Petite fatigue

J’ai dit que je me perdais avec délices dans les petites rues de Chefchaouen, mais c’était avant que je m’égare pour de bon, hier soir, sous un crachin dégueulasse, après avoir été manger une pizza non moins dégueulasse. Tous les mots d’église que je connais ont résonné dans la nuit bleue de la médina, et aussi quelques imprécations destinées au Prophète (que la paix et la bénédiction d’Allah soient sur lui, mais surtout sur moi, si ça ne vous fait rien).

Pour être bien certaine de ne pas me fourvoyer demain, quand je devrai emprunter ces venelles traîtresses en pleine nuit pour aller prendre un taxi qui me mènera à l’arrêt du bus qui me conduira à Casablanca, j’ai refait et répété le trajet en essayant de me fixer des points de repère (j’ai plusieurs fois regretté de ne pouvoir semer des cailloux comme le Petit Poucet). À droite en sortant de l’auberge. Passer devant l’hôtel Sandra, puis devant l’hôtel Koutoubia. Prendre la volée de marches à gauche après le restaurant Sindibad. Au kiosque de téléphone, prendre encore à gauche.

À peine 280 m à marcher, selon Google Maps.

Je t’en fiche. Ça ne m’entre pas dans la tête.

Excusez, je pense que le froid et l’humidité sont en train d’avoir raison de ma raison. Ai-je bien fait de changer de maison! Au moins, ici, le petit poêle de fer-blanc de la salle commune répand une chaleur… euh… une chaleur, quoi. Je m’installe à côté pour travailler, puisqu’il n’y a rien d’autre à faire. Aussi bien, si le temps avait été plus clément, j’aurais eu du mal à passer à travers ce bouquin que je dois réviser et qui, tout compte fait, commence à m’ennuyer un peu.

Mais bon, y a pire, hein? Même sous la pluie, Chaouen (c’est son petit nom) a son charme. Il ne lui manque qu’un marchand de vin. Mais c’est p’t’être mieux comme ça, comme dit mon ami Hassan…

À Chefchaouen (bis)

Je me perds avec délices dans les venelles de cette ville surréaliste où tout est bleu, de tous les tons de bleu. Lapis-lazuli, azur, turquoise, indigo, aqua, c’est un camaïeu infini qui se poursuit même quand on sort des venelles tapissées de boutiques de souvenirs où se cantonnent les touristes.

Le souk, le vrai, celui que fréquentent les habitants, n’est ni moins bleu ni moins labyrinthique. Il se démultiplie en escaliers irréguliers, ponctué de fontaines, d’impasses, de portes presque toujours ouvertes à tous les vents, toujours de tous les bleus possibles.

Il paraît que c’est une idée qu’ont eue les femmes pour donner un caractère particulier à leur village. Si c’est vrai, c’est un coup de marketing absolument génial, digne du talent des Marocains pour le commerce.

Parlant de commerce, malgré toutes mes résolutions, je n’ai pas pu résister: j’ai acheté un foulard hier, et aujourd’hui un collier et une adorable petite boîte à khôl en argent gravé. C’est pas ma faute, c’est Mohammed qui m’a eue. Il m’a offert du thé, et il m’a fait un prix juste parce que c’est moi, pensez donc!

Mohammed me sert le thé dans sa minuscule boutique.

Sans blague, je crois que j’achète juste pour ça, pour ce jeu de négociation qui est pourtant toujours le même. On se regarde dans les yeux, on se jure qu’on ne peut pas aller plus loin, on avance, on recule, on soupire, on lève les yeux au ciel, on fait un pas de plus, on finit par s’entendre, on se serre la main, marché conclu. Si le vendeur a fait une bonne affaire, il sourit. S’il ne sourit pas, c’est qu’il a vraiment sacrifié sa marchandise. Quant à moi, je repars rarement mécontente même si, parfois, je sais que j’ai payé «trop cher». Et d’ailleurs, qu’est-ce que ça veut dire, «trop cher»?

Enfin.

J’ai bien rigolé aussi avec Hassan, qui m’a apostrophée samedi alors que je baguenaudais, le nez en l’air, émerveillée par ce que je découvrais.

Évidemment, il voulait me vendre quelque chose. J’ai refusé poliment, il a immédiatement reconnu mon accent et hop, la conversation a démarré. Quand il a vu que je ne lui achèterais rien, pas un foulard, pas un bijou, il m’a proposé… du haschisch! Sérieusement?
– Mais oui, tout le monde sait ça, 90% des gens qui viennent ici veulent fumer! Regarde, j’en ai toujours sur moi (il me montre la manche de son burnous, qui contient manifestement quelque chose).
– Merci, mais non… je préfère le vin.
– Le vin, c’est pas bon pour toi. Mais si tu en veux, je peux t’en trouver.
– Ah bon? Comment ça? (Le vin, l’alcool, c’est super haram, donc introuvable à Chefchouen sauf dans deux restaurants apparemment assez mauvais, dont c’est en fait le fond de commerce.)
– Ah, j’ai mes sources. Pour 200 dirhams, je t’apporte du rouge, du blanc, du rosé, comme tu veux.

