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Petite journée

Le lac de Pátzcuaro a déjà été l’un des plus beaux du Mexique, à ce qu’on dit (vrai, il n’y en a que trois ou quatre, mais bon). Cerclé de montagnes, émaillé de villages, serti de quatre îles elles-même toutes semées de maisons aux toits de tuiles rouges, il fait plusieurs kilomètres de longueur. Autrefois, dans des barques à la fragilité affolante, les pêcheurs capturaient au filet de petits poissons qui avaient fait la réputation de la gastronomie de la région.

Plus rien de cela n’existe. Le niveau du lac n’a cessé de baisser depuis 25 ans. Son eau, couleur café au lait, est envahie d’algues qui l’étouffent; les poissons sont en voie d’extinction, les pêcheurs ne capturent plus rien. Les villages, exsangues, offrent le triste spectacle de communautés qui dépendent quasi exclusivement du tourisme: les enfants courent après les gringos pour leur vendre de menues marchandises, les femmes offrent d’un air las des tissages et des poteries tous pareils… Nous avons passé la journée à visiter quelques villages, dont l’un où se trouvent quelques ruines purépechas (pyramides de pierre au milieu d’un vaste champ, quelques vestiges d’une vie agricole…). En fin de compte, nous avons négocié avec un jeune homme le prix d’un passage en lancha jusqu’à la plus grande des îles, que nous avons parcourue de part en part avec un sentiment grandissant de consternation. Nous avons repris un bateau pour regagner avec soulagement la douce animation de Pátzcuaro.

Demain, retour vers Morelia, puis direction Veracruz, sur la Costa Esmeralda, en passant peut-être par Taxco ou Puebla, nous verrons. En attendant, nous allons souper dans un de ces restos qui offrent à peu près tous les mêmes plats au menu, qui se révèlent immanquablement différents de ceux que l’on avait commandé la semaine d’avant et qui, pourtant, portaient le même nom. Je découvre des mots que mon dictionnaire ne contient pas, mais heureusement les Mexicains, toujours aussi affables et gentils, prennent le temps d’expliquer, de réexpliquer, de répéter…

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Patzcuaro

Ce matin, après le petit déjeuner de pain grillé et de café de olla (parfumé à la cannelle), nous avons sauté dans un taxi. Nous souhaitions nous rendre au terminus de bus pour en prendre un de seconde classe vers Patzcuaro, à une heure de route, en principe. Le chauffeur nous a plutôt proposé de nous emmener à la sortie de la ville, où un taxi collectivo nous emmènerait droit au village en moins de temps et pour moins cher qu’un bus. Chose dite, chose faite.
Nous sommes donc arrivés à Patzcuaro, un village tellement vieux, tellement différent de tout ce que nous avons vu jusqu’ici qu’on pourrait se croire dans un tout autre pays. Ici, les maisons sont faites de pisé, le bas est peint en rouge sang-de-boeuf, le reste blanchi à la chaux, et les toits sont couverts de tuiles. Les gens ne sont pas riches, ça se voit clairement, mais tous nous saluent fort gentiment. La grande place est bordée de palais coloniaux plus jolis les uns que les autres, mais cela ne se devine pas de la rue. Il faut pousser les antiques portes cochères pour découvrir des jardins, des fontaines, des balcons, des chambres fraîches et ombragées qui contrastent avec les rues poussiéreuses et bruyantes où se pressent des vendeurs ambulants, des familles, de petites vieilles édentées et rabougries, des ados en uniforme scolaire, toute une vie qui grouille et palpite sans arrêt.

Nous logeons dans un charmant petit hôtel au patio tout fleuri, une chambre impeccable avec salle de bains privée qui nous coûte la fortune de 250 pesos pour deux, ce qui équivaut à environ 20$ canadiens. Il fait bien plus frais ici qu’à Morelia, la petite laine sera de rigueur ce soir pour la première fois depuis notre arrivée au Mexique. Tellement que, même pour l’heure de la Sainte Bière, sous les arcades de la place qui est dit-on la plus grande d’Amérique, il a fallu que je mette mon châle. La grosse misère, quoi…
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Beautés coloniales

