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Vendredi soir à Gaspé

Crevée comme j’étais en arrivant à Gaspé, je n’ai pas voulu me casser le bicycle, comme on dit. J’ai brièvement arpenté la rue principale (baptisée rue de la Reine et ne me demandez pas pourquoi), et j’ai fini par me résoudre à entrer au Brise-bise, dont la terrasse débordait jusque sur le trottoir. Une quinzaine de personnes attendaient une place. Personnellement, c’est contre ma religion de faire la queue pour entrer dans un resto. C’est là que la personne seule a un avantage: elle est seule! La jeune hôtesse m’a expédiée au bar, où j’ai réussi à m’insérer entre un couple de locaux qui connaissaient la barmaid par son petit nom et deux chums qui se racontaient la dernière fois qu’ils avaient été arrêtés par la police alors qu’ils avaient bu.
J’ai demandé une bière du Naufrageur, une bavette à point et le mot de passe du wi-fi.
Le couple parti, un monsieur qui ressemblait à Victor Lévy Beaulieu s’est installé en laissant, comme il se doit, une place vide entre lui et moi. Il a demandé la carte des bières. Il y a 16 pompes, dont je ne sais combien de brasseries locales. Il a commandé une pinte de Coors Light.
Ben coudon.
La jeune serveuse était tellement efficace qu’elle m’étourdissait.
Ma bavette était bonne – cuite juste ce qu’il fallait -, les frites aussi, la salade fraîche. Pas le repas du siècle, mébon, vraiment pas le pire non plus.

Le tour de l’île

Aujourd’hui, avec William, on a fait le tour de l’île Bonaventure, d’abord en bateau, puis à pied. Ma légendaire prévoyance et moi, nous avions apporté anorak et lainage en nous disant qu’il ferait peut-être froid et pluie, vu les prévisions de la météo. Mais comme le ciel et la température défiaient une fois de plus cette science inexacte, j’ai dit merci quand même à ma prévoyance et laissé tout ça au bureau d’accueil. J’ai eu si chaud pendant la première moitié du trajet que j’ai vraiment remis en question, pendant un moment, l’idée de retourner au Bénin, fût-ce pour deux mois. (Quoi? Je ne vous l’ai pas dit? Ben oui, en septembre. Mais c’est une autre histoire.) Au retour, on a attrapé un orage qui nous est arrivé dessus sans prévenir, si bien que j’ai fait l’aller et le retour trempée, mais pas pour les mêmes raisons. Heureusement, le soleil est vite revenu et, grâce à ces fabuleux textiles qui sèchent en un rien de temps, je ne suis pas morte de froid dans le bateau du retour. Et de toute façon, eussé-je eu mon imper, j’aurais tellement sué dedans que j’aurais fini par l’enlever. CQFD.

Les fous de Bassan

Ils plongent en piqué à une vitesse supersonique et ressortent de l’eau sans jamais rien dans le bec. C’est qu’ils assomment les poissons par la dureté du choc qu’ils produisent, puis ils les avalent sous l’eau. Wikipédia nous affirme que c’est en raison de cette pêche apparemment vaine que les marins les ont traités de fous. Mais au vu de leurs comportements sur terre, qui ont toutes les apparences d’un paquet de désordres mentaux bien documentés, je pense que Wiki a fait un peu court.
D’abord, ils se marient pour la vie et reviennent année après année dans le même nid, qui n’est rien de plus qu’une vague saillie dans le sol nu, probablement créée par des années d’accumulation de guano. D’ailleurs, l’odeur, je ne vous dis pas. On s’approche de la dépendance affective.
Ils n’ont qu’un petit par an. Si ce dernier a le malheur de «tomber» du nid (juste une petite dégringolade de quelques centimètres), il est kaput, ses parents ne s’en occupent plus et il crève là, à portée de bec de ces deux imbéciles. Compte tenu de la maladresse extrême avec laquelle les fous de Bassan se posent (on dirait mieux «s’écrasent») sur le sol, on s’étonne que de telles dégringolades de bébés ne surviennent pas plus souvent. Négligence parentale, trouble de l’attachement, déficit d’attention, troubles psychomoteurs.
Les deux parents se relaient pour aller quérir la pitance de leur rejeton, qui est si laid à la naissance que, finalement, on peut les comprendre de le laisser tomber à la première occasion. Là, je n’ai pas de diagnostic clair.
Quand le mâle rentre au nid, il a l’amabilité de signaler son retour par une violente attaque de la femelle, un peu comme un mari ivrogne et soupçonneux qui lui reprocherait d’être allée avec tous les voisins (qui sont nombreux). Il lui mord le cou par derrière, ce à quoi elle répond par des gestes de soumission que je préfère ne pas décrire.
À noter que le fou de Bassan est un oiseau extrêmement territorial, ce qui ne l’empêche pas de nicher dans l’équivalent du camping de Sainte-Madeleine. Si ça ne frise pas la schizophrénie, je veux bien qu’on me dise ce que c’est. Tsé, si t’es pas capable d’endurer tes voisins, t’es pas obligé de vivre dans un condo.
J’dis ça, j’dis rien, hein.
En tout cas.

