J’sais pas combien de temps ça va durer, elle et moi.
Comme j’ai dit, depuis mon erreur stratégique d’hier, j’ai pris mes fuckin’ distances. C’est la mode en ce moment, y paraît, de garder ses distances, mais tsé bin que j’me crisse de la mode, c’est juste un adon.
J’essaye juste de suivre mon plan.
Donc, aujourd’hui, pas de câlins, pas de finesses, rien pantoute. She will have to behave, comme aurait dit mon premier et seul amant, un Anglo du West Island.
C’tait même pas l’fun tant que ça, d’ailleurs, si j’peux me permettre — avec lui, j’veux dire. On était deux innocents, on a fait ça n’importe comment, pis y s’est évidemment poussé après comme un cave, pis j’me suis ramassée enceinte pis j’ai été obligée de m’débrouiller toute seule, mébon, je m’égare.
Pas la première fois, tu me diras.
Pfffffff. Ça, c’est vraiment un commentaire non sollicité.
Bref, c’est pas l’fun tant que ça non plus d’éviter la tatie, franchement.
Me frotter aux murs, aux meubles, à tout ce qui bouge pas, ouais, ça met mon odeur partout, mais c’est pas comme quand je me laisse (un peu) gratter la tête.
En fait, j’avoue que j’ai encore super peur de ses mains, mais chépas pourquoi. Ça doit remonter à ma petite enfance ou chépas quoi, pis tanne-moi pas avec ça.
Fait que j’te dirais que j’ai eu une journée ordinaire.
Aujourd’hui, j’ai encore dévié de mon plan. J’sais pas c’que j’ai, ça doit être les hormones, quetchose. Je r’grette d’avoir à le dire (et je r’grette surtout de l’avoir fait), mais j’suis allée la voir dans son lit à matin. Les oreillers étaient tout moelleux, elle bougeait pas beaucoup, j’m’ennuyais de chépas qui (ma mère? mes p’tits?), pis… pis… je suis allée coller mon nez sur le sien.
Tabarnak.
Là, c’est clair qu’elle va penser que j’suis en train de m’attacher. Or, mon mot d’ordre, c’est: ON S’ATTACHE JAMAIS! Parce qu’on sait jamais quand on va se faire jeter. Comme diraient mes anciens chums du West-Island: Believe me, I know what I’m talkin’ about.
Bon, en tout cas, c’est fait, à c’t’heure. Fait que tant qu’à faire, vu que tout était en train de chier solide, je l’ai laissée me prendre un peu dans ses bras, pis j’ai mangé dans sa main. Peux-tu crère ça? Avec ça, je ronronnais!
J’ai honte.
En même temps, j’ai jamais eu une maison comme celle-là. Well, c’est vrai que j’ai jamais vraiment eu de maison, sauf celle où j’ai élevé mes quatre chenapans, pis comme j’ai dit, y était vraiment temps que je décrisse de là, ça devenait lourd.
En tout cas.
Ici, y a des fenêtres à pu finir qui laissent entrer du bon air plein de toutes sortes d’odeurs de fou et d’où je peux surveiller le trafic des oiseaux. D’ailleurs, j’ai un spot dans notre chambre, y a rien qu’une petite grille mince qui me sépare du grand dehors. Je la checke souvent, c’te petite grille-là, parce que j’me dis qu’un jour la tatie va oublier de la refermer. C’est une porte qui sert beaucoup. J’attends mon heure.
Pis ce soir, la tatie, elle va avoir tout un show parce qu’y est absolument pas question qu’elle me touche. J’me frotte aux meubles, aux murs, aux fils électriques, j’me roule sur son beau tapis marocain en montrant ma bedaine, mais hey. Bonne chance pour le reste.
Chuis rendue pas mal chill. Y a un super coussin dans la chambre de la tatie, j’ai découvert ça à matin, en plein soleil toute la matinée, wow.
Mais j’sais pas ce qu’elle a, la tatie, à sortir et rentrer d’même plusieurs fois par jour, a m’énaaaarve! Chaque fois qu’elle rentre, c’est « Allô ma Sissi! Bonjour ma belle Sissi! Ça va? Viens me voir, viens, viens donc!»
Pffff. Faut ben que j’y aille. Y a toute l’affaire des croquettes, tsé.
