Archives d’Auteur: Fabienne
Jésus est mort
Je ne sais pas si, entre le Canadien à vendre, les déclarations de revenus à faire, la neige à supporter et autres préoccupations majeures, on en parle un peu chez vous, mais Jésus a été condamné à mort aujourd’hui. Je le sais parce que j’ai vu Ponce Pilate en personne prononcer l’arrêt en pleine rue.
J’ai aussi vu Barabbas filer en vitesse après avoir été gracié (il m’a d’ailleurs fait un clin d’oeil au passage – c’est lui sur la photo). Il y avait aussi Hérode, et un autre type à la sale gueule dont j’ai oublié le nom, en plus de plusieurs soldats romains au casque élégamment garni d’un balai-brosse du plus bel effet.
Une autre procession a pris possession de la ville aujourd’hui. Il y en aura une ce soir, et demain aussi, dès 4 h du matin. L’atmosphère de foire s’intensifie, bien que cela paraisse impossible. J’ai commis l’imprudence d’acheter à une marchande ambulante une pupusa (tortilla farcie de fromage ou de viande, grillée puis garnie d’avocat en purée, de sauce tomate et de chili, absolument délectable). J’espère que je ne paierai pas trop cher ce délit, punissable, comme on m’en a avertie, d’une turista atomique. Nous verrons bien.
J’ai changé de prof d’espagnol aujourd’hui. Cristina, celle que j’avais, manquait décidément de dynamisme. La pauvre, on peut la comprendre: elle vient de quitter un mari qui l’a battue comme plâtre pendant des années et qui lui a laissé, outre plusieurs fractures, six enfants à nourrir. L’aînée, âgée de 21 ans, a elle-même un bébé de quelques mois, et la plus jeune a 3 ans… Disons qu’elle a son lot de préoccupations, dont l’enseignement de l’espagnol est probablement la moindre. La preuve, c’est qu’elle a passé autant de temps à me conter sa vie qu’à me faire travailler mes verbes irréguliers.
Mais bon, comme m’ont dit mes hôtes, eux-mêmes profs d’espagnol et, qui plus est, apparentés au directeur de mon école, je suis ici pour apprendre… Ils m’ont conseillé de demander à changer de prof, ce que je fis, non sans certains scrupules. Et voilà. On m’a donné Rodrigo, et je crois que j’ai travaillé plus avec lui en une seule matinée que durant toute la semaine passée. (Non, je n’ai pas l’intention de l’épouser.)
Que je vous parle un peu, justement, de Karla et José. Ils habitent une maison dont les chambres donnent sur une cour intérieure. Au bout de cette courette tout en longueur, une pièce fermée d’une porte à chaque extrémité sert de cuisine et de salle à manger. À chaque repas, on désempile les chaises de plastique remisées dans un coin et on décolle la table du mur. Chacun prend place, le padre prononce le bénédicité, et alors seulement on commence à manger.
De temps à autre, les propriétaires de la maison, qui habitent au fond d’une autre cour en enfilade avec la cuisine, traversent tout bonnement la pièce pour sortir dans la rue (il n’y a qu’une porte d’entrée pour les deux familles). Comme c’est fête, la proprio reçoit toute sa parenté en ce moment. Il y a donc un va-et-vient continuel. Et que je passe avec la poussette, et que je retraverse avec un bébé dans les bras, ou avec l’abuelo à moitié aveugle qu’il faut aider à marcher, et le beau-frère avec femme et enfants… Chaque fois, je dois me lever et déplacer ma chaise pour laisser le passage à tout ce beau monde. Chacun s’excuse bien poliment, on se souhaite buen provecho (bon appétit) à qui mieux mieux, c’est assez insolite.
Elle avait deux perruches, dont l’une se murió hier, comme elle me l’a annoncé gravement. Quand je lui ai demandé ce qu’elle en avait fait, elle m’a muettement montré la poubelle. Triste sort, mais peut-être ressuscitera-t-elle au troisème jour?