Après la folie de Mexico, Querétaro nous a paru bien paisible. Nous y sommes parvenus après trois heures et demie de route dans un car ou jouait à tue-tête un film particulièrement criard avec Cameron Diaz (les Mexicains adorent le bruit). La ville compte plus ou moins un million d’habitants (nous avons cru comprendre que ça augmente très vite), mais on traverse le centre historique en une petite demi-heure. Ça, bien sûr, c’est si on s’empêche d’entrer dans les innombrables églises que l’on croise, et on aurait bien tort: on y trouve de délirants et immenses retables dorés à la feuille, des toiles anonymes dont l’imagerie sanglante m’étonnera toujours, des Christs naïfs étendus dans des chasses vitrées… et puis il y fait toujours frais, ce qui n’est pas de refus sous ce soleil de plomb!

C’est d’ailleurs à cause de cette chaleur qui devient écrasante vers 15h que nous avons adopté le rythme mexicain: petit-déjeuner vers 9h, repas consistant vers 14h, sieste jusqu’à 18h, promenade dans les rues piétonnes de la vieille ville et ses jolies placettes ombragées, souper léger plus tard en soirée. Cela, joint à l’architecture arabo-andalouse des maisons, nous ferait croire sans mal que nous sommes en Espagne. Mais les Mexicains ont une sorte de joie de vivre, de gentillesse intrinsèque, de spontanéité que l’on ne trouve peut-être pas chez les Espagnols.

Tout à l’heure, nous avons assisté à une procession religieuse, avec fanfare et pétards, en l’honneur de la sainte patronne de la province ou de la région, je ne sais trop. J’aurais cru que, Pâques étant tout juste passé, on aurait pris un petit moment de repos, mais Pierre croit qu’il faut vite relancer la business pour que ça ne s’essouffle pas. Rien n’est moins sûr: pendant que je pioche ces mots sur un clavier tout collé, j’écoute des airs de Noël à la sauce celtique. Ça ne s’invente pas!

Demain, direction Guanajuato, puis Patzcuaro, autres villes citées au patrimoine mondial de l’UNESCO. On va encore être obligés d’entrer dans plein d’églises et de musées et de palacios, de prendre des photos de maisons aux murs ocre ou roses aux balcons de fer forgé remplis de fleurs, de faire la sieste même si on n’est pas fatigués, pffff.

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Mégapole mégafolle


Nous y sommes donc. Arrivés vendredi soir assez exténués par le voyage, nous avons vite mis de côté nos velléités d’aller explorer la ville tout de go. Direction l’hôtel, la Casa Vieja, qui porte bien son nom. Caché dans une ruelle borgne de la Zona Rosa, il compte quatre dortoirs, plus deux chambres au confort spartiate aménagées dans des cubes de béton construits en ajout sur le toit. Tout est un peu de guinguois, mais propre. Et puis, du moment qu’aucune bestiole indésirable ne fait mine de vouloir partager notre lit…

Mexico, maintenant. Pfiou! Ça tonitrue, ça klaxonne, ça s’interpelle, ça mange constamment, ça n’arrête pas! Samedi, nous avons marché dans la vieille ville, visité quelques musées, sacrifié au rite de la sainte bière, comme il se doit, dans un estaminet inconnu des touristes et, bien sûr goûté à quelques spécialités du cru, notamment une tostada bleue couverte de frijoles, de cactus haché, de salsa et de fromage.

Le Palacio Nacional est une splendeur, et les fresques de Diego Rivera, dans le plus pur style réalisme soviétique, valent vraiment le coup d’oeil. Au centre du Zocalo, le gouvernement a dressé une structure assez laide, où l’on présente une expo de photos magnifiques de Willy Souza à l’occasion du 200e anniversaire de l’indépendance. C’était beau de voir les Mexicains regarder ces portraits d’eux-mêmes et des beautés de leur pays comme s’ils ne s’étaient jamais vus aussi beaux, riches d’une culture millénaire et d’une histoire tourmentée.