William

Nous nous sommes laissés, mon très cher William et moi, dans le stationnement de la compagnie de bateaux. Nous avions tous les deux le coeur gros. Une grosse accolade, pas beaucoup de mots.
On a passé une maudite belle semaine. On a ri, on a regardé la mer sans rien dire, on a dit des conneries, on a parlé de choses sérieuses et pas sérieuses, on a cuisiné, on s’est régalés, on a marché, on s’est foutu la paix ou on l’a savourée ensemble.
Il nourrit une affection immodérée pour ses trois chattes pas de poil (des rex de Cornouailles). L’une d’elles, P’tite fille, fait pipi partout. Je pense qu’elle a pissé sur mes sandales. Ou sur quelque chose. Bref, ça sent le pipi de chat dans ma chambre.
En tout cas.
Sur la route vers Gaspé, je me suis arrêtée saluer Gérard et Catherine, de Gaspésie sauvage, ces deux extraordinaires personnes sur qui j’ai écrit ce reportage il y a deux ans. Ils ont été d’une gentillesse extrême, m’ont montré leurs projets (ils n’arrêtent pas), je les admire et je les aime. J’en reparlerai.

Gaspé

Là, j’écris d’un motel tellement anonyme qu’il en est reconnaissable. La connexion internet est si aléatoire que je pense que j’ai plus de chances de gagner le gros lot à la 6-49 (même si je n’achète jamais de billet) que d’envoyer ce texte sans encombre, mais bon, mon optimisme m’a bien servie jusqu’ici, soyons fous.
Le motel est au bord de la 132, à 4 km du centre-ville de Gaspé. Comme La Malbaie, Rimouski, Alma ou de dis-le-nom-d’-une-ville, Gaspé est une ville laide. Un centre commercial hideux donne sur le bassin du Sud-Ouest, au bord duquel la route 132 a été construite à grands renforts de remblayage, si bien que les habitants n’ont plus accès à l’eau que par une étroite promenade en contrebas, avec en fond sonore le bruit des voitures et des camions qui y circulent en permanence.
On l’a-tu, l’affaire.<

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De choses et d’autres

Le ciel s'est couvert en après-midi; les nuages ont lâché quelques gouttes sans grande conviction et ont fini par y renoncer, par paresse sans doute. La mer a pris un gris métallique, elle soupire sous le ciel blanc comme si elle s'ennuyait.

Demain, William m'emmènera voir les fous de Bassan à l'île Bonaventure, après quoi il rentrera dans son royaume tandis que je poursuivrai ma route, avec étapes à Percé, Mont-Saint-Pierre, Sainte-Félicité (près de Matane, d'où je prendrai le traversier pour Baie-Comeau). Ensuite, dodo à Portneuf-sur-Mer, quelque part sur la Côte-Nord, que je n'ai jamais visitée. Si tout va comme prévu, mon itinéraire ressemblera à ceci:

https://goo.gl/maps/Q11RgSTCLJq

Ça me fait tout drôle de me trouver hors de chez moi pour aussi longtemps sans être à l'étranger. On devrait tous faire ça au moins une fois dans sa vie. Bon, on ne s'émerveillera pas de l'architecture ni de l'aménagement des villes (quel aménagement?), c'est un cas désespéré: au Québec, le clin de vinyle, le bardeau d'asphalte et l'aluminium émaillé on fait des ravages irrémédiables. Les centres commerciaux ont fait le reste. Il faut bien le dire, nos villes et nos villages sont laids. Heureusement, il reste les paysages. Et les gens.