Les marchands du temple
À Antigua, les rues et avenues sont désignées par des numéros: 6e Avenue Sud ou Nord, 4e Rue Est ou Ouest, ça se croise à angle droit, le parque central est au milieu. En principe, c’est-à-dire sur le papier de tous les plans de la ville, c’est simple comme chou. Pourtant, ne me demandez pas pourquoi, au coin des rues, on ne trouve aucune de ces appellations, mais des noms d’inspiration religieuse: Calle Santa Maria, Avenida de la Santa Familia… essayez un peu de vous y retrouver. Mon légendaire sens de l’orientation, ici, fait merveille. J’ai fini par renoncer à chercher mon chemin. Bizarrement, depuis, je le retrouve systématiquement.
Bref, on voit tout de suite quelle importance a la religion ici: il y a des églises et des couvents plus ou moins en ruine à chaque esquina (coin de rue), et tous ces noms religieux donnent le tournis. Mais là, en ce moment, à l’occasion de la Semaine sainte, la ville est assiégée de pénitents, de pèlerins, de touristes, de policiers, de soldats, de statues de plâtre, de vendeurs de tout et de n’importe quoi. Il y a des embouteillages invraisemblables dans les vieilles rues empierrées aux trottoirs inégaux, et si l’on veut savoir où a lieu la velation (veillée d’adoration), il n’y a qu’à suivre le flot des passants et le son des sifflets de la police.

Puis, à l’approche de chaque église, une kermesse vous happe, une foire animée et grouillante où flottent des odeurs de viande grillée et d’encens, au son de ce qui semble être toujours le même air funèbre joué toujours par la même fanfare. Les vendeurs de rosaires, de lampions et de bondieuseries diverses font des affaires d’or, les infirmes font pitié, les femmes font le signe de la croix. Si Jésus voyait ça…
Arrière-pays
Mais commençons par le lac Atitlan. Douze kilomètres sur huit, des volcans (éteints) tout autour, on dit que c’est le plus beau plan d’eau du monde. Hélas, c’est la saison des récoltes de canne à sucre, qu’on cultive encore sur brûlis. Résultat: le paysage est noyé dans une fumée blanche au parfum très doux, si bien que nous n’avons pu que deviner la cime des volcans, qui se dressent comme des fantômes dans ce décor de fin du monde. Nous avons néanmoins visité quelques villes et villages, et mon coeur se serre au souvenir de ces hommes que l’on sortait ivres-morts d’une guinguette où jouait de la salsa et que l’on déposait sur l’étroit trottoir comme de pauvres sacs de maïs avarié.
Plus loin, sur le chemin de l’église, trois hommes assis cuvaient leur aguardiente. Quand nous sommes repassés, l’un d’eux était tombé carrément dans la rue, où nul ne se souciait de le ramasser, et du sang s’écoulait de sa joue sur l’asphalte. Triste spectacle que celui de ces gens si fiers qu’ils refusent de se laisser photographier mais que l’espoir d’une vie meilleure semble avoir quittés à jamais…
Le long des rues, des familles entières se vouent au négoce d’objets d’artisanat (surtout les femmes et les enfants, en fait – comme partout dans les pays « en développement », on ne voit pas beaucoup les hommes ailleurs qu’au café). Les femmes sont parfois si petites que, vues de dos, on croit qu’il s’agit de fillettes de 8 ou 9 ans. Elles portent un bébé sur le dos, ou devant lorsqu’elle l’allaitent tout en travaillant, dans ce tissu aux couleurs éclatantes qui sert à tous les usages. De fait, il est bien possible qu’elles aient eu leur premier bébé à 11 ou 12 ans.