Fait que j’me lève, je m’étire des quatre membres un par un, puis deux par deux, puis encore un peu chacun, et encore un petit coup le derrière en l’air et les pattes avant bien allongées, pour étirer aussi la colonne vertébrale (quand j’pense que les humains croient avoir inventé le yoga, hahahaha!), pis je bâille pour montrer toutes mes magnifiques dents de carnivore (au cas où elle essaierait de me passer de la scrap) et aussi pour qu’elle voie mes gencives parfaitement roses. J’ai vu qu’elle aime le rose. C’est dur à manquer: sa chambre est ridiculement rose. J’comprends pas pourquoi quelqu’un fait des affaires de même, mébon.
Bref, aujourd’hui, elle est sortie, pis elle est revenue chépas combien de temps après avec plein de sacs remplis d’affaires qui sentaient toutes sortes de choses bizarres. Même ses mains avaient de drôles d’odeurs. Pis là, elle a passé chépas combien de temps non plus (écoute, ch’pas bonne pour mesurer le temps, on peut pas tout avoir), elle a passé plein de temps à laver des trucs pis à les couper pis à les faire sentir encore plus bizarre (non, ma gang d’incompétents, le mot «bizarre» prend pas de «s» ici parce qu’y est utilisé comme adverbe).
En tout cas. Elle a dit un mot que j’avais jamais entendu avant: ratatouille. RATATOUILLE! Hahaha! J’arrête pas de répéter ratatouilleratatouilleratatouille.
J’pense que j’viens de trouver un nom à ma souris rose à plumes et à gros nez.
En même temps, la Ratatouille, elle commence à être pas mal couettée, j’devrais p’t’êt’ pas trop m’attacher. J’sens que son temps achève.
En tout cas.
Là, la tatie est enfin tranquille, y a des parfums que j’connaissais pas dans la maison, ch’pas certaine d’aimer ça, fait que j’me suis retirée dans sa (bientôt ma) chambre.
D’ailleurs, j’ai fait une petite incursion sur son lit à matin, wow. Elle a pas le droit de garder ça pour elle. Quand je serai plus sûre de mon affaire, hahaha! Watch out.
PS: J’ai pas de photos à te mettre parce que j’hayis ça, les photos. J’ai le droit de garder mon intimité et mes renseignements personnels. Fait que quand la tatie approche avec son estie de machin avec lequel elle passe plus de temps qu’avec moi, ben j’me pousse. Ça lui apprendra.
PPS: (oui, j’ai le droit d’écrire des post-post-scriptum): J’viens de faire ma patrouille, tout a l’air normal dans’ cabane. M’en vas m’coucher.
Trop longtemps que ce blogue est en dormance. On devine bien que, depuis le début de cette maudite pandémie, la femme «toujours un peu partie» a rangé valise et passeport au cimetière des objets désormais inutiles. J’ai dû trouver d’autres façons d’occuper mon cerveau que la perspective d’un voyage prochain. J’ai boulangé et cuisiné plus que jamais. Je me suis mise à faire des puzzles de 1000 morceaux qui n’étaient jamais assez compliqués pour moi.
Parallèlement à ça, j’observais la courbe ascendante du nombre de cas de COVID avec une anxiété proportionnelle. Je me suis scandalisée de l’incurie et de l’incompétence de nos gouvernements, j’ai pesté contre les sceptiques, pleuré des morts que je ne connaissais pas. Je l’avoue, je lis la nécrologie quotidiennement depuis des années (ne me demandez pas pourquoi), et j’étais effarée par le nombre de morts qui s’ajoutait chaque jour. Toutes ces vieilles personnes qui ont pratiquement bâti le Québec, et qui sont parties seules, sans soins, sans accompagnement, sans reconnaissance, comme on ne laisse même pas mourir nos chiens… À l’aube de ce qu’on s’accorde à désigner comme la deuxième vague de contagion, je m’apprête à me retirer dans mes quartiers après la trop brève accalmie de l’été.
Mais j’ai pris quelques précautions. Notamment, ma délicieuse amie Catherine m’a prêté un appareil de luminothérapie, juste au cas.
Et moi qui m’étais juré, à la mort de mon vieux Filou, que je n’aurais plus jamais de chat, je viens d’adopter une adorable petite minette, fine et élégante comme une liane, un peu sauvageonne parce qu’elle a été recueillie errante et grosse de quatre chatons. Je l’ai baptisée Sissi, comme l’impératrice.
Elle était peut-être sans abri, mais elle a des lettres, ma Sissi. Elle écrit son journal. Je ne devrais pas le lire, mais elle ne laisse traîner partout. Je suppose que c’est une sorte d’acte manqué, une façon qu’elle a trouvée de me faire comprendre ce qui se passe dans sa tête sans avoir à en parler. Je pense aussi qu’elle a des velléités de publication. C’est pourquoi je me permets de réaliser son voeu, elle me remerciera plus tard. Quand je pense que j’avais envisagé de l’appeler Colette, en hommage à mon écrivaine préférée! Je serais donc un peu son Willy? Il n’y a pas de hasard, comme on dit.
