Avatar de Inconnu

κομπολοι (komboloy)

Littéralement, le mot komboloy, si j’en crois Google, se traduit par «souci». En anglais, on appelle cette espèce de petit chapelet worry beads. Les Grecs (les hommes, comme de raison, et surtout les vieux, mais quelques jeunes aussi) l’ont constamment à la main et l’agitent de temps à autre, comme pour conjurer le mauvais oeil, signaler leur présence ou simplement s’occuper au lieu de se préoccuper.

J’ai appris aujourd’hui, en visitant le petit musée du komboloy de Nauplie (eh oui, ça existe, et c’est fascinant!), que les premiers à utiliser les billes ont été les Chinois, pour les abaques – les fameux bouliers. Puis quelqu’un a eu l’idée d’enfiler les billes (je résume, hein), et c’est comme ça qu’on en aurait fait un instrument de prière. Il paraît que le concept du chapelet vient d’un maître spirituel hindou qui l’aurait importé de Chine (je ne cite pas mes sources, je n’en ai pas d’assez fiables). Le mala hindou comptait 108 grains, un pour chaque nom de Dieu. Le bouddhisme (branche de l’hindouisme) a repris l’idée, qui a ensuite essaimé dans l’islam. Chez les musulmans, le chapelet compte 99 grains, un pour chacun des attributs d’Allah. Les croisés ont ensuite importé le concept chez les chrétiens, d’où notre chapelet, lequel (si ma mémoire est bonne) compte cinq dizaines séparées par un grain unique.

Il paraît que les Grecs sont les seuls à avoir adopté l’objet sans lui prêter de connotation religieuse. Je veux bien. Il reste que la dame qui m’a vendu le mien (celui de la photo, en pierre de lune, excusez du peu, avec la petite boule de verre bleu et blanc censée conjurer le mauvais oeil) m’a expliqué la signification et les vertus de toutes les matières (pierres semi-précieuses, ambre, os, corail, nacre, bois de ceci et de cela, noyaux et graines). Il y a un petit quelque chose de superstitieux là-dedans. Mais ne vous y trompez pas: le mien n’a de valeur que sentimentale… et les 25€ qu’il m’a coûté.

Avatar de Inconnu

Le Naples d’Orient

C’est comme ça que les Vénitiens appelaient Nauplie – notez la similitude des deux noms – en grec, Napflion ou Ναύπλιο. (Je commence à pouvoir déchiffrer les lettres, mais après il faut encore traduire ce qu’on a réussi à lire, et souvent on n’est guère plus avancé. Mais on s’amuse et on fait rigoler les gens. Hier soir au resto, nous essayions de nous rappeler comment demander l’addition. Ça se dit «logariasmos», d’où nous avons déduit qu’il y avait un rapport avec logarithme. Nous n’avions pas tout à fait tort, mais pas complètement raison non plus. À Poros, un garçon nous avait fait éclater de rire avec ce truc mnémotechnique: «Comme l’orgasmos!»)

En tout cas. 

Nauplie, donc. La vieille ville – magnifique – est couronnée d’une immense et austère forteresse, mélange d’architectures franque, vénitienne et byzantine, qu’on peut atteindre par un escalier de près de 1000 marches. Heureusement, on peut aussi s’y rendre en taxi, en bus, et je crois même en ascenseur. Ça me suffira! Il est près de 10h, Pierre s’est précipité à la gare routière pour attraper un bus qui le mènera à Mycène, à une vingtaine de kilomètres d’ici. Pour ma part, traitez-moi de ce que vous voudrez, l’Acropole et Delphes m’ont fourni ma ration de ruines. J’irai plutôt au musée des arts populaires et à celui du komboloi, qu’on appelle en anglais worry beads. Il paraît que la tradition est née ici.

On dit que le Péloponnèse est le coeur de la Grèce authentique et que Nauplie en est le joyau. Au vu des paysages que nous avons traversés depuis Poros, je n’ai pas de mal à le croire. La route monte à l’assaut de caps vertigineux qui plongent à pic dans l’eau turquoise, à des centaines de mètres plus bas. Côté terre, des milliers d’oliviers, d’orangers et de citronniers, parfois de très vieilles vignes aux ceps gros comme des arbres, ponctuent ce paysage domestiqué depuis des millénaires. De temps à autre, des cyprès en petits groupes semblent monter la garde.