Et à Chichicastenango, alors là, moi qui raffole des marchés, j’ai été servie. Il y a là un foisonnement de couleurs, d’odeurs, de sons comme je n’en ai jamais vu. Les petits cireurs de chaussures vous suivent sur des mètres en vous suppliant de leur confier vos sandales, des fillettes proposent des poupées, ou des foulards, ou des colifichets, les femmes se cachent le visage si vous faites mine de vouloir les photographier (l’une d’elles m’a même jeté un sort, j’en suis sûre, parce que j’ai eu le malheur de prendre en photo la devanture de sa boucherie, où bourdonnaient les mouches autour des quartiers de porc pendus à des crochets).
Dans les marches de l’église, des hommes font brûler de l’encens à en étouffer, les femmes vendent des fleurs, et toujours les petits cireurs de chaussures vous suivent… J’ai donné à l’un d’eux la mangue que je venais d’acheter, il s’en est allé content comme si je lui avais offert sa paie de la journée, souriant de toutes ses belles dents éclatantes.

Aujourd’hui, il fait une chaleur tropicale à Antigua. Je vais dîner tantôt chez mes hôtes, qui sont adorables, puis je dois voir cet après-midi un homme qui a mis sur pied un projet d’aide scolaire pour les enfants en difficulté, et qui a besoin de bénévoles à Huehuetenango, dans le Guatemala profond. Si j’y vais, ce qui est probable, ça risque d’être une expérience assez fameuse.
En odorama
Je voudrais pouvoir vous envoyer des odeurs et des sons. À l’approche de Pâques, la ville devient de plus en plus fébrile. Les environs de cathédrale de La Merced débordent de marchands ambulants, qui offrent des bocadillos (sandwiches), des bijoux, des bananes plantain frites, de la barbe à papa, des tissages mayas traditionnels, des jus aux couleurs bizarres vendus dans de petits sachets de plastique, des mangues fendues de deux incisions en croix, qu’on pèle et mange comme des bananes (moi qui n’ai jamais aimé les mangues chez nous, me voici accro, je n’en ai jamais goûté d’aussi sucrées, tendres, parfumées, un vrai péché!).
Mais le plus beau, ce sont les Mayas des villages environnants qui, en prévision du dimanche des rameaux, tressent et vendent des ornements faits de fleurs, d’épis de blé, de feuilles de palmier. Les femmes portent toutes le costume traditionnel, avec une coiffe de velours qui leur permet de poser en équilibre sur leur tête des paniers immenses pleins de leur travail. Je ne me lasse pas de les observer, mais les prendre en photo relève du défi. Vous envoyer des images aussi, d’ailleurs: avec le type de connexion qu’on a ici, je n’ose même pas m’y risquer. Et c’est bien dommage parce que, aujourd’hui, il y avait la procession des enfants, les garçons en habit de pénitent violet, les filles en robe blanche. Un spectacle ahurissant!
Certains groupes de petits enfants, huit ou neuf ans à peine, portent à plusieurs, en marchant d’un pas cadencé, une énorme statue de Jésus en sang ou une vierge au regard halluciné. La fanfare qui les suit (tuba, grosse caisse, caisse claire, xylophone, piccolo, tout le toutim) joue des airs mortuaires et, derrière eux, un camion ramasse les aiguilles de pin et les pétales de fleurs qu’on a semés dans la rue avant leur passage. Jamais vu un camion de déchets sentir aussi bon! La procession parcourt toute la ville, pas moyen d’y échapper.
Il y a de l’encens qui brûle partout, la ville baigne dans un halo de sainteté et de délire religieux qui laisse songeur. Pas ici qu’on observera un mouvement d’apostasie…
Demain, je pars pour le week-end à Chichicastenango, une ville du Nord-Ouest célèbre pour son marché, le plus grand et le plus acien d’Amérique latine. Je vous en reparle…
Muchos besos
Premières impressions
Me voici donc à Antigua, très jolie ville nichée au milieu de volcans et patati et patata, pour la suite, y a les guides touristiques (et il y aura des photos, mais c’est vrai que c’est drôlement joli).