Les Gaspésiens me font mourir de rire. Ils ont une gouaille inimitable, un naturel désarmant, une familiarité bon enfant irrésistible.

Comme cela se faisait quand j'étais enfant, les gens débarquent les un chez les autres sans s'annoncer, juste pour dire bonjour en passant. Ils restent deux minutes ou deux heures, parlent de choses et d'autres, accepteront volontiers la bière ou le café qu'on ne manquera pas de leur offrir. J'ai toujours adoré ce genre de visite impromptue, dont l'habitude se perd dans les villes.

Hier, nous sommes allés manger chez Le Chialeux, un resto d'une quinzaine de places où le proprio, Jean-Pierre Duguay, fait tout tout seul: la cuisine, le service et… l'animation. C'est un personnage complètement extravagant, qui houspille ses clients s'ils arrivent en retard (les repas sont servis à heure fixe) ou si un égaré se présente sans avoir réservé. Il mitonne des plats généreux, simples mais bons et bien faits, à 30$ par convive (entrée, plat, dessert, café). Si vous passez par Chandler, allez-y. Mais n'oubliez surtout pas de réserver… et apportez votre vin.

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Sociabilité

Il me dit, avec une pointe d'inquiétude: «Toi qui es si sociable, je t'emmène juste voir des chevaux et des bisons!»
Entre-temps, on est arrivés face à face avec son amie Céline, qui revenait de chez son neveu et qui a dû reculer le gros pick-up de son chum pour nous donner accès à la ferme du neveu. Nous sommes ressortis de là avec un bouquet de radis de la mort et une douzaines d'oeufs frais pondus. Juste avant, nous étions allés acheter des carottes pour gâter les chevaux du rond de course. Tous les chevaux connaissant William. William connaît tous les chevaux. Il connaît aussi (et surtout) toutes leurs propriétaires. Au Québec, les chevaux sont des histoires de femmes.
Je suis sociable, oui.
Mais j'aime tellement les chevaux!

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Mer

IMG_0015Je la contemple inlassablement, j’observe ses couleurs changeantes – blanche ce matin, indigo ce soir, violette hier – je guette un éventuel souffle de baleine à l’horizon (sans succès jusqu’ici, mais ça viendra, m’assure William). Depuis jeudi, trois eiders à duvet et leur couvée se laissaient ballotter par les vagues juste devant la maison. Aujourd’hui, ils sont invisibles, j’interroge la mer sur leur disparition. Un chapelet de fous de bassan passe au ras des flots, un goéland marin fait l’important sur un rocher, deux becs-scies arpentent la rive couverte de varech. Un cormoran fait comiquement séher ses ailes au soleil. On a même eu la visite d’un couple de huards, qui s’interpellaient mélancoliquement tout près de la berge.

Aujourd’hui, je n’ai rien fait d’autre que lire et lever les yeux de temps à autre pour observer cette vie discrète. L’eau, en ce moment même, est en train de prendre une teinte turquoise dans la lumière dorée du soleil déclinant. Il fait frais, nous rentrerons bientôt pour bricoler un souper. On mange du homard tous les jours. Riz au homard, omelette au homard, pâtes au homard. Non, on ne se lasse pas (pas encore). William en a plein son congélateur, des bêtes énormes que lui ont données ses amis pêcheurs. Contre toutes les lois de la congélation raisonnée, il les a sommairement emballées dans un vieux sac de pain. «C’est pas comme s’ils allaient rester là ben longtemps», argue-t-il quand je m’en étonne.

Vu de même…

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William

Je l’ai connu au cégep de Chicoutimi, où j’étudiais en lettres et où, avec quelques mauvais compagnons, il faisait des folies inimaginables et pas racontables (sauf par lui, et alors c’est toujours à mourir de rire). Je dis «connu», mais nous n’étions pas amis. Je l’ai connu comme tout le monde connaissait William, qui passait difficilement inaperçu avec ses longs cheveux roux frisés et les coups pendables qu’il commettait, de préférence devant public.

Nous nous sommes retrouvés par hasard, par un soir pluvieux d’avril, dans un bar de Montréal. Quand j’ai vu entrer ce monsieur chauve à barbichette blanche au Verre bouteille, j’ai surtout remarqué son compagnon, une sorte de géant avec une grosse tête patibulaire qui aurait pu lui faire décrocher un rôle dans un film d’horreur de série B.