Le soir venu, il y avait une mer de monde venue écouter le discours d’une sorte de prédicateur. Le Zócalo, immense place au coeur de la vieille ville, était pris d’assaut. Obéissante, la foule a chanté « Si tu aimes Jésus-Christ, tape des mains » en agitant des dizaines de milliers de drapeaux blanc et bleu; c’était surréaliste. Tout autour, les vendeurs itinérants proposaient tristement leur pauvre marchandise, les amuseurs publics bonimentaient, les marchands de chicharrones (peau de porc frite), d’enchiladas, de barbe à papa s’affairaient… Je ne me lasse pas de ce spectacle. Mais comme toujours, ce qui me brise le coeur, ce sont les enfants des rues, et les femmes assises sur le trottoir qui mendient d’un air las, un enfant ou deux dans leur giron… Apparemment, il n’y a ici aucun filet de sécurité sociale, ce qui explique que chacun tente de survivre en inventant un petit métier. Dans le métro (très propre et moderne), de jeunes hommes munis d’un lecteur de CD portent dans un sac à dos quatre haut-parleurs qui crachent desd compils qu’ils offrent à 10 pesos pour 150 chansons. Il faut en vendre, des CD, pour réussir à gagner sa vie… Songez qu’un dollar canadien vaut 12 pesos!

Aujourd’hui, nous avons visité la maison de Frida Kalho et nous sommes baladés dans le quartier, envahi par une foule des Mexicains en promenade dominicale. Nous sommes entrés dans un marché couvert où nous avons mangé de délicieux burritos de boeuf cuit avec des feuilles d’agave, vendus par un type qui semblait au bord de l’apoplexie tant il avait la figure rouge. D’autorité, il nous a mis dans la main une bouchée de viande.
– Tiens, goûtez-moi ça, c’est bon, non? Allez, asseyez-vous. Chico! Donne ta chaise à madame! Combien, deux chacun?
On a avalé ça avec un jus de mandarines fraîchement pressé, ça nous tient au ventre depuis.
(Comme d’habitude je ne songe qu’à bouffer, je commence à comprendre pourquoi toutes les Mexicaines sont gorditas!)

Pierre et moi nous accordons à dire que les Mexicains sont incroyablement affables, on placote avec tout le monde dans notre espagnol un peu bancal, c’est tout à fait sympathique.

Demains, nous partirons probablement pour Querétaro, petite ville coloniale classée au patrimoine mondial de l’Unesco (comme plusieurs villes ici).

J’essaierai de vous mettre des photos la prochaine fois.

Hasta luego!

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Bientôt le Mexique

Je me rends compte que je pars dans quatre jours. Une fois de plus, il me semble que je n’ai rien de fait, rien de prêt… Ma valise n’est même pas sortie du placard, moi qui, d’ordinaire, la fais, la défais et la refais dix jours à l’avance!

Nous atterrirons à Mexico, où nous resterons trois ou quatre jours. En plein week-end de Pâques, ça risque d’être intéressant.

Ensuite, eh bien, ensuite, nous verrons où le vent nous pousse. J’espérais pouvoir «couchsurfer», mais aucune des personnes avec qui j’ai tenté de prendre contact ne m’a répondu. J’essaie de ne pas le prendre personnellement, comme on dit.

Mais il paraît que beaucoup de particuliers offrent des chambres à louer dans les petites villes, nous irons donc au pif. C’est ce que nous avions fait en Croatie, et cela nous a toujours bien servi.

Non, nous ne nous aventurerons pas à Ciudad Juarez, là où l’on décapite allègrement le citoyen; nous tenterons de ne pas nous faire coffrer par des policiers véreux, nous pèlerons nos fruits et boirons de l’eau embouteillée, promis.

Je crois bien que j’ai hâte!

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Cuba en vrac

Je ne sais pas si c’est parce que je parle espagnol mieux que dans mes précédents séjours ou si les choses se dégradent vraiment, mais il m’a semblé que les Cubains sont plus désespérés, plus cyniques, plus amers que jamais.
Conversation (en traduction libre) avec X, ingénieur, qui nous emmène à La Havane dans sa voiture, une vieille allemande conservée comme un bijou (si je le nomme, si je donne des détails, si j’en dis plus, il m’a assuré qu’il serait dans la merde jusqu’aux yeux):
LUI: Rien ne fonctionne ici. Tout est un vaste mensonge!
MOI: Mais les écoles? Tous le monde est scolarisé à Cuba, non?
LUI: Tu parles! Mon fils devrait avoir 32 périodes de classe par semaine. Tu sais combien il en a eu la semaine dernière? Trois!
MOI: Mais comment ça?
LUI: Le prof n’était pas là, et il n’y avait pas de remplaçant! Les enseignants préfèrent travailler dans l’hôtellerie. C’est la seule chose qui permet de vivre un peu mieux, et pas parce que c’est plus payant, juste parce que les touristes apportent des cadeaux!
MOI: Et les hôpitaux? On dit qu’aucun Cubain ne paie pour ses soins de santé?
LUI: Il y a des médecins dans les grands centres, oui. Des hôpitaux internationaux équipés à la fine pointe, il y en a quatre ou cinq à Cuba, et très peu de gens y ont accès. Dans les villages, il n’y a que des dispensaires mal équipés, pas de médicaments, rien.
MOI: Mais où va tout l’argent du tourisme, alors?
LUI: Devine…»