Je suis arrivée tard hier soir après un voyage interminable. Me suis mise au lit sans demander mon reste et sans égard au décalage horaire. Ce matin, forte d’une bonne nuit de sommeil, je me suis levée à 7h sans comprendre pourquoi la maison dormait encore. On m’avait pourtant dit que le petit déjeuner était servi à 7h15! Ponctualité guatémaltèque, ai-je pensé.
Eh non. Je m’étais levée également sans égard au décalage horaire… Il était 5h, heure du Guatemala (7h à Montréal). Mes excuses à la ponctualité guatémaltèque.
J’ai donc eu mon premier cours d’espagnol dès ce matin, le cerveau encore un peu brumeux du fait que je m’étais recouchée en attendant le plantureux petit-déjeuner de Karla.
Ma prof s’appelle Cristina, elle m’arrive au coude, elle est excellente. Je sais maintenant tout ce que je ne sais pas. Mes amis, y a du boulot.
Je vous écris de l’école, dont j’ai obtenu la permission de squatter l’ordi parce que tous les autres élèves sont partis visiter le musée du café. Je tâtonne pour trouver les accents, et j’ai l’impression de bafouiller en vous écrivant comme je bafouille en tâchant de m’exprimer en espagnol. Ma torture n’aura donc pas de fin!
Maintenant, je m’en vais explorer un peu cette ville splendide, qui n’a rien à voir, me dit-on, avec le « vrai » Guatemala. On y croise néanmoins des femmes mayas en costume traditionnel, portant sur la tête d’immenses paniers de mangues, de lessive, de tortillas ou que sais-je encore. On en voit aussi beaucoup, assises le long des trottoirs, qui mendient tristement, accompagnées d’un ou deux enfants minuscules et faméliques. Ça crève le coeur.
Hasta luego, amigos
C’est ça qui est ça
Bon.
J’ai enfin bouclé ma valise. Lu toutes les mises en garde des guides de voyage et du ministère des Affaires étrangères, que je me suis empressée d’oublier parce que sinon on n’irait jamais nulle part. Fait mes dernières recommandations à mon fils. Décidé de ne pas emporter mon Mac (on a beau oublier les mises en garde du ministère des Affaires étrangères, quand même, j’aime mieux qu’il reste ici en sécurité, quitte à écrire ce blogue sans accents).
Je suis remarquablement détendue, et j’en remercie la Société des alcools du Québec, qui vend à petit prix des vins blancs aptes à déglacer une casserole de veau à l’orange et au paprika hongrois tout en procurant à la cuisinière l’agréable sentiment du devoir accompli. Je vous donnerai la recette un jour (du veau, pas du devoir accompli).
Il me reste bien sûr quelques questions de fond à régler, comme justement le fond de ce blogue: noir ou pas? Je vous laisse juges. De toute façon, comme je me connais, je pourrais bien en cours de route abandonner cette lubie pour revenir au bon vieux courriel.
Nous verrons bien.
Hasta la vista, y muchos besos a todos.
Plus que deux jours
Deux jours. C’est le temps qu’il me reste pour faire tout ce qu’il me reste à faire avant de partir pour le Guatemala: les dernières courses chez Jean Foutu; le ménage de ma chambre, que l’on dirait sinistrée par la petite soeur de Katrina parce que le contenu potentiel de ma valise s’y trouve répandu ; vider le frigo avant qu’il ne devienne un sujet d’expérimentations bactériologiques pour l’institut Armand-Frappier; essayer de croiser mon fils, qui, aux dernières nouvelles, habite toujours avec moi; payer les factures qui traînent; enfin, ce genre de choses. Plus: trouver quelques cadeaux pour la famille qui m’hébergera à Antigua, apprivoiser ce blogue, décider si j’emporte mon Mac ou non.
Et, évidemment, faire ma valise, sujet de toutes les angoisses, de tous les dilemmes existentiels, de toutes les hésitations. Bon, d’accord, j’exagère, mais pas tant que ça.