À Nauplie, une longue promenade dallée de marbre longe la mer. Au détour d’un cap, des marches chaulées conduisent à une crypte tout ornée d’icônes et où des bougies éclairent faiblement un petit autel. Un peu plus loin, une chapelle elle aussi ouverte aux quatre vents expose ses icônes dorées, ses instruments de culte, ses broderies… des chants polyphoniques émanent des fenêtres de ce qui semble un tout petit monastère, c’est si parfait que, pour un peu, on se convertirait.

Les Grecs sont très pieux (ou superstitieux, ce qui, à mon avis, revient au même, mais bon). À tout moment, ils se signent en passant devant un cimetière, une église ou une de ces innombrables chapelles qui poussent dans les endroits les plus improbables.

En rentrant du resto, hier soir, nous nous sommes arrêtés devant la vitrine d’une boutique d’art africain, chose insolite ici. Le jeune homme qui la tient s’appelle George, les objets de la boutique sont rapportés par son père, tombé amoureux de l’Afrique alors qu’il enseignait dans une école grecque de Johannesbourg, et qui, à 71 ans, continue d’y voyager au moins trois fais l’an. Il en rapporte des trésors de tous les coins du continent, notamment de petits retables d’Éthiopie, peints à la manière byzantine – la majeure partie de la population d’Éthiopie est chrétienne, saviez-vous ça? George, qui n’est jamais allé en Afrique et rêve du Kenya, nous a appris ça et bien d’autres choses, avec une douceur et une intelligence pénétrantes. Belle rencontre.

Avatar de Inconnu

Demain, Nauplie

Dernière journée à Poros, que nous avons exploré de fond en comble à vélo, à pied et en scooter (moi qui m’étais bien juré que nous ne ferions plus jamais ça après notre accident en Thaïlande, il faut bien admettre que c’est le moyen le plus pratique pour se déplacer en certains endroits). 

Il y a à Galatas (la ville d’en face, qu’on atteint en cinq minutes par bateau) un grand verger planté de milliers de citronniers. C’est en plein la saison, les arbres sont chargés de fruits et de fleurs qui sentent le ciel. Nous avons marché doucement à travers ce paysage magnifique tout piqueté de fleurs sauvages, non sans cueillir quelques citrons pour parfumer le poisson que nous avions acheté le matin au marché en prévision du souper. On a fait rôtir le poisson au four avec des tas de tranches d’oignon et de citron et une bonne quantité d’origan tellement parfumé qu’on n’y croit pas, et on a fait sauter des courgettes grosses comme un doigt, encore pourvues de leur fleur. Régal absolu, simple et vrai.

Aujourd’hui, c’est jour de lessive et d’intendance puisque nous partons demain en bus pour Nauplie, dans le Péloponnèse. On a trouvé le moyen de faire le trajet en bus, tellement plus agréable que de louer une voiture. On va  encore voir de vieilles pierres, la mer turquoise, des montagnes austères, des oliveraies millénaires et des troupeaux de chèvres.

La vie est dure.

Je vous laisse quelques images, juste pour vous montrer à quel point.

Avatar de Inconnu

Athènes

Hébin voilà. Après sept heures de vol Montréal-Paris, six heures d’attente à l’aéroport et encore quatre heures et demie de vol jusqu’à Athènes, nous y sommes. Nous logeons chez Constantina, une beauté solaire qui parle un français exquis appris par pur amour de la langue. Elle habite un appartement de deux étages construit par son père sur le toit de la maison d’origine, dans un quartier résidentiel de la ville. De la fenêtre de sa chambre (qu’elle nous a cédée avec une gentillesse qui semble n’avoir pas de bornes), on a une vue sur les collines et les immeubles sans caractère mais tout blancs qui s’y sont accrochés, puis au loin, les cultures en terrasses, une carrière de marbre, des montagnes pelées et puis le ciel infini.