En tout cas.
Voici donc le premier épisode de ce journal. Je vous avertis, c’est un peu le langage de la rue, elle a un style et un vocabulaire qui demanderont à être raffinés (ou pas: à titre d’éditrice, je pense pouvoir dire avec certitude que Sissi est à la littérature féline ce que Michel Tremblay a été au théâtre québécois).
Ouais, j’ai une grafigne sur le nez, j’me suis pognée avec mon plus vieux dans l’autre maison. Le p’tit maudit baveux, y sait pas vivre. Y était temps que je déménage, finalement.
18 septembre 2020 Cher journal, Aujourd’hui, j’ai passé la journée tapie sous le canapé («tapie sous le canapé», ça sonne, quand même, hein?), en tout cas, cachée en d’sour du divan de l’humaine qui m’a emmenée chez elle sans me demander mon avis. J’ai protesté toute la soirée, hier, mais ç’a rien changé. On dirait ben que chuis pognée icitte. Fait que là, je boude. C’est vrai que c’est pas mal plus tranquille ici que dans l’autre maison, où j’avais encore dans les pattes trois de mes quatre petits bandits (qui sont rendus presque aussi gros que moi, à quatre mois! J’en pouvais pu!), en plus d’un chien complètement hyperactif et d’un nombre indéterminé d’ados humains (j’sais pas comment elle fait, la mère, pour endurer ça). Mais j’hayis ça, déménager. Tsé, quand t’as connu la rue, à un m’ment donné, tu veux juste un peu de stabilité! J’veux dire, si on m’a tirée de là pour me barouetter d’un bord pis d’l’autre, franchement, j’aurais mieux aimé qu’on m’y laisse! Bon, OK, non, peut-être pas, parce que maintenant, au moins, je mange à ma faim, pis j’sais pas comment j’aurais fait pour mettre au monde mes quatre petits chenapans, sans parler de me nourrir tout en les allaitant.
Mais là! Après cette horrible visite chez ce qu’ils ont appelé «le vétérinaire», et deux semaines de punition avec un genre d’entonnoir autour du cou comme si j’avais fait quelque chose de mal, et une démangeaison au ventre que j’pouvais même pas lécher à cause justement de ce maudit machin qu’ils m’ont mis, je pensais que mon calvaire était fini et que j’aurais enfin la paix. Pantoute! Arrive une humaine que je connaissais pas. Elle m’a mise dans un genre de petite niche rose avec des moustiquaires et un bon coussin tout moelleux, c’était douillet, j’étais contente. Mais après, elle a crissé toute la chibagne dans une machine qui se déplaçait, ça m’a rappelé la fois qu’ils m’ont emmenée chez le vétérinaire, au secours! À la fin, j’étais vraiment tannée, je chialais à m’époumoner. Puis la machine s’est enfin arrêtée, et après encore un peu de barouettage (estie que ch’tannée), l’humaine m’a libérée de ma petite niche. Le choc! Je savais pas pantoute où j’étais! Ben j’étais icitte. Je me suis terrée dans la première cachette que j’ai trouvée. Elle, la nouvelle humaine, s’approche parfois de ma cachette (c’est vraiment poche que j’en aie pas trouvé une meilleure). Elle me tend des croquettes. Je boude, mais faut ben manger si j’veux me sauver un jour. Fait que je m’approche un peu. Pis je mange les croquettes, parfois même dans sa main, pis je m’étire, je lui fais des mines, je ronronne, je fais des prrrrouu, je me frotte la tête contre la structure du canapé… Parce que oui, la madame se roule par terre pour me parler, hahahaha! Quelle conne. En tout cas. Tantôt, pendant que c’était tranquille (je sais pas ce qu’elle est en train de faire, mais elle me crisse enfin patience), je suis sortie explorer un peu mon nouveau royaume (parce que, hein, si j’suis pas la reine icitte, personne le sera). J’ai trouvé un grattoir pour mes griffes. Il marche bien, c’était l’fun! J’ai aussi découvert un genre de fontaine où de l’eau a l’air de couler en permanence — ça, c’est super cool parce que l’eau des toilettes, franchement, c’est dégueu, pis l’eau croupie dans un bol, c’est pire. J’pense aussi que j’ai trouvé son lit, hahaha! Elle a pas fini avec moi. J’suis petite, mais j’suis futée.