Pourquoi les terres ne sont-elles pas cultivées alors que tout pourrait y pousser, pourquoi sert-on dans les hôtels des carottes en conserve venues de Chine dans ce pays si fertile, pourquoi La Havane tombe-t-elle en ruine, pourquoi personne ne peut lancer en paix une petite entreprise, pourquoi Machin ou Chouette ne peut-il pas tout bonnement nous prendre à bord de son auto et nous emmener faire un tour sans craindre la police, pourquoi y a-t-il tant de jeunes Cubains diplômés sans emploi, pourquoi, pourquoi, pourquoi?

L’embargo des États-Unis? Quelle blague! C’est le meilleur prétexte que l’on puisse donner à Fidel pour maintenir son peuple dans cet esclavage absurde. Si on l’abolissait demain matin, on verrait bien que là n’est pas le problème. Le problème, c’est la dictature. Le discours vide. Le mensonge.

Les slogans qui émaillent la seule autoroute du pays, là où nous verrions des pubs de MacDonalds ou de Subways (non que ça me plaise, mais au moins j’ai le droit de dire ouvertement que c’est de la merde), annoncent depuis 50 ans l’avènement d’un temps nouveau qui n’est jamais venu, proclament la gloire d’une révolution en marche alors que ce pays qui aurait tout pour être autosuffisant est exsangue, rendent hommage à la fierté d’un peuple déshonoré parce qu’on le prive de toute initiative et qu’on le réduit à la mendicité.

Je me suis demandé pendant un temps si j’allais revenir dans ce pays qui ne vit que par et pour le tourisme. Mais n’y plus retourner, c’est laisser à l’abandon ces gens si aimables, si fiers malgré tout, si joyeux et si dignes. Alors oui, j’y retournerai.

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Atterrir en catastrophe

Dimanche 6 décembre, 15h15, le pilote nous annonce que nous entreprenons notre descente vers Montréal. Je suis debout depuis 6h30: Oriol m’avait dit qu’il ouvrirait le bar un peu plus tôt pour me faire un dernier café, que j’ai savouré en regardant la mer s’agiter sous un ciel d’acier. Il ventait, ça sentait les embruns, il n’y avait personne que moi. Même moi, étais-je vraiment là?

17h, je suis rentrée depuis un petit quart d’heure, le téléphone sonne. «Fabienne? C’est Richard (mon patron). Est-ce que tu t’en viens bientôt?
– Euh… Où ça?
– Ben, on t’attend au journal.
– C’est une blague?
– Mais non, tu es à l’horaire aujourd’hui, Marie-Hélène est en vacances, on n’a personne d’autre à la correction.
– Tu veux rire?
– Non, non… Tu ne pensais pas travailler aujourd’hui?
– Euh… C’est que je viens de rentrer de vacances, tu te souviens? Je suis chez moi depuis 15 minutes. Je devais reprendre le travail demain seulement.
– Ah? Penses-tu que tu peux me dépanner? Je suis vraiment dans la m…
– Bon. C’est bien parce que c’est toi. Je serai là dans une demi-heure.»

J’ai vidé ma valise sur le plancher du vestibule pour trouver quelques indispensables accessoires, laissé le reste épars et sauté dans ma petite auto pour aller défendre le droit du public à une information exempte de fautes d’orthographe. À quoi bon avoir un afficheur?

Ça m’apprendra.