Je ne me lasse pas de regarder les gens. Les hommes, jeunes ou vieux, sont fiers, on voit qu’ils se sentent beaux. Les plus âgés ont une cigarette, une moustache, parfois une casquette à la Zorba (cliché, je sais, mais que voulez-vous…). Certains agitent toujours un komboloi, un genre de petit chapelet qui ne sert pas à la prière, seulement à occuper la main, un peu comme nos vieux oncles agitaient leur petite monnaie dans leur poche. Ils boivent éternellement un café, un ouzo, ils fument, ils jouent au tric-trac. Ils occupent la place. Les femmes, les vieilles, ne sont nulle part. Elles n’existent pas. Le visage revêche, toutes vêtues de noir, de brun, de gris ou d’une combinaison de ces non-couleurs, elles ont toutes le même regard à la fois acéré et éteint, un cabas ou un sac à la main, un pas précautionneux, un air de ne pas vivre vraiment.

Les jeunes, garçons et filles, ressemblent aux jeunes du monde entier. Ils n’auront jamais l’air de leurs parents. Il y a ici un clash qui me paraît plus fort qu’ailleurs. C’est quand même incroyable, quand on y pense. La Grèce est un tout petit pays, personne ailleurs au monde ne parle ni n’écrit cette langue à l’alphabet mystérieux qui a pourtant fondé la moitié de notre vocabulaire. Et cela survit depuis des siècles, des millénaires même. Mais pour combien de temps encore? 

Hier, nous avons marché autour de l’Acropole, nous avons gravi jusqu’au Parthénon des marches de marbre polies par des centaines de millions de pas, glissantes comme de la glace. Le Parthénon, apparemment cerné pour l’éternité par un enchevêtrement de grues et d’échafaudages, brillait au soleil, aveuglant. Les travaux de restauration demandent un soin fou et de l’argent qui ne vient pas, et ils sont conditionnels, je suppose, aux grèves et aux budgets aléatoires. Il faut corriger les restaurations faites au début du XXe siècle, qui étaient des efforts de reconstitution plutôt que de conservation, et qui, à cause des méthodes  ou des matériaux utlilsés, ajoutés à la pollution et aux déprédations, ont accéléré la dégradation de tous ces monuments. 

Je viens de vous balancer une telle quantité de mots en «tion», j’pense que je suis en train de vous écrire en grec. En tout cas, tout ça pour dire que oui, c’est splendide, émouvant, troublant presque. En ce moment, c’est la basse saison, alors il régnait un calme relatif. Quelques groupes scolaires, d’inévitables grappes de Chinois ou de Japonais, des familles de Français plus ou moins râleurs… On n’ose imaginer la cohue qui se presse là en août.

Bon, on rit, mais c’est çest ça: malgré la crise économique qui n’en finit plus, la difficulté de vivre et de simplement gagner sa vie, les gens sont d’une gentillesse infinie. Nous baragouinons nos trois mots de grec, nous avons seulement l’air de nous poser des questions et ils sont là, affables, heureux de mettre en pratique leur anglais rocailleux, ou alors d’aller chercher quelqu’un qui le parle.

Nous prenons le petit-déjeuner dans un café d’habitués, sur la place du quartier où nous logeons. Spanakopitas maison, café digne de Naples, conversations animées, personnel adorable. 

Je vous mettai des photos dès que j’aurai compris comment brancher mon appareil sur le wi-fi pis toute.

Avatar de Inconnu

Assise sur le pas de la porte…

… j’écoute les rumeurs du village. Un rideau de fer qu’on abaisse, les vaporetti (oui, comme à Venise) qui traversent en crachotant vers Galatas (le village d’en face, à 200m tout au plus), les pétards que les enfants font éclater — les garçons, en fait. Les petites filles, comme les femmes d’un certain âge, ne sont nulle part dans l’espace public, ou à peine visibles.

Jeudi, une bande de gamins a improvisé un match de foot dans la venelle où nous habitons — une toute petite rue qui monte des quais et se termine par une volée de marches blanchies à la chaux. La vieille dame qui habite en face, exaspérée par leurs cris, les a chassés avec son tuyau d’arrosage. Depuis, les chenapans s’amusent à faire éclater des pétards de plus en plus puissants sous ses fenêtres. Hier samedi, ils en étaient presque à la bombe H. J’ai fini par m’adresser à l’un d’eux, un beau garçon de 13 ans aux yeux de velours qui parlait un anglais plein de roulades appris dans la rue. Je lui ai demandé s’il a une grand-mère. «Nèh», il a dit. (Ça veut dite oui, et pour non, on dit «okhi», c’est assez confondant.) «Tu l’aimes bien, ta yaya?» — Nèh! — Tu imagines si des garçons comme toi venaient l’embêter avec des pétards?