Le bar, à cette heure tardive, était presque vide. Je sentais sur moi le regard de ce monsieur à barbichette, qui a fini par s’approcher et me demander poliment: «Pardon, madame, mais est-ce que par hasard vous venez de Chicoutimi?

– Heu… oui?

– Étiez-vous au cégep dans les années 76, 78?

– Heu… oui?, ai-je répondu, de plus en plus interloquée.

– Fabienne?

– Heu… oui? (Cette fois complètement mystifiée.)

– je suis William.

Je suis tombée sur le cul. WILLIAM! Je n’ai jamais compris pourquoi et comment il m’avait reconnue, ni pourquoi il se souvenait de moi. Mais nous sommes restés amis, et voici que je suis chez lui, et que ses amis viennent nous visiter, juste parce que je suis là.

William est ce genre d’ami irremplaçable, qui me dit que je peux rester tant que je veux mais que, disons à Noël, il va peut-être se tanner.

Bonne chance.

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Fleuve

J’ai mis sept heures pour couvrir les 210 km qui séparent Québec de Rivière-du-Loup. Comptez là-dedans un (petit) bout d’autoroute à 120 à l’heure. Le reste, tout doucement, en passant par les villages, en me posant avec délice ici et là, au gré de mes envies.

Je me suis d’abord arrêtée à L’Islet-sur-Mer, lieu de naissance de Joseph-Elzéar Bernier, qui a commencé à naviguer sur le fleuve avec son père dès l’âge où il a pu marcher, et qui est devenu à 14 ans officier de marine, puis capitaine et explorateur. Une vie incroyable, racontée dans un musée dont j’ignorais complètement l’existence et où j’ai passé une bonne heure. 

Le fleuve, jusqu’à Kamouraska, garde toujours une couleur boueuse, boudeuse, je ne l’ai jamais vu autrement. Mais dès qu’on passe Saint-André ou Saint-Germain, il devient doux et bleu, il répand son parfum iodé jusqu’à la route. Sur l’autre rive, les montagnes violettes de Charlevoix dorment doucement sous un ciel qui ne m’a jamais semblé aussi infini qu’ici. 

J’ai dormi à l’Auberge internationale de Rivière-du-Loup, comme je me l’étais promis, et j’y ai comme prévu rencontré des personnes formidables. Parmi celles-là, Christophe, au Québec pour trois petites semaines, que j’ai embarqué jusqu’à Rimouski et à qui j’ai fait voir mes coins préférés: Cacouna, Saint-Fabien… Il s’est montré enthousiaste, curieux, intéressant, d’une confondante gentillesse. Il restera un ami. C’est la magie de Rivière-du-Loup!

Avec Christophe, sur la grève de Saint-Fabien.


Après, j’ai filé jusqu’à Chandler par la vallée de la Matapédia, toujours somptueusement belle. J’ai eu la route pour moi seule jusqu’à Carleton, que j’ai trouvée affreusement clinquante et criarde. Ce talent que nous avons de défigurer les lieux d’exception…

J’ai mis pied en fin d’après-midi à Pabos Mills, chez mon ami William, qui habite chez ses trois chats avec sa soeur Julie. Depuis que j’y suis, une vieille chanson de Michel Rivard me trotte sans arrêt dans la tête: «Moi j’ai un ami que je vois pas souvent mais que j’aime tout autant / C’est un drôle de gars qui vit dans une drôle de maison avec un drôle de chat…»

Sa maison, toute semée de plats de croquettes, de bacs de litière, de jouets à plumes et de coussins de chats, est plantée droit devant la baie des Chaleurs. La mer et le ciel y entrent à pleines fenêtres, on ne se lasse pas de ce spectacle. Hier soir, nous avons eu droit à un lever de lune surréaliste, à mes yeux du moins – William dit que c’est comme ça tous les soirs. 