Deux cents dirhams, ça fait environ 30$. J’aurais pu dire oui, on paie plus que ça sans sourciller au resto, mais bon, une petite cure sans alcool ne me fait pas de tort non plus, alors j’ai refusé. «Bien, très bien, a dit Hassan. C’est mieux pour toi.
– Pourquoi le vin serait-il moins bon pour moi que le haschisch?
– Parce que le shit, c’est mieux.»

Argument imparable s’il en est.

Le lendemain, je recroise mon Hassan, qui propose de nouveau de me fournir du vin, cette fois pour 160 dirhams. «Non, merci, sincèrement.
– Ah, bien, très bien, ça vaut mieux. Tu ne veux toujours pas fumer?»

Je suis certaine que, si je retourne le voir aujourd’hui, il m’offrira la bouteille de vin à 130 dirhams. Plus une fumette.

Je ne comprendrai jamais sa logique, je pense…

Le frette

Il fait si froid depuis trois jours que je n’ai toujours pas osé prendre ma douche. La simple idée de me déshabiller, fût-ce pour me retrouver sous un jet d’eau chaude (d’ailleurs probablement tout aléatoire), me révulse. Quant à celle d’avoir les cheveux mouillés pendant une heure, je ne veux même pas l’envisager. Pareil pour la lessive: avec ce temps, ça ne séchera jamais, alors je vis sur mes économies, pour ainsi dire.

J’ai un contrat de révision à rendre le 9 décembre (un roman pour une très bonne maison d’édition, je suis au ciel, pour vrai), alors hier, j’ai travaillé une bonne partie de la journée emmitouflée dans une énorme couverture de peluche, ça me rappelait le Pérou. Quand je pense que je voulais fuir la grisaille de novembre… Mais bon, samedi, il faisait beau, c’était magnifique, et puis le mauvais temps peut arriver partout. J’aurais pu filer vers le sud dès aujourd’hui, mais j’ai choisi de «pousser ma luck», comme on dit, et de rester deux jours de plus en espérant que le ciel se répare un peu. Je profite des rares éclaircies pour aller me perdre dans les ruelles et photographier des chats, qui sont les rois de Chefchaouen.

Et puis j’ai changé d’hébergement, j’écris près d’un petit poêle qui répand une bonne chaleur, c’est toujours ça. Je pourrai peut-être me doucher ce soir. Ou demain. Ou pas.

Une mise au point

Certains lecteurs se sont offusqués des propos que j’ai tenus au sujet des touristes chinois dans mon dernier billet. Je suis sincèrement désolée si mes propos ont paru outranciers. Ceux qui me lisent avec régularité auront sûrement remarqué que, si je ne cultive aucun préjugé, je ne suis pas non plus particulièrement férue de rectitude politique. J’aime bien me moquer tant de mes travers que de ceux de mes frères et soeurs humains, d’où qu’ils viennent, et j’adore exagérer.

Il me semble toutefois que ce n’est pas être raciste que de reconnaître les conséquences du tourisme chinois, qui connaît une expansion sans précédent, à tel point que de plus en plus de chercheurs sérieux l’étudient. Il suffit de googler «comportement touriste chinois» pour s’en rendre compte.

On peut dire que les touristes chinois d’aujourd’hui sont l’équivalent de ce qu’étaient les Allemands il y a 30 ou 40 ans. À l’époque, les Allemands avaient (très) mauvaise réputation parce qu’ils n’avaient pas l’habitude de voyager et n’avaient pas appris à adapter leur comportement aux us et coutumes des pays qu’ils visitaient. C’est un fait, c’est tout.

La principale différence, c’est que la Chine compte 1,4 milliard d’habitants. En 2020, le nombre de Chinois titulaires d’un passeport aura doublé par rapport à ce qu’il était en 2018. Cela se traduit forcément en millions de personnes de plus dans les principaux circuits touristiques, et particulièrement au Maroc, l’un des premiers pays récepteurs de ces nouveaux voyageurs. Ce n’est pas négligeable, et ça explique la réaction de Fatima, que je n’ai pas inventée. Voici un article intéressant à ce sujet: http://french.peopledaily.com.cn/Tourisme/n3/2018/0930/c31361-9505373.html

Je vous conterai demain ma rencontre avec Hassan, ce sera bien plus rigolo (et plein de clichés sur les Marocains).

À Chefchaouen

Croyez tout ce que vous lirez au sujet de Chefchaouen: c’est probablement la plus jolie ville du Maroc, ce qui n’est pas peu dire. Évidemment, ceci expliquant cela, elle est infestée de touristes et minée par les conséquences que l’on imagine.