Son regard a changé. «I will tranneslate», a-t-il dit en désignant ses copains du menton. Il leur a expliqué ce que je venais de dire, et eux qui rigolaient en douce se sont tus soudain. J’ai ajouté que je les trouvais tous très drôles et très mignons, que les pétards me faisaient rire, mais que la vieille dame là-haut avait peut-être besoin de se reposer. Ils sont partis en s’égaillant comme une volée de moineaux et sont allés faire éclater leurs pétards ailleurs.

Comme nous n’avons pas de balcon ni de terrasse et que notre joli studio en rez-de-chaussée est un peu sombre, nous avons pris l’habitude de sortir une petite table et deux chaises carrément dans la ruelle. Quelquefois des gens passent et nous saluent sans autrement s’étonner de nous voir là.

Ce matin, pendant que nous prenions notre petit-déjeuner, un vieux monsieur s’est arrêté pour nous souhaiter joyeuses Pâques, nous serrer la main et nous tapoter l’épaule, tout gentil et chaleureux, comme attendri de nous voir.

Là, nous squattons la terrasse d’un restaurant fermé pour Pâques, mais dont nous profitons de la connexion internet. Une bouteille de rosé à 2,50€, un sac de chips à l’origan, quelques olives, la vue sur la rade et la promenade où déambulent les familles sous le soleil déclinant…

Mon idée du bonheur.

 

 

Avatar de Inconnu

Pâques orthodoxes

Nous sommes arrivés hier à Poros, qu’Henry Miller, dans Le Colosse de Maroussia, a décrite comme une splendeur vénitienne inimitable. Peut-être était-il amoureux fou d’on ne sait qui, peut-être a-t-on remblayé jusqu’à le faire disparaître le canal qu’il décrit avec tant de lyrisme. Si nous n’avons pas vécu l’enchantement qu’a ressenti ce vieux brigand, nous trouvons quand même ici quelque chose d’irrésistible. Ces passages si étroits que parfois on n’y circule pas à deux de front, des escaliers aux rebords chaulés, des maisons qui s’étagent dans les moindres recoins, rejoignables seulement par une étroite venelle, les fleurs, les fleurs, les fleurs partout, ce parfum de fleurs d’oranger qui nous saisit de temps en temps…. et la gentillesse des gens! Mon Dieu, comme les gens sont aimables, partout, toujours!

Aujourd’hui, jeudi saint, il y a eu un trèèès long office dans une église près de chez nous. On entendait de loin les chants polyphoniques, c’était splendide. Nous sommes allés voir cette petite foule recueillie dans une église couverte d’icônes et de dorures, où l’autel et le tabernacle ne sont même pas à la vue des fidèles. Un choeur d’hommes et de femmes réunis en rond chantait pendant que le pope, tout vêtu de violet, officiait dans le saint des saints, un peu caché derrière des rideaux qui laissent à peine entrevoir ses simagrées. On a gardé ici un sens de la liturgie et des mystères qui est plus touchant que dans nos églises, ne serait-ce que parce qu’on y reconnaît des traditions millénaires qui excusent un peu l’absurdité de tout ça. On peut croire que les choses se passaient comme ça même dans les temples dédiés aux dieux grecs de l’Antiquité. 

Demain, vendredi saint, ce sera encore plus solennel. Moi l’apostate athée, je vais regarder ça avec l’intérêt ému d’un entomologiste.

Demain, on part en scooter faire le tour de la grande île de Poros, ses plages et ses villages. Mon appareil photo est malade, les cafés internet où l’on pouvait disposer d’un ordinateur ne sont plus que chose du passé, alors les photos et les bouts de vidéo sur ce blogue ne viendront pas, ou alors bien plus tard. J’ai les yeux et les oreilles remplis de beauté mais je ne pourrai partager cela en images que sur Facebook, j’en suis désolée. 