Quand je pense que je pourrais rester bien tranquille chez moi à regarder Virginie en mangeant de la lasagne Choix du Président…
Et pourquoi le Guatemala, d’abord?
Ah. Vous posez trop de questions. Est-ce que je sais? C’est ailleurs. Il y a des volcans. Et on y parle espagnol.
Voilà.
Mon pays magané
Après les charmes inénarrables de la Croatie, céder à ceux de Chicoutimi demande un peu plus d’effort. J’ai fait le voyage avec une ado de 16 ans (la demi-soeur de la fille de mon feu cousin, n’essayez pas de comprendre, il faut un dessin), qui m’a fait écouter de la musique d’ado de 16 ans. C’était, disons, décoiffant. En tout cas, ça m’a gardée éveillée. La route du parc, j’ai le plaisir de vous le dire, est en train de devenir l’une des plus belles du Québec. J’espère que, une fois que ce sera terminé, «ils» (vous savez, eux, ceux qui décident) vont faire passer la limite de vitesse de 90 à 100 km/h. De toute façon, j’ai tenu ça à 120, ça roule comme un charme.
Je vous écris du seul et unique café internet de la bonne ville de Chicouticou, qui est chaque fois un peu plus laide que la dernière fois que j’y suis venue. À se demander où ça va s’arrêter. On continue d’abattre les rares maisons patrimoniales encore debout pour construire des immeubles pour «personnes âgées autonomes». Non seulement c’est laid, mais je m’inquiète: «ils» (les mêmes) vont finir par manquer de vieux pour remplir ces clapiers. À tout le moins de vieux autonomes. Enfin.
Je suis venue dans ma ville natale pour récupérer les derniers objets du trésor familial, maintenant que mon père est au cimetière avec ma mère. Je n’ai qu’un conseil à vous donner: débarrassez-vous de vos cochonneries à mesure, ça évitera à vos héritiers de nombreux et déchirants voyages à la décharge publique (pardon, à «l’éco-centre») et d’innombrables cas de conscience: «Penses-tu qu’on devrait garder ça?
– Qu’ess tu veux qu’on en fasse?
– Je sais pas, peut-être que ça vaut quelque chose…»
Ben voyons.
On a donc balancé: la balance pour bébés au vaste cadran peint d’une cigogne (sur laquelle nous avons tous les quatre dûment été pesés, après quoi elle a servi à calculer la durée de cuisson des poulets du dimanche), des piles de 33 tours et même de 78 tours, des boîtes de cassettes, un appareil photo Polaroïd de première génération, des bouquins en anglais dont je soupçonne qu’ils n’avaient pour utilité que de décorer la bibliothèque dans laquelle je les ai toujours vus, le missel de première année de mon frère aîné, sans compter une quantité ébouriffante de seaux et de paniers (pour la cueillette des bleuets), des piquets pour tuteurer les framboisiers, une valise en plastique, des guirlandes de lumières de Noël, plusieurs numéros de la revue jeunesse Vidéopresse datant de 1974, la collection complète de L’Encyclopédie des Deux Coqs d’or pour garçons et filles (les seuls livres qu’il y avait chez nous, avec quelques recueils de condensés de Sélection du Reader’s Digest et, bien sûr, les fameux livres décoratifs en anglais).
«Qu’ess tu veux qu’on fasse de ça?»
J’ai récupéré un certain nombre d’objets pour lesquels je nourrissais un attachement sentimental immodéré. Cadeaux de noces de ma mère, bibelots, une cocotte de fonte émaillée qui fait les meilleures tourtières du monde, un faitout à fond de cuivre… Ces objets ont beau nous appartenir, je me sentais comme une voleuse, et Raymonde, la femme de mon père, n’a rien fait pour dissiper ce sentiment.
Si bien, mes amis, que j’ai foutrement hâte de rentrer à Montréal et de n’y plus songer jusqu’à ce que la fin de la fin se dessine enfin. Mais il faut encore acheter le monument funéraire (mon frère et moi sommes les rois de la procrastination) et régler d’autres questions de propriété.