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Dormir, manger, dormir

Depuis un peu plus de 24 heures que je suis ici, j’ai bien dû en dormir 14. Je dors sur la plage entre les repas, je fais une sieste d’une heure et demie avant le souper et, hier soir, je me suis mise au lit à 22h30 sans demander ni mon reste ni même un autre de ces délicieux cafés espanols qu’Oriol, Juan ou Ramon me sert avec des yeux énamourés comme si j’étais la plus belle femme du monde.
Je suis en tout cas la seule femme seule de tout l’hôtel, fréquenté surtout par des couples anglophones d’un âge certain et par d’autres, francophones, un peu moins décatis. Cela me vaut d’être l’objet de toutes les attentions de Yoel, Roberto ou Rogelio, et je ne m’en plaindrai pas.
L’hôtel ou je me trouve est encore plus au milieu de nulle part que je ne croyais. Quelques hameaux l’entourent, que je n’ai pas encore vus puisque je dors tout le temps, et le village le plus proche est à 14 km ou 30 pesos de taxi, aller-retour.
Mais j’irai d’abord explorer le banc de corail qui fait moutonner la mer juste devant ma chambre. Lionel (employé du club de plongée) m’a proposé de m’y accompagner. Oui, j’ai dit, con mucho gusto: dès que j’aurai assez dormi.
J’ai rencontré un couple de Gatinois fort sympathique, elle, travailleuse sociale, lui arpenteur; nous irons probablement à La Havane ensemble. Le défi: s’y rendre en train, expérience purement cubaine que nous a vivement déconseillée la représentante de Nolitour. «Vous savez, elle a dit, le train, ici, ce n’est pas comme chez vous…» On a répondu en rigolant: «Non, c’est sûrement mieux!»
Bon, cette connexion est aussi lente que tout Cuba, je n’abuserai donc pas des bonnes choses. À 8 pesos l’heure, autant avoir quelque chose a raconter.

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Dernières impressions

Presque une semaine que je suis rentrée de voyage… Physiquement du moins. Il me vient des flash, des odeurs (tortillas chaudes, fumée des brûlis, viande grillée), des mots en espagnol qui flottent dans mon cerveau et montent à la surface comme des bulles – PLOP! Je parcours mon carnet de notes comme pour me convaincre que j’étais vraiment là, en ce lieu, ce jour-là. Non, je n’ai pas rêvé.

Santé
Dans le minibus entre Flores et Sayaxché, trois tout petits enfants, dont l’un, assis sur mes genoux, n’a pas 3 ans, se passent un litre de soda orange fluo et mangent des chips, à 8h du matin. Certes, je crains les effets à court terme que ce périlleux exercice peut avoir sur mon pantalon beige. Mais encore plus ceux qu’il aura indéniablement sur la santé de ces petits. Le Guatemala se prépare un sérieux problème d’obésité.

Problèmes de riches

Ce jeune guérisseur, à côté de moi, dans le bus entre Sayaxché et Coban, porte un pantalon d’occasion trop grand pour lui, une chemise élimée mais propre, le tout sans doute acheté dans l’une des innombrables friperies qu’on trouve dans les villes et qui annoncent: Ropa americana. Chef de famille à 23 ans (son père est mort assassiné), il doit prendre soin de sa mère et de ses 11 frères et soeurs. Il me demande comment faire pour émigrer au Canada. Il veut sortir de la pauvreté. Au bout d’un moment, il jette sans façon par la fenêtre la bouteille de cola qu’il vient de terminer. On n’en est pas encore au souci environnemental, qui est un problème de riches.

Âge

Les fillettes, ici, sont déjà de petites femmes à 8 ans: elles travaillent dur, s’occupent des plus petits, bien souvent se marient à 14 ans… Il n’est pas rare de voir des grands-mères de 35 ans qui ont déjà l’air plus âgées que moi, avec mes 50 ans de femme privilégiée.
Au terminus de Coban, un vieux monsieur m’aborde pour me proposer un hôtel. Je sais déjà où je veux aller, mais il marche néanmoins avec moi, gentiment, et nous parlons de choses et d’autres – les questions habituelles: d’où je viens, ce que je suis venue faire, tout ça. Il me demande mon âge. Tous me regardent d’un air tellement incrédule quand je le dis que je suis maintenant gênée de répondre. Et ça ne rate pas: il me fait de grands yeux ébahis. Il me demande quel âge je lui donne. Il lui manque plusieurs dents de devant; il a la peau tannée comme un vieux cuir. Je dis: 45. Bingo! Je tombe juste. J’ai enlevé 20 ans au chiffre qui m’est d’abord venu.