Avatar de Inconnu

Galaxidi

La route fait des lacets, des fleurs sauvages aux couleurs éclatantes se balancent doucement sous le vent – pavots, forsythias, marguerites, d’autes encores que je ne saurais nommer, d’un rose tendre, d’un violet profond, bleues ou jaunes… droit devant, une montagne aux pics neigeux semble contempler le paysage. Je suis contente de ne pas devoir conduire: je peux m’emplir les yeux de beauté. On se croirait en Bavière. Je ne m’attendais pas à ça, mais il paraît que 80% de la superficie de la Grèce est faite de montagnes. Il y a des troupeaux de moutons et des bergers, d’anciennes terrasses de culture construites pierre à pierre et tristement abandonnées, la mer en bas qui étale sa robe turquoise

On atteint Galaxidi après avoir longé une baie paresseuse et verte, avec toujours au loin ces montagnes austères aux sommets tout blancs. C’est une petite ville tout en pentes, qui finit sur une rade où les bateaux de pêche côtoient les voiliers de plaisanciers un peu hippies. Des bars et des cafés festonnent la promenade du bord de l’eau, certains fréquentés seulement par les touristes, d’autres seulement par les locaux. 

Nous avons pris l’apéro dans un bar où il n’y avait que des vieux qui fumaient sans rien dire. J’ai pris un verre de vin blanc,  Pierre, une bière locale, servis avec des cubes d’un bon fromage fermier, des tranches de saucisson fumé, des grissini au sésame et une tapenade, le tout pour 5€. 

À six heures, l’angélus a sonné. L’un des clients s’est levé à demi et s’est signé à la manière orthodoxe: père, fils, saint esprit, saint esprit, saint esprit.

Nous avons soupé dans un tout petit resto tenu par un vieux couple. Nous étions les seuls clients, le monsieur à l’air un peu bourru nous aidait dans nos pauvres tentatives de lire le grec comme un papa qui morigène ses enfants.

En rentrant, dans les petites rues, cela sentait la fleur d’oranger, la glycine, le feu de bois, la viande grillée. Je marchais comme un chien, narines ouvertes, désireuse d’absorber tous ces parfums, bien sûr sans y parvenir.

Avatar de Inconnu

Illettrée

J’essaie de déchiffrer les panneaux de signalisation, les affiches, les publicités, les avis. Avec un succès limité, pour dire le moins. Le v minuscule se prononce n, mais la majuscule est bien un N. Le son «L» se traduit par un V à l’envers en majuscule, mais par un y en minuscule. Le son «r» s’écrit «p», et le son «p» est rendu par le symbole de pi. Bref, j’y perds mon latin, qui était ma seule bouée ailleurs. Je comprends comment peuvent se sentir les gens qui n’ont pas appris à lire. J’arrive parfois à décrypter (mot d’origine grecque) une phrase et à en déduire le sens, je dis bien déduire. Je crois que la langue m’obsède autant que la nourriture. Toujours un truc de bouche, en fin de compte.

Hier, nous avons visité le musé Benaki, une fabuleuse collection privée d’objets qui racontent toute l’histoire artistique et plastique de la Grèce (autant dire celle de notre civilisation) sur environ 6000 ans. J’ai vu des similitudes troublantes avec les objets des Premières Nations de chez nous. Nous n’avons pu voir qu’une toute petite partie du musée parce que nous ne pouvons nous empêcher de regarder un à un tous ces petits objets du quotidien, façonnés de la même manière, sur tous les continents, à la même époque, par des êtres qui ignoraient absolument tout de l’existence des uns et des autres. Ça nous fascine. Et ça fait qu’on n’a pas pu voir les trois autres étages du musée! Bon, on a quand même vu la moitié d’un autre, sur les costumes traditionsnels, parce que ça aussi, ça me fascine: les tissages, les broderies, les bijoux… même si j’étais morte de fatigue, saturée d’information, bourrée d’images, je n’ai pu que me rendre, c’était trop beau. 
* * * 

Aujoud’hui, c’était dimanche, jour de congé pour (presque) tous les Athéniens. Tous ceux qui le peuvent s’en vont à la mer ou à la montagne. Avec Constantina (qu’on appelle Nina), nous sommes allés à la mer, juste tâter l’eau, essayer de s’asseoir dehors pour prendre un café. C’était dans un immense bar qui s’appelle House Project, conçu comme une maison, avec une salle de jeux pour les enfants, une salle télé, une bibliothèque, un salon avec de grands canapés, un bar, des lits de plage, bref, un super concept. On n’est qu’en avril, ce n’est pas l’été, nous sommes vite rentrés à l’intérieur parce que le vent de la mer était trop froid. Mais c’était déjà la cohue. Imagine en juillet! On n’a pas idée, parfois, de la chance que nous avons en Amérique: tout cet espace… encore là, je comprends pourquoi les Européens fantasment tellement sur ça. Il faut en sortir pour le comprendre.