Je pense que je vais léguer tous mes biens à, euh… Oh, j’y penserai une autre fois.
Il fait gris et humide dehors, mais glacial dans ce café où beugle une consternante radio locale. Je m’en vais écumer la trépidante rue Racine (désormais à sens unique et bordée de terrasses, c’est la mode). Tout coûte moins cher ici, même l’essence (1,36 au jour d’aujourd’hui), je vais certainement mettre la patte sur quelques irrésistibles aubaines.
Je vous permets de rire de mon accent quand je rentrerai, je l’ai rattrapé comme une maladie contagieuse.
Touriste chez soi
Je sais, j’ai claironné sur tous les toits que je déteste les bains de foule et que je n’irais pas voir McCartney à Québec. Mais bon, j’y étais, à Québec, et mon amoureux voulait tellement y être, au concert de McCartney, que je n’ai pas su dire non. Nous avons enfourché nos vélos et pédalé les neuf kilomètres qui séparent les plaines d’Abraham de la maison des amis qui nous hébergeaient. Jamais vu Québec aussi bourré de monde. Même à la SuperFrancofête en 1975 (ou en 1974?). Arrrgh.
Mais bon, on a attaché nos vélos devant le château Frontenac et on a marché dans les rues, et c’est vrai que la ville est de plus en plus jolie. Puis nous avons acheté une bouteille de rosé, et la dame de la SAQ a été très gentille: elle l’a débouchée, nous a filé deux gobelets de plastique, et nous sommes allés nous adosser à un arbre non loin du monument à Wolfe, un peu un retrait de la terrasse Dufferin, droit devant le fleuve. Il y avait des gens, des flics à vélo, des limousines qui rutilaient sous le porche du château.
Soudain, une sirène jette un cri bref, des cris retentissent, tout le monde se met à courir vers la cour intérieure: Sir Paul revenait de ses tests de son. La ruée, la folie! Nous ne l’avons pas vu, mais nous avons vu un type qui avait réussi à le photographier, il lévitait. Et il ne comptait même pas aller voir le spectacle!
Nous avons finalement abouti sur les plaines, dans la cohue, au milieu des détritus qui jonchaient la pelouse (les gens ont beau se draper dans un drapeau vert et fermer le robinet entre deux coups de brosse à dents, je peux vous dire que, quand il s’agit de rapporter à la maison les reliefs de soin repas, l’homme est un porc, mes amis).
Nous nous sommes assis droit devant un écran géant, derrière la scène. Pascale Picard a fait son numéro, chouette fille avec un cran d’enfer, et puis Sir Paul est arrivé, élégant, impérial, avec sa face de bébé et sa basse.
Je me suis éloignée un peu de la foule quand il a chanté Give peace a chance, juste pour le plaisir d’entendre un quart de million de personnes chanter à l’unisson.
Nous sommes rentrés en pédalant tranquillement dans la nuit par le chemin Saint-Louis, c’était vraiment sympa.
Nous sommes arrivés hier à Rivière-du-Loup, à l’Auberge internationale (autrefois connue sous le nom d’auberge de jeunesse, et c’est vrai que c’est plein de jeunes, mais de plus vieux comme nous aussi, et même plus vieux encore, et de familles avec bébés, et surtout de Français).
Je vous déconseille chaleureusement le restaurant Chez Antoine, où nous avons soupé. C’est bien trop cher pour ce qu’on vous sert, et le décor est franchement hideux.
Nous mangerons donc à l’auberge ce soir, ce sera chouette. Nous serons 20 cordés autour de la vaste table de bois, anglos, francos et autres, avec en prime ce soir une famille africaine. Comme quoi on n’a pas besoin d’aller loin ni de payer cher pour se sentir ailleurs… J’entends la corne de brume qui lance son appel mélancolique, ça sent la ratatouille, j’ai faim, je vais me verser un autre verre de rosé en attendant.