La vie, la mort

Mis à part Antigua, les villes du Guatemala sont grises, laides, sales. Ça contraste avec les campagnes, vertes et riantes, mais aussi avec les cimetières, où les tombes sont peintes de jolies couleurs toutes joyeuses, comme pour égayer les morts.

Équilibre

Partout les trottoirs sont inégaux, étroits, trop hauts, souvent défoncés. Fauteuils roulants et poussettes n’ont pas droit de cité. Les mamans, quand elles ne portent pas leur bébé sur leur dos à l’aide de ce carré de tissu qui sert à tout, le tiennent dans leurs bras, comme au baptême, et marchent tranquillement, royales, dans la foule qui se presse sur ces trottoirs meurtriers. Comment font-elles pour ne jamais le laisser tomber?

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La fin

L’horloge ancienne que m’a léguée mon père marque 10h10, comme dans les vieilles pubs de Timex. Elle ne fonctionne que quand j’en décide ainsi, ce qui est très loin de ma véritable autorité sur le temps.

Je suis de retour à la maison depuis un peu plus de 24 heures. Mon passage à Ciudad Guatemala m’a confirmé ce que je me dis souvent: ne croyez que ce que vous expérimentez. Il n’y a rien de plus à Ciudad Guatemala, du moins le jour (et je serais curieuse de faire l’expérience le soir) que dans les autres capitales de pays dits «en développement»: beaucoup de bruit, de pollution, de gens, d’action; ne vous promenez pas dans les rues désertes en Nike phosphorescents et ne mettez pas votre portefeuille de jeune cadre dynamique dans votre poche de fesse. Le reste, franchement, c’est comme la grippe du cochon: calmons-nous.

Il y a bien plus à craindre des douaniers américains. Quand on arrive à l’entrée de la zone de combat, ils ont une gentille affichette pour vous accueillir: OUR PLEDGE: servir you avec courtoisie and efficiency.

Fuck you, Chose. La matrone de prison qui monte la garde devant le détecteur de métal me traite comme une criminelle ou, au mieux, comme une demeurée (et si j’arrivais du Mexique, elle me traiterait en plus comme une pestiférée pour cause de virus de grippe de machin-chouette): «Enlève tes souliers. TES SOULIERS, j’ai dit! Ta ceinture! Ouais, ton bracelet aussi. Ou c’est que t’as mis ta carte d’embarquement? Il me faut ta carte d’embarquement! BOB!!! Elle l’a laissée dans le bac!
– Comment tu t’appelles ? me demande Bob. HEIN?? (Bob a les yeux collés au plafond parce que je viens de lui dire en très bon français: FABIENNE COUTURIER, et il ne peut franchement pas répéter ça à la matrone, qui commence à perdre patience, comme si elle en avait déjà eu). C’est pas un nom chrétien, ça Feubifjkghpqeiru Coyowrourrruey.

All right, guys, mon passeport va sortir de votre &;*@#*%&a!!; scanner en même temps que mes souliers, ma ceinture et ma petite culotte, vous allez pouvoir vérifier que je suis bien moi-même et arrêter de capoter. Thank you, bonne journée, et si votre pledge est to serve us avec courtoisie, votre face is not au courant.

Là, on prend l’avion, on se dit que le calvaire est fini et NON!!! L’agent(e) de bord est frustré(e) parce qu’il/elle doit s’habiller en femme pour gagner sa vie (ou peut-être parce qu’il/elle regrette son changement de sexe?). Un sourire? Arrête de rêver. «Hein? Une blanket? Quiens, ta F&%#@)&a*Y% couvarte. Bon, quessé qu’a veut, encore? De l’eau? Me niaises-tu? Est-ce que je suis payée pour te donner de l’eau??? Après, je gage que tu vas vouloir aller pisser? ATTACHE TA CEINTURE! »

En tout cas. Je suis rentrée chez moi saine et sauve. Je dois dire que je ne me suis pas tellement ennuyée de Montréal, mais bon. Le cardinal pousse sa chansonnette dans le saule, les feuilles poussent à vue d’œil, j’ai dormi la fenêtre ouverte. C’est le printemps.