Demain, départ pour Delphes, où nous inspecterons encore des ruines, évidemment. Ça, c’est un truc qu’on n’a pas chez nous… et dont les Européens, vraisemblablement, ne mesurent pas toute la richesse. On est toujours le riche (ou le pauvre) d’un autre.

Posez-moi vos questions, je les transmettrai à la Pythie.

Avatar de Inconnu

Athènes

Hébin voilà. Après sept heures de vol Montréal-Paris, six heures d’attente à l’aéroport CDG et encore quatre heures et demie de vol jusqu’à Athènes, nous y sommes. Nous logeons chez Constantina, une beauté solaire qui parle un français exquis appris par pur amour de la langue. Elle habite un appartement de deux étages construit par son père sur le toit de la maison d’origine, dans un quartier résidentiel à flanc de colline, à quelques minutes du centre en métro (je reparlerai de ce métro).

De la fenêtre de notre chambre, on a une vue sur les collines alentour et sur les immeubles sans caractère qui s’y accrochent. Plus loin, on aperçoit les cultures en terrasses, une carrière de marbre, des sommets pelés, et puis le ciel infini.

Je ne me lasse pas de regarder les gens. Les hommes, jeunes ou vieux, sont fiers, on voit qu’ils se sentent beaux, même ceux qui ont la trogne des gros buveurs. Certains agitent toujours un komboloi, un genre de petit chapelet qui ne sert pas à la prière, seulement à occuper la main, un peu comme nos vieux oncles agitaient leur petite monnaie dans leur poche.

Aux terrasses des cafés, comme partout autour de la Méditerranée, ils boivent éternellement un café, un ouzo, un tsipouro (un alcool blanc semblable à la grappa), ils fument, ils jouent au tric-trac. Ils occupent la place, à l’ombre des orangers, appuyés sur leur canne, coiffés d’une casquette. Les femmes, les vieilles, ne sont nulle part. On les voit à peine, vêtues de noir ou de brun, un cabas à la main, parfois coiffées d’un fichu, le regard éteint, l’air de ne pas vivre vraiment.

Les jeunes ressemblent aux jeunes du monde entier, filles et garçons. Ils ne ressembleront jamais à leurs parents, qui, eux, étaient pareils aux leurs et à ceux d’avant. Il y a ici un clash qui me paraît plus fort qu’ailleurs. C’est quand même incroyable, quand on y pense. La Grèce est un tout petit pays, personne au monde à part les Grecs eux-mêmes ne parle ni n’écrit cette langue à l’alphabet mystérieux. Cette civilisation a traversé les millénaires, rayonné dans le monde, influencé la culture et le vocabulaire d’une bonne partie de l’humanité. Et voici qu’on se demande combien de temps encore elle durera.

* * *

Hier, nous avons marché autour de l’Acropole, nous avons gravi les marches jusqu’au Parthénon, apparemment cerné pour toujours par des échafaudages et des grues immobiles. Les travaux de restauration demandent un soin fou et de l’argent qui ne vient pas, et ils sont conditionnels, je suppose, aux grèves et aux budgets aléatoires. Il faut corriger les restaurations faites au début du XXe siècle, qui étaient des efforts de reconstitution plutôt que de conservation, et qui, à cause des méthodes ou des matériaux utilisés, ajoutés à la pollution et aux déprédations, ont accéléré la dégradation de tous ces monuments.

Je viens de vous balancer une telle quantité de mots en «tion», j’pense que je suis en train de vous écrire en grec.

Bon, on rit, mais c’est ça: malgré la crise économique qui n’en finit plus, la difficulté de simplement gagner leur vie, les gens sont d’une gentillesse infinie. On baragouine nos trois mots de grec, on a seulement l’air de se poser des questions et ils sont là, affables, heureux de pratiquer leur anglais rocailleux ou d’aller chercher quelqu’un qui le parle.