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Où je ne parle pas de Québec

Je suis partie ce matin, j’ai cueilli mes deux passagers Amigo Express à 10h30 comme prévu. Comme prévu, ils ont passé la moitié du voyage à regarder leur téléphone, l’autre moitié à somnoler. Ils vivent à Revelstoke depuis novembre dernier, ma soeur y habite depuis au moins 20 ans, mais ça ne les a pas intéressés outre mesure. On a échangé quelques paroles, sympas mais sans plus. Pas grave, j’avais pas envie de jaser tant que ça, finalement. J’ai écouté la radio, conduit concentrée comme une championne à 120 à l’heure, ni plus, ni moins, observé le fleuve, vraiment beaucoup plus haut que d’habitude. J’ai déposé mes jeunes passagers quelque part dans Saint-Roch. Bye, bon voyage, merci, toi aussi. S’ils avaient été plus sympas, j’aurais dit «rien du tout» quand ils m’ont demandé combien ils me devaient. C’est clairement écrit dans le contrat Amigo, mon jeune, t’as pas l’excuse de l’âge pour perdre la mémoire. 

Trente dollars, ça paye le gaz, comme on dit.

Je pensais aller voir l’expo Hergé au Musée de la civilisation. Marcher un peu dans les vieux quartiers – la côte de Sillery, les quartiers Saint-Roch (déjà un peu trop hip à mon goût) ou Saint-Sauveur… Mais avant tout et surtout, je voulais voir ma marraine, Gaétane, qui, à bientôt 90 ans, conserve une confondante vitalité de coeur et d’esprit. C’est donc la première chose que j’ai faite en arrivant à Québec, après avoir pointé dans un étrange hôtel où je semble être la seule cliente, quelque part dans le quartier Saint-Sacrement, et mangé dans une brasserie toute proche un hamburger dégueulasse et trop cher sur lequel j’ai trouvé le moyen de me brûler la langue.

Gaétane s’est montrée égale à elle-même, avec son éternel sens de l’autodérision, sa modestie toute naturelle (ou sa nature toute modeste?), sa tendresse infinie pour ses enfants morts comme vivants – elle en a déjà enterré deux sur quatre, disparus dans la fleur de l’âge, ce qui, comme elle le dit simplement, n’est pas normal pour une mère. 

Elle me conte les nouvelles de ses petits-enfants, commente la vie qu’on mène («j’voudrais pas être à votre place…»), elle me parle de ma mère, ou de son mari, Robert, mort il y a tout juste cinq ans mais qui l’accompagne partout comme avant.

C’est en son honneur, je pense, que, malgré son âge et ses jambes horriblement enflées, elle sort chaque jour pour marcher dans ce quartier de Québec où elle a été transplantée il y a trois ans, tout comme Robert et elle le faisaient à Chicoutimi, où les deux avaient passé toute leur vie. 

Elle préparesa crème Budwig chaque matin, comme Robert le faisait depuis des décennies (mon oncle Robert était un incroyable avant-gardiste). Il y a dans le salon un admirable portrait de lui, oeuvre d’une ex-belle-fille, où il sourit de ce sourire bienveillant et ouvert dont tous se souviennent.

Gaétane est une survivante. Songez-y: à 4 ou 5 ans, elle a enterré un petit frère, emporté à 18 mois par une pneumonie (ou était-ce une méningite?). Elle a vu sa mère sombrer à jamais dans la dépression et l’amertume. Elle a perdu son unique soeur (ma mère), morte du cancer à 51 ans au terme d’une lente agonie. Son fils aîné est mort électrocuté, lui aussi dans la jeune cinquantaine, en réparant son panneau électrique. Elle a perdu son Robert bien-aimé et si aimant, qui, je crois, se savait malade mais ne lui avait rien dit, pour ne pas l’alarmer, et qui n’a pas passé trois jours à l’hôpital avant de rendre l’âme. Et puis sa fille aînée a été emportée par un cancer il y a trois ans, au bout de cinq ans de traitements inhumains. 

Malgré ça, elle reste sereine. Ni résignée ni révoltée, juste zen.

Ma tante Gaétane est un moine bouddhiste.

À côté d’elle, dans son coquet appartement de la Grande-Allée, plein des teintes de rose et de mauve que nous aimons toutes les deux (sans en avoir jamais parlé), je transpirais comme une invention en m’épongeant avec un petit mouchoir à carreaux piqué il y a des années à un ex-collègue. (En connaissez-vous beaucoup, vous, des gens qui se baladent encore avec, dans la petite poche de leur veste, un mouchoir de coton soigneusement repassé par leur tendre épouse? J’avais trouvé ça tellement, euh… comment dire? Dépassé? En tout cas, je le lui avais confisqué et je m’en sers depuis, les jours de moiteur, avec une pensée pour sa moitié. Je vote pour qu’on décerne le prix Nobel de la science à qui inventera un antisudorifique pour la face. Je me porte volontaire pour les essais cliniques et je jure de ne plus jamais confisquer de mouchoirs.)