Je me sens toujours un peu malvenue de déplorer les effets du tourisme de masse puisque, dans une certaine mesure, on peut dire que je contribue à la chose. Mais le phénomène devient vraiment calamiteux, et, je regrette d’avoir à le dire, c’est en bonne partie à cause des Chinois. Au Maroc en particulier, les autocars les déversent à pleines charretées dans les rues des villes; ils se répandent comme des sauterelles, prennent des zillions de photos n’importe où comme des malotrus, mangent invariablement au seul restaurant chinois du coin et repartent sans avoir dépensé un dirham. Tout ce qu’ils laissent aux «locaux», c’est l’impression d’avoir connu l’une des sept plaies d’Égypte. Une pour chaque jour de la semaine.

Parce que le lendemain, ça recommence.

D’ailleurs, Fatima, la maman du proprio de la maison où je loge, m’a bien fait rigoler quand elle m’a expliqué ça avec ses 10 mots de français. Son expression dégoûtée valait tout le vocabulaire du Petit Larousse.

Fatima est chargée des soins de la maison et de ses locataires. Elle m’a accueillie avec sa gentillesse toute marocaine et l’incontournable thé à la menthe, qu’elle a pris le temps de boire avec moi. C’est comme ça que nous avons pu papoter gentiment entre femmes. Elle a 65 ans, elle a sept enfants (cinq garçons, deux filles) qu’elle a élevés seule parce que son mari est mort d’un cancer du cerveau à 35 ans. Elle était alors enceinte de son dernier, Mehdi, le proprio de la maison, justement, qui vit à Melbourne avec Julie, une Australienne d’origine chinoise. Là encore, sa façon d’expliquer comment la Julie a mis le grappin sur son Mehdi valait de l’or.

Ça fait que Fatima ne s’est jamais remariée. Ça aurait voulu dire avoir d’autres enfants, et, pour elle, c’était hors de question («Non non non! Fini-fini!»).

Je lui ai raconté mon petit bout d’histoire au fil de ses questions («et le papa? Fini-fini? Travail? Fini-fini?»). Nous nous sommes montré des photos de nos enfants, elle a trouvé que Jules me ressemble, bref, nous avons bien rigolé.

Pas mal, comme conversation, pour deux femmes qui ne parlent pas la même langue, non?

Fatima, en train de servir le thé de bienvenue.
Mon petit salom

Encore une histoire de taxi

Parlant de langue, j’ai eu ce matin un imbroglio digne d’une comédie burlesque avec un chauffeur de taxi. On dirait que c’est mon destin.

Pour me rendre à Chefchaouen, j’avais réservé un billet de bus de la compagnie CTM, qui couvre la distance en trois heures et en tout confort pour la modique somme de 50 dirhams (environ 7,50$).

La fille de mes logeurs m’ayant expliqué que les entreprises de transport avaient toutes été regroupées dans la nouvelle gare routière, construite à grands frais complètement en dehors de la ville, j’ai hélé un taxi au hasard pour m’y rendre.

Roule pis roule, à un moment donné, un affreux doute s’est emparé de moi. J’ai consulté de nouveau mon billet de bus, puis Google Maps, pour me rendre compte que l’adresse de la gare de départ se situait dans la direction complètement opposée à celle qu’avait prise mon chauffeur, que nous appellerons Mohammed sans trop risquer de nous tromper.

J’ai demandé à Mohammed de s’arrêter et je lui ai montré l’adresse sur mon téléphone. Mais je crois qu’il ne savait pas lire. Il répondait à mes questions dans un mélange d’espagnol, de français et d’arabe absolument indéchiffrable. J’ai fini par décider de lui faire confiance – après tout, j’étais partie avec beaucoup d’avance, j’aurais toujours le temps de me rendre ailleurs au besoin. Nous avons fini par arriver à cette invraisemblable gare routière toute neuve construite au milieu de nulle part, qui s’élève comme un ridicule et orgueilleux palais de ciment blanc dans ce qui était la campagne il n’y a encore pas si longtemps.

Mohammed a accepté de m’attendre, le temps que j’aille vérifier si mon bus partait bien de là.

Pantoute, mes amis.

Quand je suis revenue, la mine dépitée et pas trop contente, il a protesté: «Ti me dis gare ritière, ji t’amène gare ritière!» J’ai fait amende honorable – en effet, j’avais dit «gare routière». J’en ai été quitte pour le double du prix de la course (puisqu’il a fait le double de la course) et pour un tour de conduite sportive dans la lointaine périphérie de Tanger.

Ça m’apprendra à lire mes billets de bus comme du monde.

Je vous laisse sur les premières photos de Chefchaouen la Bleue. Profitez-en, on annonce trois jours de pluie (zut), je ne pense pas pouvoir faire mieux.

B’slama!