Voilà, je ne raconte pas la journée d’aujourd’hui, je suis mourute, la Mythos (bière nationale) m’appelle.

Photos à suivre.

Mots-clefs : Athènes, Grèce

Catégories : Ailleurs

Avatar de Inconnu

Cité interdite

Hier, avant de partir, nous sommes allés visiter la Cité interdite. Cauchemar touristique. Des nuées de Chinois s’y pressent et s’y bousculent, on est si occupé à manoeuvrer dans ces foules dont nous n’avons pas l’habitude qu’on ne peut rien apprécier. Moralité: si tout le monde dit qu’il faut y aller, n’y allez pas. Mes plus grandes déceptions, en voyage, sont toujours venues de ces lieux supposément incontournables: j’ai préféré Pérouse à Florence, une ville-musée où plus personne ne vit et où l’on mange mal et cher. L’Alhambra de Grenade m’a laissée de glace, mais j’ai été émerveillée par la cathédrale-mosquée de Cordoue. Au Guatemala, j’ai aimé mieux Coban qu’Antigua. Je ne suis jamais montée dans la tour Eiffel, mais j’ai traversé Paris à pied dans tous les sens. La Cité interdite, on l’a vue en photos et au cinéma, c’est bien suffisant. J’ai préfé le temple des Lamas, plus calme, plus petit, tout aussi beau.
Refaire ce voyage en Chine, je n’irais pas à Shanghai, une ville prétentieuse et chère qui n’a pas grand-chose à offrir à part ces gratte-ciel tape-à-l’oeil et un air irrespirable, à laquelle le Routard consacre pourtant un très long chapitre. Je passerais plus de temps à Pékin et je miserais sur Couchsurfing pour l’hébergement ou au moins pour rencontrer des gens du cru. Et puis je m’arrangerais pour apprendre un peu plus de mandarin — ce n’est pas aussi difficile qu’on le croit, en tout cas pas si on se limite à l’oral, et ça fait tellement rigoler les gens!

Parlant du Routard, notre divorce était imminent, voilà qu’il est consommé. Les meilleures auberges, nous les avons trouvés-mêmes avec l’aide du web. Les restos, tu marches un peu, tu entres dans celui qui te semble sympa, de toute façon c’est bon presque partout. Bien sûr, il y a eu quelques moins bonnes expériences — surtout à Shanghai, d’ailleurs. Mais franchement, tous ces a priori, ces idées préconçues, ces jugements de valeur… Ça m’éneeeeerve!

Les guides de voyage ne vous diront pas à quel point les Chinois peuvent être gentils, serviables, affables. Ils ne disent pas à quel point ils aiment leurs enfants et leurs vieux, qui sont toujours ensemble, d’ailleurs, ceux-ci s’occupant de ceux-là pendant que les parents triment du matin au soir. À la sortie des classes, ils se massent devant les écoles, où ils attendent leur unique petit-enfant pour le ramener à la maison, à vélo ou à pied, en devisant doucement. Ces enfants aux cheveux de soie, calmes, souriants, épanouis, comme ils sont beaux et sages! Jamais de crise, jamais de larmes, jamais un mot plus haut que l’autre. Et ces vieux qui jouent aux cartes sur les trottoirs, qui font du tai chi dans les jardins publics, qui marchent en se tapant vigoureusement les avant-bras (massage chinois), ils m’impressionnent.

Et puis les parents, qui travaillent, travaillent, travaillent, comme ils ont l’air fatigués, le soir, dans le métro! On les voit somnoler ou fixer un point dans le vide, chargés de paquets ou parfois d’un enfant, lui-même épuisé par un long jour de garderie… 

La Chine trime dur, mes amis. La Chine change vite. La Chine est jeune, fume comme un pompier, consomme fénétiquement, voyage beaucoup. Les vieux crachent toujours par terre après un raclement de gorge aussi sonore qu’écoeurant, mais ce temps-là achève. Le sol des gares brille comme un miroir, les trains sont à l’heure, le métro roule. La Chine est propre, organisée, éduquée et bien élevée, et si, quand nous étions petits, nous «achetions» des petits Chinois pour leur venir en aide, ce sera bientôt eux qui nous achèteront. Et ils paieront comptant.