Toujours est-il qu’il fait une chaleur d’étuve à Québec, les rues sont pleines de voitures poussives et de touristes distraits, trouver du stationnement relève de la quête du Graal, fait que j’pense que le musée attendra (ou pas).

Je dors demain à l’Auberge internationale de Rivière-du-Loup, un lieu que j’ai toujours trouvé plein de beau monde et qui, partant, est plein de beaux souvenirs. Je vais rouler par là tout doucement, m’arrêter à Kamouraska, regarder le fleuve, me remplir les yeux de ciel et d’eau bleue. Et peut-être aussi m’offrir un petit tour de l’île Verte, que j’aime d’amour. 

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Blues du retour (bis)

Je me suis retenue à deux mains aujourd’hui pour ne pas aller manger un souvlaki quelque part. Pas parce que je crains qu’il ne soit pas aussi bon qu’en Grèce – j’ai pu constater qu’on fait de très bons et de très mauvais souvlakis ici comme là-bas. 

Non, juste parce qu’il faut en revenir. 

Et revenir.

Se poser et se reposer. 

Décanter.

J’ai aimé la Grèce plus que je ne m’y attendais, et la Crète plus encore. Si le monde n’était pas si vaste et la vie si courte, j’y retournerais. J’y retournerais parce que si une chose m’a manqué dans ce voyage, c’est de me poser et de vivre doucement avec les gens. Nous l’avons fait un peu, mais pas encore assez à mon goût.

Aujourd’hui, j’ai fait du pain, ce qui me réconcilie toujours avec le quotidien. Je suis allée marcher dans mon quartier encore gris, que le vert de l’herbe naissante n’arrive pas à égayer. J’ai acheté pour souper de la morue fraîche, de jeunes épinards, un poivron rouge, des concombres libanais bios. C’était bon mais, bien sûr, ça n’avait rien à voir avec ce qu’on mangeait là-bas, où tout est si frais et si parfumé.

J’ai du miel de fleur d’oranger, un sachet d’origan et une bouteille de retsina pour me consoler.

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Blues du retour

Nous sommes donc arrivés à Athènes hier matin. On a pris un bus (dans lequel Pierre a oublié son sac à dos, avec appareil photo, tablette et tout – remercions ici la gentillesse et l’efficacité de la dame du guichet des bus, qui a retracé le chauffeur, lequel a déposé le sac aux objets trouvés de l’aéroport), puis un autre, puis un autre encore, pour nous rendre au petit hôtel miteux où nous avions réservé une chambre par le truchement de Booking.com. Pourquoi celui-là? Parce qu’il se trouve à quelques mètres d’un arrêt du bus express vers l’aéroport. Autrement, c’est 50€ (soit 75$) pour un taxi à partir du centre-ville. Le métro, lui, ne fonctionne pas à l’heure de fou à laquelle nous devions partir. Bref, petit hôtel miteux mais propre et pas cher, tout près de la mer, où nous avons pu nous baigner une dernière fois. 

À 2h du mat, nous nous sommes levés pour attraper le bus X96, qui roulait comme un TGV sur la route déserte. Après trois heures d’attente à Athènes (mais qui décide de fixer des départs à 6h du matin?) et trois heures de vol, nous avons atterri à Paris,  hébétézéhagards.

Nous avions quatre heures à tuer à CDG. N’en reste plus qu’une, l’embarquement va enfin commencer. Pierre s’est assoupi sur l’une des méridiennes disposées tout au bout du terminal. Il y a une heure ou deux, elles étaient toutes (toutes!) mobilisées par des Africains, qui dormaient là comme eux seuls savent le faire, profondément, immobiles et bienheureux. Pierre a attrapé quelque chose là-bas, on dirait.

