rendue à mes arguments tandis que Patrick ne pipait mot. Après tout, il a encore un mois pour rendre ce devoir (mais ça craint).

Ça craint aussi pour l’examen, remarquez, à moins qu’il ne se mette à travailler comme un forcené. Je l’ai branché sur le site de Babbel, au moins il va pouvoir entendre prononcer des mots et des phrases, ce que ne prévoit pas du tout son cours actuel. (Mais qui donc a conçu ce truc, pour l’amour du ciel?)

J’y retourne mardi, jour férié, a las tres. Cette fois, je ne me tromperai pas d’heure, et je ne partirai pas en folle et en robe comme je l’ai fait aujourd’hui. Le jour, le soleil brille, c’est doux comme tout. Dès que le soir s’amène, vers 17h30, on gèle. Je suis rentrée chez moi presque en courant tellement j’avais froid.

Fait que c’est ça qui est ça, comme on dit.

¡Buenas noches!