Quant à moi, je suppose que je dormirai dans l’avion, avec l’aide de mon amie Imovane et de quelques verres de vin, gracieuseté mon ami Air France, qui, contrairement à ses concurrents, n’a jamais lésiné là-dessus. Vous dire comme j’aime cette compagnie aérienne! Ce matin, j’ai eu l’honnheur, le plaisir et l’avantage d’être invitée dans le cockpit, oui, oui, mesdames et messieurs. Sans avoir rien fait d’autre que de lancer une boutade au copilote qui nous accueillait à l’embarquement. Remarquez, j’avais auparavant gratifié le préposé à l’enregistrement de l’un de mes irrésistibles traits d’esprit, mais ça ne nous a pas valu un surclassement. Faut croire que je ne suis pas si irrésistible que ça. 

En tout cas. Pour tout vous dire, ça n’est pas plus excitant que ça, le cockpit. D’abord, on volait au dessus d’un épais couvert nuageux qui nous cachait la Croatie. Et les pilotes étaient tous deux fort bien de leur personne, diserts et tout, mais bon, ils ont un boulot à faire. J’aurais aimé mieux un surclassement. (Princesse, va!)

Par la baie vitrée, j’observe le ciel de Paris, gris et dense comme du mastic. Un mois que je n’ai pas vu ça. Moi qui me suis gavée de turquoise et de bleu, de fleurs en délire, des miroitements de la mer et du blanc éclatant des maisons, je redoute la grisaille de Montréal. J’ai acheté deux bouteilles de retsina pour quand j’aurai trop le cafard, et il me reste à trier, traiter et classer les centaines de photos qui dorment dans mon appareil. 

Je vous les mettrai. 

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Bateau de nuit

Nous avons quitté Kapetaniana avec une petite morsure au coeur. Aussi peu que nous l’ayons connue, nous nous sommes attachés à la belle Iphigenia, et je pense que c’est réciproque. Hier, pour sa soeur venue la visiter avec son amoureux, elle avait cuisiné du poulet.  Iphigenia est végétarienne, elle déteste l’odeur de la viande. Elle nous a avoué que le fait de cuisiner du poulet pour sa soeur était un véritable acte d’amour. À son air dégoûté, je l’ai crue sur parole. Quand tout son monde a eu mangé, elle nous a offert ce qu’il restait parce qu’elle n’allait certainement pas le manger. C’était franchement délicieux, comme quoi l’amour sororal peut faire des miracles. Puis elle nous a laissé les clés de la maison parce qu’elle sortait, et nous les avons cachées là où elle nous a dit avant de monter dans notre chambre, toute pleine d’air doux et de sonnailles de brebis.

Louisa, copropriétaire du gîte, est venue hier soir. Elle et son ex-mari sont autrichiens, ils se sont installés là il y a une trentaine d’années. Leurs deux fils, Kostantin et Alexandre, sont nés en Grèce. Iphigenia est la compagne de Kostantin. À eux deux, ils tiennent le fort pendant que les parents règlent leur séparation. Ils font ça très bien.

Tout ce beau monde fume tel un bataillon de sapeurs pompiers. Puisque les cigarettes sont très chères, la plupart des Grecs roulent leur tabac comme dans le bon (ou pas si bon) vieux temps. Sur les paquets, les mêmes images dégoûtantes de poumons noircis et de dents pourries que chez nous. Bizarre que ça ne dégoûte pas notre belle princesse minoenne… Louisa, qui fume elle aussi comme un engin, explique ça par le stress causé par la crise.

Enfin.

Nous avons donc embrassé Iphigenia hier matin en nous promettant de rester en contact (merci Facebook) et regagné Héraklion par de petites routes, non sans nous arrêter à Phaïstos, pour voir les ruines d’un palais minoen datant de 1400 ans avant notre ère. Une chance pour moi: c’était le 1er mai, et tout (mais TOUT) était fermé, même les musées (j’ai vraiment une overdose de ruines). Nous avons pu observer de pas très loin l’ensemble du site et, franchement, je vous jure (même Pierre l’a reconnu), c’était bien assez.

Nous sommes maintenant attablés à un café juste devant le Pirée, au bord d’une rue pétaradante et enfumée, après une nuit d’un bon sommeil dans une cabine tout confort à bord du Blue Ocean (joie, joie des voyages de nuit!). Nous sommes frais et dispos, le capuccino est excellent, de même que les biscuits crétois achetés à notre épicière avant-hier.